Apoc. V,:10. — 2. I Timoth. II
De plus, les saints ont le plus vif désir de notre bien. Au ciel, ils contemplent Dieu, leur volonté est ineffablement unie à celle de Dieu; c’est pourquoi ils veulent, comme lui, notre sanctification. — Puis, ils forment avec nous un seul corps mystique ; à ce titre ils sont, selon l'expression de, S. Paul, « les membres de nos membres »: : ils ont, à notre égard, une immense charité qu’ils puisent dans leur union à Jésus, chef unique de cette société dont ils sont l'élite, et dans laquelle Dieu a marqué notre place.
A ces relations d’hommages et de prières qui nous unissent aux saints, nous devons ajouter nos efforts pour leur ressembler. Notre cœur doit être animé non de ces velléités molles qui n’aboutissent jamais, mais d’un désir ferme et sincère de la perfection, d’une volonté efficace de répondre pleinement aux desseins miséricordieux de notre prédestination divine en Jésus : Secundum mensuram donationis Christi*.
Et que faut-il pour cela ? Quels moyens employer pour parfaire une œuvre si considérable, si glorieuse pour le Christ et si féconde pour nous ?
Demeurer unis à Jésus-Christ. Il l’a dit lui-même : Vous voulez porter de nombreux fruits ? arriver à une grande sainteté ? Demeurez en moi comme les branches demeurent unies à la vigne‘. Et comment lui demeurer unis ? D'abord par la grâce sanctifiante qui nous rend membres vivants de son corps mystique ; puis par cette intention droite, fréquemment renouvelée, qui nous fait « rechercher en toutes choses », dans la vocation où la Providence nous a placés, « le bon plaisir de notre Père des cieux » ; cette intention oriente toute notre activité vers la gloire de Dieu, en union avec les pensées, les sentiments, les vouloirs du cœur de Jésus notre modèle et notre chef. Quae placita sunt ei facio semper * : «. J'accomplis toujours ce qui lui est agréable » ; cette
1. I Cor. XII, 12 sq. Ephes. IV, 25; V, 30. — 2. Ephes, IV, x — 3. Joan. XV, 5. — 4. Ibid. VIII, 20.
tormule, en laquelle Jésus résumait toutes ses relations avec son Père, traduit excellemment toute l’œuvre de la sainteté humaine.
Et nos misères, me direz-vous ? — Elles ne doivent nullement nous décourager. Nos misères, elles sont très réelles ; nos faiblesses, nos servitudes, nous les connaïssons assez; mais Dieu les connaît mieux encore que nous. Et le sentiment reconnu, avoué, de notre faiblesse honore Dieu. Et pourquoi ? Parce qu’il y a en Dieu une perfection en laquelle il veut être glorifié éternellement, une perfection qui est peut-être la clef de tout ce qui nous arrive ici-bas : c’est la miséricorde. La miséricorde est l'amour en face de la misère ; s’il n’y avait pas de misère, il n’y aurait point de miséricorde. Les anges proclament la sainteté de Dieu ; mais nous, nous serons au ciel les vivants témoignages de la miséricorde divine ; en couronnant nos œuvres, c'est le don de sa miséricorde que Dieu couronne : Qui coronat te in misericordia et miserationibus *, et c’est elle que nous exalterons durant toute l’éternité au sein de notre béatitude : Quoniam in aeternum misericordia ejus ?.
Ne nous laissons pas non plus abattre par les épreuves, les contradictions. Elles seront d'autant plus grandes et plus profondes que Dieu nous appelle plus haut. Pourquoi cette loi ?
Parce que c’est le chemin par où a passé Jésus; et que plus nous voulons lui demeurer unis, plus nous devons lui ressembler dans le plus profond et le plus intime de ses mystères. S. Paul, vous le savez, ramène toute la vie intérieure à « la connaissance pratique de Jésus, et de Jésus crucifié »°. Et Notre-Seigneur lui-même nous dit que le « Père, qui est le vigneron divin, émonde la branche pour lui faire porter plus de fruits » : Purgabit eum ut fructum plus afferat*. Dieu a la main puissante et ses opérations purificatrices atteignent des profondeurs
Ps MCIT, 0" 2. Ibid CXXXV, "1 sq: — 3. T'Cor. II, 2, — Ê HU )0an XV eZ.
que seuls les saints connaissent ; par les tentations qu’il permet, par les adversités qu’il envoie, par les abandons et les solitudes affreuses qu’il produit parfois dans l’âme, il éprouve celle-ci pour la détacher du créé ; il la creuse pour la vider d'elle-même ; il « la poursuit », il « la persécute pour la posséder »* ; il pénètre jusqu'aux moelles, il « brise les os », comme dit quelque part Bossuet, « afin de régner seul ».
