LE CHRISTIANISME SANS ROME
L'Église primitive est fondée ; Jésus-Christ l'a léguée aux apôtres , ils la répandent dans le monde et ils meurent. Après eux , comment se poursuit cette histoire? qui va se charger de développer l'héritage des apôtres? A ce moment suprême, oii se produit la doctrine, où s'enfante le dogme, ce qui éclate , c'est l'absence ou plutôt le néant de la papauté.
Je ne sais comment on n'a pas remarqué cette impuissance absolue de Rome , aussi longtemps qu'il
s'agît de créer la vie spirituelle. D'immenses questions sont posées dans le christianisme naissant ; partout on pense, on discute, on écrit, on combat par l'esprit, en Grèce, en Afrique, en Asie. De simples diacres donnent tout à coup une direction au monde; Tàme rayonne de chaque lieu; Nicée, Alexandrie, Laodicée, de simples villages, les sables même des déserts parlent. Dans ce moment de formation, de création, Rome seule garde le silence; seule elle n'apporte pas une pierre vivante à cette cité spirituelle qui grandit à vue d'oeil ; il faut descendre jusqu'au quatrième siècle pour trouver un grand homme sur le Saint-Siège. Jusque-là, les doctrines, les systèmes passent devant la papauté sans qu'elle ait l'air seulement d'exister. Ce n'est pas elle qui dit anathème aux hérésies. Ce n'est pas elle qui construit le dogme; ce n'est pas elle qui convoque et préside les conciles. Que fait-elle donc? elle attend ; elle ne produit pas la vie , elle la reçoit ; loin d'enfanter le monde religieux, c'est a peine si elle le suit.
Sitôt que ce grand travail de l'âme semble achevé, que les plus vastes intelligences se sont consumées à développer l'esprit du christianisme, el(}u"il n'est plus besoin que de régner, on voit l'èvèquede Home
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s établir au sommet de ces œuvres do vie, comme s'il en était le principe et la source. Il s'approprie , pour son domaine particulier, les conquêtes spirituelles qu'il n'a pas faites; il s'institue le roi du dogme, auquel il n'a pour ainsi dire pas concouru. D'autres ont pensé pour lui; c'est lui qui portera la couronne de l'esprit.
Voulez-vous toucher les premiers commencements authentiques de cette puissance , vous serez étonnés de voir combien ses progrès ont été lents et incertains. Rome a été longtemps avant de croire elle môme à sa destinée nouvelle; l'océan dans lequel on a piétendu tout engloutir n'a été pendant quatre cents ans qu'un ruisseau caché sous des ruines. J'arrive jusqu'au concile de Carthage , en 419, sans trouver la marque authentique d'aucune distinction effective du Saint-Siège. Dans ce concile, un prêtre latin, Aurélius, demande que les évoques condamnés par un premier jugement puissent appeler à l'évêque de Rome; pour cela il s'appuie sur une résolution du concile de Sardique. Un autre membre de l'assemblée , Alypius , évêque de Tagaste , se lève , et déclare que dans les textes connus on ne voit rien qui ressemble à cette décision. Ainsi, au cinquième siècle, un droit contesté d'appel, en matière
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de discipline, voilà tout ce qui marque la primauté de Rome. Attendez quelques siècles, on laisse dormir cette réclamation , puis elle se réveille. Alors le procès a démesurément grandi. La question de procédure se change en un droit de suprématie universelle. Aurélius devient Grégoire YII.
Si les papes n'ont pas été les continuateurs immédiats des apôtres , quelle a donc été l'institution qui a développé l'Église à ses commencements ? les conciles. On peut dire que dans l'établissement seul de ces assemblées se résume tout l'esprit de la révolution chrétienne. C'est une idée qui ne fut jamais venue dans l'antiquité païenne, de réunir des hommes de divers points de la terre, pour délibérer et voter sur la croyance, constituer et développer l'esprit divin à la majorité des voix. Les hommes se rassemblaient dans l'Aréopage , le Forum , pour traiter des affaires des hommes ; ils eussent été stupéfaits, si quelqu'un leur eût proposé de délibérer sur ce qu'était ou n'était pas Jupiter, de voter au scrutin , dans le coquillage , la prééminence ou la déchéance de Saturne , l'éternité ou la défaite des enfers et des cieux ; ils eussent considéré comme une impiété de vouloir établir sur la terre le conseil des dieux olympiens. D'ailleurs , à quoi bon croire
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autre chose que ce que croyaient leurs pères? ils recevaient la tradition; ils ne la faisaient pas.
