‹ Le christianisme et la Révolution françaiseChapitre 3 sur 15 · DE I.A TACTIQUE EN RELIGION · texte numérisé non relu

DE I.A TACTIQUE EN RELIGION

soyons persuadés qu'il n'y a rien d'inexpugnable que la sincérilé. Laissez-moi une position franche, et j'ose avouer que je ne crains rien dans le monde ; au contraire, mettez-moi dans le faux, et je ne me connais plus, je ne puis respirer.

L'année dernière, je disais que j'entrevoyais dans votre esprit un germe d'avenir; aujourd'hui, je m'avance davantage, et je dis que celui qui ne s'aperçoit pas qu'une nouvelle génération d'idées, un nouveau flot moral bat l'ancienne rive, celui-là est aveugle des yeux, du cœur et de l'âme. Quand même tant d'ennemis qui se concertent finiraient par nous briser avec cette chaire, ce serait aujourd'hui trop lard; ils ne gagneraient absolument rien. L'esprit qui nous fait ouvrir la bouche est désormais en vous; Dieu merci, il n'appartient à aucune puissance de vous briser tous en éclats comme cette planche de chêne.

TROISIÈME LEÇON

Un christianisme avant le Christ. — La Grèce baptisée par Platon.

— L'Église primitive dans l'esprit de Jésus-Christ. — L'existence de Jésus-Christ niée par le D"' Strauss. — Deux caractères de l'Évangile. — Le nouveau Fiat lux du monde moderne. — Sentiment d'attente dans l'Évangile ; aujourd'hui qu'attendons nous?

— Première division entre les apôtres. Comment elle se résout. Image de l'unité future. — Église de Saint^Pierre, église de Saint- Paul. — Liturgie catholique. Pourquoi s'est-elle arrêtée? — Les funérailles d'un monde. — La royauté de l'esprit ; est-ce une royauté fainéante? — Des blasons .spirituels. — Les Mémoires de Louis XVL — Le testament d'une époque.

TROISIÈME LEÇON

LEGLISE DANS LESPRIT DE JESL' S-CHRIST.

Il y a deux sortes de foi, dans le monde; l'une naît du découragement, l'autre de l'espérance. On rencontre des hommes qui, après avoir été attirés et trompés par des ihéories, n'ayant pas trouvé surle-cliamp ce qu'ils attendaient, prennent le parti de ne plus rien chercher ; ceux-là retombent par défaillance dans le passé ; leur croyance est une sorte de désespoir. Las de désirer, ils saisissent la mort avec un froid acharnement. Les autres, au contraire, avant même de posséder la vérité vivante,

:iO f.ÊGLlSK

sonl certains ùe la rencontrer; ils s'élancent audevant d'elle avec une force suprême ; quoique liés encore à l'erreur, leur parole, leur vie, leur âme est féconde.

Un peu avant que Jésus-Christ parût sur la terre, ces deux sortes de foi existaient dans le monde païen ; les uns, de systèmes en systèmes, d'attente en attente , retombant dans l'ancienne communion païenne; les autres faisant un effort surhumain pour arracher au polythéisme ce qu'il ne contenait pas. Partout on sentait cette faim de l'âme dont nous parlions précédemment ; de là, que de tentatives pour tordre les symboles païens, pour en faire sortir un esprit nouveau! Dès les temps d'Eschyle et de Sophocle, lame est altérée d'une soif inconnue; dans ce travail de l'âme, on entend des mots étranges sortir de la bouche de ces poètes ; ils contredisent toute la vieille civilisation. Prométhéc, les chœurs des Suppliantes, Aniigone sont des fragments de cette grande prophétie qui n'est renfermée dans aucun peuple : devins qui ne savent pas ce qu'ils annoncent. D'autre part, les écoles de philosophie font circuler de bouche en bouche l'idée du Verbe de Dieu ; ce mot de Platon, court d'Athènes à Alexandrie, à Antioche ; ce n'est plus seulement Isaïe ou Daniel, c'est

