‹ Le christianisme dans la vie moderne: pages choisies de S.E. le Cardinal MercierChapitre 33 sur 76 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA PAIX SOCIALE i

Vous ne vous trompez pas, lorsque vous me croyez prêt à me dévouer, de toute mon âme, aux intérêts de Fouviûer.

Aussi bien, j'en ai le devoir.

Quand les disciples de Jean-Baptiste vinrent demander au Christ : « Est-ce vous qui êtes le Messie, ou devons-nous en attendre un autre? », le divin Maître leur répondit par des faits. Ayant opéré devant eux plusieurs guérisons, il leur dit : « Allez, rapportez à Jean ce que vous venez d'entendre et de voir : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Evangile est annoncé aux déshérités de ce monde. »

Vous l'entendez, il y a de la divinité du Christ une preuve qui vaut des miracles, c'est que désormais il n'y aura plus une tourbe d'esclaves légalement abandonnée aux caprices d'une oligarchie débauchée et cruelle ; la bonne nouvelle du salut est la même pour tous ; les barrières entre le riche et le pauvre, entre le juif et le gentil, entre l'es-

1. Nous réunissons ici des fragments empruntés à diverses allocutions adressées à des ouvriers chrétiens du diocèse de Malines (années 1906 et suivantes).

clave et ]*homme libre, tombent ; la charte de la liberté chrétienne n'est ni pour une caste, ni pour une classe sociale, elle s'adresse à Thumanité.

Nous trouvons naturel aujourd'hui ce programme de liberté et d'égalité, et ceux-là même qui tournent le dos au christianisme se font les hérauts et se proclament naïvement les inventeurs des^ enseignements vingt fois séculaires de TEvangile du Christ.

Us ont oublié l'histoire . L'aveugle aurait beau nier la lumière du soleil, il n'en devrait pas moins à sa bienfaisante chaleur, la conservation de sa vie. Tous, croyants et incroyants, nous vivons socialement de l'Evangile. « Vous seriez effrayés de votre solitude, disait déjà TertuUien, si nous nous retirions. » Un écrivain anglais vient d'imaginer ce que serait notre société civilisée, dans la supposition que le christianisme dût, soudain, subir une éclipse, ne fût-ce que durant six mois. Les ténèbres dans lesquelles nous serions aussitôt plongés seraient affreuses, dit-il. Le roman de Guy Thorne, dont le succès en Angleterre est considérable, porte pour titre : Quand il faisait noir ! •

Il a fait longtemps noir. Les hommes libres, à Rome et à Lacédémone, étaient le petit nombre et l'homme qui n'était pas libre était la « chose » d'autrui. Le citoyen libre avait le droit de vie et de mort sur ses esclaves ; la loi lui permettait de jeter les vieillards aux murènes de ses étangs, de livrer les jeunes gens à la dent des bêtes féroces dans les arènes publiques.,.

Ne nous étonnons pas trop que beaucoup de ceux qui jouissent aujourd'hui de la liberté aient

oublié jusqu'au nom de celui à qui ils la doivent. Notre divin Sauveur avait guéri dix lépreux et leur avait dit d'aller se baigner pour se purifier. Sur les dix, un seul a songé à revenir vers le bienfaisant thaumaturge pour lui dire merci.

Les lépreux ingrats sont de tous les temps.

Mais nous, qui avons le bonheur d'avoir conservé intacte notre foi et qui n'avons pas oublié nos origines, bénissons le Libérateur social, notre Christ Jésus !

Il naquit pauvre et Dieu voulut que les premiers compagnons de sa crèche fussent d'humbles pâtres descendus de la montagne pour venir l'adorer. Son père nourricier et sa mère, bien qu'ils fussent l'un et l'autre de sang royal, étaient de modestes artisans. Joseph était un charpentier; Marie, la femme bénie entre toutes les femmes, a passé la plus grande partie de son existence aux soins les plus vulgaires d'un ménage ouvrier, et le Fils de Dieu, le Verbe éternel, s'est fait enfant du peuple, il a été manœuvre, simple ouvrier, dans un atelier de Nazareth.

