‹ Le Christ rejetéChapitre 17 sur 20 · LE SANHÉDRIN OU L'ASSEMBLEE DE TÉNÈBRES · texte numérisé non relu

LE SANHÉDRIN OU L'ASSEMBLEE DE TÉNÈBRES

démarches de Jésus, pour se rendre compte de sa personne, de ses actes et de ses paroles.

Ils étaient si pleinement persuadés de l'accomplissement des temps marqués pour la venue du Messie, qu'un instant, à l'apparition de Jean-Baptiste, ils pensèrent que celui-ci pouvait bien être le Messie. Ils lui avaient donc envoyé de Jérusalem des prêtres et des lévites pour lui demander : Qui es-tu'i afin que nous donnions une réponse à ceux qui nous ont envoyés. Mais Jean-Baptiste avait confessé la vérité, et il avait dit : Ce n^ est pas moi qui suis le Messie^.

Forcés par la réponse du Précurseur de reporter leurs regards sur Jésus, ils se virent donc obligés de constater, bon gré, mal gré, en sa Personne, l'accomplissement successif, parfait, intégral, de tous les signes indiqués par les prophètes :

Avec Miellée (v, 2), que la patrie du Messie devait être Betldéem... Et Jésus était né à Bethléem (Matth., II, 6; Joa. VII, 42)!

Avec la Genèse (xii, 3; xxii, 18; xxxviii, d; xLix, 8-12), que les ancêtres du Messie devaient être

Abraham, Isaac et Jacob Et Jésus était authen-

quement reconnu comme fils d'Abraham, d' Isaac et de Jacob {Malt., i, 2-&; Luc, m, 31-34)!

Avec le testament de Jacob (Gen., xlix,8-12), que la tribu du Messie devait être celle de Juda Et

1 Joan , j, 19-22.

Jésus était do la tribu de Juda {Mallh., i,3-l(j', ii, 1-8; Luc, 1-24. Uéb. VII, 14) !

Avec le prophète Nathan {u, liais, vu, <S-1G), que

la famille du Messie devait être celle de David Et

Jésus était suivi et acclamé comme fils de David {Matth., 1, 1; ix, 27; xv, 22; Luc, xviii, 38, 39) !

Avez haïe ^ (vu, 14), que la mère du Messie serait

une vierge Et Jésus était fils de Marie, la Vierge

hèmQ{Matth., i, 18-25; Luc, i, 27-34)!

Ayec Daniel (ii), que Tépoque, où le Messie viendrait, serait celle où un royaume de/<?r aurait succédé

à trois royaumes d'or, d'argent et d'airain Et la

main de fer de Rome se trouvait, au temps de Jésus, placée sur le monde entier (Luc, ii, 1-4)!

Avec Jacob (Gènes., xlix, 8- 12), que le temps prochain de la venue du Messie serait celui où le sceptre serait sorti de la tribu de Juda Et Juda, comme

1 II importe trubserver que la virginité de Marie, devenue Mère de Jésus par ropératioii de TEsprit-Saint, n'a pas été connue du Sanhédrin. Ce haut privilège de la Mère de Dieu ne lut connu généralement qu'apx*és qu'il eut été constaté que Jésus, son Fils, était bien le Messie. Alors, les alfirmations inspirées des évangélistes, rapprochées de la fameuse prophétie d'Isaie : Ecce Virgo concipiet, servirent comme de phares de lumière pour éclairer la vie humble et innocent? de la Vierge, Mère de Dieu. C'est alors qu'on comprit, soit par l'enseignement des apôtres, soit par la définition de l'Église, que saint Joseph, véritrilileet légitime époux, était resté le voile protecteur de l'angélique Vierge, comme le palmier d'honneur chargé de soutenir et (fabritrr la vigne vierge qui lui était unie.

