Joan. XVII
der s'il est particulièrement opportun de raviver parmi nous la confession de la foi chrétienne à Dieu et à Jésus-Christ.
Pour répondre à cette question, passez à un ancien professeur de philosophie la faculté de reprendre, pour les appliquer aux faits religieux, trois thèses de psychologie, trois principes, sur lesquels appuient avec prédilection les psychologues contemporains.
Le premier de ces principes se résume en cet enseignement que, ce qui affleure à la conscience distincte n'est qu'une partie^ le plus généralement la moins intéressante y du contenu de Vâme humaine.
Les psychologues modernes interprètent ce fait en disant qu'il y a, sous les couches de la conscience transparente, des substructions subconscientes ou inconscientes : nous croyons plus exact de dire qu'il y a, sous les actes complètement formés susceptibles de transparence, des virtualités incomplètes, qui ne se révéleront que dans la mesure où elles se dérouleront en actes définitifs ; des dispositions ou des habitudes qui sont des pouvoirs, des capacités et qui, comme telles, attendent une excitation pour se révéler dans les actes qu'elles engendreront.
La nappe liquide de l'océan nous semble à certaines heures d'une tranquillité monotone ; à peine quelques rides superficielles y dessinent-elles certains contours apparents sous la brise légère qui la caresse. Cependant, ne vous y trompez pas : plus bas, dans les couches sous-jacentes, ses flots bouillonnent ; un feu central y projette ses flammes,
des métaux en fusion dissolvent les edux profondes, des forces antagonistes s'en dégagent et s'y entrechoquent, et vous verrez, tout à l'heure peut-être, le poids énorme de l'enveloppe liquide se soulever sous leur action.
Ainsi en va-t-il dans l'âme humaine.
Vous vous distrayez de vous-même, vous vous laissez caresser par les touches légères des plaisirs qui passent ; les frivolités du monde fascinent vos sens et vous séduisent : inattentif à ce qui se passe dans son intérieur profond, Fhomme ne saisit, ne remarque que ce qu'il voit sans effort à la surface et ignore les richesses cachées que le baptême a déposées dans son trésor. Il y a là de puissants attraits qui demeurent latents, des appels qui ne sont point entendus parce qu'ils ne sont pas écoutés, des forces comprimées, des élans étouffés : donnez du jour à l'âme, ouvrez une fissure et les énergies religieuses s'échapperont avec intensité pour suivre' librement le cours que la Providence leur destine.
« Sors de ta maison, disait Dieu à Abraham, quitte le milieu profane de ta famille naturelle et suis-moi au lieu que je te veux montrer. — Egredere de terra tua et de cognatione tua, et de domo patris tui et vent in terram quant monstrabo tibi *. » Quitte un instant, âme fidèle, ne fût-ce que le dimanche, jour du repos, quitte tes attaches profanes, soustrais-toi au monde, aux affaires, aux plaisirs, aux occupations et aux préoccupations terrestres et viens pour une heure dans une assem-
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blée religieuse où je t^inviie à prier. Là, tu apprendras à te connaître ; là, en ma présence et sous les motions de ma grâce^ tu te révéleras à toi-même et, ne fût-ce que par le contraste entre le sommeil glacial de ta solitude coutumiëre eX l'expansion généreuse que je te promets dans mon commerce avec toi y je te ferai connaître quelque chose au moins des besoins, des devoirs, des attraits^ des joies de la vie religieuse.
Mais je veux pour toi davantage. Je ne te laisserai pas dans Tisolement, abandonnée à ta faiblesse personnelle. Ma Providence a disposé pour'toi un milieu sociaj au sein duquel tu dois et peux te fortifier et grandir.
Et voici venir à sa place le second principe de psychologie que j'ai annoncé.
L'association multiplie les forces et les capacités de f individu.
