‹ Le Christianisme de RuskinChapitre 1 sur 9 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« Il était de la race d’Esaïe, et nous avons perdu le dernier des prophètes. »

Daily Telegraph, 22 janvier 1900.

Plusieurs ouvrages ont déjà paru en France sur Ruskin, aucun ne s’est donné pour tâche principale d'étudier le christianisme du prophète de Brantwood. Les difficultés sont grandes pour définir sa pensée religieuse, car nous n'avons de lui aucun exposé de ses doctrines et nous sommes réduits à glaner çà et là une phrase, une exhortation, une sentence, et à coordonner en un tout des pensées de jeunesse et des critiques de vieillard qui souvent se contredisent. D'ailleurs il ne suffit pas, pour connaître un écrivain, de lire tous ses écrits, toutes ses biographies ou autobiographies ; il faut encore le comprendre et pour cela, faire en soi le silence, se replacer autant que possible dans ses conditions de vie et de milieu, livrer les mêmes combats et soutenir les mêmes luttes. Pour comprendre Ruskin, il faut encore avoir reçu la même éducation que lui, ressenti les mêmes aspirations et

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deviné la raison et la valeur de ses silences. Les individualistes modernes se refusent à cette abdication momentanée de leur personnalité, craignant laisser quelque lambeau de leur moi sur les terres inconnues qu'ils doivent parcourir, ou revenir légèrement couverts de leur poussière.

J'ai retracé à grands traits, dans la première partie de cette thèse, l’évolution religieuse de Ruskin, el, dans la seconde, j'ai complété l’étude de sa pensée en analysant ses conceptions de Dieu, du Christ, des Ecritures, etc.

Lorsque le peintre veut saisir un effet de lumière au soleil couchant, il en fait une pochade, car les teintes célestes s’enfuient et disparaissent ne permeltant à l'artiste qu’une brève analyse. Décrire l’évolution de la pensée ruskinienne offre les mêmes difficultés, nous y retrouvons les mêmes richesses de coloris mais aussi la même diversité et l’incessant changement.

Malgré sa personnalité, il faut nous souvenir que l'Angleterre du xiIx° siècle était encore sous l'influence des Shelley et des Wordsworth, du romantisme à l'imagination féconde et poétique, à l'âme religieuse. La Révolution française, les mouvements de 1830 et 1848, avaient influencé sa littérature, et des romanciers tels que W. Godwin, Holecroft, Thackeray, traitent dans leurs écrits les questions sociales et morales et sonnent avec les polémistes « le réveil des idées libérales. »

Vers 1820-1830, le socialisme anglais s'organise en mouvement syndical sous la direction d'Owen et les

CN TE ae

Trades Unions se constituent. Dans l'Eglise Anglicane se produit la scission de la High church et de la Low church sous l'influence de Wilberforce et de Keeble. Le catholicisme prend un nouvel essor avec Newmann et Manning.

En 1838 parait le Sartor Resartus de celui qui fut le maitre et l'ami de Ruskin : Carlyle. Ses écrits, cinterprétations de l'idée divine, révélations de linfini » méprisant les dilettanti modernes, admirant les héros de l'humanité et les donnant en exemple aux générations à venir, influencèrent les écrivains qui devaient illustrer la littérature anglaise de la fin du xIx° siècle ;: Matthew Arnold, Dickens, Ruskin.

Ruskin doit beaucoup à Carlyle, mais c’est à l'ami, non à l'écrivain, à celui qui au moment des décisions et des luttes fut le sage conseiller. Ruskin n'eut qu’un maitre favori, ce fut l’écossais Walter Scott, il ne cessa de le lire depuis son enfance Jusqu'à sa vieillesse. Il retrouvait en lui son amour de la nature et du Moyen-Age, l'écho de la poésie des collines d'Ecosse. Il lui dédia ses premiers vers et à la fin de sa vie rappela dans ses souvenirs tout ce qu'il devait au compatriote de Knox.

