MARIE
LE DUG| CHARDEVEL, MICHAUDi ANDRIEUX.
MICHAUD
Voyons, voyons, Monsîenr Andiicax, comment vous VOUS y prendrez pour transformer ce dogme; à votre place j'y ferais moins de façon, je le supprimerais.
• CtlARDEVEL.
Vous parlez en huguenot. Marie est la suite de l'anthropomorphisme féminin, comme Jésus est la suite de ranlhropomorphisme masculin, la femme - Dieu faisant pendant à rhonimc-l>îeu ; on ne peut transfigurer run"qu*on ne transfigure Tautre, Andrieux y est obligé. Mais il y a une chose encore plus grave. Cette théorie de h Vierge-mère est la solution d'une question ajournée sur laquelle vwis avez l'intention de ne pas vous taire, de la formidable question de la femme...
ANDRIEUX
C'est dans cet enirctieû que nous efi parlei^ttt*
Je 5uîâ prêt sur les deox sujets*
CHARDEVEL.
Nooft aurons donc à statuer sur la femme et sur Mftrie. Il iie reste auparavant qu^m mystère à éclair-' cir. Dans Tbypotbèsede Dieu fait homme, Jésa^ nètt d'une vierge; le miracle d*nne virginité féeonde esf propre anx incarnations, et Marie est à bnlt cents ans de distance la soeur cadette de la viergc^mèrë de Bouddab ; tuais si THomme^Dieu est dé notre race. • .
ANDRIEUX
Il est né comme tout homme naît ; Joseph est son père.
La pby slôl ogte est sau ve .
MICHAUD
Encore la physiologie. .• Messieurs, il est des mystères sur lesquels la science est incompétente et n*est qu'impertinente; en conséquence, j'honore Marie comme la femme choisie qni porta le Verbe dans %on sein^ comme une Yierge-mère en ce qui concerne Jésus; mais je répète qu'il n'y a rien de commun entre elle et le christianisme, et je le prouve. Ne parlons pas de ses nombreux enfants, fils de Joseph, qui suivirent la naissance du Sauveur et qu'on juge à propos d'attribuer à sa sœur Marie de Cléopbas; venons aux faits avérés. Jésus vivant, elle n'eut aucune part à l'œuvre évangélîque ; que dis-je? elle est maintenue à distance par l'Homme- Dieu qui vent nous faire comprendre que son nom seul BOUS est donné pour notre sahit ; c'est à elle
qu'il fut dit aux poces de Cana : « Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi? » c*est sur elle qu'il fut dit publiquement : ff Ma mère, mes frères sont ceux qui font la volonté de Dieu. » Jésus mort, elle n'eut aucun privilège dans le cénacle, les apôtres agissent sans la consulter; saint Paul, Messieurs, saint; Paul né la uouime pas ; de toutes les femmes du Nouveau- Testament elle est celle qui y tient le moins de place, son humilité fait toute sa grandeur. D'oii vient donc que Marie ait été déifiée lorsque tout la vouait à Tobscurité? Rien n'est plus facile à expliquer. Il y avait dans nos premières églises, à côté de la pure lumière de la tradition, un mélange de clartés et de ténèbres où naquit clandestinement une sorte de littérature sacrée qui s'empara de la Vierge-mère pour en faire l'héroïne d'évangiles romanesques ; on l'y dépeignit comme élevée dans l'enceinte du temple à Jérusalem, nourrie par les anges, placée par le grand-prêtre sur la troisième marche de l'autel, opérant dès l'enfance des cures miraculeuses, ïlélas I ces fables furent avidement accueillies par les femmes dont elles flattaient l'orgueil et par tous ces chrétiens, païens de la veille, qui regrettaient encore leurs divinités de ce sexe. N'est-ce pas Éphèse qui arracha au concile de /i31, célébré dans ses murs, la condamnation de Nestorius, mis en cause pour avoir refusé à Marie le titre de Mère de Dieu ? Éphése défendait dans cette idolâtrie de fraîche date une compensation de son ancienne idolâtrie de Diane, et l'Église était la fautrice de ces superstitions; j'en pourrais citer cent preuves, je n'en citerai qu'une.
Selon lin verset fameux de la Genèse, c'est la postérité de la femme qui écrasera la tête du serpent, ce n'est pas la femme. •• j'ai vérifié moi-même le texte original, et saint Jérôme avait traduit : « Ipse conterei caput tuum^ » ipse tenant la place du mot masculin qui désignait cette postérité ; mais ipsa^ se rapportant à la femme, ne tarda pas à se glisser dans les copies de la Vulgate, à alterner avec ipse; dès le sixième siècle, ipse était supprimé, ipsa était en pied. Le grand rôle était dévolu à la femme ; Marie était subrepticement intronisée sur le texte de Moïse, au mépris du Rédempteur ostensiblement figuré par ce rejeton de la femme écrasant la tête du Maudit ; et voilà les traductions que vous avez à justifier pour soutenir votre cause. Monsieur le Duc 1
LE DUC
Toute Église traduit librement ; elle a moins le souci de l'exactitude matérielle que de ce qu'elle croit la vérité, et elle l'impose au texte, sauf à l'allonger, à le raccourcir, à le torturer ; éternelle irrévérence de l'esprit pour la lettre qu'il façonne à ses inspirations éternellement renouvelées I
MICHAUD
Soit ; tenons-nous aux faits que j'ai articulés ; les contestez- vous, oui ou non ?
LE DUC
Les Évangiles et les actes des apôtres ne légitiment pas le culte de Marie; les écrits selon lesquels saint Paul lui dédia un oratoire ont été déclarés apocryphes ; son silence absolu sur la Saiote Vierge est indubitable.. .
MICHAUD
Âh ! vous êtes plus raisonuable que je n'espérais.
LE DUC
Et Jésus ii*a jamais dit uo mot qui prescrivit la dé Yo lion à sa mère.
MICHAUD
Je De vous en demande pas davantage, le débat est vidé, le débat est vidé !
