‹ Le ChristChapitre 21 sur 27 · ANDRIEUX, LE DUC, MICHAUD, CHARDEYEL · texte numérisé non relu

ANDRIEUX, LE DUC, MICHAUD, CHARDEYEL

ANDiaEUX.

La prééminence du christianisme résulte de ce que la part est faite à chacune des deux moitiés de notre espèce. Un acte de foi à Tincarnation du Verbe dans la forme mâle n*aurait pas suffi à Tinstituer ; il y fallait un second acte de foi qui promût la femme au rang de coadjutrice du Rédempteur, de telle sorte que rhumanité se sentît reliée à Dieu par Marie autant que par Jésus. A cette heure, le christianisme ne sera transformé qu'autant que Tégalité des deux sexes sera sanctionnée par TéquipoUence de Jésus et de Marie, par Tattribution d'une réalité pareille aux deux types. Or, Marie est une fiction, et la subalter* nilé de la femme se déduit du célibat de Jésus.

Si Jésus est un fils de la terre, nous ne pouvons expliquer son célibat que par la préoccupation de la pureté ascétique ; nous avons à le comparer^» pour ses relations avec les femmes qui le suivaient, à saint François d'Assise ou à saint François de Sales. Pourtant, nous ne nous interdirons pas de conjecturer qu'à l'heure de l'agonie il se ressouvint des jeunes

filles qui auraient consenti à l'aimer; nous voudrons deviner en lui une sorte de Mahomet spirituel utî-lisant au profit de sa cause les tendresses enthousiastes qu'il inspirait; sensible, sans en être troublé, aux parfums et aux pleurs versés sur ses pieds et essuyés par des cheveux. Tous ces traits n'excèdent point la liberté de l'analyse psychologique qui cher« che l'homme dans le personnage inspiré et ne lui permet pas d'avoir été impunément jeune et beau ; maisilsjeltent une ombre sur sa candeur. En outre, nous confesserons l'insuffisance d'un initiateur dont l'exemple ne répond plus aux vœux actuels de la société laïque, ni même d'une partie du clergé. L'i« mitation de j^a continence a été salntairement épuisée parle moyen âge sous l'influence de Grégoire VII ; Luther, moine marié, est plus complet ; la formule de Saint-Simon, (c L'individu social ^ c'est l* homme et la femme j i» le dépasse. Tranchons le mot, Jésus est* il un célibataire, sa mission ne fut que provisoire ; c'est la desitinée ascendante des femmes qui eu mar« que la fin.

Puisque le célibat de Jésus ne serait un mérite que dans la doctrine surannée de l'infériorité des femmes ; puisque Jésus, tenu pour l'un des nôtres, ne peut pas ne pas être un célibataire ; rappelons-nous que la théorie dii Médiateur est fondée sur l'bypo** thèse qu'il appartient à une humanité supérieure» Dès lors, examinons jusqu'où l'être humain peut s^élever^ et pour cela demandons-nous d'abord ce que c'est que Tétre bumain. Est-ce Thomme? est--ce la femme ? Non, c'est la femme et rbonime rasem*

ble ; il n'existe que par leur réunioD. La division des sexes correspond, soit dans l'ordre naturel, soit dans Tordre moral, à nne division de fonctions ; elle as^ sure la perpétuité de la population, elle met nos facultés sous des aspects divers au service de la société. Â Torigine de la civilisation, Tun des deux sexes est comme absorbé par l'autre^ puis ils se distinguent ; enfin ils tendent à se placer, au-des^ sus de l'antagonisme et de la confusion, dans une association à titre égal ; Tidéal entrevu dès à présent, c'est leur harmonie. Or, serait-il téméraire de penser que cette division n'est pas une loi éternelle de l'humanité, qu'elle n'est qu'un mode préparatoire de l'union finale? La physiologie, on le sait, subordonne la division des sexes à l'unité de plan, et se rencontre avec les intuitions des sanctuaires antiques dont la Genèse fut l'expression lorsqu'elle montra l'homme typique dans l'Adam mâle et femelle. Ce qui existe chez nous ne préjuge pas ce qui existe ailleurs; est-ce que notre expérience de quelques milliers d'années nous aurait édifiés sur tous les développements dont le genre humain est susceptible? La philosophie do notre temps, excitée aux divinations hardies par la foi au principe du perfection«> nement continu, va jusqu'à considérer la mort et la naissance, telles que nous les connaissons, comme des évolutions de la vie propres aux sphères inférieures, heureusement modifiées dans des mondes moins imparfaits* Selon les justes conséquences de ce principe^ la multitude de degrés que comprend la hiérarchie du genre humain correspond à la moltl-*

tudc des organismes, et T habitant de la terre, à peine sorti de T&ge de l'enfance puisqu'il sort à peine de l'âge du mal, serait bien présomptueux d'assimiler toutes les humanités h son image, lorsqu'il voit si près de lui des facultés analogues aux siennes assujétics par leur infériorité à des formes dissemblables. 11 est donc permis de ne point tenir pour nécessaire la division des sexes ; il sera accordé que la plénitude morale de l'humanité exige la conspiration des facultés de ses deux moitiés, et, si la mélempsy* chose est admise, il n'y a rien à objecter contre une permutation des conditions de sexualité qui favoriserait le perfectionnement de la vie. Osons, osons vouloir que chacun de nous, après avoir été alternativement homme et femme aGn de se développer tour à tour sous l'aspect dorique, sous l'aspect ionique, soit homme et femme à la fois à l'état de développement suprême. L'être humain ue semble véritablement divin que lorsqu'il comprend les deux formes de la charité, la charité virile et la charité féminine. Enfin ne craignons pas de dire que les deux types sont associés dans le Médiateur dont l'amour engendre, enfante hicessamment enotre espèce à une vie nouvelle ; sous la forme mâle dans laquelle il était passagèrement incarné, il fut ub couple. Le Christ n'est pas célibataire^ il est V homme complet; il est le père et la mère de la famille humaine. Par là, il se relève au-dessus des dénigrements de la critique envers on[fils de la terre, au-dessus des empressements méticuleux de l'orthodoxie à faire observer que dans ses rapports avec les femmes il

manifeste le charme et la pureté da Dieu, et notre hypothèse est autorisée par FËvangile.

mCHAUD.

^ Qu'est-ce que tout cela î'

CHARDEVEIi.

L'extraordinaire que j-avaîs prévu.

