I Joan., IV
mant, parce que nous L'aimons, d'aimer les hommes qull aime, nos frères en Jésus-Christ.
Entrer en rapport avec Dieu, converser avec Lui, c'est L'entendre nous retire cette affirmation de son amour et Lui répondre en L aimant.
Dieu n'est pas ici l'Etre suprême qui, du haut de son trône, nous contemple et sous le regard duquel nous ne serions appelés qu'à trembler ; c'est pour nous, tout d'abord, Notre-Seigneur Jésus- Christ, qui s'est fait homme comme nous, a habité, habite encore parmi nous, en nous, afin de nous révéler et de nous rendre sensible l'amour infini et éternel de Dieu pour nous. Se mettre en présence de Dieu, au début de l'oraison, c'est se remettre en mémoire ce que notre bon Sauveur disait à ses apôtres lorsqu'il leur apprenait à prier : « Que votre première parole, votre premier élan du cœur soit : « Notre père, Pater noster. » Dieu, vous êtes un père pour nous, vous avez sur nous l'autorité, mais surtout vous avez pour nous l'amour que le meilleur des pères a pour ses enfants. Et vous êtes notre Père à tous, car il n'est pas un membre de la famille que vous n'aimiez et que, par suite, nous ne devions aimer si nous voulons nous conformer à vos enseignements et imiter votre exemple.
N'entrevoit-on pas, tout de suite, la portée d'une oraison ainsi inaugurée et la puissance qu'elle peut exercer non seulement sur la méditation qui s'ébauche, mais sur toutes les actions que comprendra, au cours de la journée, notre commerce avec nos frères.
L'exercice de la charité mettra donc en jeu les puissances afiectives de l'âme et celles-ci soutien-
dront l'attention des puissances cognitives dans la perception de leur objet.
L'esprit se tiendra alors attentif à la parole de Dieu : il se laissera, le plus possible, impressionner par elle, émouvoir par elle, stimuler, décider par son action bienfaisante. A ce moment, surtout, il se rappellera le conseil du pieux abbé de Clairvaux : « Intende ergo illi qui intendit tibi; audi illum loquentem tibi ut ipse exaudiat te ioquentem sibi. Pense donc à Celui qui pense à toi ; écoute Celui qui te parle, afin qu'il Vécoute quand tu Lui parleras. »
Puis, à votre tour, vous parlerez à Dieu.
De toutes les âmes qu'elle daigne conduire, n'importe la voie où elle les invite à marcher, la Providence réclame une coopération active ; celle-ci doit être d'autant plus intense et continue que les effusions de Tamour divin sont plus abondantes.
Pour vous assimiler la nourriture substantielle de la parole de Dieu, une application des sens, de l'imagination et de Tintelligence à l'objet qui leur est présenté est régulièrement indispensable. Elle consistera en un travail d'analyse, de comparaison, de déduction sur les données de la foi ; la raison s'y emploiera avec courage, s'y tiendra persévéramment, persuadée que la moindre étincelle de lumière qui jaillira de son effort personnel, répandra dans l'âme plus de clarté et surtout plus de chaleur que les courants les plus abondants qui lui seraient communiqués d'une source extérieure.
Pour jouer un rôle actif sur la volonté et préparer des déterminations, l'idée doit être nôtre; elle ne Test qu'à la condition d'être, sinon découverte,
au moins par nous trouvée ou retrouvée, en nous réincarnée par un effort personnel d'intussusception. De môme, pour nous émouvoir, les souvenirs du passé doivent être nos souvenirs, les anticipations de l'avenir nos prévisions ; d'un mot, le cœur et la volonté ne réagissent qu'à une pensée « vécue ».
Moyennant ce travail intercalaire de réflexion personnelle, la méditation appuyée, des Tabord, sur un acte d'amour, avivera notre pouvoir d'aimer, évoquera de nouveaux sentiments de crainte, de regret, d'admiration, de désir, d'espérance, de charité ; la volonté en sera consolidée, ses résolutions surgiront, se fortifleront, et il se fera souvent que, sans avoir un instant songé à formuler ex pro/esso le propos de ne plus commettre telle ou telle faute ou de ne plus céder à tel ou tel défaut, l'âme entière se trouvera réveillée, sa haine du mal accrue, sa volonté de bien ou de mieux faire affermie...
Oh ! je n'ignore pas que nous offensons tous beaucoup le bon Dieu et que même celui qui représente immédiatement le Christ-Jésus parmi nous, notre Pontife suprême, ne peut monter à l'autel sans s'être frappé trois fois la poitrine en disant : « Mea culpa, med culpa, mea maxima culpa », j'ai péché, j'ai péché, oui j'ai beaucoup péché. A combien plus forte raison ne devons-nous pas pleurer nos fautes et dire avec conviction : Notre Père, qui êtes aux cieux, pardonnez -nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés !
Oui, je sais cela : il est vrai, néanmoins, que nous ne sommes pas au monde principalement pour
LA VIE DE l'aME 245
gémir, mais pour aimer activement Notre-Seigneur Jésus-Christ et pour arriver par Lui, à son Père.
Crions donc à Dieu notre misère et supplions-Le d'avoir pitié de nous. « Chris te y fili Dei vivi, miserere nohis; Christe, fili Dei vivi, miserere nobis. » Et encore : « Kyrie eleison^ Christe eleison, Kyrie eleison. » Puis, aussitôt, intéressons-nous le plus vivement que nous le pourrons à ce qu^U nous dira, à ce qu'il nous montrera, laissons-nous impressionner docilement, tranquillement par cette parole vivante et pénétrante qui, à Tinstar d'un glaive tranchant, détachera notre âme baptisée des convoitises inférieures et nous fera voir, dans notre conscience, et ce que Dieu réclame de nous et ce que nous avons à corriger en elle pour la rendre moins indigne de Lui.
