CHAPITRE XIII
Convenait-il que le Christ fût prêtre (1)?
Pour résoudre cette question, saint Thomas se placeau. point de vue de l'office propre du prêtre qui est d'être le médiateur entre Dieu et le peuple. Il se demande donc qu'est-ce qu'un prêtre ? et ensuite il applique la notion du prêtre au sacerdoce de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Qu'est-ce qu'un prêtre ? — L'Epître aux Hébreux répond que c'est « un homme pris d'entre les hommes, et, pour eux, constitué ministre de Dieu (2). »
II est, en effet, de droit naturel que, parmi les diverses catégories d'hommes Occupés d'affaires temporelles dans le but de s'enrichir et de se pro-
{l)Sum. Theol., III» P., q. XXII, art. 1. - (2) V,l.
curer du l)ien-ètro. il y ait des hommes séparés de cetti* foule, qui la représentent auprès de Dieu, qui le prient et qui intercèdent pour elle. Représentants du peuple auprès de Dieu, ils seront également représentants de Dieu auprès du peuple; ils lui rappelleront la réalité du monde invisible et ses exigences en fait de morale, de croyances et de culte. Tout ceci est une nécessité sociale incontestable, en dehors même de toute organisation surnaturelle du sacerdoce; et nous le voyons historiquement réalisé dans les peuples les plus divers. Tantôt, ce sont les pères de famille qui sont prêtres à leur foyer, les patriarches dans leur tribu, les chefs primitifs des sociétés parmi leurs concitoyens ; tantôt, c'est une caste élue ou une caste héréditaire qui exerce la prêtrise. Mais partout, dans l'état d'absorption par la vie temporelle où vivent les hommes, il est nécessaire qu'il y ait des représentants constitués pour rappeler Dieu aux hommes et conduire les hommes à Dieu.
Et c'est là une nécessité non seulement voulue par la prédominance de la vie matérielle, c'est-à-dire vraisemblablement causée par notre état de chute originelle, — mais encore une nécessité de toute vie sociale en quelque état de riiumanilé que celte vie s'exerce. Dans l'humanité demeurée innocente, on peut croire que chacun eut été, par l'abondance de ses lumières et de ses dons, son propre prêtre,
car alors on n'eût point connu les servitudes de la terre et du travail qui courbent la tête et déshabituent le regard et les mains de se lever vers le ciel. Mais néanmoins l'humanité formant une grande famille 'et se divisant tout natuîollement en groupes distincts, les chefs de groupes eussent été sans doute les prêtres de leurs groupes respectifs. Et ainsi le sacerdoce apparaît comme une exigence sociale, et non point uniquement comme une institution d'ordre privé. Les premières annales de l'humanité, le livre de la Genèse en particulier, semblent avoir garde quelque souvenir de ces institutions primitives : nous voyons Abel et Gain offrir à Dieu leur sacrifice personnel, et Noë sauvé du déluge, ou Abraham choisi comme Père des croyants, lui offrir les victimes et les actions de grâces de la race élue.
Le prêtre a donc pour acte propre de son sacerdoce de donner Dieu aux hommes et les hommes à Dieu.
Jésus-Christ réalise-t-il cette fonction du sacerdoce ? — Oui.
Par l'annonce du royaume des cieux, par la promulgation des commandements de la loi nouvelle, il donne Dieu aux hommes : et il le leur donne dans une vérité plus explicite et dans une loi plus parfaite que ne l'étaient la vérité et la loi d'Abra-
ham, (le Moïse et dAaron. Mais ce ne sont point encore ces dons tout extérieurs de vérités à croire et de loi à observer qui constituent le don divin propre à Jésus; ce ne sont là que les actes secondaires et dérivés de son sacerdoce. Ce qu'il donne, c'est Dieu lui-même, puisque, par la vertu de son humanité unie au Verbe, il donne la grâce sanctifiante qui est une participation de la nature divine, et la présence substantielle de Dieu dans les âmes. Ce n'est pas seulement du divin par similitude, ou même par participation surnaturelle, que le sacerdoce du Christ nous apporte: c'est Dieu lui-même hospitalisé dans nos âmes: « Jésus-Christ nous a ap' pelés par sa propre gloire et par sa vertu, lesquelles nous assurent de sa part les plus grandes et les plus précieuses promesses, afin que, par elles, vous deveniez participants de la nature divine (1). »
Le second acte du prêtre, c'est de donner les hommes à Dieu. Or le Christ, par sa grâce, et par ses mérites qui nous l'ont obtenue, a satisfait pour nos péchés, et il nous réconcilie à Dieu dans un état nouveau de justice. Ici encore le sacerdoce du Christ est hors de pair. Tout ce qu'un sacerdoce d'instituliot) naturelle pourrait l'aire, ceseraitde proposer aux hommes tiiic croyance et un idéal de vie ; ce serait de leur persuader cette foi et cet
(1) II Pierre, I, 3-4.
