MONTEMAYOR, LE DUC, CHAHDEVEL, MICHAUD, ANDRIEUX
MONTEMAYOR
Mes pieds ne soulèveront plus la poussière de tes chemins, ô cité sainte ! Je te rêvais la reine des nations, je voyais ton temple se rebâtir sur les anti ques fondements de Salomon; combien de fois son dôme immense m'apparut montant dans notre ciei bleu et doré des splendeurs de l'Orient ;
0 cité de mes pères 1 longtemps j'ai salué ta victoire après tes humiliations ; mes espérances coulaient en moi comme Teau d'un fleuve qui remplit la vallée et déborde ;
Et mon espoir s'évapore comme l'eau du torrent en été. Dieu n'a qu'un peuple, c'est le genre humain. Dieu ne s'enchaîne ni à une race ni à une ville ni à une maison, il est partout, son temple est l'univers qui ne le contient pas, et tes ruines seront irréparées, ô cité sainte !
LE DUC
0 cité sainte, héritière de la gloire de Jérusalem, maison de prières de cent nations diverses, ô Rome t toi dont les clercs tendirent les pans de leurs robes
aux fldèles de toutes les langues pour les conduire à rÉternel ici-bas et dans un autre monde; loi dont le grand-prêtre vit les fronts des empereurs s'inclinant sous ses mains après s'être courbés jusqu'à ses pieds ; ô cité majestueuse entre les cités ! où ce que la ville de David s'était prophétisé s'accomplit, oii le diadème des Césars resplendit des feux de l'auréole! Kt moi aussi j'ai cru qu'après tant de dé sastres tu redeviendrais le centre religieux de la terre, le salut de nos sociétés troublées; j'aimais à voir un pontife unique suspendre les peuples et les princes à la prière commune, et cette prière, ardente de son souffle, monter avec la rapidité de la lumière et de Tespérance jusqu'à l'Invisible en repassant par l'âme du Sauveur. Ce que j'ai vu, ce que j'ai cru, je le rêvais. Dieu se donne sans se livrer; il transporta la mission du peuple élu à une Église agrandie pour se communiquer aux nations, et, à cette heure, il est dans le monde, tandis que l'Église languit dans la solitude au milieu de ruines s'ajoutant à des ruines. Jérusalem est morte, Rome se meurt, il n'y a de vivant que le Christ.
CHARDEVEL.
Ézéchîel a parlé et Jérémîe a répondu.
MONTEMAYOR
Le Christ est donc vivant, ma fille l'a su avant moi, et moi-même...
Une nuit que je dormais aux bords de la mer de Galilée, je fus ravi au ciel parmi les chefs de ma race, leur demandant la vérité;
Un livre fut mis sur mes genoux et il me fut dit :
a Lis. > Mes ycu\ ciaicnt fermés, le livre rélail comme eux.
Tout à coup une musique céleste se fil entendre ; uu son vif me frappa au cœur, le fer de lance est moins pénétrant, mes pleurs coulèrent, mes yeux s'ouvrirent, en même temps le livre s'ouvrit de luimême en oiseau qui déploie ses ailes ; c'était TËvangile.
Et soudain je relevai la tête pour inlerroger l'auguste assemblée de nos rois, de nos juges, de nos prophètes, de nos patriarches; tous avaient disparu, j'étais seul;
Quand je sentis ma main attirée vers les lèvres d'une vierge qui prononça le nom de Jésus. Ma fille, souriante et radieuse^ ma fille me toucha les yeux, et s'échappa en disant : « Tobie rendit la vue à son père. » 0 ma fille, ton Christ l'emporte !
Heureux ceux qui ont cru à la première heure, heureux ceux qui croient à la onzième heure 1 nous avons blasphémé le Christ par la bouche de nos pères, nos pères le glorifieront par la nôtre.
