‹ Le ChristChapitre 2 sur 27 · CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD, ANDRIEUX · texte numérisé non relu

CHARDEVEL, LE DUC, MICHAUD, ANDRIEUX

LE DUC

Monsieur, je suis touché de voire visite et je me félicite de notre voisinage.

MICHAUD

Tout l'avantage est pour moi, Monsieur le Duc, 3'ai pris ma retraite en 1862 sur une terre limitrophe de la vôtre, après avoir cédé mon établissement à mes fils, et depuis un an j'attends avec impatience votre retour de Rome pour vous être présenté par

M. Ândrieux; les vertus, le savoir, la pîété qui s'unissent chez vous à Tillustration d'une vieille noblesse. . •

LE DUC

De grands manufacturiers tels que vous sont les barons de notre temps.

MICHAUD

Monsieur le Duc, je sais priser les éléments historiques du pays à leur valeur, j'ai le respect de toutes les traditions , et , quoique protestant de conviction et d'origine, à Dieu ne plaise que je sois un ennemi de l'Église !

CHARDEVEL.

Rome et Genève en sont au baiser de paix. {Saluant. )Morïsie\xT Michaud ne me remet pas? Avant 1851, lorsque vous n'aviez pas encore déposé votre mandat législatif, je vous ai rencontré quelquefois chez vos amis politiques, ces illustres vétérans du régime parlementaire, que j'ai toujours côtoyés en admirateur de leurs talents...

MICHAUD

Monsieur Chardevcl? veuillez m'excuser; mais j'hésitais, je l'avoue...

CHARDEVEL.

A reconnaître un libre penseur sous le toit d'un fils des croisés?

LE DUC

Allez, Chardevel ne fait partout que côtoyer les gens.

CHARDEVEL.

Distinguons , Monsieur le Duc. Los parlemen-

taires et moi, nous avons les mêmes principes sans avoir la même logique, cela éloigne; mais entre vous et moi il y a un abimc, cela rapproche. Vous êtes rtiomme de la foi, je suis Thorame de la raison. Vous déplorez la révoUuion; moi, j'aurais été de la Gon-* vention, et, faute d'être né à propos, je fus après le 2i février commissaire du gouvernement provisoire dans ce département. Or, un jour que le proconsul, voulant se montrer Tami des châteaux autant que des chaumières, déjeuna chez vous, au lieu de nous re^ pousser nous nous attirâmes. Tout d'abord le pair de France, démissionnaire en 1830, et le républicain de 1848 s'entendirent aux dépens de la bourgeoisie ; mais il y eut mieux entre nous qu'une intelligence dos extrêmes contre les termes moyens; vous daignâtes employer un peu de la coquetterie de vos rûccs raffinées à séduire un ennemi ; de mon côte, j'eus la fatuité de faire agréer le démocrate par le patricien, le philosophe par un disciple de M. de Maistre, et quand je vous vis tout naturellement vous mettre de plain pied avec la roture et toucher à l'homme en homme, mon cœur vous fat gagné. Malgré mon penchant aux affections impersonnelles, je me pris à vous aimer comme un plébéien... davantage peut-être... je ne me défendis pas d'être sensible à ce je ne sais quoi de grâce aristocrati(|ue et d'onction chrétienne qui accompagne votre large fonds de bonté; faut-il tout avouer, j'attachai un prix singulier à vos émotions religieuses, phénomènes qu'il m'est interdit d'observer chez moi-même, et notre liaison s'est entretenue par une contradic-

lion pciY'ôUiiIlc dont nous adoucissons les chocs, vons en ?:(Mililiionîm3 courtois, uîoi oi) prolélairc so piquant d'allicisnic. Q:ic de batailles de SorI)onnç nous nous sommes livroci devant celle im:igc du fd^, de sainte Monique, nqlrc saint de prcviileclion, oij sous les ombrages de ce parc séculaire ! Nous discutons toujours, nous ne disputons jamais, c'est un charme. — Monsieur Michaud, vous voilà au courant; en résumé, nous causons. — Le Duc, depuis le mariage de ses fdies, les dignes filles de feu madame la duchesse, vit seul dans son manoir; il n'y reçoit leur visite que Tété, il éprouve le besoin d'avoir un interlocuteur au printemps et à l'automne, je fais sa partie. C'est que notre noble ami est du passé sans l'effroi du présent, avec la curiosilé de l'avenir; l'Évangile l'a converti à la démocratie et le rend indulgent à la pensée moderne. Tel il était à son départ, tel il est au retour. Après deux ans de séjour à Ronie, il m'a appelé de Paris, et, en arrivant ce matin, je me suis réjoui de ce que la ville pontificale u'avait altéré ni son humeur ni sa santé robuste. Il n'a pas d'âge. Voyez si soixante et dix ans ont courbé le corps, s'ils ont émoussé le regard de ces grands yeux bleus qui embrassent tout l'horizon; et l'esprit n'a perdu en chaleur q.ic pour gagner en hnnière; il |)énclrc ce qu'il savait, il devine ce qu'il ignore à m'étoiuier nioi-iiîôinc ; il a atteint à un degré d'élévation où il domine ses aigreurs et celles d'auirui en aspirant à la p:ux dans la vérité ; celte sérénilé divine de rinlollig.Mïce est un pri\iK»ge des années, m}:î:e chez kv-; uî 'ilksirs, ( l c\\sl iri (pi * j'ai

ui)U ù |a fcrmalc de Tàgc iwiir h iri\ic]\mv pclix)uvcc (le )a jciin'jssc.

