‹ Le ChristChapitre 16 sur 27 · CHARDEVEL, LE DUC, ANDRIEUX, MICHAUD · texte numérisé non relu

CHARDEVEL, LE DUC, ANDRIEUX, MICHAUD

CHARDEVEL.

Je suis né si antipathique aux textes que je ne saurais défaire pièce à pièce l'Évangile ; je serais pareillement incapable de le reftiire avec la^dextérité d*un apocryphe, et d'opposer une légende retrouvée à la légende canonique ; ces procédés critiques sont excellents, ce n'est pas le mien. Je me place à un point de vue d'où ou découvre d'un coup d'œil ce qui fit la grandeur et la décadence du Dieu des chrétiens. La déification de Jésus est un magnifique épisode du développement d'une partie de Thumanîté; si la raison de ce fait est supprimée par Tarn-

pleur des développemenls actuels, Jésus cesse d'èlre Dieu ; mais, que ce doux orgueil vous reste, il le fut légitiaieuient. Les astres eux-mêmes ne sont pas éternels ; les astres naissent et meurent , et les divinités aussi n'ont qu'un temps. Veuillez donc observer avec moi l'événement qui suscita cette apothéose; il n'y a de dieux détrônés que les dieux expliqués^

L'événement est connu. L'homme, afin de rompre avec ce qu'il y a de bestial en lui, se retranche dans sa pensée; il préconise ses aspirations supérieures comme un ressouvenir de sa perfection ; il répudie ses instincts grossiers comme une suite de sa dé* chéance. Ce divorce de l'âme et du corps, il le sanctionne par le divorce de Dieu et de l'univers; l'acte direct de la création répugne à l'essence divine et doit s'accomplir par on Démiurge. Or, puisque le Dieu transcendant, abstrait de la matière, ne peut se passer d'un aller ego; Thomme déchu, travaillant à s'abstraire de la matière pour remonter à la pureté primitive, a pareillement besoin du sien. Un Médiateur est nécessaire; nécessaire pour suppléer Dieu dans Tœuvre de la création, l'homme dans l'œuvre de la régénération, pour remédier à l'insuflisance de la majesté divine et de l'indignité humaine, en dispensant l'une de s'abaisser, en aidant l'autre à se relever. Qu'est-ce alors que le Christ? c'est l'esprit revêtant la matière, le Verbe se faisant chair, Dieu à l'état de Démiurge ; c'est le point de comm-unication de 'l'infini et du fini, le trait d'union des extrêmes. Nos philosophes du

siècle dernier, spiritualistes trop superficiels pour sonder les profondeurs du spiritualisme antique, ne comprirent pas que le Christ est une création grandiose qui rapprochait les deux bords de Tabime; ils n'en firent qu'un homme... pour moi, je le pose à la hauteur de Thypothèse obligée, de la maîtresse^* pièce, du héros de la doctrine de l'abstraction. Aujourd'hui les cfiets salutaires de celte doctrine sont produits; l'homme se sent purifié dans tout son être, il en reconstitue l'unité, et nous rétablissons dans son intégrité majestueuse l'entier que nous avions fractionné. l.e Médiateur disparait; nécessaire quand le Tout est divisé, superflu quand le Tout est un; sa fonction est périmée comme le système de Dieu transcendant et de l'homme déchu. Dieu vivant dans l'universalité des êtres n'a que faire du Démiurge, et l'humanité ne cherche plus son Sauveur dans les nues, elle le porte en elle-même.

Telle est ma théorie du Christ, jqui concorde avec la philosophie de l'histoire et suflit à rendre compte de tous les faits.

MICHAUD

On vous répondra victorieusement.

Vous, disciple de Socin et d'Arius?

LE DUC

Voilà donc quelle application du panthéisme il est possible de faire à la divinité de Jésus, à sa person* nalité mêmel Ândrieux établira difficilement ses idées à côté de votre théorie radicale... Puisque

VOUS Taites du Sauveur une hypothèse, apparemment vous niez les prophéties qui rannoncëreot?

CHARDEVEL.

Je m'en garderais bien. Si le type du Médiateur est contenu dans le système qui admet Tantago*^ nisme de deux: principes , Ormuzd et Ahriman ou l'esprit et la matière — la scission entre l'essence divine et l'univers — la rupture de Dieu et de la créature ; ce type n'éclot, ne se dégage, tie se popu* larîse qu^avec le concours de la prophétie. L'homme s'efforçait de surmonter le mal et aspirait au bien ; <»r, il ne pouvait mourir au vieil homme qu'il était sans concevoir l'homme nouveau qu'il voulait être ; doutant de sa vertu parce qu'il croit à sa déchéance, c'est hors de lui qu'il se représente la création qui s'opère en lui-même. A peine l'homme antique enfaule Thomme nouveau, le Dieu antique engen-dre un Dieu nouveau, évolution de l'être envcloppé, verbe de l'ineffable, splendeur de l'invisible; l'éclair jaillit de notre front et les profondeurs du ciel s'illuminent. Aimez-vous mieux la formule tudesque, le subjectif s!objectîve? De là ce Sauveur qui écrasera la tête du serpent, qui reliera 1? nature humaine à Dieu et la rétablira dans sa félicité, et qui fut discrètement enseigné par les mystères, divulgué dans les écoles, proclamé par les oracles; attente générale devant laquelle je m'incline sympathiquement. Pourquoi vous en étonner? Si les prédictions de la venue de ce rédempteur sont pour vous le produit d'une insufflation du Saint*£sprit, sachez qu'elles sont pour moi une explosion de Fesprif

divin dans l'humanité. Durant cette période climatérlque où le monde s'excite à se rajeunir, les prophètes parlent d'eux-mêmes comme les oiseaux chantent au printemps ; ils ont de ces éclats de voix qui Subjuguent l'oreille ; sans s'être concertés, ils se répondent d'un bout de la terre à l'autre , le même frémissement émeut le voyant d'Israël, le hiérophante de la Grèce, la sibylle de l'Étruric, le mage de la Perse. Et ce n'est pas l'homme seulement qui se doit renouveler. Dans les apocalypses orientales, la victoire du bon principe sur le mauvais, décidée par le prince de l'esprit et de la lumière que Dieu arme coiitre le prince de la matière et des ténèbres, est suivie d'un changement dans les cieux, d'une métamorphose de la terre qui s'embellit en même temps que l'espèce humaine s'améliore. Messieurs, cette poésie mérite de durer comme un témoignage de foi à nos destinées ; chacun la doit garder dans un écrin, comme Alexandre faisait de l'Iliade.