ANDRIEUX

On a souvent caractérisé Jésus par la douceur de la femme, en le comparant à Moïse ou à Mahomet ; n'aurîons-nous donc jamais découvert sur le visage du Maître la physionomie attendrie d'une mère? C'est le Maître, serein et foudroyant, qui terrasse les pharisiens, chasse les marchands du temple, dessè* cbe le figuier stérile; mais qui pleure sur la ruine de Jérusalem et se compare à la poule ayant vaine-* ment cherché à rassembler ses petits sous.son aile? ^Je ne suis point venu apporter la paix^ mais la guerre j > dit une voix ; une autre voix dit : c JSien-* heureux les doux parce que le royaume de la terre est à eux. ;» et c'est toujours la même bouche qui parle; Est-ce Lui, est-ce Elle qui veut qu'on laisse les petits enfants approcher ? Ne sont- ce pas Elle et Lui tout ensemble qui prononcent sur Madeleine repentante l'absolution immortelle à laquelle tant de générations coupables et aimantes ont dû d'espérer le pardon ? Et lorsque l'épouse adultère est sous le coup d'une condamnation à mort, est-ce de l'homme, n'est-ce pas de la femme que part cette miséricorde qui s'introduit à côté de la loi sans l'effleurer et trace ces mots insidieusement sauveurs : c Que celui qui est fans péché lui jette la première pierre ! » Enfin voyez-

le avec ses disciples ; Pierre, ce vétéran de la Galilée, inséparable de son épée, a pour sa part Taffection du Fils de Dieu, les avertissements sévères, et les clefs ; la Fille de Dieu reçoit sur son sein la tète, du plus jeune des apôtres, de Jean à qui Marie sera léguée. Cest sous la forme d*un libérateur que THomme-Dieu prépare la fin de toutes les servitudes; une libératrice n'aurait pas eu le même pou* voir, tant la femme était subalterne alors ; mais les deux sexes ont leui Messie dans le Christ, les deux accents sont sur sen lèvres, les deux modes de la charité sont merveilleusement fondus, et c^est ce qui fait le charme de ce. livre qu'il faut nommer divin parce que Tâme humaine tout entière vit dans son personnage«

Les premiers chrétiens auraient cru dégrader THomme-Dieu en supposant quMl avait quelque chose de commun avec la femme ; Torgueil mftle était trop entier pour quUls entrevissent en lui la réunion des deux types. Cependant, dès que les peuples et TEglise voulurent introduire une femme dans la foi évan« gélique, la figure de Marie se forma des traits de la bonté miséricordieuse du Christ; elle devint le doux et radieux exemplaire de la face de femme de son fils. L'effacement d'une partie de la personnalité de THomme-Dieu fut compensé par l'amplification d'un personnage dont la formation n'est pas une pure invention légendaire, le modèle existe. Marie est le reflet de la moitié méconnue du Sauveur. Nous ne faisons donc rien que nous n'ayons le devohr de faire. Ce que nous avions attribué à Marie par igno«

rance de la nature du Christ, nous le lui restituons ; de même que nous restituons à Dieu ce qui avait été attribué au Christ par ignorance de la nature de rÉtre des êtres. Nier la divinité de Jésus sans agrandir la conception de Dieu, nier Marie sans agrandir la conception de Jésus, c'est Tœuvre stérile ; nous sera-t-il reproché de nier le Verbe fait chair pour proclamer Dieu incarné, de nier la Rédemptrice pour l'affirmer dans le Rédempteur? Tant que les deux moitiés de F humanité furent en quelque sorte deux humanités à Tétat de domination et de servi* tude, le Christ intervint entre elles sous deux noms, lorsqu'elles sont à la veille de se reconnaître des droits égaux, il intervient entre elles sous un seul nom. Il s'est divisé pour les rapprocher, en donnant aux femmes une reine céleste qui les obligeait à acquérir la conscience de leur personnalité ; il se concentre en lui-même pour consacrer leur réconciliation. Il est leur lien vivant ou le lien ne suffit pas. A moins de supposer que les femmes sont des mineures qui suivent la destinée des hommes, qu'on ne dise pas qu'il est homme exclusivement ; le Médiateur est le terme central des deux moitiés de notre espèce, ou il n'y a pas de Médiateur.

MICHAUD

Comment ? Jésus et Marie.. • Marie et Jésus...

CHARDEVEL.

Ne font qu'un. Et voilà votre Christ transfiguré!

MICHAUD

Transfiguré? Monsieur, il vous fallait un Christ moyennant lequel la question de l'égalité des deux

sexes fAt tranchée, leur association à titre égal légitimée, et, pour soutenir des doctrines absurdes, vous en venez aux imaginations les plus fantastiques. Un Christ androgyne qui est né sous la forme masculine, expliquez donc cela !

ANDRIEUX

Uhpmme naît tantôt d'un sexe, tantôt d'un autre ; le Christ, sans qu'il y ait violation de la loi commune, naquit homme pour l'exécution de ses desseins.

MICHAUD

Enfin voilà votre solution ! Vous ne vous trompiez pas, j'en demeure atterré, ébahi, stupéfait.

LE DUC

Et moi aussi je suis atterré de votre transfiguration que je n'ose repousser, parce que ce. Christ est le symbole de l'égalité des deux sexes, que je n'osé admettre, tant le symbole est étrange 1

ANDRIEUX

Vous avez caractérisé le culte de Marie comme la prophétie en action d'une maternité du genre humain ; la prophétie est justifiée par la réunion dans le Christ des deux types traditionnels. Voulons-nous les séparer ? Marie redevient une fable, Jésus le pur représentant de l'homme, le Médiateur s'anéantit, le christianisme n'a plus rien de surhumain.