474 LK CHRIST d'après SAINT THOMAS d'aQUIN
idéal à force de doctrine, de conviction et de bon exemple. Mais cette action serait tout extérieure, et elle laisserait la conscience et la volonté de chacun aux prises avec ses dilficultés intimes. Le sacerdoce du Christ, au contraire, nous apporte la grâce qui éclaire les consciences au dedans et qui anime intérieurement les volontés.
Ainsi le même acte sanctificateur qui apporte Dieu aux honimes, élève les hommes jusqu'à Dieu ; et telle est la fonction sacerdotale complète de Notre-Seigneur. Saint Paul l'exprime tout entière en disant: « Dieu a voulu que toute plénitude habitât dans le Christ; il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même... Et vous qui étiez autrefois étrangers et ennemis par vos pensées et par vos mauvaises œuvres, il vous a maintenant rébonciliés par la mort de son Fils en son corps charnel, pour vous faire paraître devant lui saints, immaculés et sans reproche (1). » Cet effet du sacerdoce est exclusivement propre au Christ : seul, Thomme qui est Dieu par communication d'une personnalité divine, peut être le donateur de la grâce, pénétrer les ârhes jus- ([u'au fonds essentiel où Dieu les habite, et mériter en toute rigueur de justice le pardon des pécheurs et la sainteté des justes.
(UColos., 1,19-22.
t.n SAGEKDOCE DU CIllilST Alô
Celle fonction sacerdotale du Christ suppose évidemment en lui une certaine consécration. Toute la vie de Notre-Seigneur est occupée aux choses de son Père ; rien ne l'intéresse et ne le relient que sous cet aspect de la gloire de Dieu et du salut des ànies. C'est sa réponse même aux étonnenients de saint Joseph et de la Vierge Marie lorsqu'ils le trouvent dans le temple de Jérusalem : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas que je dois être aux affaires de mon Père (l)?))Mais ce n'est pas seulement par l'exercice de son activité que Notre-Seigneur appartient à Dieu : il est à lui d'une manière autrement profonde, d'une manière substantielle. Un Christ occupé d'intérêts temporels, uo Christ propriétaire ou roi, comme le souhaitaient les gens de Nazareth et tous les Juifs, ne se conçoit même pas. On pourrait presque dire que Dieu lui-même ne saurait le faire tel. Non pas sans doute que les droits de la propriété et du pouvoir soient soustraits au Christ ; loin de là : « Tout pouvoir lui a été donné au ciel et sur la terre (2). » En effet, ce qui fonde en nature le pouvoir d'un homme, c'est la capacité intellectuelle et morale qu'il a de l'exercer; ce qui fonde en nature le droit de gouverner, c'est la supériorité du jugement pratique et du caractère. Sous ce rapport, Notre-
(1) Luc, 11,4'.». — (?) Mallli., XW m, 18.
476 LE G:iKisr d'afuks saint Thomas D'AguiN
Seigneur est éminemment propriétaire de totil, maître de tout, roi de tous, selon la parole du psaume qui lui assigne pour héritage « les nations de la terre » (1). Mais, s'il est éminemment capable de gouverner les liommes et d'administrer leurs biens temporels, ces occupations sont indignes de le retenir. Il le dit lui-même d'ailleurs à ces deux frères qui se disputent la succession paternelle et qui veulent le faire arbitre de leur différend : « 0 hommes, qui donc m'a établi arbitre entre vous deux, ou pour faire vos partages (2) ? » Pourquoi ce détachement ? — C'est que toute sa nature humaine ne subsiste et n'agit que dans l'intimité de la personne du Verbe ; tous S3S actes humains sont en même temps des actes divins; toute l'activité de sa pensée et de son vouloir engage la personne même du Verbe qui la soutient dans son existence et dansson déploiement. Puisqu'elle est ainsi substantiellement consacrée par l'union au Verbe , la nature humaine du Christ ne peut pas ne pas s'occuper des choses divines; et si elle touche aux choses de la terre, ce doit être pour les ramener vers Dieu.