Dans l'établissement des conciles, on part, au contraire, de celte idée, que l'àme de Dieu s'est mêlée à celle de l'homme. Tous savent qu'en se réunissant les uns aux autres , des miracles de lumière peuvent jaillir de leur conscience ; ils ont foi dans cette âme qui éclate de toutes les âmes ; ils croient apercevoir les langues de feu qui descendent avec l'esprit sur leur front. Ils décrètent tranquillement les mystères, comme s'ils habitaient en Dieu.
De nos jours, nous restons suspendus aux discussions des assemblées politiques; nous en suivrions encore,par habitude, les incidents, même si nous savions ; qu'aucun principe vital n'est au fond de ces débats, et que l'on pourrait discuter ainsi un siècle , sans qu'il en sortît aucun résultat pour nous ou pour le monde. Que dirai-je donc de ces assemblées qui mandaient ù leur barre le ciel et la terre? La majorité et la minorité se disputaient, en Dieu, la substance même de l'avenir. Elles décrétaient non des lois particulières, mais les idées et les dogmes sur lesquels allait se former le monde nouveau. De terribles luttes s'engageaient; on se poursuivait jusque dans le fond des déserts; jamais l'esprit humain n'a montré une
audace plus merveilleuse, qu'au momentoù il avait plus d'humilité. L'éternité, Dieu, le passé, l'avenir du monde , la vie, la mort, la création, quelle que soit l'immensité des objets de délibération, tout se termine à la fin par ces simples mots : cela i^ous plaît-il à tous? Cela iious plaît. — Placet-ne hoc omnibus? — Placet,
Qui est-ce qui décrète ainsi à son bon plaisir les choses d'en haut? sont-ce des fils de Dieu? Ce sont des hommes. Et nous aussi nous sommes des hommes. Ne perdons pas le droit divin d'apporter notre voix dans la délibération toujours pendante des affaires éternelles. Chaque siècle a sa question qui lui appartient; et quoique l'on ait fermé depuis longtemps les portes du concile, il continue ; partout où sont rassemblés des hommes de bonne vo- • lonté , les questions reparaissent avec des langues de ■ feu. Consultez-vous vous-mêmes; l'Église ne demande plus à haute voix , par la bouche du notaire : Cela vousplaît-il à tous? Placet-ne hoc omnibus? mais l'Esprit vous le demande. Avant de mourir, vous devez lui répondre. C'est votre vote intérieur, dans ces questions, qui vous donne le droit de bourgeoisie, de souveraineté dans la cité divine.
Les conciles, toutefois, n'eussent pas suffi à déve-
lopperle dogme, s'ils n'eussent été préparés ou conduits par les hommes que l'on appelle avec raison les pères de l'Église. Aujourd'hui, le clergé et quelquefois les philosophes nous conseillent de croire à Dieu comme des enfants; les pères de l'Église sont d'un sentiment tout différent ; ils veulent croire à Dieu, comme des hommes ; voilà pourquoi ils s'assimilent, autant qu'ils le peuvent, ce qu'il y a de vivant et d'immortel dans la philosoqhie antique. Ils s'y plongent même au point que la simplicité des pêcheurs de Galilée et des évangélistes disparaît presque entièrement. Aucune autorité visible ne tenant les rênes de leur esprit, ils s'élancent avec une impétuosité extraordinaire au fond des mystères. Cette liberté, qui fait la fécondité de ces premiers siècles, laisse à chacun sa figure particulière. Que de nuances dans ce mélange d'audace et d'imniilité, depuis la gravité et la précision de saint Irénée, la violence et la fierté deTerlullien, la tolérance encyclopédiste de saint Clément d'Alexandrie, le déisme à peine converti de Lactance, la majesté savante d'Athanase, la subtilité profonde de saint Augustin, précurseur du moyen âge, jusqu'aux élancements d'Origène, qui tend la main au dix -neuvième siècle! dans le fond, une même pensée les inspire :
concilier le Christ de Judée avec la vérité manifestée dans le reste du monde à l'esprit humain.