l'humanité qui prophétise. Avant que le Christ se soit montré , on respire un christianisme précurseur. La Judée est baptisée dans le Jourdain par saint Jean ; la Grèce est baptisée par Platon ; mais qu'est ce que tout cela? un baptême dans le torrent! un baptême d'idées ! une attente, une espérance, qui passe comme l'onde, une doctrine de plus ajoutée à d'autres doctrines, un sophisme peut-être, une ombre, si la vie, si l'éternel vivant ne vient pas s'en revêtir. Pendant que ces idées, sous une forme vague, travaillent le monde ancien et qu'il est près de s'engager dans une abstraction sans issue, je vois un maître suivi de douze pêcheurs , dans un des lieux^ les plus écartés du monde. Il n'enseigne pas au mi-. lieu des livres, mais dans un temple, sur les places publiques, à l'entrée des villes, sur le haut des monts, , en face de la nature entière qu'il prend pour témoin. 11 appartient au peuple le plus malheureux de la terre ; et c'est au nom de cette douleur séculaire; qu'il fait une promesse infinie; son enseignement n'est pas seulement dans ses paroles, il éclate dans la moindre de ses actions. Quelle école , quel temple pourrait renfermer sa doctrine? il apprend non pas, comme tous ceux qui l'ont précédé, un système en particulier, mais la vie elle-même; non-seule-

ment, il l'enseigne, il la communique. Avant lui, les révélateurs avaient montré Dieu sur l'Oreb, dans l'immensité des mers, dans tout ce que l'on ne pouvait atteindre ; lui , au contraire, montre le Dieu incarné dans l'homme. Il saisit le divin qui palpite , au centre des cieux , dans l'esprit fait chair. Il révèle ce que personne ne connaissait , la puissance infinie de l'âme.

A de certains moments, la force morale d'un peuple se recueille dans un homme qui le personnifie ; en cet instant, toute la puissance morale du genre humain s'est rassemblée dans Jésus-Christ. L'esprit rempli de pensées divines , comment ne se serait-il pas senti et proclamé : le fils de Dieu !

Où était alors l'Église? et quelle forme avait-elle dans l'esprit de son auteur? Si l'on cherche uniquement le vrai , on reconnaît que l'objet constant du Christ est de dilater les âmes, de les débarrasser des formes, de ressusciter les cœurs, en soulevant les fardeaux artificiels qui les oppressent. Le miracle permanent qu'il opère est de ramener, de retrouver la vie sous les murailles blanchies du vieux culte. Que sont pour lui le temple, la liturgie, le sabbat? Le temple est au Jardin des Oliviers, sur le chemin, dans la maison du Centenier, sur la barque de Ga-

lilée, partout où sa parole est entendue. La liturgie, c'est le mouvement de la vie, le voyage, le passereau qui cherche sa pâture, le grain qui tombe dans le sillon, la'rencontre d'un étranger, le repas, l'hospitalité acceptée, la conversation des amis. Le sabbat! il ne le connaît plus, lorsque c'est un empêchement à des œuvres nouvelles.

Qu'est-ce que cela? le voici! la terre s'était chargée de coutumes, de nies, de symboles antiques; le passé, s'étendant toujours, ôtait la place à l'avenir. Les temples ajoutés aux temples, les usages aux usages, les livres aux hvres, il ne restait, pour ainsi dire, dans la religion, plus de place pour l'àme humaine* Alors une voix s'élève, et, aussitôt, le moindre soupir de l'homme consomme plus de miracles que tous les temples, tous les livres liturgiques, toutes les murailles de marbre et d'or. Ce n'est plus rien de lire le livre de la loi et des prophètes; il faut être soi-même un livre vivant, une bible agissante, une prophétie visible. C'est-à-dire, que l'idéal de l'Église, dans l'esprit de son auteur, est le mouvement de la vie spirituelle. Quiconque s'arrête, s'endort, dans le temple, au milieu de l'encens, cesse d'être de sa communion ; quiconque veille d'esprit et de cœur, fût-il Samaritain , est avec lui.