Voyons maintenant ce qui caractérise el différencie Ruskin et fait de ce chrétien le « dernier des Prophè-

tes. »

John Ruskin naquit le 8 février 1819 à Londres. Son père Jean-Jacques Ruskin était un des trois directeurs de la Maison Ruskin-Telford et Domecq qui importait en Angleterre le vin de Xérès, et sa mère, Margaret Cox était une puritaine austère «intelligente, CÉUAONNCN CUS DAUQRe et naivement ambitieuse. »

Elle consacra son fils à Dieu, comme Anne, l'éleva comme un futur Samuel dans la connaissance de la parole de Dieu, et Herne Hill, la maison d'habitation de la famille Ruskin devint une sorte de lieu saint, à l'abri de toute influence mondaine, où, dès que l'enfant put lire couramment, sa mère, comme il nous le raconte lui-même dans Præterita, commença un cours biblique, qui jusqu'à son entrée à Oxford ne fut jamais interrompu. (Nous lisions » dit-il « les versets tour à tour, elle surveillait chacune des intonations de ma voix et corrigeait celles qui étaient fausses, jusqu'à ce qu'elle me fit comprendre avec justesse et vigueur le verset que j'étais capable de saisir. » Les passages étudiés étaient souvent au-dessus de la compréhension de l'enfant ; peu importail à la mére du moment que le verset avait été appris avec l'intonation juste, un jour viendrait où l'homme en saisirait le sens exact. Les passages bibliques qui effraient certains éducateurs modernes rêvant de Bibles expurgées, n'’effrayaient pas la puritaine. « Ainsi », continue Ruskin, «elle commença au premier verset de la Genèse et alla droit à travers la Bibie jusqu'au dernier de l'Apocalypse ; sans passer les noms difficiles, Nombres, la Loi Lévitique, pour recommencer à la Genèse le jour suivant. Si le nom était difficile, meilleur était l'exercice de prononciation, si le chapitre était ennuyeux, meilleure était la leçon de patience; s'il était rebutant, meilleure était. la leçon de foi. »

Cette heure de iecture biblique était sacrée, aucune occupalion domestique, aucun visiteur ne devait interrompre

D, es

l'étude des deux ou trois chapitres quotidiens qui s'enrichissaient souvent des « belles et vieilles paraphrases écossaises. »

La méthode exégétique maternelle qui consistait à lire exactement, avec la juste intonation le mot ou le verset biblique, — exégèse d'une simple femme qui aime la vérité. — . devint la méthode de son fils, et nous aurons l’occasion de ‘ l'étudier au cours de cet essai. Les leçons étaient parfois difficiles, l'étude du psaume CXIX qui devait devenir pour lui le plus « précieux », car il y trouvait «une passion glorieuse et débordante de la Loi de Dieu », lui demanda beaucoup de travail. Il paraît même que les pages contenant le 8 chapitre de 1 Rois et le 32° chapitre du Deutéronome étaient noires, usées, l'étude de ces deux chapitres lui ayant coûté beaucoup de peine. Dans Prœæterita il nous donne la liste de ces passages difficiles intéressants à connaitre, car ils restèrent

les mieux gravés dans sa mémoire. La voici:

Exode, ch. XV et XX. 2 Samuel, ch. 1717 à 27. 1 Rois, CHI -Psaumes) XXI, XXXIL-XC,; XGI, CIIT, CXIT, CXIX, CXXXIX: Proverbes; Ch. Il, 1II, VIII, XII.: Esaie, ch. LVIII. Matthieu, ch. V, VI, VII. Actes des Apôtres, Ch. XXVI. 1 Cor'inthiens, XIII, XV. Jacques, IV. Apocalypse, NS NTE

De ces difficultés il dira plus tard: «Je considère en toute loyauté que la prise de possession de ces chapitres a été la partie la plus précieuse et en somme la seule partie essentielle de toute mon éducation ».

Dans la matinée il étudiait aussi un peu de latin et de grec, et s'aperçut que les grecs «aimaient les colombes, les hirondelles et les roses » autant que lui. Le reste du temps l'enfant était son propre maitre. Il en profitait pour «observer la croissance des plantes, mesurer le blou du ciel et guetter la fuite des nuages ». Les jouets lui étaient interdits.

Pendant la semaine, les romans de Walter Scott et l'Iliade étaient sagrande distraction; le dimanche, Robinson Crusoé et le Pilgrim’s Progress.