Non, nos prophètes ne s'étaient pas trompés, ni les mages de la Perse, ni les sibylles de l'Étrurie, ni les hiérophantes de la Grèce ; le Prédit est venu, et l'Envoyé de Dieu a voulu sucer le lait d'une femme juive afin de disperser notre sang à travers les jiatiens, comme la rosée sanctifiante de la victime.
Non, il n'était pas le fils d'Israël, il éUit le fils de Jéhovab, le frère atné d'Israël et de tous les liommes, rimmortel pasteur dont la brebis élue fut ja-* louse, l%rand*prêtre de rbumanité !
0 Christ! ceux-là mcme qui vous ont adoré n'ont pas su qui vous étiez, ils ne l'apprennent qu'avec nous, le Christ nouveau appartient à tous ;
Et c'est pourquoi cette époque est la véritable époque messîaque que nous attendîmes ; c'est à présent que lé Christ consomme l'union du ciel et de la terre en se révélant tout entier aux yeux des chrétiens qui le divinisèrent, aux yeux des juifs qui le crucifièrent ;
La paix soit entre nous ! Le Médiateur nous anime tous de Faniour divin, il associe en une seule humanité les humanités des deux âges. Béui soit l'Incarné !
LE DUC
Oui, noire époque est l'époque messiaque parce que le genre humain n'aura plus qu'un Maître, un père et une mère, chef unique de notre famille. Oui, bientôt, si j'en crois les signes des temps, les peuples chrétiens fonderont leur concorde fraternelle par un concile permanent, par un parlement international, la plus auguste des assemblées délibérantes; oîi toutes les affaires communes seront discutées, les améliorations du présent décidées, les préparations de l'avenir étudiées, les traditions du passé consultées ; là, dans des temps prochains, siégera l'autorité morale, s'appuyant sur les éclatantes représentations de l'industrie et de la science ; gouvernement religieux, né du suffrage populaire, que Saint-Simon proposa à l'Europe bouleversée, à l'heure même où M. de Maistre proposait la restauration du Pape ; véritable Église du Christ, continuant l'église
pacificatrice du moyen âge avec les garanUes de la liberté moderne, rélection démocralique, la discussion publique. Mais, ô Christ, d'oii sortira cette Église? Est-ce du catholicisme qui s'assimilera la vie du monde? Est-ce du monde qui s'appropriera la tradition catholique pour tirer de son sein ce que Rome ne pourrait plus tirer du sien ? Ah ! j'ai béni, je bénis encore l'Église comme une mère; un jour les peuples bruiront comme moi cette incomparable dynastie de pontifes qui vainquirent César, la féodalité, le despotisme (le la force, le privilège du sang, et firent d'une Europe esclave une Europe affranchie; pourtant lui scra-t-il donné de se transformer jusqu'à la mesure de ce destin? A^oudra-t-el!e, une fois dégagée de son royaume de saint Pierre, travailler au règne de Dieu sur la terre avec^ le frais rassérénement de la délivrance ? Se prononcer en faveur de la liberté sur laquelle on lui fait dire tantôt oui, tantôt non, question de vie et de mort qui lient sa sublime inspiration entre le zist et le zest? Se réconcilier enfin avec la civilisation pour lui enseigner à se diviniser en npprenant d'elle à s*humaniser? Le voudra-t-elle? si TEglisc est la figure de Tamour pour bouder le genre humain et n'adorer que soi-même ; de l'espérance pour désespérer de la terre et se promettre dans le ciel les palmes d'un martyre stérile ; de la foi pour ne croire qu'à ce qu'elle fut et non à ce qu'elle peut être, pour demander à Dieu de lui rendre sa gloire et se vanter tous les jours d'un miracle attendu depuis quatre siècles; alors, alors, puisqu'il faut que Dieu soit connu, servi, aimé, le monde usurpera divine-
ment le sacerdoce. Le nouveau christianisme continuera l'ancien, comme l'Eglise continua Israël en le déshéritant du royaume de Dieu qu'elle transféra aux Gentils, ce royaume s'étendra sur la terre en déshéritant l'Église.