La grâce sacerdotale de Notre-Seignenr n'est donc pas en lui, comme dans les prêtres participants de son sacerdoce, une grâce adventice tom-
(1) Ps. II, 8. - (2) Luc, XII, 14.
LE SAGKRnOCE DU CHRIST 477
l)ant sur une personne humaine constituée d'avance, et qui la fait monter de l'état ordinaire des hommes à un état supérieur de consécration : elle est une oràce constitutive de sa personne même de Verbe Incarné. Ce nesl pas une énergie nouvelle greffée sur les qualités de son âme, un simple caractère accidentel dont seraient marquées son intelligence et sa volonté: c'est une grâce substantielle, car la substance de son âme et de son corps se trouve consacrée pour le ministère divin, par là même que la personne du Verbe lui communique sa subsistence et la déifie en la faisant subsister par son être même. Aussi, l'Ecriture parle-t-elle de l'onction du Christ en des termes qui la distinguent profondément de toute autre onction sacerdotale. Le psalmiste chante: « Dieu a établi ton trône pour toujours; le sceptre de ton règne est un sceptre d'équité. Tu aimes la justice, et tu hais la méchanceté: c'est pourquoi Dieu, ton Dieu t'a oint d'une huile de joie, par privilège sur tes collègues. La myrrhe, l'aloès et l'ambre parfument tous tes vêtements (1). » Notre- Seigneur n'est donc pas un oint quelconque : il est ie CHRIST par excellence, le consacré par nature et par substance. Le sacerdoce de Jésus est donc un sacerdoce plénier qui pénètre toute la substance de son activité, et qui fait de tous les actes de
(1) Pp. XLIV, 7-9.
sa vie des actes sacerdotaux, non seulement par l'intention qui les dirige, mais encore par la force même de la vie qui s'exprime en eux. Aussi le Christ n'est pas un simple prêtre : il est le Grand- Prêtre, le Souverain Prêtre.
C'est par son humanité que Notre-Seigneur est prêtre, et non par sa divinité. Le prêtre est un représentant de Dieu parmi les hommes, et un représentant des hommes auprès de Dieu ; à ce double titre il est nécessaire qu'il soit homme lui-même. Le pouvoir hiérarchique qui éclaire les esprits et qui touche les cœurs peut s'exercer par les anges autant que par les hommes, et même mieux à certains égards. Les anges agissent sur notre organisme, sur notre imagination, même sur notre intelligence, avec une force plus insinuante, plus rapide, plus efficace, que nos semblables ; c'est ainsi que les bons anges exercent une certaine médiation entre Dieu et nous. De même, ils nous recommandent à Dieu et font valoir, par leurs propres prières, le mérite des nôtres, comme l'ange Raphaël en témoignait à Tobie : « Quand tu priais avec larmes, quand tu ensevelissais les morts, quand tu abandonnais ton dîner, quand tu cachais les morts dans ta maison pendant la journée, et que, de nuit, tu leur donnais la sépulture, j'ai offert ta prière au
Seît^neur (1). » Mais cette médiation des anges n'est pas un sacerdoce proprement dit à notre égard: il lui manque le caractère divin et le caractère humain qui sont propres au sacerdoce du Christ. Les anges n'ont sur nous qu'une action extérieure; ils ne nous communiquent pas la grâce à l'intérieur, comme fait le Christ. Ils sont les auxiliaires du sacerdoce du Christ. L'Epître aux Hébreux exprime admirablement ce caractère subordonné du ministère angélique: « Ne sont-ils pas tous des esprits au service de Dieu, envoyés pour remplir un ministère en faveur de ceux qui doivent hériter du salut (2) ? » Ce n'est pas seulement le pouvoir divin du sacerdoce qui manque aux anges dans la forme plénière où le possède le Christ, c'est aussi la nature humaine qui les rendrait aptes à l'exercice dé ce pouvoir parmi les hommes. Un ange peut avoir l'idée de la misère humaine ; mais ce sera toujours une idée purement intellectuelle, ce ne sera pas ufie idée douloureusement creusée par l'expérience. Si haute que soit l'intelligence angélique, si profonde même que puisse être la pitié de l'ange bienheureux, tout rempli de charité pour l'homme souffrant et misérable, l'ange ne souffre pas en réalité delà misère humaine ; donc il ne peut avoir cette nuance d'indulgence que l'homme seul peut ressentir.