On répète que le christianisme naissant a été la ruine de la philosophie ; dites plutôt qu'il en a été l'apothéose ^ La sagesse, le verbe de l'antiquité, purifié de temple en temple, d'école en école, s'identifient avec la personne de Jésus-Christ. L'abstraction du philosophe et l'enthousiasme du pécheur de Galilée se rencontrent; la tête et le cœur du genre humain s'entendent; c'est, là, la première œuvre des pères de l'Église.
Ne croyez pas que tout fût fini parce que Jésus- Christ avait paru sur la terre ; tout, au contraire, restait à décider. Après le premier éblouisscment, il était immanquable que l'esprit humain cherchât à se reconnaître. Môme parmi ceux qui avaient subi la parole de Jésus-Christ et qui vivaient de l'Évangile, cette question devait s'élever : Qui est-ce quia paru en Judée? Qu'est-ce que Jésus-Christ? Est-ce une apparence, une réalité, un fantôme divin? Il se
1 Le terme même de philosophie est, dans quelques Pères grecs, une parole sacrée qui emporte avec soi l'idée de la vertu suprême de rinlelligeuce, de l'inspiration de l'Esprit saint. Philosophons donc en toutes choses, dit saint Jcan-Chrysostome. *i/o«i;wy.iv roivjv iv â-v.stv. Homil. 11. — Philosophons en paix\ répète Grégoire de Nazianze. Epist.
reconnaît plusieurs fois inférieur à son père ; le fils de Dieu est-il Dieu lui-même? Toutes ces questions ne pouvaient manquer de se précipiter aussitôt sur le monde.
Quelle issue l'esprit humain n'a-t-il pas cherchée d'abord chez les croyants eux-mêmes pour se soustraire à la divinité de Jésus-Christ! Plus d'une église commence par le regarder comme un fantôme d'idées. Il y a un moment où, de tant de sectes, ou ne voit pas clairement laquelle prévaudra. Celle qui essaie le plus vite de concilier le paganisme et le christianisme, est celle des Gnostiques; j'y respire les ténèbres profondes des temples d'Egypte. Dans sa première surprise, ce paganisme converti ne nie aucun fait de l'Ancien ni du Nouveau Testament; seulement, il les interprète par une abstraction sans bornes ; aussi , les mystères d'Egypte renaissent de chaque verset de l'Évangile; les dieux impénétrables des temples de Thèbes, Horus et la Nuit Athor, semblent parler encore par la bouche de Jésus de Nazareth. On dit qu'un reste de ce génie inspire aujourd'hui Schelling, au fond de l'Allemagne, cette Egypte moderne. Mais dans le commencement du christianisme le monde avait besoin, avant tout, de vie, de réalité, de personnalité, Qu'aurait-
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ilfaitcle ces abîmes d'abstractions? Le danger n'était plus là.
Le monument canonique qui succéda à la prédication des Apôtres eut quelques-uns des caractères de cette première hérésie : c'est l'Apocalypse. Le monde a été frappé, renversé dans son ancienne intelligence, comme saint Paul, sur son chemin de Damas. Le premier mot de l'Église naissante est incohérent, rêve de l'humanité après le baptême ; tous les objets de la veille, les idoles, les dieux mugissants de l'Afrique, les villes antédiluviennes reparaissent, se heurtent d'une manière formidable à travers ce songe de l'esprit endormi, dans la première nuit du christianisme. Qui peut assister, sans une espèce d'effroi, à ce sommeil, à ce délire sublime, à cette folie toute divine de l'Église? Qui est-ce qui ne redoute pas un moment que l'équilibre de l'intelligence ne soit rompu pour toujours, que l'humanité ne soit frappée à la tète, et ne se relève pas de cette ivresse de l'âme? Quelques chefs de la chrétienté pourront peut-être supporter cet état permanent d'extase ; ils interpréteront, d'âge en âge, le rêve de la chrétienté ; mais les peuples, les multitudes, comment sauveront-ils à la fin leur raison, si l'Apocalypse devient le ton unique de l'avenir? Ce breuvage
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est trop puissant pour l'esprit de l'homme^. Imaginez un moment les siècles entrant les uns après les autres plus profondément dans cette vision , ne buvant qu'à cette coupe, ne s'éclairant que de cette lumière du rêve de Patmos. Je vois peu à peu l'humanité visionnaire comme une somnambule, s' agitant, marchant, les yeux fermés, dans un songe perpétuel; mais cela ne doit pas être, il faut veiller et non rêver, pas même en Dieu. Aussi, à peine ce songe de l'Apocalypse a-t-il marqué le premier moment d'extase de l'humanité moderne, elle Se réveille au milieu des discussions solennelles des pères de l'Église.