LE DUC

DonCj l'homme se prophétisa son Christ par des chants d'espérance qui n'avaient jamais été ouïs sur la terre et qui ne l'ont plus été, et tout cela n'était qu'un soliloque avec lui-même ? c'était Tesspr de sa vertu seulement qu'il invoquait avec ses grands cris....

CHARDEVEL.

Et ses grands battements d*aileS| en aigle qui essaie ses forces.

LEDUC

Vous n'êles point Trappe de la précisiOD singulière (les prédictions d'Israël?

CHARDEVEL.

Rien de moins surprenant. Israël plaçait en luimême le centre de raccomplissement des espérances humaines; peuple toujours asservi, c*est avec le Tanatisme de Tindépendance et de la gloire nationale qu'il se promettait un libérateur; les prophéties de l*égoîsme ont un relief incomparable.

LE DUC

Mais ce Sauveur dont vous faites un rêvCi il a paru... Vous le niez peut-être?

ÎÏICHAUD.

Osez-vous le nier ?

CHARDEVEL.

Il a paru. Rien de plus naturel. Ce qui eût été étrange, c'est qu(\ le rêve n'eût pas pris corps. L'homme se tient parole ; il se prédit un sauveur et le sauveur arrive. Quelqu'un était attendu, ce fut Jésus.

LE DUC

El pourquoi lui, et non pas tel ou tel autre chef (les sectes juives, galiléennes, samaritaines, qui pullulaient alors ; pourquoi lui, s'il n'avait pas été le Sauveur reconnaissable entre tous? Pourquoi?

CHARDEVEL.

Il avait un signe. Ce qui fait rorîginalité de Jésus, c'est qu'il prétend être le personnage attendu et aflecle de ne pas lui ressembler; en conséquence, il n'est pas reconnu par les Juifs; mais les autres

peuples, qui se soucient médiocrement de Texactitude de sa ressemblance avec le fils de David, saluent en lui le type de l'humanité.

De grands changements étaient survenus depuis les prophéties. Tandis que les saducéens et les pharisiens persistaient, avec toute la crudité de Tambition terrestre, à espérer leur Messie sous les traits d*un roi qui établirait la prépotence nationale, les esséniens avaient transformé ce potentat en un régénérateur des âmes. C'est par les esséniens que la Judée sublimisa sa théologie, quintessencia sa morale, déualionalisa ses sympathies. Que Jésus ait ou non appartenu à cette école, il en vulgarise les aspirations spirituelles ; il suit le courant mystique de son époque, va se présenter au baptême purificateur du Jourdain et se dérobe à ceux qui le veulent faire roi; entre le ciel et la terre , il choisit le ciel. Il n'a donc sur sa nation aucun dessein politique, sur le monde aucune arrière-pensée de rénovation sociale. Le perfectionnement moral de Tindividu^ le royaume de Dieu fait dans le Cœur, la conquête du ciel par la réalisation de l'idéal de justice, de douceur, de charité; voilà ce qu'il enseigne, et par là il satisfait aux âmes élevées qui souhaitaient la réhabilitation de la nature humaine avec ardeur. Cependant il plut au paciGque libérateur d'entourer sa 'mission d'un prestige en se disant le libérateur guerroyant des prophètes ; il s'attribue un rôle pour le jouer à contre-sens; par là il entre dans Thistoire en passant par la tragédie. Gomment les pharisiens lui

pardoDoerout-ils de prendre Tautorité du Messie et de doouer un autre tour aux espérances messianiques? De se nommer le fils de David et d*êlrc sans parenté illustre, sans fortune, sans autre escorte que des Galiléens à la mauvaise mine, au mauvais accent? De se dire le fils de Dieu et de manquer de respect à la loi, de dégager la religion du vieux formalisme? Il périt le jour où, monté sur une ânesse, il parut envahir Jérusalem avec ses bandes, parce qu'il abolissait les rêves d'orgueil et de sympathies étroites du judaïsme; mais après sa mort le nombre de ses disciples s'accrut de tous ceux qui, désespérant du triomphe d'Israël, en cherchaient le dédommagement dans l'exaltation religieuse. Tout ce qu'il paraît avoir promis aux siens, c'est son retour prochain et le règne de mille ans ; cette société fantastique devait être le prélude de l'ouverture du royaume des cieux.

Donc, Jésus mourut de la main des Juifs, parce qu'il ne l'était point assez; justement, puisqu'il n'était qu'un pseudo-messie à leurs yeux; justice aveugle qui hâta l'avènement de la victime. Le monde, composé d'un petit nombre d'heureux et d'une multitude de vaincus, d'esclaves, de misérables, se tournait en ce qu'il avait d'exquis vers la rêverie. Jésus avait été le plus pur, le plus doux, le plus intrépide des rêveurs ; il avait excellé dans la maladie du mysticisme contemporain, en affirmant qu'il était avec le Père céleste dans les relations d'un confident, d'un ami, d'un Gis; il avait été élevé sur la croix ; et le moment du Sauveur était arrivé ! Les Césars se fai^

saient dieux ; il était temps pour les nations d^op^ poser un Homme-Dieu aux hommes-dieux de leurs maîtres. Ici il fut nommé le fils de David et revêtu du manteau royal tissu par les voyants d'Israël ; là il fut accepté pour le Logos du platonisme ; ailleurs il fut proclamé TÂdam céleste des théosophles orientales ; peu à peu il parut être raccômplisscment de toutes les prophéties, et il eut le bénéfice de cette conspiration entre toutes les espérances, toutes les doctrines, et toutes les résistances à une domination tyrannique. Cela fil sa fortune. Mlthra, cet autre médiateur venu de la Perse, en remplacement du prophète Sosiosch que le Zend-Avesta avait chargé de cette mission, lutta sans succès.