Non, c'est à présent que le débat commence. Je ne viens pas soutenir le dogme miraculeux de la Vierge-mère; j'avoue, après avoir tranquillement in* terrogé ma conscience, que je ne crois plus à la divinité de Jésus. ••
MICHAUD
Lamentable abjuration que j'appréhendais I
CHARDEVEU
La grâce a des effets divers.
LE DUC
Je ne suis pas un apostat, mon cher monsieur ; je vénère le passé comme nue vérité à l'état imparfait dont je cherche l'agrandissement, et je ne rougis pas davantage de ma longue adoration de Marie, dont le culte importait au développement du christianisme; c'est là ce que je souhaiterais vous faire comprendre. Pensons-y, je vous prie; pourquoi le paganisme de r Asie-Mineure honora-t-il ses madones, personniûcations dé l'opiflence et du charme de la nature, par des transports frénétiques? Pourquoi Minerve et Junon siégèrent-elles au Capitule à la droite et à la gauche de Jupiter? pourquoi les dées-
ses de la Phénîcîe rendirent-elles si souvent Jérusa-» lem infidèle à Jehovah, le célibataire des mondes? N'est-ce pas parce que nous voulons adorer le divin sous les traits des deux sexes? Le ciel chrétien eût paru désert aux populations si la femme avait été absente de la famille mâle du Père, du Fils, du Saint* Esprit ; on y plaça Tîmage de l'indulgence auprès du trône de la justice, de la grâce souriante et miséricordieuse auprès d'une majesté redoutable. Qu'y trouvez- vous à redire? Les femmes avaient aidé à la vicloîre de l'Évangile par l'enlhouslasme et le sacriûce ; puisqu'elles avaient été au péril, ne fallait-il pas qu*elles fussent à riionneur dans la personne de Marie?
MICHAUD
Mais là est la faute. Les textes n'en disaient rien^ vous en convenez,
LE DUO
Le cœur humain parla, cette origine de son culte ne vaut-elle pas un texte ?
MICHAUD
Le cœur humain mène aux folles adorations» c'est lui qui fait les idoles.
LE DUC
Vous voulez que la déification de Marie n'ait été qu'une revendication des instincts sensuels ; est-ce que la foi à l'incarnation du Verbe ne commandait pas la foi à un vase d'élection, ou, comme le dit saint Jérôme, à cette porte (T orient du temple qui reste toujours fermée et ne laisse passer que le grandwiire? Marie fut la représentation de la nature
humaine en communication avec TËsprit divin ; plus Jésus-Clirist fut cru le Verbe, plus on bénit les entrailles oii le ciel s'était nui à la terre* Et puisque le Sauveur était à la fois Homme et Dieu, les deux natures ne faisant qu'une personne , soyez moins étonné si Nestorius fut condamné pour refù-* ser à Marie le titre de Mère de Dieu ; il semblait méconnaître Tintimité de ces deux natures dont le sein de Marie avait été le foyer mystérieux. De grâce, ne Toubliez pas, c'est sous ce nom de Fils de Marie que, malgré les Juifs, le fils.de David devint le Messie universel ; c'est sous ce même nom que le Fils de Dieu demeura nôtre, malgré les gnostiques qui niaient qu'il eût revêtu l'humanité, qu'il fut né dans une crèche et mort sur une croix.
Certes, s'il est un dogme oii la main de l'Église soit visible, c'est le dogme de Marie, bien qu'elle l'ait fait apparaître dès les premiers temps afin de marquer son ouvrage du sceau de l'antiquité; ce qu'elle enseigne aujourd'hui, elle veut l'avoir su de toute éternité, elle antidate ses dogmes. Nous sommes d'accord sur ce point. Mais là où vous dénoncez une flction artificieuse, je sens l'une de ces créations que le contact des pressentiments et de la tradition fafl éclore, qu'une divine inspiration de charité immortalise. Remarquez donc combien cette figure de Marie était autorisée par les Écritures ! La rédemption était le deuxième acte de la création ; il parut naturel que, né d'un couple, le genre humain ne pût se régénérer que par un couple. Saint Paul avait nommé Jésus l'Adam céleste, l'Église vit l'Eve céleste
dans Marie ; riûstoîre de rhurnaDÎté recommença par cette transformation glorieuse de nos premiers parents, Jésus ramena à Dieu tous ceux qu'Adam avait détournes, Marie sauva tous ceux qu'Eve avait perdus, et ce fut sous le talon de la femme elle-même que fut placée la tête du serpent... Ipsa conterety ipsa... Sublime infidélité qui donna à la femme sa revanche sur le génie du mal, qui lui attribua dans la rédemption une part égale à sa part dans la chute, et vous ne pardonneriez pas à l'Église d'avoir fait jaillir de ce lexte antique un rayon de feu qui illumine le berceau du monde de la promesse du salut par la moitié de notre chair et de notre ame ; comme si rÉglise du Christ n'avait pu se croire assistée du Saint-Esprit plus puissamment que Moïse et subordonner l'autorité de la lettre morte à l'autorité de sa plume vivante ! La mère du Sauveur devint la mère du genre humain ; la rédemption eut sa face de douceur et de miséricorde, comme elle avait sa Aice de justice et de sévérité. Le Christ était remonté au ciel par ASCENSION, on découvrit qu'elle y avait été ravie par assomption. C'est ainsi que l'Église s'appropria ce type de Vierge-Mèro qui lui est commun avec d'autres théosophies; elle en tira l'idéal de la femme qu'elle adjoignit à l'idéal de l'homme pour l'œuvre de la réparation ; là est le perfectionnement inattendu, la nouveauté exquise et impérissable.