(1) Tobie, XU. 1?. - (2) I, 14.
480 LE CHRIST d'aPRKS SAINT* THOMAS d'aOUIN
Lange ne connaît pas par expérience les clicniins que se fraie l'erreur au travers de nos sens en désordre : doué qu'il est d'une inflexible volonté, il ne sait pas ce que c'est qu'hésiter entre le bien et le mal. Aussi l'Epître aux Hébreux s'appuie-t-elle sur cette science expérimentale pour dire que le prêtre, homme parmi les hommes, « peut êtreindulgent pour les ignorants et les égarés, puisque la faiblesse est aussi son partage (1). » Les maux de nos semblables ne nous émeuvent tant que parce qu'ils peuvent être ou ont été les nôtres, tout à la fois par identité de nature et par contrecoup personnel. De même que le prêtre doit subir le contre-coup de Dieu dans la possession de la vue de Dieu, de même doit-il ressentir, dans sa bonté compatissante, le contre-coup de toutes les misères humaines (2).
Il ne manque pas seulement aux anges d'avoir souffert comme nous, il leur manque aussi d'avoir été tentés et de pouvoir l'être comme nous. C'est d'un seul acte irrévocable que la volonté de l'ange se précipite dans le mal, et d'un seul acte' pleinement parfait qu'elle se fixe dans le bien. L'ange ne peut donc pas nous apparaître comme ce pontife « enveloppé de faiblesse», dont parle l'Ecriture. Ce qui nous attire dans un homme auquel nous appur-
(]) V, 2. — (2) r.f. s. Th., in episl. ad Heb., c. V, lect.
tons notre confiance et nos aveux, c'est de le savoir accessible comme nous aux tentations qui assiègent notre chair et notre âme. Il a beau n'y point succomber, rester assiégé dans sa volonté qui résiste, et n'être jamais pris : cette fermeté de résistance, dans une chair et dans une âme aussi faciles à circonvenir et à vaincre que les nôtres, nous est un encouragement et un attrait. Cet homme nous montre ce que la grâce divine peut faire de nous, tandis que l'ange le plus parfait est incapable de nous le faire voir.
Cependant, les anges viennent ici-bas nous fortifier, comme l'un d'eux est venu réconforter le Sauveur en agonie. — Oui, mais le réconfort qu'ils apportent est un réconfort de suggestion intérieure et insensible, qui fait surgir des lumières dans notre conscience et des élans dans notre cœur, sans passer par nos yeux et nos oreilles. L'ange mêle son action au jeu intérieur de notre imagination ; et, remua ni celle-ci, il parle à notre àme en traduisant sa pensée dans une langue accessible à l'homme, la langue des images à l'aide desquelles nous pensons. Le prêtre fait plus : c'est son visage, c'est sa voix, c'est son allure qui nous parlent. Tout son corps est l'organe expressif de Dieu et du Christ; et, dès lors, il nous atteint plus complètement et plus humainement que ne peut nous atteindre l'ange. Celui-ci, sans doute, est ca]>ablc
LE CUUIST. — 31
de mieux parler à notre âme que le plus saint et le plus éloquent des prêtres; mais son langage est moins adapté à l'ensemble de noti-e nature qu'un langage sorli d'une bouche humaine : il possède moins les ressources de la sympathie naturelle dont Dieu lui-même se sert si puissamhient dans l'humanité de son Christ pour nous apporter le surnaturel et pour nous y attirer.
C'est pour celte raison que les anges ne sonl point à proprement parler des prêtres. Ils n'ont pas la nature qu'il faudrait pour exercer l'action sensible que Dieu même consacre et divinise dans les rites des sacrements. On peut dire cependant, avec saint Thomas, qu'ils sont les ministres du sacerdoce du Christ en tant qu'ils concourent à notre sanctification. Et ainsi, étrangers par nature à la vie propre de notre espèce, ils se mêlent à notre vie surnaturelle et deviennent les auxiliaires cachés, mais encore puissants, de ce sacerdoce du Christ qu'ils ne possèdent pas.
