CHAPITRE XXV
Le P. des Anges se remet aux mains des juges. — Il est condamné au feu et exécuté en même temps que cinquante fidèles. — Mort de dix-huit petits enfants. — Martyre du P, Carvailho et de plusieurs chrétiens. — Long supplice.
Cependant on tit, par ordre du nouvel empereur, une recherche si exacte des chrétiens et des tnissionnaires , qu'en très-peu de temps les prisons furent remplies : un des premiers qu'on arrêta fut un prince aUié à la famille impériale ; il se nommait Jean Fara-Mondo , et il y avait déjà bien des années , que , par sa constance et sa fermeté au milieu des plus indignes traitements, il faisait l'admiration de toute la chrétienté du Japon. En 1612 il avait été banni depuis on l'avait rappelé ; mais sur le refus qu'il fit de nouveau d'adorer les dieux de l'empire , ou lui coupa les extrémités des pieds et des mains, on le marqua d'une croix sur le front , on le chassa de la ville , et on défendit à qui que ce fût de lui donner retraite. Quelque temps après, un valet qu'on lui avait laissé, et qu'il croyait fidèle , alla déclarer au gouverneur de Jédo que son maître était dans la ville, et faisait profession ouverte du christianisme. Il ajouta que Jédo était plein de religieux européens , et en nomma plusieurs, entre autres le P. François Galvez , franciscain, et le P. Jérôme des Anges. Sur cet avis, le gouverneur envoya saisir Fara-Mondo , et visiter toutes les maisons suspectes. Le P. des Anges ne l'eut pas plus tôt appris , qu'il sortit de la sienne : à peine était-il dehors ,
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que les gardes du gouverneur y entrèrent ; et , parce qu'ils étaient convaincus que le père y avait logé , ils arrêtèrent le maître de la maison , nommé Léon Takéïa , avec toute sa ffimille. Us se déclarèrent tous clirétiens ; mais ce n'était pas tout ce qu'on voulait savoir d'eux , et pour découvrir en quel lieu le Père s'était retiré , Takéïa fut mis à la question : il y demeura assez long-temps sans qu'on put rien tirer de lui, à la fm cependant il craignit de succomber à la violence des tourments; il promit de faire en sorte que le missionnaire se présentât de lui-même, et sur cette assurance on cessa de le tourmenter. Le Père fut bientôt instruit de tout ce qui s'était passé, et il ne balança pas un moment à prendre le parti de dégager la parole de son hôte . il déclara sa résolution aux fidèles, qui d'abord mirent tout en usage pour lui faire changer de pensée , puis s'offrirent à l'accompagner chez le gouverneur. Le Père leur dit qu'il n'était ni de la prudence ni de l'avantage de la religion qu'ils en usassent ainsi , et leur persuada d'attendre en paix qu'on les vînt saisir; il voulait même que le frère Simon Jempo , son tidèle compagnon depuis plusieurs années , demeurât avec les autres : mais le saint religieux n'y voulut jamais consentir, et le Père fut obligé de soufïVir (ju'il l'accompagnât chez le gouverneur de Jédo ; ils y allèrent donc ensemble, revêtus de leur habit de religion. Le gouverneur fut assez surpris de celte visite, mais il le fut bien davantage de la déclaration que lui fit le P. des Anges : « Seigneur , lui dit le missionnaire , il y a vingt-deux ans que je suis venu d'Italie au Japon, pour instruire des vérilés éternelles les Japonais , dont on m'avait fort vanté le bon esprit et l'excellent naturel : j'ai compté pour rien les peines et les périls qui sont inséparables d'une pareille enireprise, et la mort même, s'ilm'arrive de la soulTrir pour une si belle cause, sera le comble de mes vœux.» 11 n'était pas besoin d'un long interrogatoire après une confession si nette; on ne laissa pourtant pas de faiiv aux deux religieux plusieurs questions , apparemment siu' les endroits où ils avaient coutume de se retirer ; après <juoi on les envoya
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Hans deux prisons séparées. L'alarme lui alors si grande dans tonte la ville, que le P. Galvez, ne s'y trouvant pas en sûreté , en sortit, et se retira dans une bonrgade prochaine, nommée Camacura : il ne s'y arrêta pas même long-temps ; mais de quelque diligence qu'il usât pour éviter la rencontre de ceux qui le cherchaient, il fut enfin trouvé; on saisit avec lui plusieurs personnes de toutes conditions, et, pour découvrir les autres, on promit de grandes récompenses à ceux qui les feraient connaître , ce qui réussit. On publia ensuite mi édit, qui ordonnait à tous les particuliers de déclarer de quelle secte ilsétaient; et cela s'exécuta avec tant de rigueur, que plusieurs furent contraints de sortir du pays : on les voyait par troupes errer dans les campagnes ; exposés à toutes les misères qu'entraîne après soi la plus affreuse pauvreté, et dans un étal à faire compassion cà leurs ennemis mêmes.