Mais l'humanité ne s'arrête pas; après avoir adopté dans Jésus le Sauveur qui la relève de sa déchéance, lui rend l'espoir et lui ouvre le ciel, elle l'y introduit, et ce fut bien, n'en déplaise à la philosophie du dix-huitième siècle qui n'est pas innocente envers les religions, elle les démolissait sans les comprendre. Observez comment cette religion nouvelle est déterminée par l'énergique vitalité de rhommè qui s'empare de Jésus pour tempérer la théorie extrême de la transcendance. Oui, l'honitne se lasse de poursuivre dans les profondeurs de j'elnpyrée un esprit insaisissable, de tenir suspendu à cette adoration son propre esprit honteux du corps, effarouché de la terre; cette scission de rabstraît et du concret le vouerait au régime exceptionnel du mysticisme ; il veut vivre. Et alors, convaincu par ses longues méditations de l'identité de l'esprit humain

et de Tcsprit divio, avec une audace digne de cette race héroïque qui inventa Tcscalade de rOlympe par les Titans, il veut que l'esprit d'en-haut ait accepté passagèrement les conditions de Tesprit d'en-bas» qu'il se soit fait chair sous les traits de Jésus. Certes, Arins a raison lorsqu'il refuse d'eurermer TinGni dans le fini ; mais Âthanase montre un sens humain supérieur en faisant décréter le plus incompréhen* sible des miracles. Il faut que Dieu soit descendu sur la terre; il le faut, aQn que l'homme remonte avec Dieu dans le ciel. C'est l'humanité qui fait en Jésus son ascension; la voilà dignifiée jusqu'à la divinité !

L'esprit humain a donc tout fait. C'est lui qui a inventé le type du Sauveur et y a fait entrer Jésus ; c'est lui qui a fait de Jésus un Dieu pour mettre le ciel et la terre en communication ; c'est lui qui a érige Jésus en étendard pour combattre un ordre social arriéré ; c'est lui qui, durant une longue suite de générations méditatives, poétiques, oratoires, a concentré tous ses rêves de perfection sur cette figure, de telle sorte qu'après avoir créé les modèles suprêmes de la beauté physique, il créât un modèle achevé de la beauté morale. Jésus est plus grand que le Jupiter olympien de Phidias, mais ce n'est que le. chef-d'œuvre de l'art qui condensa dans un exemplaire sublime l'idéal dont nous découvrons l'origine ennous-même. Qu'importe? nous savons que cette figure est l'expression du divin, soit qu'il yienne d'en -haut, soit qu'il émane de nous. Ce n'est pas sans regret que les âmes tendres renoncerout

à une personnificalion de l'idéal avec laquelle un commerce de tous les jours leur est si doux; il leur en coûte de laisser retourner au foyer commun les rayons choisis dont leur image de prédilection s'est formée. Cependant, de même qu'autrefois la multitude des idoles façonnées par nos mains sont tombées devant le Dieu abstrait , foudroyées en quelque sorte par la révélation de l'Esprit; de même aujourd'hui la noble et touchante figure, ouvrage de notre espwt, s'évanouit devant la révélation de la vie divine dans la nature et l'humanité. La doctrine de Dieuhumanité est la transformation complète du dogme de THomme-Dieu. C'est l'humanité qui se proclame la Parole ; longtemps elle fit appel à ses propres facultés sous la forme d'une invocation aux puissances extérieures; aujourd'hui, « moi, dis-je, et c'est ASSEZ. 1 Elle ôte respectueusement au Christ l'auréole dont elle le ceignît, elle se restitue tous ses diadèmes; après s'être fait des dieux et dès rois, elle rappelle à elle la souveraineté et la divinité qu'elle avait déléguées ; révolution religieuse sœur de nos révolutions politiques.

En résumé, la foi à une incarnation particulière a préparé l'intelligence de rincarnaliou universelle; ce Verbe divin que nous avons individualisé est dans chacun de nous; nous sommes tous les membres du Christ éternel qui n'existe qu'en nous. Oninia consummata sunt.

MICHAUD

Répondez, Monsieur le duc. . . Répondez, je vous en conjure.

Ghardevely c'est une revancbe que tous prenez ; nous voulûmes r humanité mortifiée et le Christ vi^ificaleur ; vous, vous voulez un Christ mortifié et une humanité pléthorique; vous nous purgez de la grâce jusqu'à l'ingratitude. Nous imporle-t*il que vous acceptiez Jésus comme un être réel, ayant existé en chair et en os ? Si vous n'en faîtes pas un mythe, vous en faites un symbole. C'est un halluciné, cru-cifié à propos, qui nous éclaira au milieu de nos» périls, mais c'est de nous que partait la lumière ; tant de grands hommes qui agirent en son nom étaient sans s'en douter les agents de l' humanité souveraine ; notre tradition chrétienne est une longue mystification, une comédie à égayer les esprits forts, et voilà votre philosophie de F histoire !

Oui, Jésus et l'humanité, telle est la question dans laquelle se débat la question même de l'avenir reli* gieux du monde. Le rationalisme prétend expliquer Jésus par l'humanité dont la vertu progressive rend raison de tous les événements, et, pour peu que nous nous laissions persuader que le Dieu érigé dans nos temples est le produit de notre cerveau, que le Christ est notre créature , nous ne tarderons pas ii nous expliquer Dieu par l'univers dont les lois rendent compte de tous les phénomènes. Chose étrange ! jamais nous n'avons été pUis vivement sol* licites à glorifier Dieu dans son ouvrage incommensurable ; la science nous a ouvert toutes les portes du ciel au delà desquelles se prolongent des pers* pectives sans bornes, notre ftme s'étance par tontes

ces voies à travers les orbes innombrables des ipoDdes ; jamais nous ne sommes si bieo entrés en ppa-* session de Tinfini, et c'est à ce moment que ]^ philosophie nous dit : c 0 homme , contiens-toi dans l^ fini ; replie- toi sur toi-même^ isole-toi. • Non que je vous accuse d'un grossier matérialisme, à Dien ne plaise ! Y.ous avez observé dans Thumanité la notifm du devoir, la Taçulté de Tidéal, vous les glorifiez avec une passion sincère, ce sont des faits ; quant à Tidéal hors de nous, c'est l'hypothèse* Oui, cet idéal de sagesse, de puissance, de bonté que nous voulons ^iiQer daQs tout ce qui nous enveloppe n'est autre chose que la projection et comme l'extravasement de l'idéal que nous avon& en naus-mémes. Tant que nous l'avons ignoré, nqus étions excusables df f^rmi^e à Dieu; aujourd'hui nous nous rendons modestement cette justice que nous avons fait Pieu. Nous avons découvert en nous la source de cette vie dont l'uinivers nous semblait pénétré, nous la tarissons dans VimmensÂté de sesefi^usions et de se& débordements, et nous professons un athéisme raifiné auquel n^us réservons le privilège de boire à la source pure de la vraie religion, l'adoration de l'idéal hnoiaip. Yoilà le dernier mot de la philosophie du dix-neuvième siècle, qui vent devenir une science positive et se modèle sur les sciences physiques avec une émulation fatale; elle se croit libre parce qu'elle n'est plus la servante de la théologie ; elle porte le joug de la science. .