Nous ne mentionnons donc, ici, la prophétie d'Isaïe parmi la série des prophéties dont le Sanhédrin a vu, de ses yeux, l'accomplissement, que pour indiquer, d'une manièi-e totale, ce que devait être, d'après les prophètes, la genèse du Messie. '

ou L'ASSEMBLÉE DE TÉNÈBRES 55

les autres tribus, n'était plus, aux jours de Jésus, qu'une province de l'empire romain, gouvernée par un procurateur {Luc, ii, 1- 14; Joan., xlx, 15) !

Avec Daniel (ix, 21 -27), que l'iieure de la venue du Messie serait marquée par l'accomplissement des

soixante -dix semaines d'années Et avec Jésus, ces

soixante-dix semaines s'accomplissaient mathématiquement (Matth., XXIV, 15; Marc, xiii,l4)!

Avec Aggée (ii, 1-10), que le Temple, construit par Zorobabel, verrait le Messie dans ses murs.... Et, au temps de Jésus, le second Temple était encore debout {MatUi., XXIV, 1-2; Marc, xiii, 1)!

KyQc\Q^ Nombres {xxi\, 17), qu'une eYo^7e miraculeuse apparaîtrait à la venue du Messie Et les

Mages étaient arrivés à Jérusalem, conduits par cette étoile. Elle avait parcouru l'immense espace qui sépare l'Arabie de Bethléem {Matth., u, 2, 7-10)!

Avec Isaïe (lx, 3-5) et les Psaumes (xxi, 10, 11, 15), que des rois apporteraient au Messie des pi^éscnts

d'Arabie Et les Mages, qui étaient rois, avaient

présenté à Jésus l'or, la myrrhe et l'encens {Maith., II, 1-11)!

Avec Isaïe (xl, 3-4) et Malacide (iv, 5), que le

Messie aurait un Précurseur Et Jésus avait été

nommé, prêché et désigné par Jean-Baptiste [Luc, I, 5-25; 57-80. Maltlt., xix, 1-10; Marc, 1, 4)!

Avec Osée (xi, 1), que le Messie serait contraint de s'exiler en Egypte Et Jésus, pour être soustrait

aux tentatives d'Hérode, avait été conduit dans la terre des pharaons par J(^sophet Marie (Ma(t/t., ii, 15)!

Avec Isaïe (ix,l), que le Messie commencerait sa prédication sur les confins de la terre de Nephtali et de Zabulon Et Jésus avait débuté, dans son œuvre d'évangélisation, par les tribus de Nephtali et de Zabulon (MaH/i., iv, 13-15)!

Avec Isaïe (xxix, 14) et Ezécliiel (xlvii, 8, sq), que le Messie s'entourerait d'hommes simples et illettrés... . Et Jésus avait choisi ses apôtres parmi des pêcheurs et des aviisaws {Mat th., iv. 18-21; Marc, I, 16;L«c, V, 2-11)!

Avec Isa'ic (lui, 2-3) et la Sagesse (ii, 12-25) que

le Messie serait humble, pauvre et méprisé Et

Jésus avait pratiqué et prêché l'humilité. Il n'avait pas une pierre pour reposer sa tête. 11 était le méprisé du Sanhédrin {Matth., xi, 29; xv, 37; Luc, xvi, 14; Joa.fXy, 18) !

Avec Isaïe (xxix, 14;lxi, l),que le Messie prêcherait aux 2^ourres et aux petits, mais confondrait les

sages Et Jésus était Tami dos pauvres; les foules

le recherchaient civcc avidité. Mais il avait confondu souvent l'orgueil des pharisiens {lMatt/t.,xi,b; 1 Cor., i, 28) !

Avec Isaïe (lui, 7; xvi, 1 ;xxxi, 1), que le Messie serait doux comme un agneau, mais, en môme temps,

fort comme un lion Et Jean-Baptisie avait dit do

Jésus : Voilà TAgnoau do Dieu ! — Des lèvres de cet

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Agneau, il n'était sorti que des paroles de miséricorde et d'onction. Seuls, les pharisiens orgueilleux avaient eu à supporter les tonnerres de ses reproches {Joan., ï, 29; XVI, 33; Aidoc, v, 5) !