Un savant allemand d'un mérite incontestable, le D' Strauss ' , a exposé sur la mission de Jésus-Christ un système fait pour exciter la stupeur de l'Europe. Dans cette idée, Jésus serait constamment occupé de calquer sa vie sur les prophéties de l'Ancien Testament ; chacune de ses actions lui serait ainsi commandée par un texte, et il ne ferait en quelque sorte que répéter le passé. Autant vaut effacer du monde la vie et la personne de Jésus- Christ pour ne laisser à sa place qu'un système d'érudition. Quand on vit cette figure menacée de disparaître de l'histoire, il y eut de nos jours un frémissement , une fermentation extraordinaire; ce fut une immense controverse, où l'on s'aperçut bien que notre clergé avait perdu la prééminence, puisqu'il ne trouva pas un mot à dire sur une question qui ébranlait tout le Nord. Il continuait d'attaquer Voltaire, tandis que le corps de Jésus-Christ lui était enlevé, pendant la nuit, sans qu'il s'en aperçût. En Allemagne , les plus impatients trouvèrent bientôt que la critique du D"" Strauss n'avait pas été assez loin ; ils se hâtèrent de détruire ce simulacre de Christ qu'il avait laissé subsister sur la croix , et tout s'évanouit dans un néant plus vide

* Voyez dans le second volume d'AUemagae et Italie, la Vie de Jésus, par le D'' Strauss.

cent fois que celui du baron d'Holbach etd'Helvétius. D'autres, au contraire, en grand nombre, frappés de terreur', fermèrent leur livre; ils cessèrent de penser ; dans la crainte de ne plus être assez chrétiens, ils se firent gnostiques et visionnaires. Blessés par leurs propres armes, ils revenaient à la foi par l'épouvante. Tel est, aujourd'hui, l'état de cette controverse.

Pour moi, si, laissant de côté la multitude de livres que j'ai lus à ce sujet, je suppose, un moment, que je n'aie jamais entendu parler de l'Évangile, et qu'il me tombe entre les mains pour la première fois, il y a deux caractères qui me frapperaient d'abord , la personnalité du Christ, et le sentiment permanent d'attente au fond de sa doctrine. Dans tous les livres de l'Orient antique, je sens la vie universelle, et comme la pulsation de la grande âme du monde. Cette âme impersonnelle , froide , incommunicable de la nature s'exhale, par la bouche des Dieux, dans les ouvrages des anciens sacerdoces ; mais ici quelle différence ! ce n'est plus le désert intini dans sa vide sublimité; je reconnais les pas de l'Homme divin sur le sable immaculé; quelqu'un a passé là. Les livres, les systèmes, ni même cet instinct vrai ou faux qui me pousse vers ce qu'il y a de plus univer-

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sel, ne me feront pas illusion. A travers dix-huit siècles, je reconnais, j'entends ici, non pas le murmure de la science alexandrine, mais le mouvement d'un grand cœur infini qui s'ouvre et qui parle avec les lèvres de l'homme , dans la langue de l'homme. Ajoutez des livres à des livres, des textes à des textes, vous pourrez composer une doctrine; seulement de tout cela ne jaillira jamais une personnalité. Que m'importe que saint Matthieu, saint Luc et saint Jean ne s'accordent pas sur tous les détails des ohjets ! la personne du Christ est-elle la même chez chacun d'eux? dans tous, est-ce le même accent , le même sang qui circule et reflue dans mes veines, la même âme qui parle et entre dans mon âme? voilà ce qui m'intéresse. — Nous ne connaissons plus assez la puissance électrique d'une parole, d'un regard, d'un geste. Nous croyons que tout se ûiitpar des formules, des doctrines rédigées, des systèmes, oubliant que bien souvent la vie parle dans un regard, avant que la doctrine se montre.