Mon cher maître, si nQtt9 concentrons la vie dans resprtt. divin, en laissant hors de lui l'humanité et

roDîvers , vous, vous concentrez la vie dans l'esprit bumain ; rtinivcrs n*est pour tous qu'une énorme machine qui se meut par elle-même, Dieu n'est qu'un mot. Il vous semble sans doute que le christianisme nous jette à un mysticisme stérile ; vous dérendez à Fliumanité de se consumer dans de vagues adorations; vous lui ordonnez de n'aimer qu'elle» de faire sa féltcité et sa gloire en négligeant le reste ; n'est-ce donc pas aller aux extrêmes? L*humanîlé n« consentira jamais à s'isoler; il faut beaucoup d'égoïsme pour se dilater dans la solitude, et nous avons un besoin d'aimer auquel ne suffit ni le moi ni le nous; nous voudrons toujours croire à un amour hors de nous comme nous' croyons à un amour en nous ; nous ne voulons pas être à la fois la main qui donne et la main qui reçoit ; éternellement, nous penserons que Dieu se communique à nous, qu'il nous a envoyé son Christ comme le témoin et le gage de ^a bonté paternelle, et vous ne nous arracherez pas noire GInrist avec lequel vous nous arracheriez Dieu lui*même« Quoi que vous fassiez, jamais l'humanité ne tiendra le Christ pour un vain simu* lacre ; jamais elle ne le rejettera en disant : t J'ai marché saus guide, j'ai vaincu sans chef, c'est à moi de triompher seule; le Sauveur, c'est moi; l'aoïre n'est que mon sosie ; Jésus est l'automate, Tinspiraleur, c'est moi; Jésus est le piédestal, l'humanité est la statue I >

MICHAUD

Vous avez parlé selon mon cœur ; oui, c'est par l'orthodoxie que nous terrasserons l'incrédulité !

— 281) — CHARDEVEL.

Monsieur raricn, je suis inquiet de voire allilnde martiale. Debout, le corps cambré, la tôle en arrière, vous me menacez des yeux ; tandis que M. le duc, que j'ai contristé, se dérend sans courroux. 0 foi ! vous avez voire grandeur ; mais la raison a ses droits. Veuillez donc le remarquer ; Jésus est un personnage historique qui n'a point d*histoire. Ses biographes ne sont pas des Plutarquc ; ils nous laissent tout ignorer de lui ; son âge, le lieu de sa naissance, les traits de son visage, l'emploi de son temps jusqu'à rouverlure de sa mission; ils le font connaître tel qu'ils se le représentaient; ce sont des narrations légendaires, et les narrateurs eux-mêmes sont presque des légendes. La philosophie ne souffre pas de lacunes dans la génération des faits; là où l'homme est absent, elle met le genre humain, et la religion se produit sans miracle. Sans doute vous avez peine à vous déprendre de l'idée d'avoir possédé l'iufiui sous une forme humaine; mais si certaines cosmogonies font sortir d'un œuf la terre et le ciel, personne n'a jamais imaginé de faire rentrer le ciel et la terre dans l'œuf. De sincères chrétiens se sont sur ce point ralliés à Fopinion de Socin et d'Ârius.

MICUAUD.

Âb! vous m'entendrez enQn! Monsieur Chardcvel, il est deux hommes dont vous me jetez incessamment les noms à la tête, Arius et Socin ; eh bien ! je les proclame à haute et intelligible voix de déploie

rables hérosiarques... Monsieur Chardevcl, je parle de Socin et d'Arius.

LE DUC

Est-ce possible ? quoi ! mon cher Monsieur, de* puis hier soir...

CHARDEVEL.

- Je savais bien qu'il y avait eu quelque chose d'insolite chez vous : un coup de la grâce !

MICHAUD.'

Hier soir, en me couchant, j'ai compris que, pour vaincre toutes les nouveautés, la métempsychose et le panthéisme, il fallait se rejeter dans l'oi*ihodoxie sans marchander. Trois heures après, cette pensée, enfoncée dans mon esprit comme une épine, m'éveille en sursaut, et alors, alors, moi qui ne suis pas coutumier des illuminations soudaines. •• Je n'en dirai pas plus. Depuis ce moment, je sens qu'il n'y a de religion que par la foi à l'incorporation réciproque de Dieu à l'homme et de l'homme à Dieu, que par Tunion du fini et de l'infini; je proclame Athanase un grand homme ; j'entends enfin la haute métaphysique, et mes ancêtres des Cévennés me reconnaissent pour leur digne descendant ! Vous n'avez pas désespéré de moi. Monsieur le duc, le souvenir de cette parole m'a mis sur la voie du retour, sovez-en remercié.

LE DUC

Nous sommes deux maintenant pour souleuir notre cause^ allez l

CHARDEYEL»

Dois-^je trembler? Est-ce sur moi que ya tomber cette bouillante ardeur de uéopbyte?

MICHAtJD.

Votre tour Tiendra...

ANDRIEUX

Je répondrai bien mal à votre^ préférence.

MICHAUD

Les anges combattront avec moi. Et moi aussi je ne veux pas désespérer de vous. Je sais comment les égarés reviennent au l)ercail^ n*y mettez pas de roideur, tout ira bien. Tous serez dispensé de transfigurer notre Christ, et, ce qui vous sera un grand soulagement, de transformer le dogme de la Viergemère, engagement que vous avez pris, je ne Tai pas oublié. Nouveau chrétien, je vous somme de reconnaître avec nous la divinité de Jésus, dont je vous fournirai les preuves; premièrement les miracles attestés par des milliers de témoins oculaires. Vous n'avez pas un amour puéril du merveilleux, ni moi non plus; je ne demande pas le superflu, je ne veux que le nécessaire ; or, le caractère divin du Sauveur devait être certifié par des signes extraordinaires. Je fais bon marché de la plupart des miracles; mais pour ceux de TÉvangile, j'en mettrais la main au feu.