MICHAUD

Cher égaré, vous avez osé renoncer à la divinité de Jésus, vous vous êtes condamné à aller d'hypothèse en hypothèse ; voyez plutôt I Vous faites de Jésus l'un des anciens de l'univers, dont l'édu-

cation s*est achevée dans an antre globe que le nôtre ; Tantiquité de la création à part, c'est une première hypothèse que le peuplement de tous ces mondes qui sont inhabités sans doute, quoique habitables* Puis, vous le mettez bravement à la tête du soleil et des huit planètes; qu'est-ce que vous en savez? D'ailleurs votre loi du progrès est une antre hypothèse ; êtes-vous donc certain que Thomme, d*esca* lade en escalade, puisse jamais parvenir à dominer les astres, lui ce misérable ver de terre, cette larve chétlve? Enfin vous imaginez d'en faire un être complexe qui n'est pas dans la nature^ que je n'ai même pas rencontré dans les contes de fées, et, franchement, l'invention n'est pas heureuse. Si le Christ a les traits d'Adam, je sais comment me le figurer, je puis le peindre ou le sculpter ; mais s'il est Adam et Eve, il échappe à la plastique, il est réprouvé par l'art qui ne s'accommode pas d'un idéal insaisissable. Par hasard, faudra-t-il nous le représenter avec deux visages comme le dieu Janus? M. le Duc me pardonnera de lui présenter à lui*méme ces réclamations du bon sens ; puissé-je vous ramener tous les deux au dogme si clair de Dieu fait homme, homme sur la terre, homme dans le ciel, toujours homme, on sait à quoi se prendre I Point de milieu; il faut en revenir à la divinité du Christ ou souscrire à son androgynie si on ne veut pas qu'il soit un homme comme un autre; quant à moi, j'aimerais mieux abjurer que d'accepter le ridicule de ces excentricités.

LE Dua Je ne retoan^rai plus au miraclei je dierçbe à m*orienter dans la région du mystérieux. La divinité de Jésus est surnaturelle, le Médiateur qui nous est proposé n'est que surhumain. Laissons les arts qui auront toujours la ressource de figurer le Christ tel quUl s'est montré; ce qui me préoccupe, c'est de savoir si la transformation de nos croyances exige impérieusement cette transfiguration, si notre christianisme en deviendra plus sympathique*

ANDKIEUX.

Messieurs, il en coûte de prime abord d'adopter un idéal qui n'entre pas dans nos moules connus ; pourtant il y aurait un matérialisme brutal à décréter que la structure des habitants de la terre est le type absolu de toutes les structures des habitants de l'univers. Il faut méconnaître le développement de la vie , ou il faut admettre que les progrès de l'âme humaine s'expriment par les progrès de ses organismes. Excusons les vieux chrétiens d'avoir obligé l'Homme-Dieu, dans l'empyrée, au corps même dans lequel il s'était incarné sur la terre ; moins ignorants, moins naïfs aujourd'hui, nous voulons qu'il ait le privilège d'une organisation qui réponde à l'ampleur de ses facultés, à l'étendue de ses fonctions. Laquelle? Nous n'en savons encore rien, pas plus que nous ne soupçonnons la figure géométrique des ap« pareils auxquels nous nous lions en traversant une série d'existences perfectionnées. Notre impossibilité de définir la forme propre à l'androgynie n'est donc pas une raison de la repousser, si elle satisfait à nos

aspirations morales» si elle nous semble Tétat qui rapproche le plus la natare hamaine de la nature divine, quoique assurément nous ne bannissions pas des mondes supérieurs la dualité de notre espèce. Résignons-nous à ne pas savoir* Nous aurions beau tâter les lignes dont nous disposons à mille combinaisons diverses, il n*en ressortirait ja« mais que la figuration d'un idéal sublime par un monstre. Or, cet idéal se manifeste par une beauté suprême qui échappe à notre esthétique limitée; à moins de faire de notre humanité la Norme de Fu-' nivers, reconnaissons que le beau peut exister en dehors de notre statuaire.

D'ailleurs notre conception du Christ n'a rien d'artificiel ni d'arbitraire. Dès que nous soumettons la double tradition chrétienne à Finfluence transformatrice de la charité, ce qui se présente, c'est la conception d'un Médiateur dont Funité exclut la simplicité et concilie la division. Ce résultat n'a rien à redouter du contrôle de la logique, et, si ce n'est qu'une hypothèse, elle est du même ordre que les autres hypothèses du christianisme en progrès. Depuis plus de trois siècles, la femme se prétend l'égale de F homme, comme le monde s'est prétendu Fégal de FËglise, comme la création s'est prétendue Fégale de Dieu ; une même transformation résout tous ces antagonismes. La création et Dieu s'associent dans le dogme de la vie universelle et une; le monde et FËglise dans la doctrine d'un nouvel ordre social ; les deux types de Fhomme et de )a femme dans un type unique. L'Homme*Dieu n'est ni Jésus ni Marie ;

il les résume : Ecgb Homo. Soos le nom de Marie, c'est le Christ que les catholiques invoquèrent ; les protestants ne révoquèrent Marie que pour Tadorer dans le Christ. Tôt ou tard la réforme avouera que Marie est le complément de Jésus, tôt ou tard TÉglise désavouera Tapothéose païenne de Marie pour reconnaître en elle une image du Christ. La Femme- Dieu et THomme-Dieu du passé sont un Homme- Dieu unique qui réconciliera toutes les Églises. Hypothèse, soit ; mais elle concorde avec nos autres développements religieux, justifie les divergences du passé et les termine.

Enfin, veuillez y réfléchir, Tétrangeté est ici le signe de la vérité. De toutes les nouveautés de notre temps Tavénement de la femme est la plus profondément neuve, il ressemble à un scandale; le Médiateur qui le consacre ressemble à un paradoxe.* Il nous budrait un sentiment plus vif de la solidarité de toutes choses pour ne point nous étonner de ce qu'un progrès de Tassociation sur notre terre nous oblige à nous inquiéter des conditions variées de la vie dans l'univers. Plus reli^ gieux, nous serions ravis d'admiration à voir que nous ne pouvons sanctionner la situation d'une moitié de notre espèce à l'égard de l'autre, nouveauté capitale, sans regarder au reste du genre humain, autre nouveauté ; tant le développement de notre destinée nous fait entrer dans de mystérieux engagements avec ce qui n'est pas nous! Cependant voulons-nous juger sainement la question? Demandons-nous si nous sommes abaissés ou rehaussés par