Un’simple fait nous montrera l'homme dans l'enfant, sa

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haine de tout formalisme et sa passion pour la nature. Le dimanche la famille Ruskin se rendait pour déjeuner chez une tante maternelle, et le plat habituel était du mouton froid ;: or John n'aimait que le mouton chaud, aussi, nous dit-il dans ses mémoires, «je pensais à ce jour avec terreur depuis fle vendredi et ne me réjouissais qu'au matin du lundi ». La brave tante était cependant chaque fois pardonnée, n'avait-elle pas un beau jardin sur les bords de la Tay, où John se croyait au Paradis ! :

Au culte il était attentif et étonnait les amis de sa mère en reproduisant les sermons du Rev. Howell, mais il avait soin de les ramener à une longueur exemplaire de «11 mots », et comme garantie de leur pureté évangélique il commençait ainsi : « Peuple, sois bon ».

A huit ans il fait mieux que prêcher, il écrit cette strophe.

« La main de l'homme À élevé des montagnes de pygmées et des tombes gigantesques. La main de Dieu a dressé les cimes des monts Mais n'a pas fait de tombes. »

Jusqu'alors Ruskin n'avait eu qu'un maître, sa mére, et voici comment, au déclin de sa vie il jugera cette éducation. «Malgré mes craintes, mes doutes et mes fautes, je n'ai jamais été infidèle à ces chapitres de la Bible, et je n'ai jamais trahi le premier commandement du chapitre que j'ai dû répéter le plus souvent : « Que la misér'icorde et la vérité ne l’'abandonnent jamais. »

Ses parents lui enseignérent dans son enfance trois précieuses choses : {a paix, aucune querelle ne venant troubler l'harmonie du foyer paternel : l'obéissance et la foi, toutes les promesses faites étant tenues.

Mais il dit aussi avec tristesse : «Je n'avais rien à aimer. Mes parents étaient, en quelque sorte pour moi des forces visibles de la nature et je ne les aimais pas plus que le soleil et la lune, seulement j'aurais été ennuyé et perdu si l'un d'eux était mort (combien plus encore maintenant que tous les deux sont partis), encore moins aimais-je Dieu, non pas que j'eusse quelque querelle avec Lui, ni crainte, mais sim-

es

plement je trouvais que ce que les gens disaient être Son service était désagréable, et ce qu'ils me disaïent être Son livre, ennuyeux.» «Jen’avais aucun danger à craindre, aussi ma force ne fut jamais exercée, ma patience jamais mise à l'épreuve et mon courage jamais fortifié ». Il regrette enfin son manque d'éducation mondaine et, par-dessus tout, de n'avoir pas joui d'une liberté assez grande pour être capable de discerner entre le bien et le mal et d'être volontairement vertueux. 6

Ces paroles écrites à la fin d'une vie, semblent regretter une jeunesse solitaire et triste. Il ne faut accorder qu'une valeur relative à ces jugements d'un vieillard qui se souvient des temps de lutte continuelle où il était sous la tutelle de ses parents, dont les idées différaient des siennes.

Si l'homme est en germe dans l'enfant la révolte enfantine de chaque dimanche est bien la première de ses nombreuses critiques du formalisme religieux ; les longues heures passées sur les bords de la Tay nous font prévoir les retraites bienfaisantes au bord du Léman, près de la montagne sainte. L'attention de l'enfant au sermon du dimanche, nous révèle la conscience et le sérieux de la pensée de Ruskin qui à dix ans, pouvait philosopher sur l'inanité du bonheur. Enfin avant de continuer l'étude de sa vie et de sa pensée, il faut nous souvenir que nous avons en John Ruskin un privilégié dont toute l'enfance, grâce à sa mère, s'écoula dans la compagnie et la communion des prophètes d'Israël, des Apôtres et du Christ. Aux heures de doute il ne leur sera jamais infidèle, et puisera dans leurs écrits tous les thèmes qui devront servir à ses éloquentes prophéties artistiques, religieuses ou morales.