Les miracles attribués à Jésus ne sont pas pro* bants, parce que tous, jusqu'à la résurrection des morts, avaient été opérés avant lui par de simples prophètes. Ils ne sont pas prouvés, parce que nous

récusons, comme des mineurs, les témoins qui appartiennent à une époque où Tignorance des lois de Tunivers et de Thomme encourageait la crédulité. Kn outre, celte intervention exceptionnelle de Dieu est Tune des formes de la. religion, loi*sque Dieu est conçu en dehors de la création ; aujourd'hui qu'il dépend de nous d'accroître notre communion avec la vie divine, en connaissant, en pratiquant les lois selon lesquelles elle se manifeste, tout miracle nous semble Tillusion d'un autre âge. Uiens. instruit que nous de ces lois et de leurs applications, le Christ a-t-il fait des choses prodigieuses et scientlDquement possibles? Nous l'ignorons; les miracles mis sous son nom sont des ornements chimériques selon le goût des anciens.

MICHAUD

Mais le christianisme est ruiné dans sa base si l'Évangile n'est pas un livre d'une véracité indiscutable, rédigé sous l'inspiration même de Dieu !

AXDRIEUX.

Dieu n'a livré la vérité à personne; Jésus n'a dit que ce que nous pouvions porter. Il y a dans les Évangiles, à côté de l'expression immortelle d'une haute personnalité, la marque évidente des vues bornées de leurs auteurs. Et le christianisme n'en souffre pas; son fondement, c'est le Christ que nous apprenons à connaître de plus en plus ; à cette heure, nous avons de lui une plus juste idée que les évangélistes.

MICIIAUD.

El vous aussi?

ANDIllÈUX.

Selon vous, tout a été dit eu une fois, vous avez ridolâtrie de la lettre.

MICIIAUJ).

Il n'est pas de texte alors que vous ne puissiez récuser, et si j'ouvre nos livres pour vous montrer que Jésus s'est déclaré Dieu, vous direz... que direz-vous?

ANDUIEUX.

Jésus ne s'est pas déclaré Dieu. Vous ne citerez à ce sujet aucune énoncialion formelle, explicite, absolue, qui se puisse passer d'un commentaire officieux. 11 s'est dit le fils de Dieu; mais nommer Dieu son père, ce n'est pas se dire Dieu, puisque tous les hommes répètent cette prière qu'il a enseignée : « Ivoire Père qui êtes aux deux. » Le texte qui se prête le mieux à votre interprétation est cette parole : « Le Père et moi nous ne faisons qu'un. > Mais Jésus dit aussi que ses disciples et lui ne font (|u'un, que tous les hommes ne doivent faire qu'un ; il vient unir les hommes entre eux, les hommes avec Dieu, et il semble aflectionner celte expression énergique dont nous avons à le bénir, sans pouvoir en user pour prouver sa divinité. Jésus a dit que, lui et nous, nous vivons et devons nous efforcer de vivre de la vie divine.

MICHAUD

Qu'entends-je? Jésus aurait été panthéiste.... M. Chardevcl nous avait épargné ce blasphème.

CiïARDKVEL.

Celte opinion d'Audricux a été professée par

Schelling et M. de Lamennais; mais ce n'est pas la mienne, Jésus n'était pas si fort au-dessus de son époque.

MICHAUD

Recordons-nous. Puisqu'il n'y a pas de christianisme sans l'union de Dieu et de l'homme, n'avonsnous pas bien mieux conscience de cette union, si, personnellement, le grand Dieu du ciel est descendu sur notre terre? Quelles difficultés y trouvez-vous? Le genre humain se perdait par sa solidarité avec Adam, Dieu nous sauve en rétablissant la solidarité du genre humain avec lui. Un père meurt pour ses enfants, cela ne vous semble pas naturel? Moi qui vous parle, à sa place je n'aurais pas fait autrement. Tenez> voici an argument auquel vous ne résisterez pas. Qu'est-ce que l'homme ? un esprit dans une chair ; il est par sa nature propre une incarnation, et Dieu n'aurait pas pu opérer en lui la merveille qu'il opère dans chacun de nous? J'aime la science, mais j'ose la défier d'intervenir ici et de nier que Dieu puisse s'incarner dans un homme, je l'en défie, et surtout je voudrais voir comment un panthéiste , selon lequel tout est Dieu , refuserait d'admettre que Dieu ait pu s^unir à l'homme ; voas voilà pris dans vos filets.

CHAPwDEVEL.

Le dogme de la divinité de Jésus est posé; écoutons le nouveau chrétien.

LE DUC

Qu'Aiiârieux se prononce...

Sans équivoque ; soyez net.

ANDRIEUX

La science est favorable au sentiment religieux, puisqu'elle étend la notion de l'infini, mais elle nuit aux dogmes fondés sur ranthropomorplnsmc, c'està-dire sur l'infini circonscrit à l'homme. Lorsque la terre se croyait le centre de l'univers, l'homme voulut que Dieu, dont il ignorait la majesté, se fît homme jusqu'à mourir pour lui afin que sa vie fut divinisée ; il fit de l'Immense une sorte de dieu lare de son foyer. C'est assurément le signe de notre grandeur d'avoir mis en quelque sorte la main sur Dieu, le Dieu caché d'autrefois, le Dieu partout présent d'aujourd'hui, éternellement insaisissable, pour puiser en lui l'aliment d'une vie supérieure, pour ûous élever avec lui jusque dans les profondeurs purifiantes du ciel» et, à une époque caractérisée par une abstraction sublime et des connaissances bornées, la cohabitation de l'esprit d'en haut et de l'esprit d'en bas dans une même chair fut une hypothèse plausible ; maintenant cette hypothèse est ruinée. Selon la science, il y a un rapport nécessaire entre chaque degré de la vie et sa manifestation. Nous n'admettrions jamais que le cerveau du singe suffit à l'intelligence humaine, il est inadmissible que Dieu ait pensé avec le cerveau du fils de Marie. Remarquons, d'ailleurs, que ce cerveau unique aurait dû satisfaire à l'exercice des facultés du vrai Dieu et des facultés du vrai homme, l'homme et le Dieu ne faisant qu'une per-

sonne. De grâce, ne vous scandalisez pas de ces considérations physiologiques; vous parlez science, nous répondons science. N'essayez donc plus de justifier Tunion de la nature divine et de la nature humaine par une coniparaison avec l'union de Tâme et du corps; la science vous interdit de preler la même enveloppe à notre esprit borné et à l'esprit qui emplit une sphère dont le centre est partout et la circonréreuce nulle part. Cela est sans réplique. Quant au panlhélste qui dit, Dieu est dans tout ce qui est, il n'est pas fon é de dire que Dieu est tout entier dans un homme. Vous jouez sur ce mot de panthéis»me, et vous jetez à la science d'imprudents dclis.