Ce Médiateur indéfiiiissable. Nous D*e\}geoQs pas des arts, à rbeure qu'il est, de nous faire voir Dieu ; ni la forme humaine embellie, ni la nuée lumineuse, ni la Tapeur subtile, ne saurait nous représenter Dieu; la ?ie infinie se manifeste par la nature et par Thumanité sans se laisser saisir ; pourtant notre foi ne périt pas. La foi au Médiateur n'est pas davantage en péril parce qu'il ne prend figure à nos yeux que par le couple de l'homme et de la femme associés à titre égal; voilà sa seule image sur la terre. Lorsque nous sentirons dignement l'excellence du couple, nous croirons au Médiateur qui resplendit dans l'union des deux sexes et l'investit de sainteté. Sans doute cette transfiguration mécontentera nos payons qui sont habitués à se représenter le Christ comme un jeune homme à barbe rousse, Dieu comme un vieillard à barbe blanche; .mais le nouveau christianisme nous retire définitivement du fétichisme. Si nous divinisons ce qui est visible, nous plaçons la divinité au delà de nos sens, à la. portée de notre amour, et nous achevons de nous montrer plus idéalistes que les vieux chrétiens par notre conception du Médiateur androgyne. Voici donc que Marie, cette croyance fragile, se trouve être l'une des pierres angulaires de la religion qui doit satisfaire* à la destinée de la femme autant qu'à celle de l'homme, sous peine de ne pas être. I^ théorie de ce Médiateur qui contient la Réparatrice adjointe et le Réparateur incomplet remplace à tout jamais l'antique légende de l'inégalité fonda^ieptale d'Adam et Eve, de la

cbute occasionnée par la ïemme, de la lutte éter« nelle du bien et du mal ; le Christ nous est mieux connu et le passé finit.

MICHâUD.

Mysticisme I Passe pour un mysticisme qui a ôon état civil*. • Hélas ! M. le Duc en est tout songeur. Pour Dieu I Rejetons Tandrogynie qui ne va ni plus ni moins qu'à faire considérer le mariage comme plus saint que le célibat, puisqu'il serait une imitation plus fidèle du Christ. Il faudra dire anathème au célibatah*e, Vœ soli; au vicaire du Christ lui-même si» à c6té de Tanneau du pêcheur» il n'avait l'anneau nuptial. Nous voilà ramenés au saint*simonisme qui fit tant de fois l'épithalame du pape et de la papesse de l'avenir. Un tel débordement du matrimonium est révolutionnaire^ Et ne m'opposez pas la réforme. Le clergé protestant dans le temple du Seigneur n'est pas moins célibataire que le clergé catholique;, niarié chez soi» il est veuf chez Dieu.

CHABDEVEL.

Messieurs» je ne suis pas de ceux que l'androgynie scandalise. Les chefs-d'œuvre de l'art ne sont complètement beaux qu'à la condition de refléter les rayons de la nature humaine sous ses deux formes. Pareillement, il est permis de concevoir la moralité suprême comme Tharmonie des vertus propres à chacune des deux moitiés de l'humanité» de fondre l'idéal de l'homme et l'idéal de la femme dans un idéal souverain ; mais ce qui est contraire à la raison^ c'est de transformer cet idéal en un personnage réel. Votre création ontologique fera sourire les

rationalistes ; pour moi, je ne suis pas fâiché de vous avoir vu procéder à la formation d'une nouvelle lé^ gende. Quant aux chrétiens qui mettent Dieu &t rhomme dans Jésus, ce n'est pas merveille pour eux que la cohabitation de Thomme et de la femme dans vôtre Médiateur ; maïs il plane de trop haut au-dessus des adoratrices du Fils qui le veulent homme, des adorateurs de la Mère qui la veulent femme« Vous ne connaissez pas tous les secrets de la dévotion. La pudicité de votre transfiguration surr humaine déconcerte les pieux transports, les tendres extases, les ravissements célestes dont les notes en^* flammées du Cantique des Cantiques sont la langue ordinaire. Votre Christ nouveau sera ùsmt repoussé par les croyants comme attentatoire à la piété, par les philosophes comme une chimère ; quant au Christ orthodoxe, il est bien ruiné par la science. Reste le Christ que nous avons extrait de TÉvangile, un homme, rien qu'un homme, que nous poétisons afin de ne pas vous contrister. Dans trois jours, ainsi .que nous en sommes convenus, nous clorons notre concile par Tépilogue, et ce résultat de nos discnssioQS sur le Médiateur est un heureux antécédent de notre débat final sur la philosophie et la religion.

LE DUC

Oui, vous croyez avoir enseveli le Christ; il ne vous reste plus qu'à mener les funérailles de Dieu.

MICHAUD

On sait du moins à quoi s'en tenir avec M. Chardevel ; c'est un ennemi moins dangereux que ceux qui ont traîtreusement un pied dans chaque camp,

qui sont chrétiens avec les philosophes, philosophes avec les chrétiens. Monsieur ÂndrieuK, je ne réviendrai pas sur Tandrogynie ; mais, puisque nous sompeis à la fin de notre troisième dialogue, voulez-vous que je m'explique catégoriquement ?

ANDRIEUX

Autant que vous le voudrez.

Votre nouveau christianisme, oh vous faites entrer les doctrines du rationalisme, ressemble au fameux cheval de Troie, qui était consacré aux dieux et portait rennemi dans ses flancs. Vous poussez si loin la rage de tout concilier que vous faites de la conciliation un fléau. Dieu soit loué! Durant cette épreuve d'une transformation artificieuse, la foi de mes pères se ranimait dans mon âme livrée à de funestes hésitations; je sors intact des séances de ce concile dont je garderai le souvenir, et je vous en marque ma reconnaissance par un der^ nier avis. Ce n'est pas à vous à dire comment on doit être chrétien, c'est à Vous à l'apprendre. Notre religion est imperfectible, parce qu'elle est parfaite comme venant de Dieu. Luther, s'il vous plaît, ne fait pas la planche aux autres novateurs ; les protestants sont plus archaïques que les pa* pistes. Si donc vous voulez être des nôtres, laissez-moi, pour plus de netteté, vous proposer un modèle de déclaration; puisslez-vous un jour le souscrire ou le réciter !