Avec Isaïe (xxxv, 4-10), que le Messie devait guérir les aveugles, les estropiés, les lépreux, les sourdsmuets, toutes les infirmités de l'âme et du corps

Et Jésus avait fait de si nombreux et si éclatants miracles que Gaïphe avait été contraint de s'écrier, en plein Sanhédrin : Cet homme fait heaucowp de miracles. Si nous le laissons continiter, tous croiront en lui (Joan., xi, 48; Matth., xi, 5)!

Avec Zacluu'ie (ix, 9), que le Messie devait faire une entrée t ri o )nphale k Jérusalem, ayânimi cuw pour

monture Et Jésus, au jour dos Rameaux, monté,

comme les anciens prophètes, sur l'humble âne de Palestine, avait été acclamé. {MattJt., xxi, 4,5)!

Voilà ce que les membres du Sanhédrin avaient été contraints d'apercevoir, de contempler, de constater.

Eblouis par ces foyers de lumière, mais opiniâtres ainsi que l'avaient été, aux origines de la création, et également au milieu de torrents de lumière, Lucifer et ses anges, ils ne purent se décidera reconnaître comme Messie un homme dont les dehors humiliés contrariaient leurs rêves d'ambition, et les vertus, les vices de leur vie. A leur idée, la mission du Messie n'était point de régénérer le peuple d'Israël et l'humanité. Elle devait consister uniquement à centraliser dans Jéru-

58 LE SANHEDRIN

salem tous les biens de ce monde, qu'apporteraient, comme d'humbles esclaves, les païens vaincus et humiliés. Prenant donc le parti de dire à ces lumières : Retirez-vous de nous! et repoussant toutes les prophéties relatives au premier avènement, sauf celles qui annonçaient le Messie comme fils d'Abraham, parce que celles-là flattaient leur orgueil, ils se décidèrent à se débarrasser, d'une manière ou de l'autre, du vrai Messie, qui leur pesait.

Désormais, aveuglés par la haine, ils allaient achever d'accomplir, point par point, et sans s'en rendre compte, le reste des prophéties, celles qui avaient trait aux souffrances du Messie et à son crucifiement.

Ce fut alors que, durant trois ans, fermenta, dans leur cœur obstiné et endurci, le plan infernal détaillé d'avance dans le livre de la Sagesse.

« Faisons tomber le Juste dans nos pièges^ parce qu'il nous reproche les violations de la loi, et qu'il nous amoindrit en dénonçant les fautes de notre conduite.

Il assure qu'il a la science de Dieu. Il est devenu le censeur de nos pensées mêmes. Sa seule vue nous est insupportable, parce que sa vie n'est point semblable à celle des autres, et qu'il suit une voie différente de la leur. Il nous considère comme des gens occupés de choses vaines; il s'abstient de notre manière de vivre, comme d'une chose impure; il préfère ce

ou L'ASSEMBLÉE DE TÉNÈBRES 59

qiC attendent les justes, et il se glorifie cV avoir Dieu, pour père.

Voyons donc si ses pa}'oles sont traies. Èpn-ouvons ce qui lui arrivera, et voyons ce que sera sa fin. Car s'il est vraiment le Fils de Dieu, ce Dieu prendra sa défense^ et il le délivrera des mains de ses ennemis.

Interrogeons-le par les outrages ôt pjar les tourments, afin que nous connaissions quelle est sa douceur, et cj^ue nous fassions V épreuve de sa patience^

GONDAMNONS-LE A LA MORT LA PLUS INFAME ; Car si SCS

paroles sont véritables, Dieu prendra soin de lui.

Cette description du complot ourdi par le Sanhédrin se termine, dans le livre de la Sagesse, par ce trait final :

Voici ce qu'ils ont machiné, et ils ont erré, parce que leur propjre malice les a aveuglés^.

Cependant le Messie, ainsi méconnu et d'avance livré à la mort, avait résolu de tenter, dans un dernier effort d'amour, de les arracher à cet aveuglement.