MICIIAUD.

Loin de nous la science ! C'est mal :i nous de vouloir faire accepter notre foi en lui délivrant un passeport signé de la science ; cela n'est pas brave... Oh ! que vous me chagrinez ; j'aurais été si aise de vous sauver ! L'onction vous manque. Autant ne pas avoir de religion qu'en avoir une sans surnaturel.

ANDUIEUX.

Notre surnaturel à nous se passe du miracle, estce là ce qui vous fâche? Pourquoi ne pas vous souvenir de Tun des illustres amis de votre jeunesse, Benjamin Constant, qui a laissé, dans le titre d'un ouvrage manqué, un programme digne de notre siècle: La religion considérée dans ses développements? Le christianisme se fortifie par Taccord sincère et non simulé de la sciencxî et de la théologie. Nous ne faisons point violence à l'infini, et nous

avons tout naturellement la conscience de la solidarité du genre humain avec Dieu; nous supprimons la divinité de Jésus, et jamais nous n'aurons joui d'une foi plus paisible à un Christ qui humanise la vie divine et divinise la vie humaine.

LE DUC

Nous jup:crons vos idées, lorsque Chardcvcl aura achevé Texposition des siennes.

CHARDEVEL.

Ândrieux a abrégé ma tâche.

MICHA.UD

Oui, le rationaliste et le nouveau chrétien s'entendent comme... larrons en Toirc, et je ne sais le* quel des deu\ est le pire.

CHARDEVEL.

Messieurs, vos derniers arguments en Taveur de la divinité de Jésus sont empruntés à Thistoire. Selon vous, tout grand événement Tut un miracle préparant la venue du Sauveur; mais, n'en déplaise à ses historiographes, les nations ne faisaient qu'obéir à leurs instincts de sociabilité en élargissant le cercle de leur domination et de leur influence. Selon vous, il ne fallait pas moins que Dieu pour retirer les peuples de la voie des ténèbres ; mais cette rhétorique est en opposition avec la loi du progrès continu, avec des faits d'une notoriété classique ; feuilletez nos annales, et vous couvrirez de votre dédain ces banalités qui ne conviennent plus qu'aux chaires de village. Les Pères de l'Église grecque proclamaient eux-mêmes que le succès de l'Évangile avait été préparé par l'essor de la philosophie,

des arts, des seutiuicuts moraux. En oulrc^ les institutions politiques qui Taisaient deux races des plébéiens et des patriciens avaient été ruinées; Rome communiquait libéralement son droit de cité, il y avait déjà la Traternité de la toge. Et si maintenant vous réfléchissez que le christianisme n'a pas eu la vertu de convertir toutes les populations de notre planète, que les chrétiens y forment une minorité qui n'est pas exemplaire, vous serez bien empêchés d'égaler les résultats de la mission de Jésus à Tomnipotence divine. Il y a une disproportion énorme entre Teflet et cette accumulation dé miracles que vous êtes obligés de supposer pour expliquer une visite personnelle de Dieu.

D'ailleurs pourquoi Dieu serait-il venu? Pour donner aux hommes une religion qui les aidât à Se développer? Tout le monde a fait le système qui porte le nom du Christ, hors lui. C'est évident. Les éléments du christianisme sont : l'unité de Dieu, — l'unité du genre humain, — la déchéance, — la rédemption, — le Verbe, — la Trinité, — la résurrection des morts,— le ciel et l'enfer. Tout cela préexistait à Jésus. A-t-il essayé d'en faire un corps de doctrine? Jamais. Il ne fait ni théologie, ni métaphy* sique, ni système, et, pour ma part, je ne lui en veux pas; l'Évangile y perdrait beaucoup de son charme. Eût-il voulu faire une religion, il a tout reçu de ses prédécesseurs, il a tout transmis à ses successeurs ; il n'y a pas mis la main. Le christianisme n'existerait pas sans les apôtres.

LE DUC

Soit; mais y aurait*il eu des apôtres sans le Christ?

CHARDEVEL,

Saint Paul, le plus grand des apôtres, est précisément celui que le maître n'a point choisi.

LE DUC

SMl ne Tut pas choisi, il choisit, c'est bien mieux.

CHARDEVEL.

EnGn, vous voulez que Jésus soit Dieu pour avoir révélé une morale inconnue aux hommes; vos autrès arguments étant battus par l'esprit, vous vous attachez à la démonstration propre à toucher le cœur. Déclamation pure. Tous les préceptes de la charité, de la miséricorde, de la douceur envers ses ennemis, de la justice envers tous, du respect de soi-même, de la fidélité au devoir, ont devancé Jésus; ils sont l'expression spontanée de la nature humaine. Près de mille ans avant lui, Bouddah témoignait de sa foi h la fraternité en relevant les parias au niveau des brabmes ; toutes les maximes de la philanthropie ont été frappées au coin de la philosophie grecque; le poète Térence disait aux applaudissements de Rome,