La conscience n'est pas un damier découpé en cases, séparées les unes des autres par une cloison rigide ; elle est plutôt comparable à un fleuve en mouvement. Les efforts didactiques du professeur oiit souvent pour effet — je ne dis pas pour but — de mutiler la vérité, de décharner les corps vivants. Par souci de clarté et de méthode, le professeur qui explique à des débutants les thèses essentielles de la psychologie, morcelle le contenu de la conscience en sensations, en pensées, en émotions, désirs, vouloirs, résolutions ou actions et il semble alors que chacune de ces données psychologiques forme à elle seule un tout complet, isolé, indépendant.
Illusion d'optique ! Ces phénomènes se tiennent, s'enchevêtrent, se soutiennent ou se superposent; ils vont et viennent comme les flots soumis au flux et au reflux de la mer, leur stagnation n'est qu'apparente.
Vous qui êtes penché solitaire sur votre table de travail, vous vous figurez que vos pensées, vos désirs sont vôtres, et que vous en êtes redevable à vous seul. Erreur ! Le monde, j'entends le monde physique et le monde social, entre en votre intérieur par tous vos sens, et vous-même, que vous le vouliez ou ne le vouliez pas, vous réagissez sans cesse sur autrui.
Quand vous parlez, vous agissez sur votre interlocuteur, et son regard, son sourire content et satisfait ou sarcastique, son attitude reviennent vous impressionner à leur tour.
Au moment où je m'adresse à vous, votre bienveillance m'encourage, vos aspirations me soutiennent, et le sentiment de notre communauté de désirs et d'espérances rend plus intenses les désirs et les espérances que je nourrissais en vous abordant.
N'est-ce pas par un pareil échange d'impressions et de sentiments que s'explique l'ivresse de l'orateur populaire, de lacteur au théâtre, de l'artiste qui interprète une scène poétique ou un grand drame musical?
On a usé et abusé de la psychologie des foules. Mais sa donnée fondamentale n'est pas contestable : des hommes nombreux réunis dans une même pensée patriotique, guerrière, politique, sociale, religieuse bénéficient chacun de l'état d'âme de leurs associés.
Si Ton pouvait exprimer en formule la somme des émotions, des aspirations qui circulent dans une assemblée, Ton s'apercevrait qu'elle n'est pas l'addition des émotions ou des aspirations individuelles, mais un produit qu'engendrent, par leur multiplication, les divers facteurs qui agissent et réagissent les uns sur les autres dans les consciences réunies ou associées.
Pourquoi la psychologie religieuse échapperaitelle à cette loi de multiplication de nos énergies intérieures ?
Loin d'y être soustraite, elle y est d'autant plus sensible, que les causes religieuses, étant plus profondes, sont moins aperçues et que les âmes qui les éprouvent sont plus intimement sincères.
Vous rappelez-vous cette explosion de religion et de patriotisme qui fit éclat à Malines, au soir de notre dernier congrès ? Cent mille hommes venaient d'affirmer publiquement leur foi dans un cortège qui, après trois heures, n'était point terminé : massés en ce moment sur la grand' place, sous la protection de nos saints nationaux, ils avaient chanté ensemble le Te Deum, proclamé la royauté du Christ : « Christus vincit^ Christus régnât , Christus imperat. — Le Christ est vainqueur, le Christ est roi, le Christ est souverain ». Soudain, retentit Tair national ; toutes les poitrines se dilatent, les vivats, les hourras, les bravos se marient aux notes joyeuses de la Brabançonne et se répandent comme une vague immense, bourdonnante vers un lointain rivage ; les spectateurs trépignent, gesticulent, l'enthousiasme est à son paroxysme. La foule ne se possède plus, elle est dominée par
rémotion générale qui circule de rang en rang et revient, après chaque circuit, accrue et fortifiée à son point de départ.
C'est dans ces conditions d'excitation sociale, que les émotions intimes s'épanchent, se traduisent en paroles, en cris, en chants.