Jésus-Christ n'a encore rien enseigné ; déjà il s'est choisi ses disciples, et ceux-ci Font suivi. Voilà ce qui a le plus étonné quelques penseurs! Quoi! un maître qui compte sur ses disciples, et les disciples qui comptent sur le maître, avant qu'aucuoe

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doctrine ait été donnée et reçue en gage ? Oui , et cette manière de fonder l'Église est l'endroit le plus sublime de l'Évangile. Rappelez-vous ce commencement ! Jésus-Christ, marchant au bord de la mer, rencontre des pêcheurs ; il leur dit : Suivez-moi. Ceux-ci, quittant leur filet, le suivent jusqu'à la croix. Où l'esprit de spontanéité et de création a-t-il été jamais mieux empreint? puisque ce ne sont pas des théories, c'est donc une personne qui parle. Ces premiers disciples ne demandent aucun éclaircissement; la vie, la puissance du maître, a passé en eux avec la rapidité du Fiat lux. Ils marchent en silence; ils entraînent déjà avec eux un nouveau monde. Élan, ravissement de l'enthousiasme, non pas travail de catéchumène! dés le premier mot, leur âme s'est dilatée à l'infini. Ils marchent, ils emportent en euxmêmes , Rome des martvrs , Bvzance , le monde moderne , et nous-mêmes qui sommes ici.

Premier moment de l'Église dans l'esprif dé son auteur : inspiration , élan , spontanéité , mouvement pour quitter l'ancien rivage. Pourquoi, de tant d'Églises qui croient chacune représenter Jésus-Christ tout entier, aucune d'elles ne se lève-telle et ne nous dit-elle plus : Suis-moi ? Sequere me ! Nos oreilles ne sont pas endurcies ; nous ne deman-

dons qu'à marcher, à laisser là nos anciens filets dans le vieil Océan. Mais pour que nous suivions il faut que quelqu'un marche devant nous. Qu'une bouche le prononce donc de nouveau au nom de toutes les Églises dispersées et errantes, ce mot sacré : Suivez-moi, Sequere me ; et de quelque part que sorte cette voix, que ce soit du Vatican, ou du haut d'un trône, ou du fond du cœur d'un peuple , je ne dis pas toute la chrétienté, mais toute l'humanité préparée à ce cri reconnaîtra cette parole d'avenir ; elle marchera aussitôt après son guide , sans ramasser ses filets ni resjarder en arrière.

Un autre caractère de cette première Église dans le Christ est de maintenir l'àme dans une attente continuelle. Aucune scène ne se répète ; chaque moment est nouveau dans cette liturgie vivante. Les patriarches, Moïse, les prophètes, les générations éteintes n'ôtent rien aux vivants ; ils ne pèsent pas, avec tout leur passé, plus que les âmes de quelques hommes de Galilée. Salomon lui-même le cède au lys printanier cueilli par un apôtre. Pour arracher le monde à la séduction de ce passé majestueux de Moïse et des patriarches, Jésus-Christ convie l'esprit à un lendemain toujours nouveau ; il jette dans le fond de l'avenir un attrait surhumain qui ne permet