Homo suin, nil humani à me alicDum pulo ;

et, pour en revenir à la Judée, l'amour du prochain à l'égal de soi-même a été prescrit au verset 18 du chapitre XIX du Lévitiqae. Oui, Hoise, Salomon, les prophètes, Jésus, fils de Sirach, le Talmud, etc.,

ont fourui la plupart des sentences du sermon sur la montagne. Quand il plaira à vos théologiens, nous dresserons un tableau synoptique de la morale ré* vélée par Jésus et de la morale irrévélée ; on verra ! La gloire de Jésus est d'avoir imité quelques-uns (les maîtres d'Israël en plaçant la sainteté dans la morale^ d'avoir fait mieux, d'avoir été un saint luimême. Ce n'est pas moi qui, à l'exemple de ses après accusateurs, lui prêterai l'arrière-pensée d'cxciler les pauvres contre les riches, et de réaliser celte sorte de socialisme communautaire qui fut pratique par ses premiers disciples; je n'en Tais pas un révolutionnaire, je le mets au-dessus de tout dessein politique. Je lui sais môme gré de s'être dit le Messie; il fallait que cette préoccupation d'un envoyé de Dieu fût satisfaite. Donc, il a été Dieu, et je n'en ai nul déplaisir ; longtemps les bénédictions des femmes et les chants des poètes feront vivre son nom ; longtemps les arts reproduiront ses traits en lui prêtant, à l'exemple de Raphaël, la beauté que votre farouche Tertullien lui refusait par mépris (le la chair ; longteuips encore, peut-être, il arrivera aux philosophes d'associer son souvenir a leurs elforts pour se perfectionner ; mais tout a une fin. Dès à présent l'humanité se reconnaît soi-même pour son Messie, pour son Sauveur, pour son Révélateur; a-t-elle tort? tout compte fait, Jésus n'a rien révélé.

Il s'est révélé lui-même.

Oui, un homme s'est produit alors qui renouvelle

le monde; je ne discute pas s'il est Dieu ou non; avant de voir avecÂndrieux si le christianisme peut se continuer sans la foi à la divinité de Jésus, j'ai hâte de rétablir son humanité que vous ne lui laissez pas. Est-il donc vivant ce Christ que vous nous représentez entre ciel et terre, inratué de la royauté imaginaire du Messie, jouant son rôle avec une naïveté si touchante que le genre humain, qui a aussi la folie du Messie, se prend à Tadorer ? Ah ! il nous plait de découvrir plus de grandeur dans la tradition de notre espèce; et, puisque j'aperçois sur les limites de deux âges un homme dont la destinée est si extraordinaire, je vais à lui ; je chercherai ce qui dut se passer alors dans l'âme humaine pour que cet homme pauvre, obscur, seul, car ses disciples tirent leur force de lui et ne lui en donnent pas, seul , dis-je, soit monté de la croix au ciel comme l'égal de Dieu lui-même.

J'écarte tout ce qui m'est suspect. J'accorde, j'accorde que les Evangiles ont été rédigés sous l'inspiration personnelle de leurs auteurs; ce syslëme, d'après lequel nos Écritures ont été dictées par Dieu, ne se défend plus que comme une superstition embarrassante. Comment ne pas voir que les évangélistes ont ajusté de leur mieux les événements de la vie de Jésus aux prédictions? Oui, les prophètes disaient vrai quand ils annonçaient un envoyé du Très- Haut ; mais les prophètes sont des Juifs, ils font le Messie juif, ils l'habillent du costume juif, et les premiers chrétiens, juifs pareillement, se sont ingéniés à faille entrer dans toutes les minuties de la va-

ticiDation juive lé Sauveur qui vient en démentir la lettre et en accomplir Tesprît. Jfe veux que le Prophétisé dépasse la vision des prophétisants, de même que le Baptisé dépassait là dignité du bapliste du Jourdain. Aeconnaissops, en conséquence, que les évangélistes inventèrent un motif pour amener de Nazareth à Bethléem Marié et Joseph qui n'y avaient point aiTaire, afin que Jésus naquît dans une petite ville de la tribu de Juda, et quMls inventèrent pareillement sa généalogie. Pour mol, je n'attache aucun prii à ce qu'il soit un rejeton direct de David, audessus duquel je place de beaucoup l'empereur Charlemagne; je me défie de la salutation des rois mages dont je ne connais pas les royaumes, et, quant à l'étoile qui leur trace leur itinéraire du fond de rOrient jusqu'à Jérusalem, je l'abandonne aux astronomes. Faut-il que je m'explique sur les miracles? Tantôt je me laisse aller à les croire, tantôt je les repousse, en réfléchissant que le miracle n'est pas un privilège dans nos Écritures ; Josué, afin d'extermi* ncr à son aise je ne sais quelles bandes dont le nom m'échappe, suspendit le mouvement de la terre autour du soleil, il arrêta l'efiet de la loi de la gravitation universelle, lui Josué! D'ailleurs, tous ces miracles attribués au Christ ne sont que les petits incidents de sa mission. On dit que le Roi, prenant possession de la terre pour la sauver, sema sur son passage les marques de sa munificence en signe de son glorieux avènement ; soit, mais nous ne sommes pas de ceux qui s'arrêtent à ramasser cette menue monnaie, notre âme tout entière suit le Roi qui fait éclater sa

puissance eu changeant le monde, c'est lui que je veux voir !

Vous l'entendez, Cbardevel ; je renonce à tenir les Evangiles pour de sévères monuments historiques, je dis avec vous que Jésus n'a pas d'histoire; mais pourquoi voudriez-vous qu'il en eilt une? Il n'a ni administré des États, ni commandé des armées, ni fait des conquêtes, ni fondé des villes, ni écrit des livres, ni tenu des écoles ; il ne hante que de petites gens, il agit sans bruit, il fait tout eu trois ans. Néanmoins les Évangiles reproduisent une image adorable du Sauveur et persuadent que Tenvoyé de Dieu parut, nous en savons assez.