Ce fut à l'heure même de l'exécution du complot qu'éclata ce dernier effort de l'amour. ,

Nous arrivons au dénouement.

Arrêté dans le jardin de Gethséraani par la troupe qu'avait dirigée l'Iscariote, Jésus, après avoir traversé

1 Sagesse, ii, 12-2L

le torrent du Gédron, venait d'être amené et introduit dans la maison de Gaïphe.

Le Sanhédrin, convoqué, s'y trouvait réuni.

Il était au grand complet, c'est-à-dire avec les trois Chambres qui le constituaient : Chambre des grands prêtres et prêtres, Chambre des scribes, Chambre des anciens.

Après un premier interrogatoire improductif de Jésus par Gaïphe, et après le soufflet donné à la victime par un valet du grand prêtre, comme Jésus avait protesté avec douceur et dignité, en disant ; Si fai mal parle j rendez témoignage du mal ; mais si fai bien paillé, pourquoi me frappez-vous^ '? il devenait impossible de le condamner, si l'on no produisait quelque témoignage accusateur.

Que fait alors le Sanhédrin ?

Les princes des prêtres et tout le conseil quêtaient un faux témoignage contre Jésus pour le livrer à la mort ^ ;

C'est-à-dire que le Sanhédrin dépêche, parmi la la foule, des satellites pour quêter des témoignages; il ordonne même que l'on suborne des témoins.

Or, qu'arriva-t-ii ?

Beaucoup témoignaient faussement contre Jésus, et les témoignages ne s'accordaient pas'K

* Joati,, xviii, 2.1.

2 Marc, XIV, 55; Mattli., xxvi, 59-60.

3 Marc. XVI, 5(3; Mattli., xxv, 5900.

ou L'ASSEMBLÉE DE TÉNÈBRES Cl

Là-dessus, apparition et triomphe de M. Havet, qui s'écrie: « Puisqii'il ne se trouvait pas deux témoins qui vinssent déposer que Jésus s'était donné pour éti'e te Christ, il i7ie semble qu'il n'' en faut pas davantage pour conclure qu'en effet Jésus n a jamais dit quil le fûi^. ))

Inattendu professeur, votre intervention et vos paroles ne sont certainement pas à la décharge de l'accusé, puisque votre but, bien avoué, est d'amoindrir Jésus, en le dépouillant de sa mission, de son caractère de Messie.

Si vous avez daigné poursuivre avec quelque attention la lecture de ce travail, l'absence de faux témoins, qui vinssent déposer que Jésus s'était donné 2Jour le Messie ne peut plus vous surprendre, ni désormais vous servir d'argument. Aucun faux témoin ne pouvait accuser Jésus de s'être donné pour le Messie parce que, toutes ses affirmations catégoriques, Jésus, dans l'intérêt de l'œuvre évangélique à accomplir, les avait prononcées loin du Sanhédrin et des oreilles de ses suppôts. El le silence de tous les faux témoins, en plein Sanhédrin, restera comme le plus haut témoignage de l'admirable prudence de Jésus, et la phis forte preuve du dessein heureusement conduit jusqu'au bout.

Mais puisque nous sommes actuellement dans la

1 Revue des Deux Mondes, l*^"" avril 1881, p. 192.

salle (lu Sanhédrin, veuillez y prendre place au milieu des scribes : cette place, vos sentiments, à l'endroit de Jésus, vous l'ont bien méritée! C'est de sa propre bouche que vous allez entendre ce qu'il était. Les membres du Sanhédrin quêtaient donc inutilement, môme auprès de faux témoins, un semblant de motif qui pût autoriser une condamnation.

Accablé depuis trop longtemps par le silence accusateur de V Agneau muet, car Jésus se taisait pendant la déposition des faux témoins, Caïphe, qui veut en finir, se lève, et d'une voix solennelle, il dit à Jésus : Je t'adjure par le Dieu vivant de nous dire si tu es le Messie, le Fils du Dieu béni * ?