Est-ce donc en cette occasion, je vous le demande, que le cœur humain fut un conseiller funeste? N'êtesvous pas touché des heureux effets de cette glorification? La corruption antique rougit devant la
madone nouvelle ; pour Tamour d^ello* la milice des anachorètes et des prêtres soutint les assauts du slè^ cle dans la cellule, les solitudes de la cellule dans le siècle ; ce fut d'elle que les hommes de Ter du moyen âge apprirent à s'attendrir sur la faiblesse, à plier le genou devant la beauté ; ce fut en s'instruisant à sa pureté que les dames rehaussèrent leur vertu , et Ton vit la pitié s'élever au-dessus de la brutalité sanguinaire, l'amour au-dessus d'un appétit grossier^ la pudeur au-dessus de l'amour même. Il y eut limitation de Marie aussi bien que l'imitation de Jésus. Toutes les femmes modernes sont ses filles, de près ou de loin; nous-mêmes, quoi que nous soyons, nous avons le fruit de son adoration dans la part la meilleure de notre âme, et l'influence civilisatrice de VAve Maria n'est pas plus contestable que la maxime connue : Les hommes font les lots^ les femmes font les mœurs. Ce n'est pas tout. En même temps que la nature humaine était épurée par le culte de la Vierge-Mère, ce spiritualisme rigoureux qui confondait les femmes dans la réprobation de la chair et de Satan était adouci par une croyance qui réhabilitait toutes les femmes dans l'une d'elles. De même que Notre-Dâhe était au ciel la reine de9 anges, la damet épouse du baron, se fit puissance dans le monde ; malgré les rudes prescriptions apos* toliques, elle se sentit invitée à briller d'un chaste éclat lorsque sa pareille étincelait de pierreries sur l'autel paré de fleurs et de lumières ; cependant la Vierge, épouse de Jésus, se faisait puissance dans l'Ëglise ; elle régnait dans le cloître comme la dane
dans les châteaux et les tournois. La liberté des femmes ne commence qu'après Marie.
Osons enfin le déclarer; sans Marie, le christianisme eût été imparfait parce qu'il n'aurait pas répondu à notre double nature. L'bomme-Jésus ne liait rhumanité à Dieu qu'à moitié, elle n'acheva de se lier à Dieu que par la femme-Marie ; c'est dans ces deux liens qu'est la religion entière, qui se décomplète si vous en brisez un. Ah 1 notre Eglise le comprit admirablement, elle qui institua l'oQice de la Vierge en lui appliquant les paroles de l'Écriture sur la Sagesse : « Je suis la force dans les âmes sain* tes, le repos dans la cité sainte, la reine de Jérusalem... Je suis le cèdre sur le Liban et le cyprès sur la montagne de Sion ; le palmier de Gadès et la rose de Jéricho ; l'olivier des plaines et le platane du bord des eaux. Je suis le baume aromatique, la myrrtie choisie, je réunis en moi les parfums les plus purs. Venez à moi, vous qui m'aimez, que le fruit de mes entrailles vous vivifia. » Et quelle ne fut pas la ferveur des peuples ? Vers la fin du moyen âge, Marie règne au ciel à l'égal de Jésus. C'est alors que s'érigent tan^de cathédrales sous le nom de Notre-Dame ; c'est alors que la chrétienté exhale son immense besoin de miséricorde en un cri, un gémissement, un soupir incessamment poussé vers Marie: < 0 Mère! d ce mot, le plus doux de la langue des hommes^ vous voulez le rayer de leurs prières; vous voulez anéantir une libre création de la nature hu« maine, légitimée par l'Église? Marie n'est qu'une idole, dites- vou)^ ; soit \ l'épouse de Joseph était une
femme d'an cœur grand et simple qai se cooDut la mission de son fils qu'après beaucoup d'autres ; mais, au-dessus de ce personnage réel, comme la fleur sur la lige, s'élève le type idéal des vertus, des grâces, des mérites particuliers de la femme ; ne pouvonsnous renoncer à idole sans nous défaire de notre idéal?.
Et que dites-vous du dogme de Y Immaculée^ Conceptionqui renverse les vrais principes du christianisme? Oui ; c'est à la nature humaine corrompue que le Verbe s'unit pour la racheter; il est donc clair que le Saint-Esprit ne s'était point réservé un sanctuaire exempt de la tache originelle, je repousse ce dogme de toutes les forces de ma raison! .
CHARDEVEU
Homme excellent qui dévore des montagnes et fait la petite bouche à un caillou.
LE DUC
La disgrâce de ce dogme, c'est d'être la consé'^ cralion finale de la croyance au péché originel ; la dernière pierre à l'édifice antique qui s'achève avec la prétention de résister à tout changement. Nos docteurs attendent du protectorat de la Vierge la victoire après tant de défaites ; gens de guerre pour lesquels Marie immaculée est un nouvel étendard de bataille, le gage certain de la confusion de l'esprit du mal et de l'extermination des hérésies. Pour moi, ce que je loue dans ce dogme, c'est qu'il est un témoignage d'amour pour les femmes , ces dernières
affranchies idu christianisme, de la part de l'Église qui ne peut placer Marie sL haut sans acquiescer à leur émancipation ; chose nouvelle qu'elle écrit dans une langue vieillie.
MICHAUD
Vous expliquez trop bien ces dogmes pour ne pas les supprimer.
Jamais. Pas un de nos dogmes ne peut fitrc rejeté, le cuivre et Tor y sont mêlés, un mépris sans discernement nous appauvrirait ; nous avons à en dégager ce qu'il y a de précieux aGn de le faire durer avec un éclat nouveau.
MICHAUD
Je vais me résumer, nous nous entendrons peut* être. Marie a été une création excellente pour les temps anciens, je n'y contredis pas : s'il vous plaît qu'il y ait eu profit pour la chrétienté à adorer celle qu'on surnomma la rose mystique^ le canal des grd* ces, Véchelle des pécheurs^ Yétoile de la mery je vous l'accorde ; s'il faut concéder que ce culte satisfit avantageusement aux nécessités dogmatiques, aux penchants grossiers, aux raffinements de la spiritualité, soit ; mais, à cette heure, il convient de supprimer Talliance de la religion et de la fantaisie. Luther abolit la fiction par égard pour les temps modernes ; ce que le cœur avait fait, le cœur peut le défaire.