Les fondateurs des premières sociétés chrétiennes, André, Pierre, Jacques, Jean, sortaient du peuple ; ils avaient jeté leurs filets dans le lac de Tibériade, avant de devenir des pêcheurs d'hommes.

Paul, ce génie incomparable qui tenait tète aux scribes juifs dans les synagogues et aux philosophes grecs dans l'Aréopage d'Athènes, Paul, l'organe des plus grandes pensées dont se compose l'atmosphère morale où s'est épanouie la société chrétienne, se disait fier de vivre du travail de

ses mains. Et à ceux qui mènent une vie parasitaire, il dictait impitoyablement la loi du travail : Celui qui refuse de peiner, disait-il, ne mérite pas d'avoir à manger. « Si qnis non vult operari^ nec manducei »...

Toutefois, nous ne croyons pas que, pour faire droit au travail, il faille insulter au capital. Le travail a besoin du capital, comme celui-ci appelle celui-là.

Les partisans des syndicats révolutionnaires en font en ce moment l'expérience : ils se sont organisés, moins pour se défendre en cas d'injustice, que pour menacer et attaquer; Tinstinct de la conservation devait inévitablement provoquer une organisation opposée des patrons; dès lors, il ne s'agit plus d'une entente harmonieuse d'intérêts pour la prospérité d'une œuvre commune, il s'agit d'une lutte corps à corps dans laquelle le succès n'est pas toujours pour celui qui en a le plus besoin.

Si le socialisme n'avait pas d'autre objectif que d'organiser la propriété de tel ou tel groupe social sur une base collective, il ne présenterait pas de grave inconvénient.

A la condition, bien entendu, qu'il ne fût pas exclusif et que, choisissant pour son compte le régime de la propriété indivise, il ne condamnât pas chez autrui celui de la propriété individuelle. Les plus parfaits d'entre les nôtres n'ont-ils pas réalisé, sous la conduite et le patronage de saint Benoît, du pauvre d'Assise, de saint Dominique, de saint Ignace de Loyola, de saint François de Sales, ce rêve collectiviste : chacun travaillant

selon ses moyens et recevant selon ses besoins?

Mais nos religieux agissent librement.

Donnez-nous des âmes trempées d'idéal religieux, formées à l'école da l'humilité, de la pénitence, de la charité, et le collectivisme des instruments de travail et même de leurs produits deviendra spontanément une réalité que nul ne regrettera; mais, tant que vous n'aurez pas supprimé du cœur humain les désirs égoïstes d'ambition et de jouissance tfui y fermentent, la revendication « à chacun selon ce qu'il produit » restera la loi la plus ordinaire de notre pauvre humanité.

Les socialistes ont le grand tort de trop souvent flatter le peuple au lieu de songer à le servir. Ils le flattent, lorsque, caressant ce qu'il y a de moins noble dans le cœur de Thomme, ils ravalent la question sociale à une lutte d'appétits et prétendent la résoudre par ce qui ne peut que l'aggraver : l'antagonisme des classes.

La question sociale a pris dans l'âme de l'ouvrier un caractère aigu lorsque, témoin ahuri du bouleversement opéré dans l'industrie par l'invention des machines, parfois envieux des grandes fortunes qu'il voyait rapidement s'accumuler sans en comprendre suffisamment ni Torigine, ni le rôle, il prit conscience de la disproportion qui s'est subitement produite entre la condition inférieure et trop souvent incertaine des prolétaires, et la fortune de certains capitalistes qui ont réussi.

Le sentiment de cette disproportion est digne d'attention et d'intérêt...

Il est légitime et noble, le désir d'ascension économique qui travaille le cœur de l'ouvrier ; légi-

time, nécessaire même le besoin de s'assurer et d'assurer les siens contre les incertitudes d'un avenir précaire, trop souvent malheureux. L'éducation professionnelle, une sage réglementation du travail, les institutions de mutualité, l'organisation syndicale sont autant de moyens de seconder et de diriger les ambitions des travailleurs...

Mais ceux-là trompent odieusement le peuple qui, sous prétexte de pacifier son âme aigrie, fomentent l'antagonisme des classes. C'est vouloir éteindre le feu en jetant de l'huile dessus.

