CHAPITRE PREMIER
Je voudrais, en une page d'histoire, illustrer cette idée générale, que la philosophie, si elle veut prétendre à Téquilibre, doit, en mettant en œuvre toutes les ressources dont elle dispose, soumettre à la raison réfléchissante Tordre moral aussi bien que Tordre spéculatif à Teffet d'unir en une synthèse intégrale tout le contenu de la conscience humaine.
Lorsqu'au lendemain de la Révolution et des guerres de TEmpire, la nation française se ressaisit, les maîtres qui, les premiers, assumèrent la tâche ardue de renouer la chaîne de Tenseignement philosophique, — Royer-CoUard, Maine de Biran, Victor Cousin, Théodore Jouffroy, — sentant peser
i . Extraits d'un discours fait en présence de Sa Majesté Albert !•' à l'Académie Royale de Belgique eu 1913. Le cardinal était, cette année-là, directeur de la classe des lettres et des sciences morales et politiques et président de TAcadémie.
lourdement sur eux leur responsabilité dans Tœuvre de reconstruction sociale à laquelle ils avaient Tambition de collaborer, jugeaient que, à la Sorbonne aussi bien qu'à leur foyer ou dans Tintimité de leur conscience, ils avaient l'obligation d'être eux-mêmes ; aussi, à travers les problèmes les plus abstrus de l'idéologie, la jeunesse voyait transparaître chez eux, en des élans qu'ils s'interdisaient d'étouffer, leur personnalité morale et religieuse.
Or, raconte Taine, cinq ou six jeunes gens qui, vers 1850, étudiaient l'un la botanique, un second la chimie et la médecine, les autres les mathématiques ou l'histoire, se réunissaient fréquemment, le soir, au Quartier Latin et s'amusaient à raisonner. Le volume. Les philosophes classiques du XIX^ siècle en France, est sorti de leurs causeries.
L'impatience de ce petit cénacle de critiques de vingt ans s'accommodait mal de la gravité, d'ailleurs souvent guindée, des maîtres du jour. Taine leur eût voulu plus de désinvolture. « En ce qui me concerne, dit-il, je fais deux parts de moi-même : l'homme ordinaire, qui boit, qui mange, qui fait ses affaires, qui évite d'être nuisible et qui tâche d'être utile. Je laisse cet homme à la porte. Qu'il ait des opinions, une conduite, un chapeau et des gants comme le public : cela regarde le public. L'autre homme, à qui je permets l'accès de la philosophie, ne sait pas que ce public existe. Qu'on puisse tirer de la vérité des effets utiles, il ne l'a jamais soupçonné. A vrai dire, ce n'est pas un homme ; c'est un instrument doué de la faculté de voir, d'analyser et de raisonner. S'il a quelque passion, c'est le désir d'opérer beaucoup, avec précision, et sur des
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objets inconnus. Quand j'entre dans la philosophie, je suis cet homme. Vous croyez qu'il souhaite au- , toriser le sens commun et prouver le monde extérieur ? Point du tout. Que le genre humain se trompe ou non, que la matière soit une chose réelle ou une apparence illusoire, il n'y met point de dififérence. « Mais, vous êtes marié, lui dit « Reid. — Moi, point du tout. Bon pour l'animal « extérieur que j'ai mis à la porte. — Mais, lui dit « M. Royer-GoUard, vous allez rendre les Français « révolutionnaires. — Je n'en sais rien. Est-ce « qu'il y a des Français ? » Là-dessus, il continue notant, décomposant, comparant, tirant les conséquences pendues au bout de ses syllogismes, curieux de savoir ce que du fond du puits il ramène à la lumière, mais indifférent sur la prise, uniquement attentif à ne pas casser la chaîne et à remonter le seau bien plein. Il ôtera peut-être quelque chose à la certitude, peut-être beaucoup, peut-être tout, peut-être rien. Peu lui importe ; il n'ôtera rien à la vérité ! » *
Ce séparatisme, qu'affichait Taine, est l'expression pittoresque de l'état d'esprit créé par celui que l'on a appelé le père de la philosophie moderne. Descartes.
Le grand effort de l'auteur des Méditations et du Discours de la méthode est une tentative d'isolement intellectuel.
Descartes a la passion de tout reconstruire. Il se dégagera donc, par la pensée, de toutes les conclu-
1 . H. Taine. Les philosophes classiques du XIX* siècle en France, pp. 36 et 37.
sions acquises par ses devanciers. Il mettra à part sa foi religieuse et les enseignements de la morale. Il se formera une morale « par provision » ^^ ainsi qu'il s'exprime, uniquement, pour ne point heurter les usages reçus. Il veut ne rien devoir qu'à son effort intellectuel personnel. Il est aux antipodes de cet autre géomètre, Pascal, qui écrira : « L'humanité entière est comme un seul homme qui se continue à travers la chaîne des siècles. »
Pour Descartes, faire de la philosophie, c'est juger, c'est connaître, rien de plus, rien de moins. c( Je ne puis donc mettre assez de soin, écrit-il, à écarter de ma créance tout ce que j'ai jamais cru être véritable ; je ne saurais trop accorder à ma défiance, puisqu'il n'est pas maintenant question d'agir, mais seulement de méditer et de connaître ^. »
Le philosophe sait que les passions, les vertus et les vices, les faits moraux^ en un mot, ne peuvent être ignorés, et ils ne Je sont point. Mais ils n'ont de signification à ses yeux qu'à titre d*événements conscients. Ce sont des « pensées », et Descartes les appelle effectivement de ce nom. S'ils trouvent une place dans le champ de la philosophie, c'est qu'ils sont susceptibles d'analyse. Une vérité fondamentale suffit, une seule : je pense, moi, être conscient, moi seul ; je pense, donc je suis. Et l'œuvre entière du philosophe consistera à bâtir « sur ce roc inébranlable », ainsi que s'exprime Descartes, toutes les propositions que la raison parviendra à lui rattacher.