à personne de détourner la tête. On le suit , parce que chaque jour l'abîme de vie s'entr'ouvre et s'agrandit. D'abord, c'est un signe muet, puis le signe devient une parole, une parabole, un mystère; puis le lendemain, la parabole s'explique; une autre plus profonde commence , et l'âme s'engage plus avant, à la suite de ce maître ; elle voudrait se suspendre aux bords de sa tunique sur ce chemin de vie. Quand le premier pas est fait , que l'on commence à goûter sa doctrine et qu'on croit la saisir , il annonce sa mort. Alors l'attente recommence, l'avenir se rouvre, le maître grandit de cent coudées ; et pas un moment de répit n'est donné à l'âme qui le suit; après sa mort, on attend sa résurrection; après sa résurrection, sa majesté transfigurée sur le ïhabor. Voilà jusqu'où il conduit lui-même l'Église. Maintenant, qu'attendons-nous encore? Que nous offre-t-on pour nous attirer , selon son esprit , plus avant dans ce chemin de l'âme? On nous ramène au passé ; on nous montre le Christ flagellé , humilié , crucifié ; on reprend pour la millième fois le chemin de la Passion , répétant à l'homme, aux peuples, au genre humain : Porte ta croix. — Mais ma croix, je l'ai portée dans tout le moyen âge , et j'ai dépassé mon calvaire. Il y a, pour ceux qui espè-

reiit, un Christ dont vous ne me parlez plus; c'est celui qui doit éclater, plein de majesté et de gloire, dans les nuées. Quand viendra-t-il? pourquoi ne me dites-vous plus rien de ce couronnement? Vous vous contentez de vous maintenir , de vous conserver, tels que vous avez été; mais vous n'attendez plus rien au monde , car l'apogée de votre puissance est atteint. Espérez-vous que les cieux s'ouvrent pour montrer la royauté du fils de l'homme? Non , puisque vous savez qu'ils ne s'ouvriront pas ; vous avez rejeté cette espé- ^ rance matérielle. Ce ne sont pas les cieux visibles qui se dilateront; c'est le ciel intérieur, l'âme, l'esprit. , Que celui qui a un cœur l'ouvre, et la majesté divine y éclatera. Penseurs , ouvrez vos poitrines! Église catholique. Église protestante , Église grecque, assez de discordes et de colère ! Au lieu de vous resserrer comme des forteresses fermées, hostiles les unes aux autres, ouvrez-vous les unes aux autres dans une unité plus grande. Église de pierre ouvrez, élargissez vos portes; Église vivante, ouvrez votre intelligence, vos dogmes; à la place de la couronne d'épines qui a couronné le passé , ce sera la majesté, la royauté , le triomphe , la paix qui éclateront dans l'esprit du Fils de l'homme. Personne de nous ne vous demandera plus : quand viendra-t-il ?

Après la mort de Jésus- Christ , une époque nouvelle commence pour l'Église primitive. Les apôtres se dispersent ; aucun d'eux ne songe à emporter, dans sa mission , ni le bois de la croix, ni la couronne d'épines, ni la tunique du maître : l'esprit de vie les pousse. Qu'ont-ils à faire de ces témoignages qui ne parlent qu'au corps?

Dans les circonstances imprévues, chacun prend conseil de sa voix intérieure -, un même esprit les pousse dans cent chemins différents. Au milieu de cela, un germe de dissension paraît ; une première discorde éclate dans cet idéal de paix; il faut voir comment l'unité se rétablit, puisqu'on peut la considérer comme l'image de l'unité future.

A peine sortis de Jérusalem, les Apôtres se trouvent entre deux mondes , le monde juif, considéré comme orthodoxe , et tout le reste de l'univers. Quelle conduite suivre pour les réunir? c'est laquestion qui est encore posée aujourd'hui, sous des noms différents. Les uns pensent, et saint Pierre est de ce côté, qu'il ne peut y avoir de communion avec les nations étrangères, si elles ne rentrent d'abord dans la loi judaïque, dans les rites, et la circoncision d'Abraham : c'était obliger le monde entier d'entrer par la porte étroite de la Judée; c'était nier le mou-

m L'h'GLlSK

vemeiit de Tesprit dans tout l'univers, hors de Jérusalem; c'était contraindre le genre humain de recommencer la migration des juifs; c'était écrire sur le sable du désert : Hors de là, point de salut.