Premièrement, je crois que F Ancien-Testament est le gage de l'enseignement spécial que Dieu donoa

personnellement aux Hébreux et qu'à part les sole-» cismes et les barbarismes qui ne sont imputables qu'à ses secrétaires, tout ce livre est inspiré. Nous avons sur Dieu la révélation de Dieu, nous nai^ons les philosophes. — En conséquence, deuxièmement, nous croyons au monothéisme ; anathème au panthéisme qui est nécessairement de Tathéisrae ! Tout le reste découle de là. — Je crois à la création récente et directe ; je déclare la doctrine de l'éternité de r univers adéquate au matérialisme ; je flétris le système de la génération spontanée comme un système aUiée, justement excommunié par Faca* demie des sciences, dont Finfaillibilité dans les hautes questions religieuses est la même que dans les questions scientifiques. — Je crois au paradis terrestre. . . Puisqu'il en faut un aux Français dont les appétences à cet endroit sont singulièrement obstinées et turbulentes , il convient de leur prouver qu'ils n'ont plus à l'avoir puisqu'ils l'ont eu... Quant aux allégations sur Tantiquité de l'homme, ce sont des romans géologiques imaginés pour remplacer l'Éden primitif par une terre sauvage exposée au diluvium^ pour substituer à Adam et à Eve des ancêtres collatéraux de l'animalité, pour déchirer la première page solennelle de notre histoire avec ces haches de silex qui font mon tourment et qu'on a si malicieusement déterrées. Gardons^nous de penser qiYe le commencement n'a pas été plus beau que la fin. Nous avons misérablement dégénéré de nos premiers parents, mais ils ne furent pas un progrès sur le singe, voilà ce qui est

conforme à la dignité humaine. Tout cela a pour garant rinfaillibilité juive; j'ajoute donc ce paragraphe : — Je crois fermement à la chronologie et à Tanthropologie juives. Les races jaunes, basanées et noires, descendent d*un premier couple blanc dont les perfectionnements successifs ont amené les détériorations de couleur et de forme ; la femme hottentote a le droit de nommer Eve son aïeule. — Je crois surtout, je crois au péché originel qui est si bien prouvé par Féternel instinct de rébellion de la nature humaine ; tout conservateur croît au péché originel, comme tout révolutionnaire croit aux droits originels. — Je crois à la rédemption, à Tincarnation, à la divinité de Jésus... Afin de ménager Rome et Genève, le dogme de la transubstantiation restera en blanc. -— Je crois à la Vierge-Mère... cela va de soi... Pour ce qui est du dogme de Tlmmaculée Conception, je le Iais$e en blanc par respect pour les protestants et le^ catholiques. — Je crois au Ju-* gement dernier, à TEnfer, an Paradis... Laissons pareillement le 'Purgatoire en blanc par nn juste sentiment des convenances... Et je repousse la métempsychose comme le délire de la foi au développement continu des êtres. — Enfin, je condamne tout renouvellement de Tordre social qui entraînerait un renouvellement de la religion. Puisqu'on fait de religion nous avons le nec plus ultra^ notre civilisation, d*ici à la fin du monde, n'a plus à faire que des progrès innocents.

Voilà tout, lignez ce formulaire, nous vous ou*

vrons les bras. L'erreur a ses séductions ; je n'au'* rais qu'à m'abaudonner aux témérités de l'esprit humain, j'irais aussi loin que vous peut-être; mais oii aboutirions-nous? Je mets un frein à tous mes entraînements, une sourdine à toutes les Yoix du doute, faites comme moi» et, si tous persistez dans votre endurcissement, ne vous étonnez pas si nos dédains se rehaussent jusqu'à cette ironie implacable dont Dieu lui-même nous a donné l'exemple*

CHARDEVEL.

On sait aussi à quoi s'en tenir avec vous.

MICHAUD

£b bien I que répondez-vous ?

ANDRIEUX

La résistance des conservateurs s'explique honorablement par la défiance de l'impuissance des nouveautés à tenir leurs promesses, par la terreur de l'inconnu; mais il n'y a point lieu à discuter avec ceux qui interdisent la discussion. Dans notre débat de clôture, je m'efforcerai une dernière fois de justifier la transformation du cbris*

tianisme.,.

mcHAtp.

Et moi, quand nous reprendrons nos entretiens, je vous communiquerai le plan d'une réfutation de toutes les erreurs du siècle, que je vais esquisser pendant nos trois jours de vacance. Vous verrez ce que l'amour de l'ordre peut inspirer. Ce travail décidera peut-être notre noble ami à rompre avec ses propensions à un christianisme renouvelé. Mais ce

serait la fin du monde, Monsieur le Duc ! Ne reviendrez-Yous pas» comme moi, à la foi de ?os pères 7

LEDUC

Lorsque ces entretiens commencèrent, mon orthodoxie dépassait la vôtre; ils finissent, et c'est moi que les nouveautés envahissent, tandis que vous êtes redevenu Fhomme de la foi antique. Oui, tout ce que j'ai perdu, vous l'avez regagné. Vous êtes le prudent, je suis le téméraire, le téméraire et le vieillard. Il est des vieillesses qui se résignent aux clartés mourantes du déclin, la mienne a je ne sais quelles impatiences des nouvelles aurores. Que voulez-vous ? j'ai vécu entre des débris auxquels Thon* neur m'attachait ; je ne reprends ma liberté qu'en m'apprêtant à mourir, le frisson des jeunes espé* rances court sous mes rides, et vous voulez que je m'alarme de la fin d'un monde dont la caducité irréparable a usé mes fortes années ? Le monde ne vit qu'à la condition de finir et de recommencer, c'est la loi divine. Âuriez-vous donc peur que ce monde finit et ne recommençât point? Étrange terreur de quelques grands esprits ! Tout leur semble périr parce que les idées et les institutions qui leur sont chères se décomposent ; ils voudraient éterniser ce qui fut; ils exhalent de généreuses invocations sur une tradition stagnante dont le flot baisse de jour en jour; hélas I ils ont leurs chants du cygne sur une mer morte. Cependant la vie monte ailleurs. Lorsqu'une chose tombe, une autre s'élève. Pour moi, après avoir été fidèle à ce qui dépérissait, pur, grâce à Dieu, de toute complicité^ dans les œuvres

de mort, je sens avec bonheur que tout se rajeunit ; puisque nous ne saurions empêcher le monde de finir^ travaillons à ce que le monde recommence et recommence bien.

La question n'est pas ailleurs, Monsieur Michaod, et je rends grâces à Andrieux de m'avoir amené aux frontières de ce nouveau christianisme que Saint-* Simon a découvert. .. vous vous vantez de ce que vous avez gagné, je voudrais paraître n'avoir pas perdu.