LK DUC

Yo'is me flaUcz i\ pc pQiut que jnp voilà bien cin* pôclij (le vous loupr,

. • :mciïAuu.

Ma foi, M« Andfiôiif cii dit tenl aotant.

LE DUC

Lui aussi? Que voulez vous? je l'ai vu naître. 11 osl Taml de ma maison... comme l'était feu son père, un volontaire de 1792, chirurgien des armées de Iî^ républicjue et de Tempire, qui s'établit ici eu quittant le service, et fut dans nos campagnes une vraie sœur de charité en bottes et h cheval.

ANDRIEUX

Soyez remercié de ce bon souvenir clç nion pèrç, Monsieur le Dur,

LE DUC

Ff^rbleiU \o\\^ êtes son digue PU... un inaitra dans Fart de la culture,.. pQ^sécfAHt aujourd'hui de gr^Qd*^ l4on3 au soleil^ ii^i^ tellement agro-? nome que jo se sais si vous ôlc$ croyant ow pUilosopbe« Je reviens donc à Chardevel, ipcréduip de profession^ que je sui$ obligé de vo;|s présenter selon les règles, Monsieur Micl^iud, puisqu'on se présentant lui-même il a moins parlé ^Ic lui que de moi. Noire connaissance s est faite un pou autrement qu'il ne l'a dit. Soit modestie, soit répugnance aux vanités vulgaires, il ne vous a pas canté q*i$ nos

relations se nouèrent à la suite dMine émeute, dans laquelle il avait exposé sa popularité et sa personne ; Tordre fut rétabli sans effusion de sang, grâce à son courage... et à son éloquence. Le reste du récit est exact. L'occasion lui parut bonne à tâler le pouls d'un duc catholique; moi, je fus aise de voir un révolutionnaire de près. Je ne pouvais mieu^ rencon . trer. Cbardevel tient de ses pères. Gaulois issus de Gaulois, cinquante mille francs de rente, et a suivi sa vocation; il n'est rien, il lit, il pense, il cause ; filulôt que de se concentrer dans un ouvrage, il préfère se disperser en conversations, soit avec de jeunes écrivains qu'il approvisionne d'idées , soit dans nos salons de Paris oii il a ses entrées en prokHaîre qui n'a point d'antipathie contre le capital, on socialiste qui se gante. Ce n'est pas sans terreur, vous le pensez bien, que je fus initié à ce rationalisme absolu qui est la doctrine de son radicalisme démocratique , au programme de ces libres penseurs, sorte de dévots retournés^ dont l'homme sans Dieu est toute la religion, de même qu'il est des croyants dont toute la religion est Dieu sans r homme; mais lorsque la foi et la raison s'offensent si violemment, il me plut que ce débat fût do* micilié chez moi pour me contraindre à mieux connaître les armes de nos adversaires , à les aimer euxmômes en les combaUant. J'ai beaucoup appris de Chardevel qui, malgré sa naturalisation philosophique en Allemagne, parle toujours en français ; c'est un riche d'esprit qui n'est pas dur aux pauvres gens, il raille les opinions plus que les personnes,

MICHAUD

Notre siècle ne compte que trop de ces fils de Voltaire, au rire terrible.

LE DUC

Non, c*est autre chose. Ces Messieurs ont le rire précieux, ils raffinent Tironie, ils n'immolent nos croyances qu'avec les politesses de l'oraison funèbre, et ils leur font si bien les honneurs de la tombe que je me prends quelquefois à les en détester. Mais comment haïr longtemps Chardcvel ? Je suis forcé d'honorer la gravité de ses mœurs ; j'ai même senli en lui des tendresses inattendues chez un stoïcien, touchantes comme une libéralité d'avare ; tout persifleur qu'il est, je l'ai toujours trouve bonhomme avec noire curé, et quoiqu'il se pique de n'être pour moi qu'un interlocuteur utile, je le tiens pour un ami ; et, ne pouvant ni le damner ni le convertir, je prie pour lui.

CHArxDEVKL.

Le Duc me comble ; ne nie croyez pas si diable que je suis noir.

MICHAUD

Des entretiens tels que les vôtres sont la plus noble des récréations. Messieurs... Et moi aussi j'ai repris ces études qui passionnaient la forte et sérieuse jeunesse de la Restauration ; c'est la joie de mes loisirs, et, malgré mes cheveux gris, je me suis remis à l'hébreu pour lire rÀncieu-Testament dans le texte même.

CHARDMVEL.

La foi naïve des Cévennes a résisté chez vous à tons

les froUcmenls poliiiqne5,]e m'en doulaîs; un pasleur martyrise sous Louîs-lc-Ciinnfl p'psl-il pj)s l'un de vos ancêlres?

MICH VUD.

Et j'en suis fier... uiuis sans q[v0 \\n onumiii de l'Église ! J'ai inême pris à tî^che do lire jps écrits ûfi M. de Maistre, qui est impUicabjp ejivevs sa3 adversaires; mais il est fort... Irèsrfort... et JQ gQftle beaucoup M. de Maîslre.

Monsieur, nous causions bien à deux, nous causerons mieux à trois. Quant à Andrieux, il a le rôle ingrat dans nos conversations, il est Tauditolre... atlenlif par complaisance, muet par indifférence à ces matières.

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