Et là ne s'arrêtent point mes concessions. Je n'bé* site pas à avouer qu'avant Jésus, les Juifs, les Grecs, les Romains, et d'autres peuples s'étaient élevés à la notion de la fraternité, de la charité, de la miséricorde, du pardon des injures. Que fit donc Jésus? 11 donna un caractère universel à un sentiment qui n'était encore que particulier; il attribua la prépondérance à un précepte qui n'était encore que sccoodaire; il plaça au premier rang l'amour du prochain, en comprenant tous les hommes sous ce nom de prochain ; il provoqua nos facultés sympathiques à des développements qui ne sont pas encore épuisés ; il fit de la charité un sacerdoce sur une terre livrée à la force, avilie par l'esclavage, et il institua une société dont la charité est aujourd'hui le principe également reconnu par les prêtres, les philosophes, les rois et les tribuns. L'humanilé a tout fait, me direz-vous? Hélas! à l'heure où nous sommes,

notre triste Imaianité est encore si violenle qirelle noie toutes les questions dans le sang avant de les résoudre par la conciliation ; elle valait moins il y a dix-huit siècles, et c'est elle qui a fait tout cela? Ya-t-elle donc sans chers? Vous ne niez pas qu*à chacun de ses progrès flotte la bannière d'un guide, la flamme, d'un initiateur, et il vous semble inadmissible qu'elle ait eu besoin d'un inspirateur pour s'arracher aux brutalités du passé ? Avouez que le Christ vous gêne, et cessez d'en faire, avec tout l'art de l'enluminure, un pieux innocent, un saint rôveur qui eût été bon à fonder un couvent, à diriger des dévotions féminines; ce qu'il a fondé, c'est un monde puissant qui tend de plus en plus à s'organiser d'après son principe !

0 singularité désespérante de notre siècle ! si des critiques se déclaraient les juges suprêmes de la poésie en annonçant la résolution de l'abolir, nous nous tiendrions sur nos gardes ; viennent d'autres critiques qui ne font pas mystère de leur dessein d'abolir la religion, et nous reconnaissons leur souveraine compétence dans les matières religieuses. Ils ont toutes les finesses de l'analyse ; mais ce qui leur échappe, c'est l'art secret d'une âme qui va saisir les âmes dans leur essence et les tourne à l'amour; c'est le don de la création; comment le devineraient-ils, eux qui ne veulent que détruire? Oui, l'homme avait en lui et sous la main tous les éléments de sa rédemption ; pourtant il ne dépouille le vieil homme qu'après la venue de Jésus; il savait et il ne pouvait ; il connaissait la voie et il ne mar-

cfaait ; ses puissances vitales étaient prêtes ; il y manquait ce que Jésus apporte* Quoi? Rien; un accent nouveau à des choses anciennes, à des maximes banales; à des lieux communs de morale, à des refrains dont toutes les oreilles étaient rebattues, et qu'il fait pénétrer dans les cœurs. Rien ; cette vertu secrète que la pauvre femme sentit ou crut seulir en touchant la robe du Sauveur. Rien, un souffle ; rien, dis-je, et tout ; la vie. La vie ! et depuis dix-huit cents ans le monde a vécu de la vie que cet homme a donnée en passant, et vous osez, ô mes maîtres, vous osez rabaisser sa mission en nous inrormant que telles maximes lui sont communes avecPhilon, telles avec Jésus, fils de Sîraeh, telles avec le Lévîtique, telles avec Bouddah, telles avec Socrale... Je voudrais n'oublier personne... Qui le nie et qu'importa? Oui, il a seine le grain que tous ont semé, là n'est pas la merveille ; mais le prodige, c'est qu'il a attendri la terre sèche et pierreuse à ce point que la moisson a germé. Et comment cela s'est-il fait ? Pour donner autorité à ses enseignements, a-t-il déchaîné la foudre, fait trembler la terre, suspendu le cours des fleuves ou delà mer? Pour la première fois on parle au nom de Dieu la langue qui persuade et non la langue qui subjugue. C'est l'ûme que la parole divine va chercher, d'autant plus divine qu'elle est familière ; le Maître ne monte pas aux cimes enveloppées de nuages pour en redescendre avec l'éclair dans les yeux et le tonnerre dans la voix ; il semble partout communiquer avec Dieu, partout il se communique à nous en ami, il soumet les cœurs

sa

parce qu'il aime aussi oaturellemeot que nous respirons; il aimel Non; il n'est ni un législateur, oi un théologien, ni un philosophe; il n'est rien de tout cela; qu'est-il donc? un homme nouveau en face de l'homme ancien, voilà ce qu'il vient révéler !

Et c'est ce qui terrasse ma raison. Il se montre, et de par lui il y a comme un surcroît à notre âme, une effusion de la grâce divine sur notre terre... n'cst-il donc qu'un homme, est-il un Dieu? Mystèrc terrible devant lequel je me sens fléchir... Quel qu'il soit, nul n'a aimé Dieu autant que lui, nul autant que lui n'a aimé les hommes, et c'est pour cela qu'aujourd'hui nous nous aimons davautage entre nous; c'est pour cela que la religion a enfin reçu son vrai nom, Amour. Dites que le christianisme est né de tous les éléments que le génie de Tanliquité avait trouvés, j'y consens; mais il fallait faire une gerbe de tous ces épis, le Christ est venu, la religion a été faite; religion immortelle parce qu'elle s'est assimilé toutes les doctrines en circulaiiou et les a vivifiées par la charité. Appliquez-vous à ne lui rieu laisser en propre; ce que vous lie lui ravirez point, c'est l'incomparable puissance avec laquelle il use de ce qu'il louche. Inventoriez tontes les richesses découvertes avant lui afin de le convaincre d'indigence, il en fait une couronne à laquelle rien né se peut égaler. Montrez chez tous les peuples de la terre les fragments épars d'une sorte de christianisme antérieur, il édifie le christia^ nisme qui se dresse au milieu des nations, et ce n*est

pas aux dépens de sa gloire que vous accroîtrez celle des ouvriers gui lui succédèrent, la force ne leur vcnait*elle pas de leur foi en lui ? Laissez-lui donc son humanité pleine, entière, virile ; plus vous essaierez de Tamoindrir, plus vous proclamerez sa grandeur en mettant le genre humain à sa place.

MICHAUD

Vous m'avez ému jusqu'aux larmes, Monsieur le Duc; mais gardons^nousdefliSciiiret hâlons^-nous do conclure que, si le Christ n'est pas un homme comme un autre, il est Dieu, cela va de soi,

CHARDEVEL.

La divinité de Jésus n'est pas prouvée scientifiquement...

MICHAt^D.

Que la science reste dans les académies !

CHAUDEVEL.

En outre, quand il serait le plus grand et le nicil* leur des hommes, votre religion est menacée puisqu'elle repose sur sa divinité... elle sera préservée peut-êlrc parla transfiguration qu'Andrieux va nous exposer.

MICHAUD

Arrière celte odieuse combinaison de panthéisme et d'arianismc !

CÎIARDEVEL.

Votre dernier expédient.

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