Il nous faut, disions-nous, des prêtres sollicités par la tentation. Mais le Christ, qui ne connut jamais les désordres de la sensiijililé corrompue, ne fut jamais éprouvé par la tentation ? — Non, sans doute, il ne fut point tourmenté par les tentations inférieures; mais, néanmoins, les suggestions diaboliaues faisant valoir à ses yeux les joies des sens
et de l'orgueil vinrent le solliciter au désert. Il fut tente du dehors, ce qui est déjà nous ressembler; et il répondit au tentateur avec une fierté de vertu qui nous garantit les grâces qu'il nous a méritées par sa résistance. , Le Christ tenté par le démon nous apparaît donc comme le Souverain Prêtre vainqueur en lui-même de toutes les tentations qui peuvent assaillir nos âmes. La victoire qu'il a remportée est un acte de son ministère sacerdotal qui nous signifie la défaite finale de Satan, et qui assure nos propices victoire? contre le mal. si nous sommes fidèles à sa grâce.
D'ailleurs, pour que rien ne manquât à l'adaptation de son sacerdoce à notre nature, il a voulu que les prêtres continuateurs de son sacerdoce fussent des hommes tentés au-dcdans comme les aulres. Ceux-ci portent le trésor de la grâce divine dans une argile friable; c'est pourquoi le sourire de confiance et l'accent de victoire avec lesquels ils encouragent leurs frères leur sont un instrument si efficace de persuasion et de consolation divines. Aussi accomplissons-nous en nous-mêmes cette dernièie conformité avec la nature pécheresse qui mnaque à Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est tout à son honneur si elle lui manque, et son action n'en est point diminuée; mais c'est loiil au prolit des âmes, de notre propre perfecliouncinnit et de l'extension du règne de Dieu, si nous lesseiilous,
comme nos frères, l'aiguillon du péché qui nous blesse au vif, sans pourtant nous faire tomber.
Le Christ a-t-il été en même temps prêtre et victime (1) ?
L'homme peut présenter à Dieu des offrandes de diverses natures. 11 lui offre, par exemple, des fleurs, des fruits, de l'encens ou des pains, comme cela se pratiquait au Temple de Jérusalem. Il est naturel, en effet, que l'homme offre à Dieu ceux des biens naturels auxquels il tient le plus, soit à cause de leur beauté, soit à cause de leur utilité. Cette offrande matérielle est le symbole de l'offrande morale de la pensée et du cœur. Et par là même qu'elle porte sur des objets plus précieux, elle est à la fois un rappel et un excitant de notre culte intérieur envers Dieu.
Mais, au-dessus de la simple offrande, il y a le sacrifice. Le sacrifice est une offrande plus complète : il implique la destruction de ce que l'on
(1) Sum. Theol., III» P., q. XXII, art. 2.
LE S.VCKUnOCE DU CHRIST 485
offre. C'est, par exemple, une libation où l'on répand devant l'autel le vin consacré à Dieu; c'est l'ininiolalion d'un animal. Il symbolise le pouvoir créateur et annihilateur de Dieu. Quand, pour l'honorer, on tue un cire vivant, on proteste qu'on lui reconnaît son droit suprême de vie et de mort, et on proteste en même temps qu'on accepte sa toute-puissance et la dépendance où elle nous tient. Aussi, le sacrifice est-il, dans son dessein général, une forme spontanée et naturelle du culte. Ses diverses formes varient au gré des hommes qui l'offrent, parce que les différents biens qui nous sont chers varient selon les divers genres de A»'e : Abel, qui est pasteur, immole des brebis, — Gain, qui est laboureur, sacrifie du produit de ses champs. C'est pourquoi le sacrifice a changé de forme avec l'état social et les idées acquises par chaque race; mais, dans son fonds, il est une institution de droit naturel, et, si l'on peut ainsi parler, une sorte de sacrement naturel puisqu'il est en même temps le signe et l'agent d'un retour de la vie humaine vers Dieu (1).
Tout sacrifice des biens extérieurs se rapporte donc à une offrande intérieure de l'âme qui en est l'inspiration et le but. Dès lors, on peut, avec saint Augustin et saint Thomas, appeler ce sacrifice inté-
(1) r,f. s. Th.. Siim. Theol., II» II", q. LXX.W. art. 1 ot3.