Comparez les Pères aux Évangélistes , ne voyezvous pas quel travail s'est accompli dans l'intervalle qui les sépare? Les disciples, dans l'Évangile, ne savent pas précisément ce qu'ils doivent penser de Jésus-Christ ; ils sont accablés de sa sagesse, de sa puissance; à proprement parler, ils ignorent qui il est ; le nom qu'ils lui donnent marque leur incertitude; ils se contentent de l'appeler 3/«<7/-e. Combien, au contraire, cette figure a grandi dans l'esprit des saints Irénée, desAthanase, desOrigène ! Le maître des bords du lac de Galilée atteint chez eux à la voût^ des cieus, à la profondeur des enfers.
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A véritablement parler, les p(^res de l'Église lie font rien autre chose que parcourir dans tous les sens le monde de l'intelligence, pour agrandir l'idée du Dieu rivant; en déployant leur esprit et leur âme, ils semblent déployer le Dieu lui-même, lis ressemblent à ôe saint des légendes, qui, ayant reçu dans ses bras le Christ enfant sur le bord du fleuve, le sent grandir, et le dépose géant sur l'autre rive. Que conclure de là? une seule chose : que nous aussi, nous portons, comme toutes les générations, à notre tour, un grand inconnu, qu'il faut franchir avec lui le torrent, et ne pas croire trop tôt que nous ayons déjà rencontré la limite de Dieu.
Yers la fin du troisième siècle, le paganisme cède, les martyrs ont cessé ; l'empereur se soumet au Christ; alors la grande difficulté commence; le Christ a Vaincu ; les chrétiens se divisent.
On ne niait plus que le monde appartiendrait à l'Évangile ; restait à savoir seulement quel était ce Christ auquel on se rendait. La moitié du monde déclarait que le culte antique était légitimement tombé, qu'aucun regret n'était donné à ce passé, que l'univers acceptait le Christ; qu'il avait en lui la vérité, la force, l'avenir; que néanmoins on ne pouvait se décider à l'identifier absolument avec Dieu même ;
que puisqu'il tMaitson Fils, il n'avait pas été de toute éternité; que tout grand qu'il était, il avait été fait dé tien; qu'où lui accordait d'avoir servi d'instrument à la création, et qu'on était prôt ainsi à tout lui abandonner, hormis la vraie divinité. C'est là l'Arianisme qui fut longtemps une autre chrétienté, en face de celle des Pérès.
H est aisé de voir que ce système mit l'Église en danger plus que tous les bourreaux du monde. On se sauvait par là également du scepticisme des païens, et des mystères des enthousiastes. Jésus- Christ n'était ni Dieu ni homme ; c'était une sorte de demi-dieu, qui présidait au monde, depuis le commencement du temps. Cette Église (peu s'en fallut qu'elle ne pût être appelée un moment l'Église universelle) baptisait au nom du Père incréé, fiu Fils créé, et de l'Esprit qui sanctifie. Elle a eu ses conciles; le Saint-Siège s'y est soumis un moment; la plupart des empereurs étaient pour elle ; on a pu croire que le monde entier recevrait ce baptême. Mais en y réfléchissant , vous verrez qu'il ne suffisait pas pour renouveler la terre. Qu'était-ce au fond que l'Arianisme, si ce n'est une transaction, un juste milieu, entre le paganisme et l'Évangile? le paganisme renonçait à ses idoles, et recevait une moitié du dieu
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nouveau. L'Évangile renonçait k son premier mystère, et acceptait le dieu mortel du paganisme. Concession prudente qui pouvait convenir aux chefs d'une société vieillie, mais qui ne satisfaisait en rien la soif de prodiges qui dévorait les hommes nouveaux. L'esprit avait besoin de se renouveler dans les mystères; il y était déjà trop plongé pour pouvoir ou vouloir reculer. Tout ou rien , c'est le mot des époques sacrées. Selon la parole d'un Père *, la transaction la plus prudente n'est alors qu'une pensée enveloppée de boue.
