‹ Le Christ d'après Saint Thomas d'AquinChapitre 16 sur 48 · L'INTELLIGENCE DU CHRIST · texte numérisé non relu

L'INTELLIGENCE DU CHRIST

Le Christ a-t-il eu quelque autre connaissance

intellectuelle que la science propre au

Verbe ? (1)

Dans sa lettre dogmatique aux Em,pereurs écrite au synode de Rome en 690, le pape Agathon déclarait : « Nous professons que Notre-Seigneur Jésus- Christ possède réellement deux natures, la divine et l'humaine, et que chacune d'elles a sa volonté et ses opérations respectives ; car la règle de notre foi nous enseigne que le même et unique Seigneur Jésus-Christ est à la fois Dieu parfait et homme parfait, La tradition apostolique, la tradition évangélique, l'enseignement des saints Pères reconnus

(1) Sum Theol., III» P., q. IX, arl. 1.

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parla sainte Eglise apostolique et catholique et par les vénérables synodes, nous en témoignent (1). »

C'est de ce principe de foi définie, à savoir l'intégrité de la nature humaine dans le Christ et l'intégrité des opérations propres de cette nature, que saint Thomas déduit la réalité de ses opérations intellectuelles. A vrai dire, cette déduction n'est pas elle-même un article de foi explicite ; mais elle est une conclusion théologique aussi proche que possible de la foi. Sous le principe de l'intégrité des opérations humaines du Christ, il n'y a qu'à mettre cette mineure : Or penser est une opération naturelle de l'homme, et la conséquence s'ensuit : Donc le Christ a exercé son activité intellectuelle d'homme. On ne serait pas formellement hérétique en niant la conséquence mais on serait au moins téméraire, et on pécherait presque immédiatement contre la foi. C'est ainsi qu'on peut, avec saint Thomas, regarder cette négation comme moralement condamnée parle pape Agathon et par le G*^ Concile de Constantinople qui reprend dans ses canons les termes mêmes du pontife et qui ajoute expressément : « Noire-Seigneur, de même substance que nous, fut semblable à nous en tout, hormis le péché (2;. »

Mais comment ces actes de connaissance intellec-

(1) Denz., doc. XXVII, 235. - (2) Deiu. doc, XXVIII,

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tuelle humaine procédaient-ils de l'âme de Notre- Seigneur ? Les Conciles ne nous le disent pas ; ils se contentent d'affirmer le fait qu'il exerçait toutes les opérations normales de notre nature, et puis c'est tout. C'est donc, en quelque sorte, la loi de l'activité de la pensée humaine dans le Christ que nous allons dégager ici avec saint Thomas. Il n'est pas nécessaire pour cela d'entrer dans des considérations nouvelles étrangères à l'ordre d'idées dans lequel se mouvaient le pape Agathon et le Concile de Constantinople : il n'y a qu'à raisonner sur les principes traditionnels remis en lumière par ces deux autorités.

Le Christ, dit le Concile, est Dieu parfait et homme parfait, Dieu vrai et homme vrai. Or seraitil un homme vrai et parfait s'il n'exerçait pas ses facultés intellectuelles, et toutes celles qui servent au travail de la pensée humaine ? Evidemment non; il serait un homme tronqué, homme vrai, dans la substance inerte de son cerveau et de son âme, mais semblant d'homme par l'inertie même de ce cerveau incapable de rien élaborer. Et il y aurait une souveraine répugnance à ce que le Fils de Dieu fait homme se soumît à une pareille captivité d'esprit; chose concevable cependant, et métaphysiquement possible. Le Fils de Dieu est venu en ce monde pour restaurer l'être humain dégradé par le péché, non

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seulement dans ses qualilôs nunales et surnaturelles, mais encore dans rusaj^e de ses activités naturelles. Le libic-arbitre est aiïaibli en nous par la concupiscence, et l'intelligence est devenue plus obtuse. Le Christ est le restaurateur de l'intégrité de notre nature. Dès lors, comment aurait-il pu nous apparaître avec une nature humaine privée de son acte le plus parfait et le plus légitime ? Tous les hommes, même les sauvages, sont capables de cet acte : tous pensent à quelque degré. Or un Christ qui n'eût point pensé eût été le plus imparfait des hommes ; il n'eût même pu produire aucun acte conscient et méritoire d'amour de Dieu, d'amour des hommes, de prière, de sacrifice, en un mot aucun acte humain. Ce Christ-là eût été une belle statue muette et sans expression : il n'eût point été le Fils de l'homme dans l'intégrité de nature et d'activité humaine qui convenait au réparateur de notre race.