La force du nouveau christianisme, c'est qu'il se fonde sur la proposition d'un nouvel ordre social qui coordonne les développements de l'Agir, du Penser, de TAimer, de façon à satisfaire aux ten-* dances des civilisations du passé, aux programmes les plus amples de la fraternité dans l'avenir. Voilà la base sur laquelle se dessinent à nos yeux les lignes colossales de la société future. Puisqu'il y a deux problèmes à résoudre^ le problème religieux et le problème social, la solution connue sera l'épreuve de l'autre. Tout se tient. Lorsque nos âmes se laissent ravir à la contemplation de l'image du ciel par. dégoût de la terre, la terre, quoi qu'elle fasse, reçoit en frémissant l'empreinte de cette image ; c'est ce qui eut lieu au commencement du christianisme ; aujourd'hui que nos âmes versent leurs tendresses sur la terre pour l'embellir, c'est d'après l'image de la terre que nous nous referons une image du ciel. Eh bien ! nous avons transformé notre théologie pour la mettre en harmonie avec notre organisation terrestre; jamais l'humanité n'aura joui d'une ex-

pression plus largu de son amour ponr elle-même, de son amour pour Dieu. Vous en doutez ? Il vous semble que les questions religieuses ont des solutions indépendantes des modifications de la société? Faisons une expérience sur le péché originel Je monterai au sommet d'une tour, pour méditer sur ce sujet avec le parti pris de m'abstraire du monde ; vous, vous vous mettrez au rez-.de-cbaussée, toutes fenêtres ouvertes. Ce que vous remarquerez de votre observatoire, c'est que le genre humain, graduellement, diminae la somme du mal, augmente la somme du bien; qu'il s'achemine vers un état social meilleur avec l'espérance de l'améliorer ; en un mot, qu'il est doué de la vertu du progrès; et alors il sera clair pour vous que la chute, notre inclination fatale vers le mal, la détérioration de l'espèce sont une Joctrine connexe aux temps an** tiques; mais moi, je m'obstinerai dans l'antiquité, et nous différerons de sentiment parce que nous aurons étudié le problème, vous au milieu, moi en dehors du train jdf. la vie. C'est pourquoi sachons quelle est la société de l'avenir conforme à la volonté de Dieii, et nous seions moins embarrassés de savoir ce que Dieu est; la figure du Christ apparaît plus sûrement à travers les fondations de la cité nouvelle que patmi les ruintîs de la cité antique.

Je veux, je veux avec vous que nos livres furent divins, puisqu'ils tournèrent nos âmes à l'adoration de Dieu ; mais Dieu ne nous a pas épargné la tâche de le connaître de mieux en mieux, et la Bible sem* blera difiicilement <(on image, après avoir été tant

de fois coQvaiocue d'erreur par uos découverten» Les docteurs, forcés de renoncer à rinfaillibiUt^ intégrale du texte, font la part du feu ; ils dirent que r Écriture se propose de nous enseigner, non comment va le cielj mais comment on va au cieL Puéril jeu de ipots ! Puisque la Bible ne sait pas bien Tun, elle ne sait pas bien Vautre. Quoi ? ici Dieu aurait abandonné ses scribes à l^ur ignorance, là il leur aurait communiqué sa lumière; tels feuillets sur la science à couvrir de nos railleries, tels feuillets sur la religion à couvrir de nos respects comme la vérité éternelle? Et nous, nous aurions aussi à faire dans notre cerveau une case pour la science, une case pour la religion, comme si l'invincible unité de Tétre n'asservissait pas à une mutuelle dépendance le sentiment de nos rapports avec Dieu et notre science de nous-méme et de Tunivers, comme sMl nous était possible de nous couper en deux et d'adorer à la fois le dieu de nos livres, le dieu de notre intelligence 1 Tr^^oquillisons-nous. Dieu se révèle incessamment à nous par nos aspirations vers lui, par ses lois dans Tbomme et dans la na* ture ; ce sont là les Écritures qui ne passent pas ; tant qpe nous l'avons ignoré, nous voulûmes tenir. Dieu dans un volume* Ce qui arrive aujourd'hui complète ce qui arriva il y a quelques siècles ; la sôence à ses risques et périls s'aifrancbit de l'Écri* ture ; aujourd'hui c'est le tour de la religion* Faut-il. que nous en frémissions, comme si la religion allait se perdre? Les premiers chrétiens ne croyaient pou-* voir adorer Dieu saintement qu'à Jérusalem ; Dieur

est plus grand que le temple de Salofflon, plus grand que FÉglise de Rome, plus grand que nos livres; aujourd'hui toute terre le loue^ toute voix le chante.

MCHAUD.

Et moi qui vous croyais seulement au bord de Fablme... Dites-moi au moins, je vous en supplie, que vous n'êtes pas panthéiste, c'est-à-dire athée... Je ne me perds pas dans les subtilités, moi ; je dis athée.

LE DUC

Ah I trouvez bon que je ne sois pas athée sans m'en douter. Je crois à Dieu qui sait, qui peut, qui veut; je crois à Dieu aimant et aimé; êtes-vous plus chrétien que moi ? Ai-je cessé de l'être parce que je crois à l'union indissoluble de Dieu et de l'univers aussi bien que de l'âme et du corps?

MICHAUD

L'apostasie est consommée !

LE DUC

Allez, le vieux chrétien que je suis et le chrétien nouveau que je me sens devenir ne sont qu'une même personne à deux âges; ce que j'ai cru, ce que je crois ne sont qu'une même cliose à deux épo* ques. J'ai cru à Dieu incarné dans Jésus, je crois à Dieu incarné dans tous, ma charité n'en est que plus obligée. Nous avons trop aimé Dieu en lui*même, nous ne l'avons pas encore assez aimé dans les hommes; que dis-je ? par amour de Dieu, nous avons haï nos frères jusqu'à la mort. Jamais la solidarité humaine ne s'est révélée plus pleinement à moi que Depuis le jour oii je sens que la même vie circule en

noits comme la même sève alimente le tronc du chêne, ses vastes rameaux que la tempête ne tord pas, la plus frêle de ses feuilles qu'un souflfie fait trembler. Laissez-moi, laissez-moi croire à la diffusion de la vie sur tous les points, sous toutes les formes, «dans Tatôme imperceptible et dans les masses sidérales; laissez-moi jouir avec ravissement de la présence de Dieu en nous, hors de nous, sur notre globe, dans les mondes dont le spectacle nous est donné, dans ces mondes invisibles au delà desquels s'ouvrent encore des cieux sans limites; je ne suis pas égaré dans une immensité déserte ; là où nos philosophes ne voient que des forces et des lois, je sens la bonté divine intarissable, je la sens se déve* loppant en nous par nos propres aspirations et sMnfusant en nous par les inspirations du Christ, cette personnification du divin dans les limites de notre nature.

ïflCHAUD.

Tout est perdu.