48G i.E CHRIST d'après saint thomas d'aquin
rieur de l'ànie, « le plusexcellentdes sacrifices » (1). Toutefois, ce n'est là qu'un sens analogique, car le sacrifice proprement dit, c'est la destruction d'un bien extérieur en ITionneur de Dieu. Au contraire, l'ofïrande de notre âme à Dieu est plus une extension de notre vie qu'une destruction. Lors même que cette ofïrande implique le déracinement d'une habitude de péché, elle est véritablement un déploiement de notre vie et de notre liberté ; ce qu'elle détruit est la négation de notre être vrai. Maintenons cependant le terme « sacrifice » pour exprimer ces destructions vivifiantes qui sont l'œuvre de la pénitence. David lui-même nous y autorise : « Si tu eusses voulu des sacrifices, je t'en aurais offert, mais tu ne prends point plaisir aux holocaustes. Une âme brisée, voilà le sacrifice agréable à Dieu. 0 Dieu î tu ne dédaignes pas un cœur désolé et contrit (2). »
Nous venons de voir ce qu'est une victime ; il faut dire maintenant comment le Christ en a rempli le rôle.
Le Christ a été victime parce qu'il a offert sa propre vie. Or, la vie du Christ n'est pas seulement la plus précieuse des vies en elle-même, précieuse
(1) Cf. S. August., De civil. Dei, c. V.— (2) Ps. L., 18-19.
LE SACERDOCK nU CHRIST 487
à l'infini puisque c'est la vie humaine du Fils élcrncl de Dieu, elle n'a pas seulement pour lui sa valeur naturelle d'un bien ilc l'espèce humaine : elle a aussi l'infinie valeur morale d'une vie toute consacrée aux œuvres les plus méritoires pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Saint Thomas dit que l'homme vertueux aime la vie, non seulement àtitrede bien naturel, mais encore comme la condition nécessaire des actes par où se satisfait sa vertu (1). Si cela est vrai des saints qui s'attachent ainsi à l'œuvre de leur vie, de saint Martin, par exemple, si profondément et si tendrement dévoué à l'Eglise de Tours, combien cela est-il plus vrai du Christ qui possède incontestablement en soi de quoi convertir et sanctifier le monde entier! Il y a dans l'âme de Jésus infiniment plus de puissance apostolique qu'en saint Paul, plus de puissance contemplative qu'en saint Jean, plus de puissance gouvernementale des consciences qu'en saint Pierre. Et c'est tout cet avenir, non seulement possible, mais si facile à son pouvoir humano-divin, que le Ciirist immole ! Aussi dit-il à ses apôtres, par allusion à sa mort : « Il n'y a pas plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. » Par le sacrifice de sa vie, le Christ est donc la plus précieuse des hosties que la terre ait ofïertes.
(1) Suin TheoL, II» II", q. (,:X\II!, ;ii-t. 8.
Î.C Christ n'a pas seulement été hostie : il a été prêtre sacrificateur, en même temps que victime sacrifiée. Et ceci est un fait unique dans l'histoire des sacrifices. Partout le prêtre et la victime se distinguent. Et si, dans certains cas extraordinaires el en quelque sorte monstrueux des sacrifices du paganisme, un homme se dévoue à des divinités qu'il croit irritées, il est plutôt obligea cet acte par le commandement des autorités de la cité qu'il n'est porté à le faire volontairement : ce qui fait ressembler son sacrifice à un homicide ou à un suicide. Dans le sacrifice du Christ, il y a bien, à la vérité, le crime inexcusable commis par les Juifs et accepté par Pilate. Mais ce crime est absolument étranger au sacrifice de Jésus; jamais Jésus ne serait mort si, formellement, il n'avait voulu mourir. Son àme unie au Verbe et associée à sa toute-puissance pouvait très facilement réaliser un miracle, rendre son corps impassible, et donc éviter les horreurs de la flagellation, du couronnement d'épines et du crucifîment. Notre-Seigneur n'a pas voulu faire ce miracle. En conséquence, il ne consent point simplement à une violence inévitable, comme Pierre et Jean flagellés en présence du Sanhédrin consentent avec joie à l'opprobre qu'ils sont incapables d'éluder; lui, consent à une violence qu'il peut rendre vaine, à une mort qu'il peut éloigner. Aussi le sacrifice de sa vie est-il pleinement volootaire,
LE SACEUDOCE DU CUIXIST 489
plus que celui de tous les martyrs qui, en lui donnant leur vie, sont devenus avec lui des hosties de Dieu, et qui ont complète dans leurs corps l'inachevé de son offrande en son corps mystique. Il peut donc dire en toute vérité : « Le Père m'aime parce que je donne ma vie, afin de la reprendre. Personne ne me l'ote, mais je la donne de moimènje; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre (1). » Ce n'est pas l'épuisement de la crucifixion, ni l'agonie dont il se laisse envahir qui lui ôtent sa vie : c'est sa volonté qui permet à la crucifixion d'épuiser ses forces et à l'agonie de l'envahir de plus en plus :« Je donne ma vie de moi-même. »
Jésus est donc en même temps la victime la plus parfaite et le plus parfait des sacrificateurs. C'est pourquoi il est la victime unique que Dieu consente à recevoir désormais. L'homme ne peut plus offrir des fruits, du vin, ou des animaux, puisque pour lui s'est oiTerte, avec une pleine spontai^éité, une vie d'un prix infini, à la fois divine et humaine (2).