LE DUC
Oui; mais dites ce que Luther donna aux femmes en leur ôtant Marie.
MICHAUD
Pins qu'elles n'avaient, pins qu'elles n'avalent. Le culte d'une Vierge-mère mettait les vertus claustrales au premier rang; le jour oii Luther déclara les femmes assez pures pour être les épouses des prêtres du Christ, il les exonéra de toute réprobation ; en elTaçaut leur image du ciel, il les on dédom* magea par leur propre élévation sur la terre ; il répartit entre toutes lé privilège concentré sur un symbole unique ; chacune d'elles valut par son titre de chrétienne et non par celui de cliente d'une patrone illusoire ; au nom du Christ, il les fit honorées dans leurs joies conjugales et dans leur fécondité maternelle ; il plaça la chasteté de la matrone libre au-dessus de la virginité de la nonne cloîtrée. N'étaitce donc pas ajouter à la dignité de ce sexe et à la sainteté du mariage? Mon Dieu! M, Chardevel avait raison. Marie fut la première solution chrétienne de la question de la feinme ; Luther la critiqua, et tout fut bien quand, au lieu de l'imitation de la Vierge* mère Marie, il proposa rimitation d'Eve, l'épouse^ mère.
LEDUC
Eve, la mère charnelle du genre humain, remplaçant Marie qui en était la mère spirituelle? c'est ainsi que la réforme judaïsa le christianisme dont les vrais sentiments ne se sont conservés que dans le catholicisme. Voyez ; tandis que le Pape se nommé le père des fidèles, l'Église se nomme leur mère, et, an-dessus de rÉglise et du Pape, les fidèles ont un père dans Jésus, une mère dans Marie.
MICHAUD
Il n'y a qu'un Sauveur pour les deux sexes, un Christ éternellement mâle, c'estsa dignité suprême...
CHAKDEVEL.
Ces fils de Calvin sont des bourgeois de Molière qui transportent la toute-puissance de la barbe dans leur mythologie.
MICHAUD
Et Marie n*est qu'une superrétation accidentelle qu'on ne transformera point. Tenez, Monsieur Andrieux ; vos amis, dans leur rage de parodier le cathôliciiime, imaginèrent d'avoir leur femme-Messie, sauf à la nommer aussi la femme^libre, ce qui était scandaleux, ou la Mère, ce qui n'était que puéril ; ils disaient que sa venue prochaine serait le signal de Tère nouvelle, le salut du monde, la fin de tous les maux, comme les adorateurs de la Vierge^Imma^ culée le disent aujourd'hui de la femme-Dieu ; c'étaient les mêmes dithyrambes, à cela près que la divinisation de la chair, de la beauté et de l'économie politique donnait plus de couleur à votre poésie. Hé bien ! vous cédez sans le savoir à ces réminiscences, lorsque vous voulez nous arranger un christianisme oii les Saint-Simoniens trouveraient cette révélatrice qu'ils ne purent découvrir en Occident, qu'ils allèrent, nouveaux Argonautes, chercher en Orient sans plus de succès. C'est ainsi sans doute que vous sanctionneriez votre fameuse doctrine de l'égalité de l'homjoe et de la femme.. .«
CHABDEVEL.
Inventée avant eux, s'il vous plaît ; écrite tout au
long dans le noble testament de ce penseur- dont les temps nouveaux n'honorent point assez la mémoire, de Condorcct ; mais les Saint-Simoniens en ont accusé l'importance en la faisant entrer dans leur plan de réorganisation sociale. H «st à regretter que quelques-uns d'entre eux y aient môle des théories qui Taisaient bon marché de la dignité humaine en réha^ bilitant le droit du seigneur; heureusement, les proleslaiîons dontBazard donna le signal dégagèrent de cet alliage la doctrine de Tégalité des deux sexes«
ANDRIEUX
Il ne s'agit plus que de récrire dans le dogme chrétien, grâce à la double transfiguration de Jésus et de Marie,
MICHAUD
Marie n'est qu'une fiction, comment transfigurer ce qui n'est pas ? Quant à la question des Temmes dont on Tait tant de bruit, Messieurs, elle est jugée dès le premier jour de la création. Si je ne croyais pas à la Bible, j'y croirais fanatiquement parce que j'y lis une vérité fondamentale de l'ordre social^ l'infériorité de la femme.
CHAKDEVEL.
Vous ne faites plus de différence entre le sang de la plèbe et le sang du patriciat, et vous professez en ce qui touche les deux sexes la doctrine des deux natures, sur la foi de la Genèse?
mCHAUD.
Je vous l'ai déclaré, je tiens à honneur d'être nn bouquiniste. Qu'on adopte le sens littéral ou le sens théosopbique des textes, Adam est le type su-
périeur de rbumanilé, Eve sort de lu!, et c'est elle qui Tentralne dans la vole de la désobéissance. La subalternité de la femme est uu décret de Dieu Tulminé dans rÂncieo-Testament, qui ne pouvait être aboli que par le Nouveau; il ne Ta pas été.