Et Jésus lui dit :

Je le suisl tu "as dit. De plus, je vous le dis, vous verrez un jour le Fils de V homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant dans les nuées du ciel 2.

On sait ce qui advint, à la suite de cette réponse : tous les membres du Sanhédrin se levèrent, en criant: Il est digne de mortel

Mais M. Havet se lève en même temps, et réclame la parole :

« Ce récit, observe-t-il, est invraisemblable au plus haut degré. La question du grand prêtre est

1 Matth., XXVI, 63-65.

2 Marc, XIV, 61-0^.

' Matth., xxvj, 66.

ou L'ASSEMBLÉE DE TÉNÈBRES Ô3

absurde', il pouvait bien demander à Jésus : « Est- il vrai que tu pi'étends étrele Clirisf? » il n a pas pu lui dire : « Est-ce toi qui es le Christ^'? »

Que le nouveau membre du Sanhédrin veuille bien nous excuser si nous sommes obligé de le démentir. Loin d'être ivraisemblable, le récit se Irouve vrai, au premier chef. AI. Havet n'a qu'à s'approcher du bureau de l'Assemblée pour prendre connaissance du procèsverbal. Ce procès-verbal, rédigé scrupuleusement par deux scribes 2, témoignait que la question avait été posée par le grand prêtre, telle qu'elle est rapportée par les évangélistes. Si nous n'avons plus aujourd'hui le texte de ce procès-verbal, c'est qu'il a disparu, avec toutes les archives, dans l'incendie du Temple. Cependant, transportée dans la tradition juive, la question posée par Gaïphe se retrouve, en sa substance, dans les écrits des rabbins •'^.

i Revue des Deux Mondes, p. 592.

- « Le saiihétlriii était disiiosé en demi-cercle. Et à chacune des deux exti'émités de ce demi-cercle était placé un secrétaire. « [Mischna, traité Sunht'drin, chap. iv, n° 3.)

^ Toute la tradition juive, à commencer parles Talmuds, pour continuer par Maimonide, le poijit culminant de cette tradition, et alioutir aux écrivains modernes, cadre parfaitement avec les récits évangéliques au sujet de la comparution de Jésus devant le Sanhédrin.

Si les Talmuds imprimés renferment peu de passages sur Jésus, c'est que ces passages ayant, en 1581, soulevé l'indignation des hébraïsants chrétiens, le synode juif, réuni en Pologne, en 1631 en prescrivit le retranchement dans les éditions qui devaient se faire subséquemment, par son encyclique hébraïque dont nous transcrivons le passage suivant :

« C'est j}Our quoi nous vous enjoignons, sous peine d'excommunication majeure, de ne rien imprimer dans les éditions à venir , soit de la Mischna, soit de la Ghem,ara, cjui ait rapport, en bien ou en mal,

aux actes de Jésus le Nazaréen Nous vous enjoignons en consé-

64 LE SANHEDRIN ;

Et cette question du grand prêtre n'est [.as absurde, ainsi que la qualifie M. Havct. Au contraire, c'est à cette unique question que tout se réduit. Elle seule est sérieuse, au jugement même de Gaïplie. Toutes les autres accusations disparaissent. 11 ne s'agit plus ni de témoins ni de crimes. Un seul point, mais qui est d'une conséquence infinie, est posé devant le grand Conseil : c'est de l'auguste qualité de Messie qu'il est appelé à juger.

quence de laisser en blanc, dans ces e'ditions, les endroits qui ont trait à Jésus le Nazaréen, et de mettre à la place un cercle comme celui-ci O, qui avertira les rabbins et les maîtres d'école d'ensci(jner à la jeunesse ces endroits de vive voix seulement. Au moyen de cette jn'écaution, les sapants d'entre les Nazaréens {chrétiens) n'auront ][>lus de prétexte de nous attaquer à ce sujet. »

M. Havet, qui est très fort en hébreu et qui a lu à fond les douze volumes in-folio du Talmud, écrit avec un aplomb qui n'a d'égal que celui des Pyramides :