MICHAUD
Nous vous résisterons !
MONTEMAYOR
0 sang de mes pères déshérités, pourquoi murmurez-vous en moi, pourquoi vous soulevez-vous?
Notre foi n'a- 1* elle été conservée comme une liqueur précieuse que pour être versée dans le courant qui emporte les croyances? Notre foi ne durera-t-ellc qu'en nous séparant de nos frères comme un mur bordé d'une haie?
Voulez-vous que notre histoire se perde dans l'indifférence ou se continue dans l'isolement?
Est-ce donc que le ciel et la terre s'uniront sans nous? Les peuples prendront - ils possession du royaume de Dieu, les esclaves seront-ils affranchis, le soc de charrue forgé du fer de lance, l'hymne de la paix chantée, et, tandis que les peuples célébreront les fleuves de sang taris et les ennemis réconciliés, nous, célébrerons-nous à l'écart le passage de la mer Rouge ?
Serons-nous toujours des anciens dans un monde qui se renouvelle, des témoins de l'âge antique à travers les métamorphoses des nations? Serons-nous jusqu'à la fin des siècles un débris immuable?
Israël fut immuable tant que la majesté de Jéhovah fut en péril ; on lui mit sur le front le signe
de Caïn et il erra parmi les adoratcors d'Abel sans demander grâce aux juges, sans flécbir devant les bourreaux ; mais un Christ nouveau se révèle !
Apaisez-vous, ô sang de mes pères, et écoutez.
Nous avons péché. Nous faisions dn jour et de Dieu le partage de Sem, de la nuit et de Satan le partage de Japhet, et nous avons tué le Christ qui voulait partager également entre Japhet et Sem la lumière et la vie.
A celle heure, Japhet juge le Christ comme nous Tavons jugé ; il ne le condamne pas à la croix, il le renverse de l'autel pour se mettre à sa place, et il dédaigne de se nonimer le fils de Dieu... O blasphème I le Dieu vivant n'est autre que lui-même. II lit sa gloire dans tous les livres saints des peuples, sur tous les autels de la terre, au front des étoiles, et les cieux sont vides.
Vieux défenseurs de Dieu, resterons-nous muets? Et comment le défendrons-nous si nous ne défendons le Christ dont, aux yeux de Sera, le crime fut d'enseigner à aimer Japhet, dont, aux yeux de Japhet, le crime est d'enseigner à aimer Dieu ?
Le Christ est l'apôtre de Dieu sur la terre — l'Ange de rËlernel, de l'Immense, de l'invisible et parlent présent Jéhovah — il aime, et c'est pourquoi il gouverne ks aslres ; il aime, et c'est pourquoi il entend la parole divine ; il aime, et c'est pourquoi il nous verse la vie.
Qulsraël se réveille ! que d'un bout de la teri:e à l'autre la trompette sacrée • résonne ! Notre Chrîst est vcnq, notre Christ se dévoiliç plus grand que tous
les prophètes, plus grandi que Ions les révélateurs qui soDt^ à sa droite et à sa gauche, comme ua chœur d'apôtres ajitour du Maître ;
Tous les livres saints de la terre sont entre leurs mains, ouverts devant lui, et il leur commande, comme Dieu à Ézéchiel, de manger ces Bibles antiques , afln d'écrire un livre nouveau qui glorifie le Dieu unique et fasse de tous les hommes le peuple de Dieu.
O mes pères, levons-nous! Marchons à la tête des peuples, puisque l'unité du genre humain se Tonde dans la religion unique, la plus ancienne et la plus nouvelle, qui réconcilie les fils et les pères ; levonsnous;
Il faut au Christ nouveau de nouveaux apôtres. Il y a dix-huit siècles une moilié d'Israël suivit le Christ, l'autre moitié le persécuta, que tout Israël se lève enfin, et dise au Christ : me voici !