LE DUC
Prenons garde, je vous prie. Quelle était la situation de la femme avant TÉvangile? LMiomme de la force la tenait à ses côtés comme Tinstrumcnt de ses plaisirs et de la propagation de sa race, il l'absorbait en lui pour sa jouissance égoïste; rbomme de la pensée, au contraire, la tenait à distance, dans Tiutérêt de sa purification égoïste, comme la complice de la matière. N'est-ce pas le premier de ces deut bommes qui voulut qu'Eve sortit d'Adam, afin quMl fût écrit que la femme était la chair de sa chair et les os de ses os? N'est-ce pas le second qui vouluqu'Ève eût été la première à se laisser séduire par le serpent? Cependant il est des fonctions dans lesquelles la femme a une action indépendante, une responsabilité personnelle, l'obligation d'un long oubli de soi-même, ce sont les fonctions maternelles; de telle sorte qu'elle s'élève au-dessus de l'homme par la suite sublime de leurs amours; c'est par ce côté qu'elle devait d'abord se soustraire à sa double suballernilé, le christianisme y vint en aide. L'attente d'un envoyé d'en-haut était vaine si la femme ne recevait l'esprit dans sou sein pour l'y revêtir d'une robe de chair et l'introduire dans le monde ; à titre de mère, c'est-à-dire de coopératrice de ta création, il fallait que le Médiateur entre le ciel et
là terre commençât par accepter la Tcmme comme médiatrice entre la terre et lui. Veuillez donc le remarquer; selon la Genèse, Dieu communiqua le soufQe de vie à Adam duquel Eve sortit ensuite; selon rÉvangile, Tesprit se communique directement à Marie, et le nouvel Adam, plus grand que le premier, sort d'elle. N'y a-t-il pas là une leçon pour la force mâle qui voulait que la femme fût sa créature, pour la pensée mâle qui voulait que la femme fût une cause de perdition? La venue de THomme-Dieu réhabilite par le fait seul de sa naissance la moitié du genre humain, c'est un beau coup de la Providence. Le péché originel spécial de la femme, c'était d'avoir été tirée de la côte de l'homme; ce péché, consigné dans rAucien-Teslament, est racheté par rÉvangile.
MICHAUD
L*apôtre à dit : Dieu est le chef du Christ , le Christ est le chef de C homme ^ l'homme est le chef de la femme; admirable hiérarchie qui concorde avec toutes les Écritures!
LE DUC
L'Église a dépassé saint Paul en édifiant la person* nalité de là femme sous le nom de Marie»
MICHAUD
Si je ne me trompe, M. le Duc ddît avoir été l'un de ces preux chevaliers du moyen âge qui rompaient des lances pour la beauté de leurs damés, et M. le philosophe un troubadour qui enchantait l'oreille des châtelaines.
CHARDEVEL.
Troubadour? Il ne m'en souvient guette..» Et vous^ puisque vous êtes si fort en métempsycbose, ne vous souviendrait*-il pas, mon clier Monsieur, d'avoir été... Mamamouclii? Tenez; honnête et bon comme vous Têtes, vous la pratiquez, cette doctrine de l'ëgalité, dans vos relations de famille et du monde ; seules menty vous voulez rester un prince libéral octroyant des chartes.
MICHAXJD.
C'est à la charité à tempérer la loî^ la loi est immuable. Certes, l'accroissement de la dignité des femmes est un bienfait du christianisme que nous devons respecter ; mais je les honore trop pour ne pas les séquestrer dans leurs fonctions providentielles d*épouses et de mères, et je leur interdis, sous peine de me choquer, d'être écrivains, artistes, savantes, philosophes, théologiennes, politiques... Le champ qui leur reste suffit à les occuper, quoi qu'en disent les socialistes et les rationalistes qui se font leurs Don Quichotte, le grand honneur pour elles 1 Là, sérieusement, il vous tarde de voir ces daines à l'Académie, aux chambres, à la Bourse, dans Tadministratîon, sous la toge de Tavocat ou la robe du médecin, à l'armée peut-elre?
GHARDEVEL.
Pas d'équivoque. Monsieur Michaud. La femme est l'égale de l'homme, je n'ai pas dit sa pareille; je ne la considère point comme une dbublure de l'homme qui n'a pas de barbe et qui accouche, soyezen averti ! Si je retrouve en elle ma voix, mon geste.
mes procédés logiques et oratoires^ si elle et moi nous ne voyons les objets que sous le même angle d'incidence et de réflexion, avec les mêmes lignes et les mêmes couleurs, si elle est ma contrefaçon ou si je suis la sienne, loin, loin de moi cette créature qui peut être nommée mou singe ou me nommer le sien ! Ce qui me plait en elle, c'est ce qui n'est pas moi. Uhomme et la Temme ne sont une harmonie qu'en raison de leurs contrastes. Mais quoi ? Parce que nous différons, vaut-elle moins que moi ? Certes, ce n'est pas dans la force physique que nous ferions consister notre supcriorilé, ce serait trop modeste. Si Targument est bon, il ne reste plus à l'homme qu'à se prosterner devant la brute ou la machine. Aujourd'hui le bras obéit, la tête commande, et il n'est pas besoin d'avoir l'encolure d'un Hercule pour faire mouvoir cent mille hommes; aujourd'hui la femme peut braver l'oppression de l'homme ou se passer de sa protection ; elle est sous l'abri de la loi, et, ce qui vaut mieux, du respect public. Vous targuerez-vous donc de la carrure de vos épaules et de la vigueur de votre poignet, comme si elle n'avait pas dans la sainte vigueur de ses hanches et de son sein tout ce que le fardeau de la maternité exige d'elle, sans préjudice de la grâce des courbes ? Ne parlons plus de la force; l'humanité civilisée tend à l'équilibre des organes qui fait la santé, à la proportion des membres qui fait l'élégance, à la beauté qui fait le charme; mais parions s'il vous plaît du courage, et dites-moi, ô vainqueur des vainqueurs de la terre, si la femme ne sait pa3 mourir sur Téchafaud, dans le cirque,
SOUS les austérités, sous les coups lents de la misère^ aussi intrépidement que nous?
Souvent de meilleure grâce; ses preuves sont faites.
MIC fîAUD.
Elle tient honorablement sa place dans tous les liiarty reloges, je le reconnais; mais parlons de la force intellectuelle, de la puissance de conception et d'exécution. Y a-t-il chez les femmes un Descartes, un Corneille, un Michel Ange, un Beethoven ? Non ; leur infériorité native e^t manifeste: comparez les fronts étroits de ce sexe avec les amples développements cérébraux du nôtre. Four de Fesprit, il en a, du fin, du délicat, du charmant; pour le génie, point; il n'est pas là. .. Sans être matérialiste, je tiens compte du cerveau.
CHARDEVEL.