« On a cru trouver dans un passage du Talmud un témoignage qui confirmerait la supposition d'un procès fait à Jésus devant le Synédrion et dans les formes. Mais il a été reconim que ce passage ne se rapporte pas à Jésus, et ne lui a été appliqué que par une évidente altération, qui date sins doute d'un temps où la tradition des Evangiles s'était accréditéejusque chez les Juifs. » {Revue des Deux Mondes, l'^'"' avril 18S1, p. 507). — La circulaire du Synode de Pologne éclairera et achèvera de compléter la science hébraïque de l'éminent professeur.

Quant à ÎMaimonide, il est formel sur les affirmations de Jésus par rapport à lui-même.

Voici, en elTet, comment s'exprime Ma'imonide dans son traité des Rois {chap. n, vers la fin) : « Jésus de Nazareth s'est porté p)Our le Messie et il a été mis à mort par le Hanhédriti... C'est lui qui a été la pierre de scandale de notre nation. Tandis que fous les prophètes ont annoncé du Messie qu'il devait être le rédempteur d'Israi'1 et son protecteur, le ralliement des exilés, l'observateur des préceptes , ce Jésus, au contraire, a été cause qu'Israël s'est vu exterminé par le glaive, que ses restes ont été dispersés, qu'ils ont été couverts d'opprobres, que la loi a été changée, que la j)lus grande j)artie du monde a été précipitée dans l'erreur et qu'un autre que Dieu fut adoré. »

Quant aux derniers écrivains, de souche hébraïque, qui ont écrit sur Jésus-

ou L'ASSEMBLEE DE TENEBRES 65

Et Jésus répondit donc :

Je le suisl.., de plus, je vous le dis : vous verrez un jour le" Fils de V homme assis à la droite de la majesté de Dieu, et venant dans les nuées du ciel.

« Réponse... pas moins extraordinaire \ murmure M. Havet en retournant à sa i^lace; jamais, dans aucun procès réel, un accusé n^i répondu à ses juges sur ce ton-là^. »

Christ, ils n'hésitent pas, pour la plupart, à reconnaître et à transcrire,

même d'après les Evangiles, la scène du Sanhédrin : « On ne peut méconnaître le caractère de la parole émise par le grand

sacrificateur avant le prononcé du Conseil. Elle eut principalement pour objet de provoquer, delà part de Jésus, une rétractation. En vertu de son droit et de ses devoirs, Caïphe l'adjura. Bien .loin de là, le fils de Marie affirma de plus Ibrt^ que désormais il serait assis à la droite de Dieu, et qu'on le verrait plus tard redescendre sur les nuées du ciel, venisnteyn in nuhibus cceli. Le lendemain matin la même adjuration amena la même réponse et la sentence fut rendue définitive (Jésus-Christ et sa doctrine. Salvador, 1864.) »

« L'interrogatoire devait donc porter sur la prétention blaspliématoi-e de Jésus d'être reconnu comme Fils de Dieu. A la question qui lui fut adressée à ce sujet, il ne répondit pas. Le jjrésident insista et le co:.jura de dire s'il s'était proclamé le fils de Dieu... De sa déclaration les juges conclurent qu'il se considérait lui-même comme le fils de Dieu. Sinaï et Golgotha, p. 341, Graetz 1SG7. »

L'Evangile prouve que le jugement devant le Sanhédrin eut lieu avec toutes les formalités usitées en pareilles circonstances. Après l'audition des témoins, dont les dépositions furent plus ou moins concordantes, le grand prêtre se levant au milieu de l'assemblée, interrogea Jésus et lui dit : « Tu ne réponds rien à ce que ceux-ci déposent contre toi ? » Mais Jésus demeura dans le silence. Et le grand prêtre l'interrogeant encore lui dit : « Est-il vrai que tu sois le Christ? » Il lui répondit : « Si je vous le dis, vous ne mecroirez pas; mais vous verrezleFils de l'homme assis à la droite de la majesté divine, et venant sur les nuées du ciel. » Alors les juges lui dirent : « Tu es donc fils de Dieu? » Il leur réjiondit : « Vous le dites, je le suis !» Alors le grand-prêtre s'écria : «Qu'avons-nous besoin d'autres témoignages? Vous venez d'entendre le blasphème qu'il a proféré; que vous en semble? » Et tous le condamnèrent comme ayant mérité la mort. {Les Déicides; par Cohen, 1804, p. 130). 1 Reçue des Deux Mondes, l^r avril 1881, p. d92.