Regardez donc le prêtre à l'autel dans les pompes des cérémonies religieuses : Téclat de la lumière, les vapeurs de Tencens et son parfum, les démarches graves des ministres, la parole du prêtre aux fidèles et la réponse des fidèles au prêtre, le chant dont le rythme intensifie l'expression : que de voix diverses qui échangent leurs accents et s'unissent pour réveiller dans l'âme religieuse ses plus lointains souvenirs ! Que d'invitations à la prière ! Que d'élans communicatifs ! Que de poussées vers Dieu !
Et faut-il 8*étonner que des protestants sincèrement religieux aient froid dans leurs églises et se sentent attirés vers nous par la chaleur de notre culte public? Ecoutez Albert de Ruville, professeur à l'Université de Halle, nous expliquer les raisons de sa conversion au catholicisme. « Rendre à Dieu des hommages publics, écrit-il, lui adresser avec mes frères dans la foi de belles et solennelles prières, voilà ce dont mon âme était altérée... J'enviais souvent aux catholiques leur culte si splendidement organisé, surtout leur messe quotidienne, à laquelle j'avais eu l'occasion d'assister à l'étranger \ »
La liturgie révèle l'âme religieuse à elle-même.
1. De Ruville. Retour à la sainte Église^ trad. Lapeyre, p. 163.
La liturgie décuple, par l'échange heureux de nos aspirations et de nos émotions, l'intensité de notre vie religieuse.
La liturgie, enfin — voici le troisième principe que nous avons annoncé. — aide aux résolutions de la volonté.
La perception éveille le sentiment, le sentiment incline à VcLCtion : Vidée est un levier : on Va appelée « idée^ force ».
Qui de nous n'a senti, au contact d'une assemblée religieuse, au cours d'un office chanté en commun, devant la vision d'une pompe solennelle, un désir de monter vers Dieu, le souhait de Faimer davantage, le regret de l'avoir aimé si peu, le besoin de se dépenser?
C'est dans ces a gémissements inénarrables de l'Esprit Saint en nous » que se préparent les conversions, les résolutions, les décisions généreuses, les vies meilleures, les efforts vers la sainteté,
La Liturgie nous a appris à confesser Dieu, elle nous met sur la voie de l'amour.
Elle nous fait aimer Dieu.
Elle nous incline vers nos frères.
Le saint sacrifice de la Messe est l'acte central autour duquel gravitent tous les moments de la vie liturgique.
Or, la Messe ne concentre-t-elle pas la piété du corps mystique du Christ dans le suprême hommage de l'Homme-Dieu à la majesté de Dieu?
Et le prêtre, le sacrificateur-délégué, messager de Dieu auprès des hommes, représentant des hommes auprès de Dieu, ne concentre-t-il pas
dans sa fonction sacerdotale le culte de toute l'humanité ?
Puis, le saint sacrifice de la Messe n'est-il pas la réalisation la plus forte de Tidée de Tabnégation de soi, Texpression la plus décisive d'une charité qui va jusqu'à Timinolation aimée pour autrui? Où trouver ailleurs pareille école de dévouement, d'apostolat?
Le saint Sacrifice de la Messe, la ce Liturgie ^>, XeiTOupyta, des origines du christianisme^ est, dans la communauté chrétienne, le foyer rayonnant de la charité.
Réunissons-nous autour de ce foyer bienfaisant. Pressons-nous-y en rangs serrés : « Pro aris et focis » pour nos autels et pour nos foyers, disaient nos pères. Il fait si bon au foyer familial !
Il fait froid au dehors, la glace de l'indifférence engourdit les membres, paralyse le travail, tandis que des nuages épais de vapeur lourde obscurcissent les regards de Tâme privée de Dieu. Jadis, disait saint Paul aux habitants d'Ephëse, c'est-àdire avant votre entrée dans l'Eglise chrétienne, vous étiez sans Dieu, ââreoi, pratiquement des athées, en ce monde, sine Deo in hoc mundo^.
Mais vous voici heureusement accourus vers le Pasteur de vos âmes, réunis autour de Tautel où il accomplit le sacrifice : livrons-nous-y, dit-il ailleurs, à la louange de notre Dieu, échangeons nos aspirations et communiquons-nous nos espérances,