LE DUC

C'est à nous que le Christ ne. peut plus être ravi I A quoi vous sert-il de le dépouiller de la divinité, dMnsulter à notre défaite en nous montrant qu'il n'est qu'un homme, ô philosophes? À l'heure même où vous le précipitez du ciel à titre de Dieu, on découvre que le ciel est habité par le genre humain, il y rentre victorieusement à titre d'homme. Nous raîllerez-vous comme des chrétiens déconcertés par sa déchéance, réduits à le tenir pour un humble tiabitant de la terre, qui se tirent d'embarras par

UD coup de désespoir et de poésie, en jetant leur Galiléeu sur le trôoo du tourbillon solaire? Les grands postes de Tunivers appartiennent à ceux qui aiment lé plus. Qu'avez-vous à nous reprocber, si ce n'est d'être d'accord avec vous plus que vous ne voulez? I^a science garantit le peuplement des mon* des, et nous signalons dans le Christ Tun des auti-» ques habitants de l'univers, un lien de Thumanité solaire et de Thumanité sidérale. La pbilosopbie exalte la grandeur de l'homme, et nous vous mon-' trons dans le Christ raceomplissement de ses pro* phéties les plus ambitieuses : c Vom serez eonm^ 4e$ dieua:. ^ Aviez* vous donc imaginé que nous ne saurious pas tirer de notre bumiliation un triomphe 7 Vous lui avez fait un nouveau Calvaire, nous lui avons trouvé un nouveau Tbabor. Mais quoi? N'y a-t^il pas longtemps que nous avions préparé cette transfiguration en le concevant comme Farçhétype de la nature humaine, fixé dans TÉternel avec l'enveloppe corporelle dont il avait été revêtu sur la terre? Symbole de la vie divine dont tous les hommes sont pénétrés, de la vie humaine qui peuple l'espace sans bornes. Aujourd'hui que l'infinité éclate, non, notre Christ ne tombe pas du sein de Dieu comme le fruit d'une saison de l'arbre éternel; il garde sa place au milieu des rayonnements célestes; il est toujours Tune des gloires do Dieu, nous sommes toujours glorifiés en lui,

O chose singulière 1 II y a soixante ans, un rêveur de génie voulant fonder une religion sur la loi de la grjivitation universelle, assignait Ji Newton le gou^-

vernement dn système solaire ; le rêveur est mort en foodant son nouveau christianisme sur le principe de la charité^ et, ce trône que Saint-Simon assignait à Newton, nous le restituons au Christ ; la science cède à l'amour.

La tradition de Jésus est sauve ; pourtant le serat^elle si nous abandonnons Marie aux scrupuleus; dé* dains des protestants, aux badinasses anaeréontiques des incrédules ? Sacrifions Marie, Jésus ne sera plus qu'un homme comme nous. Certes, lorsqu'il nous Tut dit que Marie est l'une des figures du Médiateur, dont Tunité se révèle quand Ut deux moitiés de l'bomme se rapprochent ; j'eus peine à me familiariser avec un homme divin dans lequel les deux âmes de l'humanité n'en font qu'une. Vous ravouerai-je? le doute m'assaillit. Le Christ ne me présentait pas les caractères du Médiateur s'il n'f tait Jésus et Marie à la fois, et j'en vins à me demander si le Médiateur n'était pas une création de notre esprit, la personnification de notre idéal ; je surpris eu moi une trace des théories de Chardevel. Hélas ! ce sont là les transes d'une époque de mutation ; on ne touche pas aux nouveautés qu'on ne s'en trouble à se sentir mourir avant de se sentir revivre. Je revis. Nous n'inventons pas notre Christ, mais nous pénétrons d'autant plus dans le type suprême de notre espèco que nous nous connaissons mieux nous-mêmes. Le Médiateur est l'homme complet, la tradition de Marie se relève avec un éclat imprévu, la léRendc entre dans rhis« toire, et notre vieux christianisme, alors même qu'il fsrrait, avait )e ^ens divin des cbo«3es \

mOHAUD.

Il ne vous manquait plus que de souscrire à l'aodrogyuie ; vous ne vous refusez aucune témérité.

LE DUC

Oui, le Glirist est Jésus et Marie ; ce n'est pas un Clirist nouveau, c'estleCbrist mieux connu. N'est-ce pas vers ce type que nous nous élevons en vertu de Tamour qui ne nous a pas été donné uniquement pour assurer la perpétuité des générations, pour balancer la mortalité par les naissances, ce qui nous est commun avec Tanimalité, qui nous a été donné surtout pour obliger les deux moitiés de Fbumanité à se transformer Tune par Tautre? N'est-ce pas Tamour qui incorpore à répoux quelque cbose des vertus féminines, à l'épouse quelque chose des vertus viriles, qui continue insensiblement notre création au prix de toutes les tortures qui se mêlent à de délicieuses étreintes, de toutes les tempêtes qui troublent les beaux jours? Pourquoi cette création ne serait-elle pas achevée chez les aînés de notre race qui, après de longs combats, jouiraient dans un calme auguste de la plénitude de la nature humaine, et réaliseraient dans Tunité l'idéal que le couple essaie de réaliser par l'union? L'amour aurait sa canonisation. Jusqu'à présent, l'amour a été tenu pour une imperfection par le christianisme dont la vertu la plus haute était de l'ignorer; il n'a jamais été béni dans le mariage que par des allusions bibliques ; son prêtre isolé était incapable de sentir combien deux existences sortent fortiGéei^ et adoucies de ce bain de Oaqame et de lumière où elles se sont fondues daqs

fine même vie. Il faut eoQn que Tamour prenne ouvertement sa place religieuse. Et comment cela sera441 si le Médiateur n'est pas Jésus et Marie à la fois, de telle sorte quMl n'y ait rien de plus saiut sur la terre que le couple de Tbomme et de la femme? Le couple, voilà ce qu'il y a de divin désormais; ce qu'il y a de pur, c'est le mariage. Je sais ce que valut le célibat qui dompta les frénésies de la chair afin de nous rendre plus dignes de nous unir, de même que le renoncement à la terre nous disposa à en prendre possession selon l'équité ; mais la moralité suprême n'est plus dans l'isolement, et les virginités sublimes ont préparé les amours sublimes. Plus je songe, plus je crois. Notre incrédulité tient è notre barbarie. N'en sommes-nous pas encore à considérer sérieusement, dans notre dogme du péché originel, les deux sexes en regard des deux Principes ; Thomme, tombant sous le joug éternel du mal, la femme sous le joug éternel de l'homme ? Dieu n'est-il pas classé dans un sexe? Nous disons : Dieu bon; nous penserions blasphémer si nous disions: Dieu bonne. Nous plaçons dans l'Être des êtres l'idéal du père ; ne tremblerions-nous pas de faire horreur à l'assemblée de tous les saints du ciel si nous l'invoquions en même temps sous le nom d'une mère? A peine osons-nous nous présager la constitution de la plus vaste des fraternités; la fraternité des deux moitiés du genre humain. Cependant le règne de Dieu sur la terre ne s'établira pas sans le règne de l'androgynîe ; sans l'association du génie m^le e^du génie féminin, qui élèvera le gepre