Ce n'est pas seulement en soi-même que Notre- Seigneur est la plus parfaite des victimes : c'est
(1) Jean, X, 17-18. — (2j Cf. Sum. TheoL, III» P., «j. XLVIF, p. 1.
490 f-E CHRIST d'après saint THOMAS D^AOUIN
encore par TefFet citmpletde son sacrifice qui, tout à la fois, nous réconcilie avec Dieu, nous conserve dans la persévérance en la grâce, et nous assure enfin la gloire éternelle. C'est pourquoi le sacrifice de Jésus remplace éminemment tous les anciens sacrifices usités soit chez les Juifs, soit chez les païens. Il est en même temps le sacrifice d'expiation, le sacrifice pacifique ou de prospérité, et le sacrifice glorieux. Et cela parce qu'il est un hommage à Dieu, dont la valeur morale est rigoureusement infinie. Le don de sa vie que fait Notre-Seigneur n'est pas simplement un don humain, mais humain et divin puisque sa nature humaine et sa personne divine ne composent ensemble qu'un unique sujet vivant. Aussi, la vertu de son immolation n'est pas, comme dans les anciens sacrifices judaïques, limitée à un efPet particulier : sa vertu est absolument inépuisable, à cause, encore une fois, de Tunion hypostatique. Toute la dignité morale de la personne du Verbe, tout ce qu'elle présente d'agréable aux yeux de Dieu se communique absolument à l'humanité qui subsisté et qui agit à l'intérieur de cette divine personne. Une action humaine ne tire pas uniquement sa valeur morale de son objet et de l'intention de son auteur; par exemple, la prière et le sacrifice d'Abel n'ont point seulement la valeur des brebis qu'il imiiio'o et de l'intention qu'il y apporte, — mais encore colle de
. LE SAr.KROOCE nil CHRIST 491
toute la veiiu personnelle du sacrifîealcur. C'est pourquoi, dit l'Ecriture : « Dieu porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande (1). » Pareillement, Dieu regarde avec une complaisance infinie la personne de son Verbe; et comme la personne du^'erbe contient l'humanité de Jésus pour la faire subsister et être avec elle un principe premier et intrinsèque d'opération, l'humanité de Jésus devient digne, en toute rigueur, de la" même complaisance que Dieu poz'te à son Fils.
Cette explication de l'infinie valeur du Christ comme hostie est commune à tous les théologiens, hormis ceux de l'Ecole scotiste. Pour ces derniers, le sacrifice du Christ n'a point une valeur proprement infinie, mais simplement une valeur incomparable. Un acte fini comme celui d'un homme qui s'immole, disent-ils, et une offrande finie dans son objet comme est une vie humaine, ne deviennent point intrinsèquement infinis par le fait d'appartenir à la personne divine du Verbe. L'œuvra humaine du Christ ne devient point quelque chose d'incréé; orl'incréé seul est rigoureusement infini. Il sufiit donc, concluent ces théologiens, de dire que le sacrifice du Christ a une valeur incomparable, et que la Bonté divine veut bien s'en tenir satisfaite, comme s'il avait une valeur infinie.
(1) Genèse, IV, 4.
Néanmoins, nous opposerons à ces considérations qu'autre chose est la réalité physique d'un acte humain, et autre chose sa valeur morale. Par le fait de l'union au Verbe, les actes humains de Notre-Seigneur ne perdent en rien leur nature d'actes finis produits par une énergie créée ; mais, en revanche, ils revêtent aux yeux de Dieu un attrait illimité parce qu'ils procèdent d'un sujet divin qui a pour Dieu la valeur unique d'être son propre Fils et l'image parfaite de sa substance. Il n'y a aucune contradiction à ce qu'un acte physiquement humain garde sa nature de chose créée et finie, et, en même temps, revête aux yeux de Dieu l'attrait infini de la personne du Verbe qui lui donne sa subsistence. Ce n'est pas l'acte purement humain, l'offrande d'une vie purement humaine, que Dieu aime infiniment dans le Christ victime : c'est l'acte humain exercé par le Verbe en personne.