Qu'on le remarque bien, l'activité intellectuelle qui aboutit à la science humaine ne fait pas double emploi, dans le Christ, avec la science du Verbe. Puisqu'il y a chez lui deux natures, c'est-à-dire deux principes distincts d'opérations diverses, il doit y avoir deux ordres d'opérations, La nature divine exerce son acte intellectuel, ou plutôt elle l'est elle-même puîsqu'en Dieu l'être et la pensée ne se séparent pas ; mais cet acte divin, qui est la

pensée divine, ne peut suppléer clans la nature humaine l'activité propre de l'àme intelligente. Un acte vital ne se communique pas : on pense avec son esprit, et non pas avec l'esprit d'autruî. Or, dans le Christ, autre est la nature humaine, autre la nature divine. Il faut donc que chaque nature, à moins de se confondre l'une avec l'autre, ce qui est impossible, garde sa propre activité intellectuelle.

Ceci nous amène à une seconde raison de convenance en faveur de l'activité intellectuelle humaine de Notre-Seigneur. Tout ce qui existe dans la nature, n'existe qu'en vue de son action : l'action, c'est l'état parfait et le plein déploiement de l'être, et en particulier de l'être vivant. Si la plante cesse d'agir par ses fonctions respiratoires et nutritives, elle meurt ; si l'animal est privé de la vue, du toucher, du mouvement local, il se diminue et se corrompt. De même, si l'àme ne pense pas, si elle ignore tout, on peut dire qu'elle ne vit pas : bien qu'immortelle, la suspension de son acte vital par excellence la rend comme morte. Ainsi donc tout ce qui existe, dans Tordre de la Providence qui est l'ordre même de son bien, n'existe que pour agir. Et par conséquent si l'intelligence du Christ ne pense pas, elle est en dehors de l'ordre providentiel, elle manque son but, elle est frustrée de son bien.

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La présence de la science divine éternellement en acte dans la personne du Verbe Incarné n'étouITe pas — on pourrait peut-être le craindre — le rayonnement, bien faible auprès d'elle, assurément, de l'intelligence sublime de l'Homme-Dieu. Il n'en est pas de la science divine propre au Verbe et do la pensée créée de Jésus comme de la lumière du soleil et de celle des étoiles. Le soleil levant fait pâlir les plus brillantes étoiles, et, dans son plein midi, celles-ci disparaissent tout à fait. Au contraire, la lumière propre de l'intelligence humaine lui vient précisément de l'irradiation sur elle de l'Intelligence divine; et plus un être humain est proche de Dieu, plus son intelligence en reçoit de lumière et en réfléchit de rayons. L'intelligence humaine en face de Dieu est plutôt comme un miroir en face du soleil : ce miroir reçoit du soleil une clarté qu'il reflète, qui se laisse voir, et qui éclaire ce qui l'entoure, même sous l'éclat du plein midi. Pareillement, la lumière de la pensée humaine dans le Christ, loin de pâlir au voisinage des incandescences de la science divine s'y fait plus pure, plus intense, plus radieuse. Si, comme ledit saint Jean (1), « le Verbe est la vraie Lumière qui éclaire tout homme vcnanten ce monde », combien n'éclairera-t-elle pas davantage Celui qui y est venu pour en être la lumière, non seulement

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par sa pensée divine, mais encore par sa pensée et sa parole d'homme !

On voit donc que polir faire honneur au Verbe en qui il subsiste et aussi pour remplir dignement et efficacement sa mission de modèle et de rédempteur, Notre-Seigneur doit posséder humainement une pleine activité d'esprit. Il n'y a d'ailleurs qu'à ouvrir l'Evangile pour y trouver saisie sur le vif, avec un charme de vérité incomparable, cette vie intégrale de la pensée humaine dans le Christ. Il procède comme nous par propositions et par raisonnements. Sans doute, très souvent, il affirme : « En vérité, en vérité, je vous le dis» ; mais l'affirmation est bien encore une forme naturelle de notre acti^ vite mentale, la forme du témoignage. Aussi bien l'affirmation lui convient singulièrement car il est le témoin, le témoin unique qui a pleinement vu, même en tant qu'homme, ce Père dont il vient déclarer les volontés et manifester l'amour. Mais jusque, dans l'expression de ce souvèrairi témoignage, il fait acte de pensée humaine. Il le fait encore dans ses paraboles où se reflètent le coloris et la lumière du ciel de Galilée; dans ses paraboles où se déploie une imagination tour à tour gracieuse et grandiose, riante et terrible. Il raconte les pleurs et les grincements de dents des damnés, auSsi bien que les prévenances délicates de son père pour les oiseaux et les anémones des champs et des bois. A moins

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