Cependant le P. des Anges ne trouva dans sa prison que huit inlidèles , qu'il baptisa. Son compagnon trouvii plus de bien rà faire oii il était. Il eut la consolation de convertir jusqu'à quarante idolâtres : il eût fait même une plus abondante récolte , mais on ne lui en donna pas le loisir. Le Cubo-Sama étant venu à Jédo , on lui fit le rapport de toutes les découvertes qu'on venait de faire : il ne voulut rien prononcer, et il renvoya l'affaire à son fils, qui, surle-champ , condamna les prisonniers au feu. Le 4 décembre, de grand matin , on vint signifier aux confesseurs de Jésus- Christ la sentence qui était portée contre eux , et qui devait être exécutée le jour même : ils étaient cinquante , on leur mit la corde au cou , et on les sépara ensuite en trois bandes : à la tête de la première , était le P. des Anges , monté sur un mauvais cheval et portant sur ses épaules l'arrêt de sa mort; Simon Jempo, Léon Takéïa, leur hôte , et quatorze autres chrétiens suivaient à pied; le P. François Galvez venait après , monté aussi sur un cheval , suivi de seize autres chrétiens , parmi lesquels était un brave gentilhomme , nommé Hilaire Mangazaïémon , avec sa femme : Jean Fara-Mondo , dans le même éqinpage que les deux
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missionnaires, conduisait une pareille troupe de martyrs; grand nombre de soldats les investissaient de toutes parts, et on les conduisit ainsi hors de la ville , dans un lieu capable de contenir la multitude infinie de peuple qui était accourue à ce spectacle. Toute la cour s'y trouva et les plus grands seigneurs avaient fait retenir des places sur une hauteur qui commandait le lieu de rexéculion , Dieu , permettant, pour la gloire de ses serviteurs, que tout ce qu'il y avait de plus grand dans l'emfure lût témoin de leur constance. Fara-Mondo, le P. Galvez et le F*, des Anges, furent laissés à cheval pendant le supplice des autres , et ne furent attachés à leurs poteaujc ([u'après que leurs compagnons eurent expiré. La joie et la tran(|uiliité que tous tirent paraître au milieu des llammes, rendit à la vérité un témoignage bien efficace, el les infidèles se retirèrent en disant que les forces de la nature n'allaient point jusque-là. Les corps des deux prêtres furent d'abord enlevés, et les chrétiens se préparaient à eulever tous les autres; mais on redoubla la garde , et tout ce qui restait des martyrs fut réduit en cendres.
Le 29 du même mois, on punit du même supplice dix-sept chrétiens, parmi lesquels était lu mère de Léon Takéïa, et plusieurs autres femmes de qualité; mais, avant de les attacher à leuis poteaux , on voulut qu'ils fussent spectateurs d'une exécution bien capable de les toucher sensiblement; c'était dix-huit petits enfants qu'on lit moiuMr à leurs yeux avec toute l'inhumanité el toute la barbarie dont les bourreaux se purent aviser.
Après que la cour impériale se fût déclarée par de si sanglantes exécutions, ce fut parmi les princes et les gouverneurs à qui ferait paraître plus de zèle contre la religion chrétienne : celui qui éclata le premier , fut Mazamoney , roi d'Ozu. Par toute la suite de celle histoire , on voit que ce prince n'était pas violent , mais il était intéressé et politique. Le bruit courait qu'il y avait grand nombre de chrétiens dans ses états , et l'on prétend même que , s'étanl trouvé à Jédo, dans le temps de la mort du F*, des Anges, il reçut
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quelques reproches sur su négligence à extirper le chris- • ianisme de ses états ; il n'en lullait pas tant à un homme de son caractère, pour l'engager à suivre l'exemple que lui avait donné l'empereur ; il envoya promplement les ordres les plus précis pour obliger les fidèles à déférer aux volontés du Xogun-Sama, et en peu de temps tout le royaume fut en alarmes: l'orage tomba d'abord sur un gentilhomme nommé Jean Gotto, et sur le P. Diego Carvailho.