ki^mm an^d^wQs de» (Iges inférleors où 4a se rvitudQ . de Tune de ses deux moitiés téoiotgoe de sa frate?'^ 9ité de la veille avec ranimalité. Or, s*U en est ainsii eommeQt le Médiateur sur lequel nous nous mode^ Ions ne serait-'il pas, dans sa spbère lumineuse. rUoité vers laquelle eonvergeut les deu;i flammes errantes dans nos ombres? Je crois!

0 Gbrlst ! que nous avons adoré comme un père, aimé comme un frère compatissant dans sa justice, puisque vous nous dévoiles la physionomie miséri* cordieuse d'une mère et souriante d*une sq^ur, vous ne voulez plus être contemplé sous la couronne d'é'^ pines. Nous avons tant souffert de nos longues im*« molations que nous ne sympathisons plus avec la lugubre image de votre sacnGce ; nous vous reprochons de mener éternellement le deuil de cette humanité qui se lasse de mourir et qui veut vivre. Nos épreuves ne sont pas terminées puisque le sang coule encore de tant de plaies ouvertes, plaies du corps, plaies de rftme ; cependant nous nous prenons à espérer. Si nos espérances n'ont pas la clarté soutenue d'un phare, si tantôt elles font explosion par de terribles éclairs pour s'éteindre subitement, si tantôt elles voltigent autour de nous comme un essaim de folles lueurs ; le but lointain se montre. L'anéantissement de la misère par le concert des travailleurs et par le progrès de l'industrie ; les souillures de T ignorance lavées par les eaux purifiantes de la science; la pai]( entre les nations, et toutes leurs forces coalisées pour la conquête de notre globe à la fécondité et à Topu-? lence ; notre terre changée en un paradis oii Thuma**

nité ne sera affraocfale ni des saeun ni des larmest mais où elle connattr a le bonheur q«i natt de la dignité de Tesprit, de la beauté du corps, de la yertn d'aimtr; paradis où loin d'oublier le eiel elle joqira de sa communion avec la vie divine, et sentira qu'elle n'a mené son œuvre à bonne fin que pour reoom*' mencer d'autres œuvres dans le cbamp de TinGni ; oui^ Toilà ce que nous entrevoyons, voilà ce qui nous attire à travers nos abattements et nos tristesses. Ai* dez*nous, aidez^nous à atteindre notre but et le vôtre | Ne nous laissez plus errer dans le sombre dédale de nos incertitudes ; ordonnez à vos temples de recueillir la lumière comme ils ont recueilli Tombre. Parlez surtout au cœur de nos femmes, afin qu'il leur plaise de reconnaître en vous Eve vivante h l'égal d*Adam, et de terminer la conquête de leurs droits du même coup qu'elles décideront la victoire du christianisme qui se continuera avec une ampleur inattendue. Tous Jes aspects de la vie se réconcilient dans l'harmonie, si l'homme et la femme sont les deux aspects de i'ê* tre humain réconciliés en vous. 0 Christ \ Marie et Jésus séparés^ c'est l'antique manichéisme qui sera terrassé partout puisqu'il finit en vous, et notre ovation sera célébrée dans les étoiles par des chants d'allégresse fraternelle.

Laissons tomber le voile. Le passé nous saisît encore et nous enveloppe, le présent en demeure offusqué. Hélas ! nous sommes si lents à découvrir les choses, que la vérité, telle qu'elle est à cette heure en vertu de la raison humaine, se cache ençorç à nous derrière cette vérité telle que notre

esprit la concevait il y a quinze siècles ; n'est-ce pas ainsi que Tétat réel du ciel au moment où je parie se dérobe à nos regards sous Timage d'un ciel qui exista antérieurement? D'autres que nous verront le çîel d'aujourd'hui, nous ne pouvons voir que le ciel d'hier dont la perspective, alors qu'il n'est déjà plus, nous est imposée par la lumière si lente à traverser l'espace. Ayons patience, nous avons été, nous sommes, nous serons, et, puisque l'avenir sera meilleur^ employons nos dernières années à préparer nos facultés pour une vie future.

CHARDEVEI .

C'en est fait; M. le duc est le plus nouveau des chrétiens, M. Michaud en est le plus ancien ; dans trois jours, je les mettrai d'accord en démolissant le christianisme par l'affirmation de la philosophie.

MICHAUD

Et moi, dans trois jours, mon écrit à la main, je combattrai les utopies sociales et religieuses qui égarent les plus sages. Monsieur le duc, le monde spirituel ou temporel ne peut recommencer sans finir, c'est ce dont je ne veux pas, je mettrai du moins ma plume en travers.

ANDRIEUX

Nous aurons un nouvel interiocuteur dans trois jours.

Qui donc? M. de Montemayor serait-il revenu de Jérusalem ?

ANDRIEUX

Il est attendu cette nuit,

MICHAUD

Parbleu I je serai cbariné de le connaître ; mais al* lons-nous recommencer nos débats avec lui?

ANDRIEUX

Personne n*a moins que lui le besoin de discuter, de parler même ; il écoutera silencieusement.

CHARDEVEL.

QuMl soit le bien venu ! La première fois que je le vis, ce fut en bienfaiteur de nos pauvres, son visage m'est encore présent. La flamme de ses grands yeux noirs, habituellement réfléchie à Tintérieur, me fit soupçonner en lui un tempérament mystique ; Messieurs, je me trompe fort, ou ce voyageur éternel en Terre-Sainte fait autre chose que de méditer sur le passé d'Israël; lui aussi doit avoir sa religion en portefeuille, une transformation du judaïsme. •• Qu'il vienne, je veux qu'il parle, qu'il vienne !

tCj.

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