Heureuse l’âme qui s’abandonne entre les mains de l'éternel ouvrier ! Par son Esprit, tout de feu et d'amour, qui est « le doigt de Dieu »*, l'artiste divin burinera en eile les traits du Christ, afin de la faire ressembler au Fils de sa dilection selon le dessein ineffable de sa sagesse et de sa miséricorde.
Car Dieu met sa gloire à nous béatifier. Toutes les souffrances qu’il permet ou envoie sont autant de titres de gloire et de félicité célestes. S. Paul se déclare impuissant à décrire l'éclat de la gloire et la profondeur de la félicité qui couronnent la moindre de nos douleurs supportées avec la grâce divine*.
C’est pourquoi il encourageait tant ses chers fidèles. Voyez, leur disait-il, ceux qui prennent part aux jeux et, aux courses du stade, de combien de précautions ils s’entourent ! que de privations ils s'imposent ! que d’efforts ils accomplissent ! Et tout cela, pourquoi ? Pour recueillir des applaudissements d’une heure, pour jouir d'une gloire éphémère et toujours disputée, pour remporter une couronne corruptible. Tandis que nous, si nous luttons, c’est pour une couronne incorruptible, une gloire qui n’a point de fin, une joie inamissible*.
Sans doute, dans ces moments qui sont riches de grâces, l’âme est plongée dans la douleur et la souffrance, dans laridité et la sécheresse. Mais qu’elle demeure ferme sous les coups du Pontife suprême ! Car Dieu met
l’onction de sa grâce dans l’amertume même de la croix. 1. Mots de D. Pie de Hemptinne. Voir Une âme bénédictine, 4° édit.
p. 95. — 2. Hymne Veni Creator. — 3, Rom. VIII, 1-8 ; IL Cor. ENST — 44l Con tIX 28, "
Voyez S. Paul. Nul plus que lui n’a vécu de l’union intime avec Dieu dans le Christ : qui donc pouvait le séparer de Jésus”? Et voici que, par la permission divine, Satan linsulte et accable de ses traits l’âme et le corps de l'Apôtre. Jusqu'à trois fois, S. Paul clame son angoisse à Jésus. Et que lui répond le Christ ? « Ma grâce te suffit, car sa puissance n'apparaît jamais avec autant d'éclat que dans les difficultés dont elle doit triompher ». Sufficit tibi gratia mea, nam virtus in infirmitate perficitur ?.
Nous touchons ici, — et je ne puis mieux terminer cet entretien, — à la raison profonde de cetie étonnante dis-
position de la Providence qui veut que l’œuvre de notre sainteté s’élabore dans-la faiblesse et les épreuves.
« C’est par la grâce que vous êtes sauvés, disait S. Paul, et non par vos propres œuvres, — afin que nul . ne se glorifie en lui-même »°.
Qui donc mérite toute louange ? À qui, donc revient la gloire de notre sainteté? Au Christ Jésus.
Quand lApôtre expose à ses chers fidèles d'Éphèse le plan divin, il leur indique en ces mots la fin suprême : Dieu a ainsi préordonné toutes choses « afin que soit exaltée la munificence de sa grâce » : In laudem gloriae gratiae sue *.
C’est « afin de manifester aux yeux de tous les abondantes richesses de sa grâce » que Dieu nous a prédestinés à devenir les cohéritiers de son Fils : Ut ostenderet abundantes divitias gratiae suae in bonitate super nos in Christo Jesu”.
Ici-bas, nous devons tout à Jésus ; il nous a mérité par ses mystères toutes les grâces de justification, de pardon, de sanctification dont nous avons besoin : le Christ est le principe même de notre perfection. Comme
‘la vigne qui répand la sève nourricière dans les branches
12 Rom. (VITL,.:35.—112: IT Cor. XII, 9 — 3.“ Ephes. II, 8.4, Ibid. I, 6. — 5. Ibid. II, 7.
pour leur faire porter des fruits, ainsi le Christ Jésus répand sans cesse sa grâce en tous ceux qui lui restent unis. C’est cette grâce qui anime les apôtres et illumine lés docteurs, qui soutient les martyrs, rend stables les confesseurs, et orne les vierges de leur incomparable pureté.