66 LE SANHEDRIN

Il est vrai. Je suis de votre avis : la réponse est extraordinaire ; jamais, dans aucun procès, un accusé n'a répondu à ses juges sur ce ton-là.

Car avez- vous pesé, approfondi tout ce que renfermait cette réponse?

Ecoutez, voici tout ce qu'elle renferme :

« Je vous dis plus que vous ne me demandez et que vous ne voudriez entendre; mais puisque vous employez l'auguste nom de mon Père pour m'obliger à rompre le silence, je parlerai, non comme il vous plaît, mais comme mon Père me l'ordonne : car c'est de moi qu'il est écrit : Je ïiie suis tu jusqu'à cette heure, je suis demeuré dans le silence, j\u eu une patience à toute èp)'cuve ; mais enfin je me ferai entendre comme une femme qui est dans les douleurs de Ven fantement. Tacui semper, silui, patiens fui; sicut parturiens loquar^. Vous avez abusé de mon silence et vous me Pavez reproché, comme si je n'avais rien en à répondre aux fausses dépositions des témoins. Vous avez cru que je cachais, par timidité, ce que je suis, et vous vous êtes servi du nom de mon Père pour me contraindre à vous le dire; mais vous n'avez connu ni les raisons de mon silence ni les motifs qui me le font roni})re. Je me suis tu comme un agneau, et je parle maintenant avec le rugissement et la voix terrible d'un lion. L'une de ces qualités n'empoche pas

' Isaie, xi.u, 15.

ou L'ASSEMBLER DE TENEBRES 67

l'autre, et je veux que, dans ma plus profonde humiliation, je sois moi -même le prophète de la plus grande gloire qui m'est réservée. Je vous déclare donc à tous que non seulement je suis le Messie, mais qu'un jour tous me verrez comme votre Juge, sur les nuées du ciel !

A ce moment, le Messie faisait plus que de soulever le voile : nour le Sanhédrin et tous les chefs du peuple, le voile tombaii\

Les chefs du peuple ont donc pleinement connu que Jésus était le Messie.

Ce qu'ils ont ignoré, c'est que Jésus, le Messie, était également le Fils de Dieu ^ L'apôtre saint Paul l'indique manifestement, dans ces paroles : S'ils eussent connu le Seigneur de gloire, ils ne V auraient jamais crucifié.

Toutefois, il importe d'observer que cette ignorance de la divinité du Messie ne saurait excuser les chefs du peuple, ne saurait excuser le Sanhédrin.

En eux, en efïet, cette ignorance n'était pas involontaire, absolue, compatible avec la bonne foi et avec la doctrine du cœur. Non ! cette ignorance de la divinité du Messie, elle-même était coupable. Leurs jeux en avaient vu des preuves trop évidentes : par exemple, la résurrection de Lazare, qu'ils songèrent un moment à faire mourir, parce que sa sortie du