Gotto était d'une des meilleures familles du royaume, et, par la faveur du prince , il se voyait sur le chemin des plus grands honneurs. Mazamoney savait fort bien qu'il était chrétien , et jusque-là il lui avait permis, et à toute sa maison, l'exercice libre du christianisme; il l'excepta même d'abord dans l'ordre dont je viens de parler . mais, ceux à qui il l'avait adressé, ayant dit tout haut, que laisser Gotto dans la possession tranquille de vivre chrétien, c'était mettre un obstacle invincible à l'extirpation de cette secte , les amis de Gotto virent bien qu'il était perdu , s'il ne déférait aux édits; aussi n'y eut-il sorte de combat qu'on ne lui livrât pour le contraindre à renoncer à une religion qui allait ruiner sa fan)ille , et le mettre Ini-nième en danger de la "vie: amitiés, promesses, menaces, vexations même, tout fut mis en usage : mais inutilement on désola ses terres, on brûla ses maisons ; il bénit le Seigneur de ce qu'on avait rompu les liens qui rattachaient au siècle. Entin , il fut exilé; d'autres disent qu'il s'exila volontairement; ce qui est certain, c'est qu'il passa dans la solitude le reste de ses jours, s'adonnant tout entier à la pratique des plus solides vertus.
Au premier bruit de cette persécution, le P. Carvailho, qui avait coutume de loger chez Gotto, s'était retiré dan« une vallée où soixante chrétiens, qui l'avaient suivi , s'étaient dressé des cabanes de jonc. On ne tarda pas à les découvrir : dès que le père fit venir les soldats , il alla au-devant d'eux , et les pria de se contenter de le prendre : mais il ne put rien obtenir ; tous furent saisis , et , bien qu'on fût au cœur de l'hiver , on les dépouilla tout nus. On les con-
duii^it d'abord en priscin , dans un lieu nommé Minaqne ; de la, on Ici? liansléra a Midi'usuva, et ensuite à Xindaï , capitale du pays. Lescljetnins étaient atlVeiix , et la neige tombait en abondance; avec cela, dans tous les lieux où passaient les prisoiniiers , on les présentait devant les officiers du prince; et, sur le relus (pi'ils faisaient d'obéir aux édits , on les mallraitait de la manière la plus cruelle; il arriva même que deux vieillards de cette troupe , qui se nomnîaient Dominique Dosai et Alexis Goiémon , ne pouvant suivre les autres , les soldats, fatigués de les traîner et de les attendre, les décapitèrent dans le fond d'une vallée. Les mêmes soldats prièrent un jour le P. Carvailho de les prêcher : il le tit, et ils parurent touchés. Ils lui demandèrent ensuite s'il était vrai que les Pères se voulussent faire empereurs du Japon : le serviteur de Dieu leur tit aisément concevoir l'ab-urdilé de cette calomnie avec laquelle on les trompait, et leur tit remarquer qu'on en était tellement revenu , que , dans les sentences de mort que les empereurs avaient portées contre les religieux d'Europe, ils n'avaient jamais fait aucune mention de ce chimérique dessein.
Par là, on voit cependant que, pour colorer d'un spécieux prétexte la manière indigne dont on traitait les missionnaires, et pour les rendre odieux , on avait soin de répandre parmi le peuple ces faux bruits , qui trouvaient toujours assez de crédit parmi la multitude.
L'endroit où l'on traitait plus indignenient les prisonniers, fut Midrusava ; mais quoi qu'on pût faire pour ébranler leur constance, on ne gagna rien. Les relations l'ont surtout de grands éloges d'une dan^e de qualité, nommée Sabine, dont le mari était aussi parmi les prisonniers : ayant été afnenée chargée de fers devant les juges, elle les déconcerta de telle sorte par sa fermeté et la force de ses discours, que, ne pouvant lui rien répondre, ils la renvoyèrent en prison. Les prisonniers, à leur arrivée à Xindaï , trouvèrent toute cette capitale en trouble : plusieurs chrétiens y avaient été mis à mort, on en avait brûlé un grand nombre, et l'on avait jeté les autres dans la rivière , ([ui était glacée. Le père et ses