LE DUC
Puisse, puisse aussi TÉglise dire au Christ nouveau : « Me voici I » sans y être contrainte par les périls de son indépendance ! Ne voit-elle pas s'approcher la plus terrible des persécutions, la liberté î Si déjà des congrès mixtes de clercs et de laïques se forment pour assister l'Église avec un zèle mesuré par la soumission ; un joiu* d'autres catholiques ne se réuniront-ils pas pour discuter avec un zèle impatient de réformes et le respect équivoque de l'infaillibilité pontificale ? Le jour suivant, catholiques, protestants,- libre» penseurs no délibcrcronl-ils pas sur le chrîslîauîsnip, la religion nalu-
relie, le panthéisme, Taibéisme ? EnGii le bruit de ces controverses ne retentira-t-il pas dans les ateliers et les campagnes pour susciter la question religieuse en regard de la question sociale ?
Le jour est procbe où partout Dieu sera mis en question. Je n'ai pas peur pour Dieu qui semble dormir dans la masse indifférente, mais qui, à la première étincelle, se réveillera comme un feu caché pour se communiquer en traits rapides à tous les rangs, pour atteindre jusqu'au plus profond de ces abîmes vivants , et remonter en longs jets de flamme au dessus de nos tètes !
Les théologiens tenteront de ramener les peuples à la religion du miracle qui multipliait les pains, et les peuples répondront : c C'^st par nos bras que Dieu Tait aujourd'hui tous les prodiges; la science ordonne, nos bras exécutent, la terre se change, j» Et les vieux théologiens soupireront de Tendurcissement de ces rebelles qui croient à Dieu sans miracles.
Puis viendront les philosophes : « 0 peuple, en toi réside la sagesse, la lumière, la vertu ; tu as secoué le joug de tes superstitions; gloire à toi! > Et de grands applaudissements interrompront les orateurs : c Gloire à toi, peuple! Mais achève ton ouvrage; bannis les hypothèses qui engendrent le fanatisme et rhypocrisie ; déclare que tu connais sur cette terre un Dieu qui porte sa croix et se rachète par son courage, que le vrai Christ, c'est le prolétaire dont Thumanité en progrès est la Providence; déclare enfiD que tu ne connais pas le Dieu du ciel »
Alors il se fera un grand silnncc. Dieu sera mis aux voîx. Dieu, qui ne se révèle plus au milieu des foudres du Sinaï, se révélera par la voix des multitudes !
Ouï, ces questions, débattues entre philosophes et théologiens, ne nous appartiennent plus ; ni livres ni journaux, ni chaires ni tribunes ne les retireront du pour et du contre. Scribes et docteurs que nous sommes, nous ne faisons que plaider, ce n'est pas^ nous qui prononcerons ; Dieu sortira du cœur de tous. Une humanité nouvelle se forme qui travaille à relier ses membres épars en un seul corps ; à mesure qu'elle se dessinera à ses propres yeux comme un seul homme, elle reconnaîtra en elle l'image du Christ qui, depuis dix-huit siècles, plane au-dessus d'elle comme le symbole de Tunité ; elle le glorifiera et, par lui, retournera à la providence éternelle qui enveloppe les mondes en les pénétrant et qui tressaille en elle-même; alors elle saluera dans le Christ le pape unique de toutes les églises, le prince unique de tous les royaumes , dont nul ne se dira plus ni le Vicaire spirituel ni le Vicaire temporel ; le Christ laisse la liberté aux peuples, la responsabilité aux chefs, à tous les hommes le gouvernement d'euxmêmes ; il sait que Dieu vit en tous et tous nous anime vers le but divin ; pour lui, il inspire, il dirige, il rectifie ; le Christ règne, le Christ gouverne en dérobant sa main et son front, et l'antique théo* cratie s'évanouit devant la souveraineté mystérieuse de notre idéal vivant.
— 482 — ' CHARDEVEL,
Ainsi finit le concile, par la strophe de Jérusalem et Tantistropbe de Rome à la gloire du Médiateur.