Mettons qu'elles soient actuellement nos infé* rieures devant les cinq académies; est-ce que Tlnstitut contient la cîvilishtion tout entière? Voyons quelle y est leur part. Uhomme a fait la cité; la femme a fait la famille, en élevant son rôle de concubine et de génitrice à la hauteur d'une fonction par sa vertu d'aimer ce qui est faible et d'obliger ce qui est fort à se laisser aimer, à aimer soi-même ; elle est jusqu'à nos jours la médiatrice entre la génération adolescente et la génération adulte, entre les enfants et le père, les enfants dont elle allaite longtemps les instincts moraux, le père qu'elle enveloppe de son influencer à demi-cachéc sous Tais-
selle mftle, partant à voix basse, versant la forée ou la lumière sans offenser TorgueiL Ce seie a donc concouru dans Tombre à la création de Tautre par la perpétuelle infusion de sa vie. Tout homme ancien ou moderne a son Égérie, sa muse, sa pro* pbétesse ; qu'il la batte ou Foutrage, il a près de lui une puissance latente, une vertu anonyme, et jusqu'à nos jours Fœuvre capitale de la femme a été une œuvre impersonnelle envers laquelle Tingratitude était aisée. Cependant Thomme a tant et tant reçu de la femme qu'après avoir été envers elle un butor, il a fait un progrès, il n'est plus qu'un pédant; il est disposé à lui accorder une certaine liberté ; de son côté la femme a tant donné à l'homme qu'après avoir été prodigue elle devient avare, et prétend à l'indépendance. Evidemment, depuis quatre siècles, la moitié de l'humanité veutVappârtenir au même titre que l'autre.
MICHAUD
Les tribuns de l'antiquité ne flattaient que le peuple; nos tribuns modernes flattent la plèbe et les femmes ; mais ils ne changeront pas les lois de Dieu qui prescrivent à un sexe fragile la soumission, vous ne lui donnerez pas la liberté.
GHâRDEYEL.
Fanfaron, vous avez peur de ce sexe firagiIeo...«^ Oui, Monsieur; pour nous, nous n'avons pas la fa*tuité de lui donner une liberté qu'il prend, qu'il ne mériterait pas s'il ne savait s'en emparer ; nous constatons des faits, voilà tout. Faut-il donc vous faire un cours d'histoire pour vous prouver que les femmes
s'ailtancbisscnl? L'Eglise a secondé leur émancipa-* tlon par Tlnstitution du culte de la Vierge-Mère; la rérormeTa continuée moins par ce qu'elle a apporté que par ce qu'elle a ôlé, par le retranchement de ridéal féminin tbéologique et cbeyaleresqué. Entre parenthèse, la théorie négative de votre prosaïque réforme est inférieure à celle du catholicisme, parce qu'elle considère la femme, d'après le sons littéral de la Genèse, comme un simple appendice de l'homme, sans que cette humiliation d'Eve soit corrigée par l'exaltation de Marie. Quoi que vous ayez dit, la ré* forme abaissa son clergé plutôt qu'elle n'éleva les femmes; elle ne les retira point de leur subaU ternité; elle les sevra des choses saintes, et condamna le célibat plutôt qu'elle ne sanctifia le ma* riage; mais elle affranchit du prêtre les femmes déjà dignifiées par l'Église, et leur communiqua utilement cette ardeur de liberté austère qui fait sa gloire. Enfin, ne passons point sous silence les libertés riantes de la Renaissance, iu moment où la Yierge était rayée du ciel, une multitude de divinités du même sexe ressuscitait dans les nuées ; divinités bien fanées lorsqu'elles moururent, toutes rajeunies et charmantes au seizième siècle; la Vierge emporta avec elle le poëme du moyen âge, l'adoration platonique du chevalier et l'amour voilé de la dame, et les divinités du vieil Olympe rapportèrent d'autres poèmes moins éthérés. Bref, les femmes mirent à profit tous les événements pbur fau*e leur révolution à leurs risques et périls, per fas et nef as ; la pbiloso^ phie du dix-huitième siècle les a déclarée» libres;
elles ODl encore grandi depuis la révolution, et leur minorité légale sera prochainement abrogée. Sera-ce trop tôt? Souvenez-vous qu'au commencement du treizième siècle une demoiselle anglaise se proclamait la rédemptrice de son sexe.