Dans cette première assemblée, il en est d'autres, et saint Paul est avec eux, qui déclarent que la communion se fait par l'esprit nouveau, non plus par les rites de Jacob et des patriarches, que dès lors, sans passer par le temple de Jérusalem, les nations étrangères peuvent enlrer dans la vie et l'unité. De ces deux sentiments, qui contenaient toute la destinée du monde, lequel a prévalu dans ce premier conclave? Le christianisme plus vaste, plus universel de saint Paul, l'emporte, ce jour- là, sur le christianisme et la liturgie lapidaire de saint Pierre. Il est décidé, sous l'inspiration de l'avenir, que l'Église de Judée n'entravera pas l'Église universelle, que les rites du passé ne sont qu'une chose secondaire, que la première et véritablement l'unique est la vie de l'esprit. Ainsi, cette première division de l'Église naissante se résout par la liberté. L'âme est encore trop élancée pour qu'aucune difficulté de liturgie l'arrête. Les Apôtres se dispersent de nouveau, donnant chacun sa forme à la parole, saint Paul créant des rites nouveaux chez des peuples nouveaux, saint Pierre spi-

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ritualisant les rites anciens chez des peuples anciens; tous accordant l'unité de l'esprit avec la liberté des

formes.

Après dix-huit cents ans, qu'est devenu cet idéal? et quelle idée se forme-t-on de l'unité future du monde religieux? On se persuade presque toujours que la plus vieille Église doit iiivestir, absorber toutes les autres; on se forme l'image d'une unité toute matérielle. Asstirément, il est grand de penser qu'à telle heure, sur toute laterre, lamême parole sera prononcée, le même geste se fei'a, la même voix appellera dans le bruit des cloches, la même page sera lue, le même psaume chanté. Je n'ai pas oublié l'impression qtie je recevais, lorsque, voyageant au loin, de ville ëh ville, entrant dans les églises arabes, gothiques, gréc(|ilës, latihes, d'Espagne, d'Allemagne, des Cyclades, d'Italie, j'entendais partout la même langue, et ces simples mots, dam les siècles des siècles, qui revenaient et résonnaient dans le vide ; il me seml)Iaii que la même voix me suivait d'âge en âge, de lieux en ïîeti^, du fond du passé, et que j'ii^sistnis à l'oflTice d'un peuple mort.

Est-ce bien \k en effet le dernier degré de là grandeur rehgieuse? n'est-ce pa^ la ^ublimiiô de la mort phdAt que lasiibliinité (^ 1â vW lé îïi^persUad'e que

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sans cette unité extérieure, on peut atteindre k une unité d'esprit qui se concilie avec la spontanéité des peuples ; pourquoi , dans cette grande alliance que l'on imagine, commencer par briser les esprits des races humaines? Ne sont-ce pas des vases sacrés, faits par le divin potier, pour orner le temple éternel? l'Église du moyen âge n'a compris que le chant à l'unisson, celui où toutes les voix s'évanouissent en une seule. Mais un art supérieur a révélé une harmonie plus haute, plus sainte, celle où chaque voix conserve son accentetson âme dans l'accord général. De même, dans cette vaste Église, dont les églises particulières ne sont que la pierre angulaire , dans ce grand chœur de l'humanité , pourquoi ne pas admettre que, par une hturgie supérieure, chaque esprit de peuple conservera sa voix au milieu de l'harmonie de tous?

Aujourd'hui, Rome dit, comme saint Pierre, à tout ce qui lui reste étranger: Parle ma langue ! suis mon rite! entre par ma porte dans la région de vie. Mais saint Pierre s'est repenti de cette doctrine étroite ; il a cédé à saint Paul qui a élargi la voie de toute la largeur de l'esprit. Dix-huit siècles ont passé par cette porte , et ne l'ont pas obstruée : est-ce nous qui la laisserons murer?