Puisque son immolation a une valeur infinie, il est facile au Christ de diriger son intention sur les divers buts assignables aux rites des sacrifices.il lui suffit de vouloir expier le péché pour que le péché soit expié ; il lui suffît de vouloir nous conserver dans l'état de grâce pour que son sacrifice soit un sacrifice pacifique ; il lui suffit de vouloir nous obtenir la consommation totale de notre état de grâce par la gloire pour que son sacrifice ait la valeur de l'holocauste narfait,
t.E SACEnOOCE nu CHRIST 493
Or, l'Ecriture nous montre bîen que, de fait, Noire-Seigneur a eu cette triple intention. Comme le dit TEpître aux Hébreux, « le sang du Christ, par le Saint-Esprit, s'est offert lui-même sans tache à Dieu », voilà bien l'offrande d'une sainteté infinie; — et le texte continue : «il purifiera votre conscience des œuvres mortes », voilà l'intention expiatrice; — puis : « afin que vous serviez le Dieu vivant», c'est l'intention du sacrifice pacifique ; — et enfin : « il s'est fait pour tous ceux qui lui obéissent le principe de leur salut éternel », voilà l'effet parfait de l'holocauste (1).
Dès le commencement de son existence, le Verbe fait chair est consacré à titre de victime, puisque, en somme, il n'est venu dans le monde que pour s'acheminer vers la croix et sauver les pécheurs. Aussi, en même temps que, par un premier acte de son intelligence béatifiée, il voit et adore son Père, par un premier acte de sa volonté librement soumise à la loi de sa prédestination, il accepte son état de victime. L'Epitre aux Hébreux nous décrit encore cette consécration permanente du \erl)e Incarné et l'acte de reconnaissance qu'il en fait à son entrée dans le monde : « I^e Christ, entrant dans le monde, dit : Tu n'as voulu ni sacrifice ni offrande,
(1) Héb., IX, 14-15.
mais tu m'as formé un corps; tu n'as agrée ni holocaustes ni sacrifices pour le péché. Alors j*ai dit: Voici, je viens (dans le rouleau du livre, il est question de moi), ô Dieu, pour faire ta volonté (1). » Cette consécration du Christ victime est, en quelque sorte, antérieure même à sa conception en ce sens qu'elle existe de toute éternité dans le décret divin qui le prédestine. Saint Pierre parle du Christ comme « d'un Agneau sans défaut et sans tache, prédestiné avant la fondation du monde et manifesté à la fin des temps » (2). A plus forte raison, saint Jean peut-il écrire que « l'Agneau a été immolé dès l'origine du monde » (3). C'est, en efiet, le Christ que figurent les sacrifices d'Abel, d'Abraham et de Moïse ; c'est lui qui les sanctifie par avance, car Dieu ne les tient pour agréables qu'à raison de sa sainteté future. Le Christ est donc virtuellement consacré de toute éternité par le décret divin qui le prédestine à l'état de victime. Sa consécration est symbolisée prophétiquement dès le commencement des temps, et moralement commencée dans tous les sacrifices des justes de l'Ancien Testament. Elle est enfin actuellement réalisée par son entrée dans le monde. Aussi, quand le Précurseur le salue au début de sa vie publique, il dit : « Voici l'Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde (4). » Cepen-
(1) X, 5-7. - (2) I Pierre, I, 19-20. - (3) Apoc, XIII, 8. — (4) Jean, I, 29.
LE SACERDOCE DU CIlRtST 495
dant, au moment où Notre-Seigneur consent à sa passion qui commence, il y a un renouvellemcnl cl un complément tout à la fois de celte consécration. Avant la passion, il est une victime en marche vers le sacrifice ; quand la passion s'ouvre, il est une victime sous le couteau du sacrifice. Il y a là un nouveau mode de sainteté, carily a plus à se donner actucllctnriit qu'à sachominor plus ou moins vile vers l'heure de cette oblation, cependant consentie d'avance. C'est pourquoi, immédiatement avant de commencer le chemin qui mène à la Croix, Notre-Seigneur Jésus-Christ reproduit le «Voici, je viens » de son entrée dans le monde, par un mot très expressif et décisif: « Père, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. »