Jamais, quoi que Ton fasse — il faut avoir le courage de le dire loyalement aux ouvriers — la question sociale telle que Tentendent les socialistes ne sera complètement résolue. Jamais, quoi que Ton fasse, la richesse publique ne sera répartie de telle façon que tous les besoins soient assouvis, toutes les ambitions satisfaites.

Jamais on ne pacifiera la société en organisant la lutte de ses membres, l'antagonisme de ses intérêts.

Et voilà pourquoi vous faites bien d'opposer, à la lutte des classes que veulent les syndicats révolutionnaires, l'union sociale, par les syndicats chrétiens.

Nous, catholiques, nous saluons avec un respect convaincu tous les travailleurs. J'estime que les ouvriers qui gagnent honnêtement leur vie par leur travail ont droit à nos égards, aussi bien que les hommes de plume, de robe, d'épée, députés ou sénateurs, prêtres ou évêques, qui appartiennent à la catégorie de ceux que l'on se plaît à appeler des « intellectuels ». Aux uns et aux autres je tends une main amie, et si j'éprouve un senti-

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ment de préférence, il va à ceux qui me la serrent, non sous la dictée des lois de Tétiquette, mais sous l'inspiration spontanée de leur cœur généreux. Les égards mutuels sont une loi universelle de la vie chrétienne. Saint Paulla résume en ces mots : « Honore invicem praevenienies » : ayez des prévenances et des marques d'estime les uns pour les autres.

Ouvriers, mes amis, parce que nous vous respectons, nous ne voulons pas vous flatter; nous ne pouvons vouS parler de vos droits sans vous parler aussi et surtout de vos devoirs. Car la loi du devoir est le fondement du droit.

La vie n'est pas qu'un droit auquel il me serait loisible de renoncer à mon gré. Elle m'a été donnée pour être mise au service du devoir, c'est-à-dîre die mon perfectionnement individuel, des intérêts de la famille et, plus haut encore, de la patrie ; le travail m'est imposé pour l'entretenir, et si la société doit sa protection aux travailleurs, c'est, en fin de compte, parce qu'elle ne peut refuser à l'individu les conditions normales de l'accomplissement de son devoir, étant elle-même organisée pour le perfectionnement matériel et moral de chacun de ses membres.

Ceux-là aussi flattent l'ouvrier, qui n'ont jamais que des paroles amères à l'adresse des détenteurs de la richesse.

La richesse est un bien ; la réserve du capital est la source du progrès économique. Votre bon sens vous le fait bien comprendre, chers ouvriers : si, à un moment donné, tous ceux qui, par leur travail manuel ou intellectuel ou par drpit d'héritage, ont accumulé une fortune, se passaient la

fantaisie de l'enfouir ou de la dépenser en plaisirs stériles, c'en serait fait de Tindustrie, et la source du travail serait tarie en même temps que la circulation des capitaux.

Mais le capital entraîne des devoirs sociaux. Pas plus que le travail, la propriété n'est purement et simplement un droit; elle impose au propriétaire une fonction dans l'organisme universel. Le droit d'abuser de la richesse est une conception païenne ; le devoir d'en user pour soi et pour autrui est l'idée fondamentale de la justice éclairée par la morale chrétienne. La parole cinglante de saint Paul, que je rappelais tout à l'heure : « Si guis non vuUoperariy neque manducet » * n'atteint pas la propriété individuelle^ elle frappe le parasitisme. Cet abus de la richesse qui permet au fort d'exploiter le faible, l'Ëglise l'a toujours condamné ; sa législation médiévale sur l'usure n'avait pas d'autre but, au fond, que d'empêcher le parasite habile de vivre aux dépens du travailleur impuissant...

Tous nous sommes conviés au banquet de la vie ; non pas seulement au festin des joie§^ étemelles, plus tard, mais aujourd'hui même, au repas de la vie présente.

L'Evangile et l'Église bénissent l'esprit de pauvreté, c'est-à-dire qu'ils nous recommandent à tous, riches ou pauvres, de tenir nos cœurs détachés des richesses terrestres; mais ni l'Evangile, ni l'Eglise ne nous proposent pour idéal la misère, (c La piété nous apprend, dit saint Paul, à nous estimer heureux quand nous possédons à suffisance

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