1 II s'agit ici du Fils de Dieu par nature, et non pas par adoption.

tombeau les accablait : ils en voulaient à la mort d'avoir obéi à la voix de Jésus i. Leurs oreilles également avaient entendu, de la bouche même de Jésus, des déclarations trop formelles : par exemple, lorsqu'il leur avait dit : Moi et mon Père nous sommes une même cJtose. Ils avaient alors ramassé des pierres pour le lapider. Et comme Jésus ajoutait : J'ai fait devant vous beaucoup cCœuv^^es merveilleuses par la vertu de mon Père; j^our laquelle de ces œuvres me lapide z-vous"^ Les chefs du peuple lui avaient répondu : Ce n^est pas pour une bonne ceuvre que nous te lapidons, 'mais pour un blaspJième, et parce que toi, étant homme, tu te fais Dieu. Ils avaient donc vu des miracles et entendu des déclarations qui attestaient la divinité de Jésus ; ils auraient pu la connaître. Mais comme déjà ils ne voulaient pas de lui pour Messie, bien qu'ils sussent qu'il l'était, puisqu'ils ne pouvaient, les prophéties en main, s'empêcher de le reconnaître; de parti pris, ils fermèrent les jeux devant les preuves de sa divinité ; et, de leurs doigts, se bouchèrent les oreilles contre ses déclarations : en sorte qu'ils ne voulurent pas même examiner si Jésus, le Messie, pouvait être le Fils do Dieu. Tous les rayons de la lumière vinrent se heurter à des volets obstinément fermés. En un mot, par haine du

* Joaii., XII, 9-11.

2 Joan., X, 30-33.

ou L'ASSExMLLÉE DE TÉNÈBRES 69

Messie connu, ils se refusèrent à examiner si ce Messie connu pouvait être le Fils de Dieu.

C'est ce que, clans le langage précis, on appelle Vigno) 'a nce affectée .

Dans l'acte du Déicide, il y a donc, à la charge du Sanhédrin, une double faute: connaissance claire que l'homme qu'il clouait à la croix était le Messie ; igno rance coupable qu'il était Dieu.

Cependant, parce que les membres du Sanhédrin ont, de fait, ignoré que Jésus fût le Fils de Dieu, bien que ce i\\i par leur faute; néanmoins, c'est de cette ignorance de fait que s'emparent Jésus, sur la croix, elles Apôtres, dans leurs prédications, pour leur obtenir, à eux aussi, pitié et miséricorde. Ne pouvant les excuser sur le chef du M^ssz'^ rejeté sciemment, ni même sur le chef du Fils de Dieu inconnu par ignorance affectée, ils vont, dans leur tendre charité, chercher comme un semblant de circonstance atténuante dans Vignorance de fait de ce Jésus Fils de Dieu ; ce qui leur permet de les excuser, comme parle la théologie, non in toto, sed in tanto.

Et c'est pourquoi, rapprochant cette ignorance de fait, la seule excuse du Sanhédrin, de l'ignorance bien moins coupable, qui avait été celle de la foule, Jésus et les Apôtres enveloppent les uns et les autres, peuple et chefs du peuple, foule et Sanhédrin, d'une unique charité, d'une unique commisération, d'un unique amour; et, sans faire toutes les distinctions auxquelles

70 LE SANHÉDRIN OU 1/ A SSKMB LKE DK TÉNÈBRES

ce travail nous a obligé, ils s'écrient : Frères, c'est jpar ignorance que vous aves agi aussi bien que vos magistrats Mon Père, mon Père, pardonnez-leur !

En résumé :

La foule a ignoré d'une façon coupable, parce qu'elle était vincible, c'est-à-diro surmontable, que Jésus fût le Messie et le Fils de Dieu. Son excuse, c'est qu'elle a été trompée et précipitée dans l'ignorance par le Sanhédrin.

Le Sanhédrin, au contraire, a ignoré d'une façon très coupable, que Jésus fût le Fils de Dieu; et il a méconnu, de parti pris. Celui qu'il savait positivement être le Messie.

Dans le péché du Déicide, c'est donc le Sanhédrin qui est et reste le grand coupable. Il a été l'assemblée de ténèbres, la mauvaise Assemblée !

Gepeudant il peut y avoir, ici -bas, une culpabilité plus grande encore que celle du Sanhédrin, c'est Ténor mité d'un chrétien qui, après avoir cru que Jésus est le Messie, Fils de Dieu, perd ensuite la ïoi par sa faute, le renie et le combat!

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