Que fera la femme affranchie? Son influence, au Heu d'être occulte, sera avouée, et, sans cesser d*être privée, deviendra publique. TouJ ce qu'elle dépensa de vertus cachées pour la formation de sa famille ou pour l'administration de son ménage, s'appliquera à la grande famille pacifiée ; car nous autres, gens de révolution, nous tendons au règne de la paix ; il n'y a que vous autres, gens d'ordre, qui soyez les partisans de l'extermination perpétuelle. Alors le génie de la femme se révélera avec je ne sais quel mélange de grandiose et de grâce, je n'en saurais dire plus ; soyez sûr seulement qu'il égalera le nôtre, dût son cerveau ne pas peser autant que le cerveau de l'hompe ; Broussais soutenait qu'il y faut considérer la qualité autant que la quantité , Monsieur le spiritualiste. A mon avis, le génie de la femme est encore pour nous une sorte de terra incognita; nous la jugeons d'après ce qu'elle a fait alors qu'elle ne pouvait rien faire ; ayons patience. Nous né sommes jusqu'à présent que des barbares, quoique fort an* cieus sur la terre. Nous venons du bas-fond de l'animalité; c'est laborieusement que nous dégageons l'être humain des intempérances de sa racine et que nous prenons possessioû de notre vie propre, nous n'en avons pas fait une expérience complète, nous n'en avons pas la mesure. Quoi de surprenant
s'il nous reste à apprendre ce qne peut la femme qui tombe quelquefois plus bas que nous, qui quelquefois aussi s'élève plus haut? Est-ce à dire que la femme deviendra ce que Tbomme est? Non ; la question d'équivalence ne sera pas résolue par la similitude. Elle est elle; elle voit autrement que nous ne voyons ; elle sait autrement que nous ne savons; elle a une incroyable puissance d'intnition, une merveilleuse vertu de curiosité, une ambition infinie^ et les vieux rédacteurs de la Genèse la dessinèrent en traits inelTaçables lorsqu'ils la représentèrent prêtant Toreille aux promesses du serpent, et entraînant Tbomme dans la voie de Tlnconnu, c'est-à-dire du progrès... L'espèce humaine dormait dans son paradis terrestre, elle ne s'est éveillée qu'en s'iniiiant à la science du bien et du mal ; la conquête de la vie n'était qu'à ce prix, et la femme est à jamais bénissable de s'être laissé prendre à cette parole qui se justiCe : < Vous serez comme des dieux, t
Croyez-moi ; parmi beaucoup de choses nouvelles qui commencent à celte heure, la plus grande assurément est la destinée de la femme. Personne, per« songe ne peut prévoir ce qui se passera le jour où elle sortira de ses affections intérieures pour prendre la grande famille en commisération; oii elle sentira que la charité qui panse les plaies ne vaut pas la charité qui s'applique à prévenir les afOictions; où elle élargira sa dévotion jusqu'à la religion comme on élargit la chapelle jusqu'à l'église; le jour où, au lieu de suivre la misère à la piste pour
lui fionstraîre quelques yictimes, elle résoudra de vaincre cet assemblage de souffrances^ de maladies, de saletés, de laideurs, de résignations lamentables et de turpitudes infâmes qui s^appelle d^un seul nom, la Pauvreté, et dira à son mari : Je le veux ; à son fils : tu le voudras; à sa fille : nous le voulons ; le jour enfin où, jetant sur la terre un regard dV mour, elle s^écriera : <t 0 terre ! nous te ferons si belle que tu feras envié aux plus belles étoiles du ciel ! D II viendra, il viendra ce jour triomphant où toutes nos utopies passeront de nos cerveaux d*idéo« logues et d^économistes dans Tftme créatrice où le Verbe se fait chair, où la chair se fait Verbe I
MICHAUD
Quels transports! quel singulier enthousiasme pour le beau sexe chez un philosophe !
CHARDEVEL.
Ah ! cela vous étonne. Monsieur Micbaud, et vous avez besoiif que je vous Texplique? Apprenez mon secret. •• J'ai eu une mère. Maintenant, Andrieux, à nous deux. Il va de soi que votre transformation du péché originel et votre foi à la vie universelle vous autorisent à professer chrétiennement la doctrine de Tégalité des deux sexes ; mais je vous mets au défi d'en assortir les deux personniGcations légendaires, de façon à consacrer Tassociation à titre égal de Thomme et de la femme par le mariage, eo vue d'une famille, pour raccomplissement en comr mun d'une fonction sociale. Et en cfiet si le christianisme combina les deux systèmes religieux de l'antiquité, le m&le et le femelle, pourtant il ne se fit la
religion des deux moilié& de Fiiumanité qu'en raffinant leur essence morale jusqu'au m^sUciame. Qu'est-ce que Marie? la mère par excellence, rien déplus; elle n'est divine qu^à la conditioii d-ètre isolée de l'époux ; en qud peut-elle voua aider à glorifier l'épouse? Enfin robstaele est insoruiontahle en ce qui coneerne JësnsL Les dirétic^s en font un Dieu, ils sont dispaisés d'expliquer paurqum il ne se marie pas ; Tons^ tous eu Saiites un hemme, et Yoilà un fondateur de religion qui donnée se»ap6* très, à ses Églises, au monde ^exemple du célibat, ce qui implique nécessairement l'infériorité du ma* nage et de la femme. Qiiel que soit l'artifice du tour, vous ne referez pas la biographie de votre Homme» Dieu isolé d'une compagne ; vous èteatwu d^aocepter rÉvangile, à moins que vous ne reconrles encore à quelques--uns de ?os documenta particuliers.. • Bref, vous vous êtes imposé ia tâche de transfigurer le type de rbumanilé masculine, le type dfe rbumantté réminine, d*en fhtre sortir la bénédiction de l'homme et de la femme associés à titre égal, à titre conjugal, et vos deux types sont Inégaux entre em^, vos deux types sont virginaux.. . imprescripliblemept
MICHATJD.
Notre cher philosophe a ses moments lucides, la question est parfaitement posée ; Monsieur Andrieux, vous ne la résoudrez point.
ANDRIEUX
La solution est aisée.
MiCHAUa
yentendez^vous, Messieurs? la solution est aisée. . .
ANDRIEUX
Mais vous en serez atterré.
LE DUO
Si Andrieux Tait maU d^aatres Teront mieux. La dignité de Tesprit humain (5st intéressée à ce que le double idéal auquel il s'est si longtemps afiTectionné ne s'évapore point en chlm^.res. Il faut que le chris* tianisme soit relevé du reproche d'étei^uiser la subalternité des femmes, que le Christ me semble avoir toujours traitées en égales des hommes, lui qui ne dédaignait pas d'entretenir la sœur de Marthe de ses hautes pensées. Jamais, de) mis le commencement du monde, parole si douce, si 6iuitable n'était descendue sur les OUes d'È^e. Représentons-nous le despotisme mftle des temps antiques, et le Fils de l'homme, se déclarant le maître du sabbat, affirme moins son pouvoir surhumain qu'en réprouvant le divorce dont la loi accordait le privilège aux maris ; qu'en substituant pour Fépouse adultère l'obligation de ne plus pécher à la peine de mort ; qu'en relevant une courtisane jusqu'à la pureté pa\* celle absolution inouïe : « Beaucoup de pécliés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé. » De gnlce, n'y a-t-il ici que des variantes du Talmnd, dufiis de Sirach, de Saloinon, de Moïse? Pour la première fois choses pareilles s'expriment eu une langue de la terre. Comme il couvre d'une main les enfants et les petits, il couvre de l'autre les Temmes, autre Taiblessede ce temps; c'est pourquoi des femmes s'attachèrent à ses pas en disciples fidèles, et il It^s sollicita directement à entrer dans sa voie. Devifnt la beauté et le génie
divinemcut illuminés par la grandeur morale, Tâme de CCS femmes s'ouvre h rcnlbonsiasmc pour un homme qui les appelle au royaume célesle en môme temps que leurs maîtres, qui les initie à la bonne nouvelle, et je veux bien qu'il y ait là, plus que dans le sermon de la montagne, la révélation d'une charité inconnue. Avant lui, Thomme aimait la femme comme son bien ; après lui, Thomme a appris à aimer la femme comme son prochain; ce qui lui avait semr blé une partie de son être lui semble désormais un autre lui-même. Quel changement ! Les deux moitiés de r humanité tendent à s'équilibrer, grâce à celui qui a doucement agi sur les deux plateaux de la balance, et voilà le Médiateur.