Là-haut aussi toute la gloire des saints dérive de cette même grâce : tout l’éclat de leur triomphe s’alimente à cette source unique ; c’est parce qu’elles sont teintes du sang de l’Agneau que les robes des élus sont si resplendissantes ; et le degré de leur sainteté se mesure au degré de leur ressemblance avec le divin modèle.
C'est pourquoi, au début de cette magnifique solennité de la Toussaint, dans laquelle elle réunit en une même louange tous les élus, l’Église nous invite à adorer celui qui étant leur Seigneur, « est en même temps luimême leur couronne » : IPSE est corona sanctorum omnium *.
Au ciel, nous comprendrons que toutes les miséricordes de Dieu ont leur point de départ au Calvaire ; que le sang de Jésus est le prix du bonheur infini dont nous jouirons alors pour jamais. Ne l’oublions pas : dans la Jérusalem céleste, nous serons enivrés d’une félicité divine ; mais la plénitude de cette félicité sera payée à chaque instant par les mérites du sang du Christ Jésus. « Le flot de béatitude qui inondera éternellement cette cité de Dieu »*, aura sa source dans le sacrifice de notre divin Pontife. Ce sera pour nous une joie immense de le reconnaître, et de le chanter à Jésus : « Oh ! c’est à vous que nous devons tout : que vous soient reudus tout honneur, toute louange, toute action de grâces » !
Comme tous les élus, nous jetterons nos couronnes à ses pieds * pour proclamer que nous les tenons de lui.
C’est à cette fin dernière que se ramène tout le mystère du Christ, Verbe incarné. Dieu veut que son Fils Jésus
I. Invitatoire des Matines. — 2. Cf. Ps. XLV, 5. — 3. Cf. Apoc. IV, 10.
LE CHRIST COURONNE DE TOUS LES SAINTS 455 soit exalté à jamais, parce qu’il est son propre Fils unique, objet de ses complaisances ; parce que ce Fils, tout Dieu qu’il était, s’est anéanti pour sanctifier son corps mystique : Propter quod et Deus exaltavit illum *.
Entrons donc avec une foi profonde dans ces pensées divines. Lorsque nous célébrons les saints, nous magnifions la puissance de la grâce qui les a élevés à ces sommets ; rien n’est plus agréable à Dieu, parce que, par cette louange, nous nous unissons au plus intime de ses desseins qui est de glorifier son Fils : Clarificavi et iterum clarificabo”. — Cherchons nous-mêmes à réaliser, avec le secours de cette même grâce, la pensée de Dieu sur chacun de nous : encore une fois, c’est à cette conformité parfaite que se ramène toute la sainteté.
J'ai tâché dans tous ces entretiens de vous montrer jusqu’à quel point le Père nous unissait à son Fils Jésus; j'ai cherché à placer sous vos yeux notre divin modèle, à la fois si incomparable et si accessible ; vous avez vu que le Christ a vécu chacun de ses mystères pour nous, qu’il nous unit de la façon la plus étroite afin que peu à peu nous reproduisions en nous, sous l’action de son Esprit, ses traits ineffables, et que nous lui devenions semblables, selon le décret de notre prédestination.
Ne cessons de contempler ce modèle : le Christ Jésus, c’est Dieu apparu et vivant parmi nous pour nous montrer la voie et nous conduire à la vie. Car il l’a dit luimême, la vie éternelle consiste à proclamer de nos lèvres comme par nos œuvres que son Père est le vrai Dieu, qu’il est Dieu avec lui, mais venu en ce monde dans notre chair, pour ramener l'humanité à Dieu.
Si durant notre existence, nous avons fidèlement suivi Jésus ; si chaque année, avec foi et amour, nous l’avons contemplé dans le cycle de ses mystères, en cherchant à limiter et à lui demeurer unis ; soyons assurés que la prière incessante qu’il adresse pour nous à son Père en qualité de médiateur unique sera exaucée ; par son Es-