Somme toute, le meilleur moyen de quitter le mal c'est d'aimer le bien. Plus vous aimerez finalement le modèle de toute sainteté, plus aussi vous vous sentirez en admiration devant Lui et souffrirez du contraste qui existe entr'e la laideur de vos fautes et sa beauté infinie.
•Indirectement donc, mais d'une façon très efficace, Toraison contribuera à l'amendement de votre vie morale et à la correction de vos défauts : néanmoins,' l'oraison restera, en première ligne, une conversation amicale avec Jésus, « le seul, entre tous les amis, que nous trouvions toujours bon et fidèle »* ; un entretien de l'âme avec Dieu, pieux colloque du père avec son fils, du fils avec son père, qui portera, autant que la chose dépen-
i. Imit. de J.-C, liv. II, ch. viii.
dra de vous, sur les intérêts de Celui auquel vous devez tout et devant qui vous ne comptez pas, bien plus que sur les mille riens dont est tissée votre vie personnelle.
La description que jusqu'ici nous avons faite de Toraison reflète fidèlement, croyons-nous, cette définition qu'en donne sainte Thérèse : « L'oraison n'est autre chose qu'une amitié intime, un entretien fréquent, affectueux, seul à seul avec Celui dont nous nous savons aimés ^ »
Se savoir aimé, c'est la condition fondamentale, le point de départ obligé, Tâme de toute roraison.
Ce sentiment que, en nous approchant de Dieu. nous nous approchons d'un père qui nous aime, ouvre le cœur aux épanchements de l'affection, aux confidences intimes, et fait se multiplier les actes d'amour.
Ce sentiment de Tamitié divine est comme un réservoir de grâces surnaturelles qui s'emplît dans les profondeurs de notre âme et d'oii jaillii'ont. selon le besoin du moment, la contrition, la consolation, l'espérance, la force, la sainte ardeur de la charité. j
Avez-vous assisté à ce grand spectacle de la nature, la fonte d'un glacier? Tandis que le soleil estival darde ses feux sur les cimes des Alpes. liquéfie la neige, dissout la glace, de longs filets argentés sillonnent la côte, confluent sur leur trajet et gagnent les étages inférieurs du massif.
En partie, les eaux s'écoulent, à la surface du
1. Œuvres complètes de sainte Thérèse, I, p. 420; Paris, Retaux,
$ LA VIE DE l'âme 247
sol, tantôt tranquilles dans un filtre de sable, tantôt tumultueuses à travers les roches qu'elles creusent, s'enrichissant, à mesure qu'elles descendent, de nouveaux apports de la montagne, et formant ainsi les rivières, las fleuves, qu'attire vers lui l'Océan. Mais, en partie aussi, les eaux se répandent au large dans la vallée, pénètrent dans les terres arables qu'elles fertilisent en les abreuvant, puis se rassemblent en nappes souterraines entre les couches stratifiées de l'écorce terrestre. Le réservoir de nos sources est là et, sitôt qu'un accident heureux du sol ou un effort intelligent de rindustrie humaine lui ménage une issue, Teau vive jaillit de ces profondeurs limpide, rafraîchissante, fécondante.
Telle est l'oraison.
A mesure que nous approchons par elle du foyer de l'amitié divine, la dureté de notre indifférence s'amollit, la glace du cœur se dissout et les activités de l'âme, toutes baignées des eaux de la grâce, se portent avec elle, tantôt dans une tranquillité suave, tantôt travaillées par les tentations et par les angoisses, vers Celui qui, pareil à TOcéan, est l'attrait et le terme de tout mouvement sagement ordonné.
En même temps, sans que nous en ayons peutêtre conscience, un dépôt se forme goutte à goutte dans les profondeurs de l'âme, réserve d'eau vive pour les rudes voyages de la vie ; et quand, sous l'accablement du jour et de la chaleur, nos organes se sont desséchés, une aspiration pieuse de notre part ou une attention délicate de l'industrie divine fait monter à nos lèvres Tonde qui nous rafraîchit
et nous aide à poursuivre allègrement notre route. « Deus, Deus meus^ ad te de luce vigilo. Suivie in te anima mea^ quant multipliciter tibi caro mea^ in terra déserta et invia et inaquosa : sic in sancto apparui tibiy ut oiderem virtutem tuam et gloriam tuam. » Dieu, mon Dieu, dès Taurore c'est vers vous que tend mon esprit. Mon âme a soif de vous, et combien tout mon être est avide de vous en cette terre déserte, inculte, desséchée ! Aussi me voici dans votre sanctuaire, vous priant de me montrer votre puissance et votre gloire *.
Allons aux confidences divines. Dans le silence de notre cabinet, aux pieds du crucifix, à la porte du tabernacle, recueillons-les, goûtons-les, appliquons-les-nous, vivons-en, faisons-en Taliment des âmes sur lesquelles nous pouvons étendre notre action. « Délectons-nous dans le Verbe, écrit Bossuet, dans la pensée, dans la sagesse de Dieu. Ecoutons la parole qui nous parle dans un profond et admirable silence. Prêtons-lui Toreille du cœur. Disons-lui comme Samuel : « Parlez, Seigneur, « parce que votre serviteur écoute. » Aimons la prière, la communication, la familiarité avec Dieu. Qui donc, s'imposant silence à soi-même et à tout ce qui n'est pas Dieu, laissera doucement écouler son cœur vers le Verbe, vers la sagesse éternelle, surtout vers le Verbe. qui s'est fait homme et a établi sa demeure au milieu de nous ?
« Que de vertus doivent naître de ce commerce