CLOTURE DU CONCILE
AISDRIEUX, LE DUC, MICHAUD, CHARDEVEL, MONTEMAYOR.
MICHAUD
Messieurs, concluons. Quoique nous ne soyons pas de la même paroisse, nous avons des idées communes, et, quand on a des idées, on en fait qudque chose. Donc, je vous invite tous, nous sommes tous millionnaires ici, à fonder avec moi Ma société pour Cextinction du paupérisme.
MONTEMAYOR allant au bureau.
Vous poursuivez votre projet?
MICHAUD
 la vie, à la mort. (Montemay or s'assied et écrit.)
Projet colossal. Monsieur Michaud.
MICHAUD
Hé bien! Monsieur Chardeve), les projets sont à la taille des gens. Je renonce aux jeux innocents de la philanthropie qui court après les trous pour. les boucher, court toujours, et n'en a jamais fini.
Il faut eiî venir à la bienfaisance curalive, laisser à la société de Saint-Vinceut-de-Paul la bienfaisance palliative, et se départir de la charité qui croit à l'éternité de la misère pour la charité qui croit à Tefficacité des efforts individuels et des institutions sociales contre ce fléau.
MONTEMAYOR se levant du bureau.
Monsieur Michaud, veuillez prendre ce pli. Vous y trouverez un billet à votre ordre, de la valeur des épargnes que j'avais faites pour concourir à la recoDstructioa du Temple... vous inscrirez la somme sous le nom de ma fille.
MICHAUD
Le temple de Jérusalem ne sera, pas rebâti, mais ma société est fondée! Monsieur le Duc, je compte sur votre concours... et M. Chardevel fera bien quelque chose pour nous?
CHARDEVEL.
Rien... Et moi aussi je fonde une société abolltive du paupérisme, la société des gros sous. Gardez vos millions, nous nous eu passerons.
' MICHAUD
Quel homme insociable! Après tout, la chose, prise par les deux bouts, n'en ira que plus vite... Maintenant, cher Monsieur Andrieux, je reconnais que c'est vous qui m'avez fait trouver mon idée, c'est-à-dire la vôtre, je veux dire celle de Saint- Simon ; mais publiquement, par égard pour les esprits méticuleux, je me rattache... à CondorceU
ANDUIEUX.
La société nouvelle n'aura pas des Pères spirituels
seulement, elle aura ses Pères temporels, et vous serez du nombre.
MICHAUD
Je serai un père temporel... ça me flatte.
CHAIIDEVEL.
Digne Monsieur Michaud ! j*avais deviné un gros cœur sous ce frac bourgeois ; en dépit du maintien affecté d'un conservateur, le naturel a bientôt reparu ; vous avez produit sans façon, au cours de nos débats, des personnages divers qu'il serait superflu d'énumérer; tous gens d'esprit et de verve, avec de brusques soulèvements de bon sens, qui ont leur unité dans Thomme excellent dont je suis heureux de serrer la main entre les miennes.
MICHAUD
Entre vos griffes... Monsieur l'athée. Je me propose, quand vous reviendrez visiter M. le duc, de recommencer notre guerre; d'ailleurs j'ai bien des éclaircissements à demander à M. Andrieux...
ANDRIEUX
Oui, je n'ai donné qu'un trait de charrue sans ouvrir largement le sillon ; j'ai fait ce que je devais, rien de plus. J'étais dénoncé par Chardevel comme un saint-simonien ; j'avais à avouer les maîtres de ma jeunesse, à m'avouer moi-même. Le débat religieux s'était ému entre nous; je crus bon de signaler la doctrine qui réconcilierait la nouveauté et la tradition, indiscret d'essayer de vous convertir à nos idées; ma seule ambition était de vous obiigcr à y réfléchir. J'ai atteint mon but et touché ma borne. Je ne pourrais rentrer ulileincnt dans une
discussion si vaste sans m'înstruîre de beaucoup de choses que j'ignore, sans méditer de nouveau sur celles que je crois savoir pour en mieux coordonner toutes les considérations décisives, el mes loisirs sont rares, vous ne Tignorez pas, et l'opportunité manque. Bientôt ces idées éclateront en public avec l'autbrité de la science, l'abondance des aperçus, l'ampleur des développemenCs ; ce que j'ai dit est l'obscur prélude de je ne sais quelles grandes paroles qui ne s'interrompront plus jusqu'à la transformalion déQnîlîve de la société et de la religion; mais aujourd'hui l'affirmation et la négation sont aux prises, ce n'est pas au milieu d'une bataille qu'on parle de paix. Il faut attendre la lassitude des deux partis ; il faut surtout attendre la formation d'un troisième parti. Le tiers-parti religieux, qui fera ce que Saint- Simon proposa, il y a quarante ans, sans être suffisamment compris. Si notre école a fait sagement de renoncer à bâtir un monde nouveau pour s'attacher à transformer le monde ancien ; je suis de ceux qui pensent que notre religion nouvelle, échouée il y a trente ans, ne sera jamais remise à flot; mais que l'esprit de cette hâtive transaction] entre la religion €t la philosophie revivra irnpérissablcment dans une transformation du christianisme. Œuvre digne des penseurs et des orateurs de la génération qui croît pour nous remplacer, à qui je cède, pour ma part, la parole que je ne reprendrai plus... Les temps ne sont pas mûrs et je suis trop vieux... je retourne à ma charrue.
CHARDEVEL.
Si votre tters-parli religietuv se forme, nous, nous constituerons un parti philosophique, et nous redresserons vos boiteux entre l'hypothèse et le positif...
ANDUIEUX.
En les faisant marcher sur une seule jambe?
LE DUC
Chardevel, il vous semble que la religion est bien osée de vouloir vivre d*accord avec la science, elle qui doit ne plus être. Soyons tous modestes. Vous et nous, nous ne sommes en ce moment qu'à Tétat prophétique. Tant que la voix des peuples n'a pas prononcé, votre affirmation ou la mienne n'est qu'une hypothèse. Pariez donc pour l'esprit humain; moi, je parie avec d'autant plus de sécurité pour l'âme humaine que je la veux en paix avec l'esprit humain, et je répondrais sur ma propre vie du triomphe de la religion sur la philosophie, j'en réponds, dis-je...
CHARDEVEL.
Pourquoi, mon noble ami 7
LE DUC
La religion est l'amour suprême, la philosophie est le moindre amour.