Dans ce moment suprême où il s'agit , pour le Christ-Dieu , d'être ou de ne pas être, ne tournez pas vos yeux vers Rome. Je l'ai déjà dit : pas une parole puissante, éclatante, ne s'échappe de Rome tant que dure ce procès. Elle se tait comme saint Pierre, à la porte de Caïphe, quand le Christ est livré au grand-prêtre. Même elle renie par deux fois, avant que le coq ait chanté : la première, elle renie par la bouche du pape Libère ; la seconde, par celle de son légat Hosius ^ Il faut pourtant bien que quelqu'un se lève pour soutenir la cause du Christ : c'est Athanase.
* Athanase.
> Lapsus Liberii, lapsus Hosii,
Quand vous ouvrez ces pages écrites dans l'exil , sous la tente, dans l'endroit le plus impénétrable du désert, loin de tout compagnon, vous sentez que l'Église menacée va se réfugier dans un grand cœur pour y ramasser toutes ses forces. Sans doute , l'imminence du danger, l'ébranlement des colonnes de l'Église avant qu'elle soit achevée, puis, tant de cris qui partent des peuples, tant de périls, tant de haines, une armée entière envoyée pour chercher et poursuivre l'écrivain , imprimeront des mouvements terribles, apocalyptiques à cette voix qui va crier dans le désert. Mais le moment est trop grave; il n'y en a pas eu un autre pared dans le christianisme; il faut laisser là l'éloquence et se presser de vaincre.
Quels sont, pensez-vous, lesarguments dont Athanase se sert pour relever et sauver la divinité de Jésus-Christ? ses œuvres consommées dans l'Évangile, ses miracles, sa mort, que J.-J. Rousseau disait être celle d'un Dieu? Nullement. Du premier bond, il s'élève plus haut; il monte comme sur un Sinaï métaphysique au sommet des idées de Platon. Réfugié au faîte de toutes les vérités découvertes par l'anciennne société, il brave, il interroge le monde à moitié arien. Sa pensée, qui le plus souvent s'accorde avec la grandeur impassible et la majesté nue
du désert, éclate, par intervalles, avec véhémence, comme si de ces rochers il parlait à la foule ; il semble que l'on entende les échos de ces solitudes la porter , au loin , avec fracas dans toutes les villes chrétiennes.
Le Christ est la sagesse de Dieu. Or, la sagesse n'estelle pas éternelle comme lui , immuable comme lui, innée comme lui? Les trois termes de la Trinité de Platon peuvent-ils être inégaux? Le Créateur, est-ce un Dieu fatigué qui ait besoin de se donner un fils pour achever son œuvre? Voilkaquellehauteur il se place, dans la même solitude qui enlimtera plus tard l'arianisme de Mahomet. Si l'on y regarde de près, dans ce moment de péril, on s'aperçoit qu'il unit le christianisme à la philosophie, et les développe également l'un et l'autre; après quoi, le Moïse chrétien descend de sa montagne , apportant, au milieu des flots du peuple qui court à sa rencontre, le dogme de la Trinité orientale, renouvelée dans l'esprit de vie.
Lorsque je vois de quel air ces grands hommes écrivent sur le sable des pensées aussi vastes que les cieux, avec quelle puissance ils se soumettent les idées qui ont paru avant eux, comme ils les entraînent dans leur courant de yie , comme
ils se fortifient toujours par la vraie force , et que je viens tout à coup ù penser aux petits moyens qu'emploient aujourd'hui ceux qui croient leur succéder, à la peur que leur causent les découvertes de l'intelligence, je me demande si c'est bien là le même christianisme, la môme religion, quand le procédé est tout différent; et je suis effrayé de la dégénération dans une institution qui, pour être quelque chose , a besoin d'être éternelle. Les Ariens voulaient ramener le Christ dans les formes du culte des héros, et ils mirent à cela une ardente industrie. Athanase, pour sauver le christianisme, le porte, au contraire , en avant même de la philosophie , là où l'esprit humain n'était pas encore arrivé. Comprendra-t-on ce langage? Les Pères marchaient en avant du monde ; l'Église, aujourd'hui, marche en arrière; mais nous ne laissons derrière nous que nos morts; il serait bien temps que quelqu'un entrât au désert , et sur le sommet de toutes les vérités nouvelles sauvât la croix une seconde fois.
Enfin le voilà assemblé , ce concile de Nicée qui va tout décider. 318 évoques y sont présents, l'empereur Constantin y assiste, l'âme d'Athanase le remplit. On a souvent dit que ce jour-là la terre s'est agitée pour une syllabe ; mais cette syllabe ,