Voulez-vous voir comment l' autorité et la liberté se concilient, suivez un moment saint Paul. Il se sent emprisonné dans l'ancienne Judée; l'ombre du vieux temple pèse sur lui ; il ne respire à l'aise qu'au milieu des peuples étrangers, lorsque sur les deux rivages de l'Asie et de l'Europe il embrasse le genre humain. Il emporte avec lui les paroles du maître; mais quelle indépendance, quelle audace d'interprétation î Vous voyez, heure par heure, l'Église nouvelle se lever, s'épanouir, grandir dans cette âme. Où s'arrêtera-t-elle, au milieu de cet infini? il a une sorte de jalousie subHme; le voisinage des autres apôtres l'embarrasse ; il lui faut, comme à un aigle, un horizon qui soit tout à lui ; dans son mépris du passé, il veut des âmes neuves, des villes neuves où la parole n'ait pas encore germé. Cette indépendance, cette spontanéité, il la communique à ses Églises.

Jusque-là le Christ et les Apôtres ont seuls paru dans la liturgie naissante ; désormais il arrive quelque chose de nouveau. C'est la commune, le peuple assemblé, qui, saisi à son tour de l'inspiration, parle, agit, se lève, tressaille; la puissance de l'apôtre s'est communiquée aux masses. Elles ne restent pas inertes, elles inventent, elles créent elles-

mêmes des prières, des chants, des hymnes : le cri des entrailles de la fpfjle entre dans la liturgie. L'Apôtre frappe, par ses épîtres, sur Corinthe, Athènes, Thessalonique , Éphèse; cymbales sonores, elles répondent en achevant la pensée de saint Paul; l'Église se bâtissant ainsi chaque jour, grandit tout ensemble dans l'âme de l'apôtre et dans l'âme du genre humain -, voilà le véritable idéal d'une liturgie et d'une Église vivante.

Or, je le demanderai, voyons-nous quelque chose semblable à cet esprit, ou seulement qui s'en rapproche de loin, et montre que l'on vit sur ce modèle? Où sont les cris, les acpents de l'humanité moderne dans les rites et la liturgie de notre temps"? L'Église puise-t-elle, renouvelle-t- elle ses rites dans l'Éternel vivant? Le cœur du peuple est-il mort? ou est-ce que vous ne savez plus le faire vibrer? Je vois figurées les époques des patriaj'chfis, des martyrs, des docteurs, comme si le jnonde eût dû s'arrêter là! il a continué de vivre, lors même que les rites ne me disent plus rien de ce qui a suivi. Si l'Église est la représei^tation visible de la Providence, pourquoi ne réfléchit-elle que ce grand passé, déjà si loin de moi? la liturgie s'est fixée, mais Dieu ne s'est pas fixé à un siècle plutôt qu'à

DANS L'ESPRIT Dp JÉSUS-CHRIST. 7t

l'autre. Pourquoi doue, pas uu soupir, pas un élan fie l'humanité nouvelle n'est-il représenté dans un rjte nouveau? Ou répète les anciennes prières; estce que l'àme n'en exhale plus? chaque siècle ii'at-ii pas son pain qjuotidien à demander; fit celui où je suis, plus qu'un autre peut-être? J' admira la r&présentation des anciens temps sous des cérémonies majestueuses ; et pourtant je voudrais sentir battre le cœur d'un vivant au fond de ces siècles qui ne me coniîaissent pas. Quand rien ne mje parje de ce que la vie m'a montré , il me semble quelquefois que j'assiste, au milieu de cérémonies sublimes, aux funérailles d'un monde.