Le Christ n*a pas tout fait, n*a pas tout dit ; mais sa charité a été imitée. L*Ëglise n'a jamais mis Tinspiration des femmes à l-écarl; jamais elle n'a interdit aux vierges sages d'allumer leurs lampes pour éclairer le monde; n'a*t-elle pas placé les srfintes sur le même rang que les saints? Que dis-je? Avant que le Dante attestât Tesprit de l'âge moderne par l'immdrtelle création de Réatrix; avant que le philosophe Abeilard eût été glorifié par l'amour d'IIcloïse, cette flamme dans l'esprit avide du Savoir, flamme s'épurantde plus en plus et ne pou vaut jamais s'c« teindre ; esl-ce que Grégoire VII n'avait pas admis la comtesse Malhikle dans son amitié, comme si, au sommet de l'histoire du sacerdoce mâle de Rome, une femme avait dil apparaître en alliée fidèle du pouvoir moral contre le pouvoir brutal de Tempirc? Dans des temps plus rapprochés de nous, ost-ii un iiomme
émimenldu catholicisme qui n'accepte ou le patronage oa Tamitié ou les avis d'une femme? Le car^ dinal de BéruUe est dévot à sainte Thérèse. Madame de Chantai tient une telle place dans la vie de saint François de Sales que saint Vincent de Paul déclare avoir vu Tftme du saint descendre du ciel sous la forme d'un globe de feu à la rencontre de l'âme de la sainte qui montait comme un sTecond globe enflammé, jusqu'à ce que, les deux âmes se coofon* dant, il ne vit plus qu'un seul globe et qu'une seule flamme. Rappelei^ai-je madame Guyon et Fénelon dont les portefeuilles s'étaient mêlés, selon l'exprès* sion de M. de Maistro? Bossuet, dont le portefeuille ne se mêlait à celui de personne, aimait mademoiselle de Mauléon en amie. Il n'est pas jusqu'à l'austère. Port-Royal dont les abbesses n'aient été pour les Ârnauld, les Sacy, les Pascal, des conseillères écoutées. Le génie féminin a apprivoisé la pudeur du génie masculin en se montrant capable des mêmes immolations, c'est dans l'arène du sacrifice qu'il a conquis l'égalité, et les servantes du Christ marchent désormais les égales de ses serviteurs, parce qu'elles ont su mourir ou vivre pour lui. Vouées à l'homme surhumain qui leur enseignait à devenir maîtresses d'elles«*mêmes, elles se sont religieusement affranchies par la puissance du renoncement, par rélévation de leur amour ; ce sont ces femmes qui ont fondé la liberté de leur sexe aux pieds du Crucifié. La grande œuvre est faite ; un ordre nouveau commence. La terre ne va-t-^Ue pas changer de face, n'est-ce pas de ce moment qu'elle s'élève parmi les paradis de l'univers?
MIGHAUD,
Nous ne nous eotendrons jamais sur les femoies. Revenons à la question dont on prétend que la solution est aisée, et dites*moi si vous soupçonnez comment on transformera un type sans réalité, le type de Marie, qui n'appartient pas à Tliistoire, vous en conviendrez.
LE DUC
Soit.
MICHAUD
Qui dès lors n^appartient qu^à la Fable.
LE DUC
Non.
MICHAUD
C*est Vun ou Tautre.
LE DUC
Ce type appartient à la prophétie.
Que voulez-vous dire ?
LE DUC
Que ce culte de Marie, qui n'a point de hase, fut une prophétie eu action. Ne vous récriez pas. Lorsque Télite de rbumanité sentit qu'elle ne pouvait se régénérer sans un Sauveur, elle l'appela sous tous les noms, et il parut. Eb bienl la chrétienté ne se tint pas pour satisraile; elle s'empara de Marie pour en Taire un symbole de maternité, et, de même que les pressentiments du Christ s'étaient exprimés chez les JuiTs par l'invocation d'un roi du sang de David, de même la prophétie d'une figure de douceur et de miséricorde s'exprima chez les chrétiens par
rinvocation de la mère du Sauvear. Croyez-moi, toutes les prophéties s'accomplissent. La Vierges- Mère dépend de la conception du Christ comme Verbe incarné, elle ne lui survit pas ; mais la iiiRs DE L*nuMANiTé cst unc créatiou vivace ; si ce type disparaissait, le Christ n'aurait plus qu^une face unique, celle de Thomme.
MICHAUD
Je n'y comprends plus rien. Est-ce qu'on va aussi nous Taire descendre de Tun des mondes supérieurs une Femme- Messie ?
CHAEDEVEL.
Ce serait abuser du Deusex machina. Andrieux, j*ai cherché, je n*ai poiut trouvé la solution aisée du problème, je m'attends à quelque chose d'étrange et, comme tous dites, d'atterrant. Quoiqu'il en soit, l'Église, en décrétant le ùogmeÙQV Immaculée eon^ cepliotij vous invite par un exemple contemporain à proposer une transfiguration de Marie.
Parlez donc enfin, donnez-nous le mot de Ténigme que nous ne sommes pas de force à deviner.