Au mois de mai 1833 la famille de Ruskin traversail la Manche pour débarquer à Calais, parcourait la Picardie, les Flandres et entrait en Suisse à Schaffouse par une de ces journées si rares où les Alpes consentent à abandonner leur voile de brume. Nos voyageurs montèrent sur la terrasse de

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la ville et furent émerveillés par le spectacle qui se déroulait à leurs yeux. L'enfant fut étonné, son âme s'éveilla, rien ne fut modifié dans ses sentiments religieux eu dans ses croyances, mais il prit conscience de sa nature et de sa vocation : € C'est ainsi que le sang plein de force, le cœur plein de

« flamme, sans le moindre désir d'être autre que je n'étais,

« d'avoir plus que je n'avais, connaissant la douleur, assez

« pour prendre la vie au sérieux, sans pour cela en affaiblir

« le moins du monde les ressorts ; ayant assez de notions

« dans la tête et de sen&ibilité dans le cœur pour que la vue

« des Alpes ne fût pas seulément pour moi la révélation

« de la beauté de la terre mais aussi la lecture de la pre-

« mière page de son livre ; je descendis ce soir-là de Ia ter-

« rasse de Schaffouse, avec tout ce qu'il devait y avoir de

« noble et d'utile dans ma destinée, fixé pour toujours »!. \

Le reste du voyage ne modifia en rien cette impression et à son retour en Angleterre il continua ses études avec le Rev. Dale qui lui fit lire Byron — l'inspirateur des premiers essais poétiques de Ruskin. La maladie vint interrompre son travail, et sur les conseils des médecins, la famille entreprenait un second voyage en 1835.

Dans le premier, John Ruskin avait découvert la montagne, dans le second il devait découvrir l'architecture gothique, les Bibles de pierre d'Abbeville et de Rouen.

Pour comprendre les impressions de Ruskin sur Rouen, il faut avoir visité cette ville par une belle matinée d'été lorsque tout dort encore dans la ecité normande et que la foule des trains de plaisir ou des touristes ne l’a pas envahie. Alors seulement, dans cette contemplation silencieuse des portiques et des nefs, dans la Conversation muette avec les vieux saints de pierre, qui demeurent tandis que vous passez, vous saisissez les raisons qui font dire à Ruskin que Rouen fut avec Genève et Pise l'un des trois centres de sa vie, une des villes qui l'inspirèrent et le dirigerent dans tout ce qu'il devait entreprendre.

Au cours de ce voyage il retourna en Suisse en passant par le col de la Faucille. Arrivé au Col, le jeune Ruskin vit surgir dans l'échancrure de la montagne le Mont Blanc — son

l Præterita, vol. 1, ch. VI.

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Sinaï — et à mesure que le voyageur descendait vers Gex, la terre sainte de son travail futur, la vraie demeure en ce monde du prophète de Brantwood, se déroulait à ses pieds. L'enfant déborda de joie, les forces et la santé commence rent à lui revenir, il put bientôt retourner en Angleterre où, au commencement de 1836, M. Domecq, l'associé de son père vint à Iterne-Hill avec ses quatres filles, dont l’aînée Adèle- Clotilde’était une jolie brune.

Notre futur prophète n'élait pas assez mystique pour ignorer l'amour terrestre, mais, hélas ! encore trop théologien pour parler d'amour: à l'espiègle enfant qui riait toujours quand notre pauvre John ne trouvait d'autres sujets d'entretien que l'Armada, la bataille de Waterloo et la transubstantiation.

Nous voyons déjà dans ce premier éveil de la nature que celui qui pendant toute son enfance n'avait eu à aimer que lui-même et quelques nids de fourmis, ne devait jamais être compris par aucune femme et ne connaitre de l'amour que les douleurs.

Un des critiques de Ruskin prétend que malgré ses deuils, ses tristesses, son divorce même, «le grand enthousiaste ne paraît pas avoir détourné un seul instant ses yeux des horizons radieux qu'il aima seuls au monde, mais continua son rêve mystique ».

C'est simplement prendre l'apparence pour la réalité et oublier que sa première déception amoureuse le mena jusqu'aux portes de la mort. C'est oublier aussi que cet homme n'eut jamais dans son enfance d'autre confident que luimême, qu'il apprit à souffrir en silence, que son âme délicate, éprise de paix, d'amour et de beauté n'aimait pas l'étalage de la souffrance, même de la sienne et qu'il préféra en garder le secret. |

Ces douleurs sommeilleront peut-être encore longtemps, les luttes de la pensée et de la conscience viendront un jour les réveiller et quand nous verrons dans la vie de Ruskin un changement complet d'orientation se produire, il faudra nous en souvenir.

Pour oublier sa tristesse il écrit et dessine. Il commence

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