Mais cela, dira-t-on, c'est exigev de l'Église une inspiration permanente, une jeunesse toujours nojuveUe, une v|e intarissable; et moi. je l'entends bien ainsi. Qui a jamais pu prétendre que la royauté de l'esprit et de l'âme puisse devenir une royauté fainéante? Dans les monarchies temporelles il ne suffit pas de dire : J'ai fait autrefois de grandes choses ; je suis le fils de Clovis, de saint Louis. Car, si Ton se contente de parler ainsi aux hommes, si l'on ne fait soi-même des actions glorieuses, si l'on ne saisit dans son siècle l'espèce de grandeur qu'il renferme, le plus grand passé du monde ne sauve pas

une couronne ; elle tombe ; elle ne se relève pas. Combien à plus forte raison en est-il ainsi de cette monarchie de l'âme, de ces dynasties spirituelles qui veulent régner toujours ! Leur suffirat-il de dire : Je suis fille d'Élie et de David? j'ai consommé autrefois des miracles, j'ai délié des énigmes, j'ai écrit avec la langue de feu les ouvrages des Saints-Péres. N'est-ce pas assez de travaux, de grandeur, pour que la légitimité me soit accordée de siècle en siècle? Non, cela n'est pas assez, puisque nous qui vivons, nous voulons des œuvres vivantes. Les dynasties religieuses ne se sauvent pas en suspendant ainsi des armoiries et des blasons spirituels aux yeux du monde. Nous ne demandons pas de nouveaux miracles pour le corps, nous demandons seulement des miracles de l'intelligence et de l'âme. La Providence a jeté à notre siècle de nouvelles paraboles qui nous restent obscures. Expliquez-les.

En face de difficultés nouvelles, nous avons besoin de nouveaux docteurs ; pour conserver le trône de l'Esprit légitimement, il faut acquérir par l'esprit, chaque jour, le droit divin de régner sur nous. Sinon, les révoltes commencent, et les mitres s'ébranlent comme les couronnes.

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Louis XVI était le chef de la plus grande monarchie du monde ; il personnifiait le vieil ordre temporel; il avait les plus belles armoiries de la terre; il était juste, il voulait le bien, et néanmoins il est tombé; lui-môme, sans le savoir, en écrivant ses Mémoires, a expliqué jour par jour la chute de cet ancien monde politique. Dans ce livre manuscrit, où l'on respire le vide le plus étrange qu'on se puisse imaginer, dans ce testament d'une époque, il est un mot écrit en face de chaque journée, et qui la résume. Tournez la page ; la même parole reparaît : Dimanche, rien. Lundi, rien. Mardi, rien du tout; et la semaine se raconte ainsi, et les mois et les années de ce règne ! Ce mot fatal est écrit le matin même de la prise de la Bastille.

L'ancien ordre de choses politiques est tombé parce que chaque matin, au lieu d'être et d'agir, il écrivait sur le livre de vie, rien, rien du tout, et que le monde voulait être et faire quelque chose. Combien donc ne serait-ce pas une chose plus effrayante et plus tragique, si, au milieu des questions qui nous ébranlent intérieurement, le pouvoir spirituel, cessant d'agir par la pensée, se contentait de vouloir écrire sur le livre sacré, en face de chaque siècle, de chaque abîme : rien, rien, rien du tout ! une révo^

liitioii immense serait à la porte; car, nous aussi, nous sommes insatiables de vie, comme nos pères, et comme leurs pères, parce que nous croyons a un Dieu éternellement insatiable de grandeur, de lumière et d'esprit.

'■'i^'-iâi^:

QUATRIEME LEÇON

Le dogme chrétien se développe sans Rome. — Première forme de la papauté ; un droit de procédure. — Principe des conciles; le vote dans la cité divine. — Les Pères de l'Église ; comment ils ont entendu les rapports de l'Église et de la philosophie. — Arianisme; Athanase. — Contradiction entre l'Église primitive et l'Église moderne. — La déclaration des droits de Dieu, du clergé, de l'homme^ — Un calliûlicisme païen avant l'Évangile. — L'Église, le lien entre la race romaine et la race germanique. — Le christianisme légitime les Barbares. — L'époque la plus croyante est-elle la plus propre aux arts? — L'Église dans la solitude; la société se renoue au désert.

QUATRIÈME LEÇON

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