LA SAINTE EUCHARISTIE (SUITE) LA TABLE SAINTE
Je veux continuer à méditer le plus grand de tous les mystères chrétiens, le mystère eucharistique. Nous n'en avons jusqu'ici étudié que les avenues. Il faut aller jusqu'au fond.
Le fond du mystère eucharistique, ce n'est pas la présence réelle de Jésus-Christ sur l'autel; c'est la manducation sacrée de son corps et de son sang. Jésus-Christ est présent, mais pour être mangé, pour nous apporter, en devenant l'aliment de nos âmes, la vie divine dont nous avons besoin.
C'est ce que disent énergiquement les paroles de la promesse et de l'institution que nous avons citées plusieurs fois, et les circonstances au milieu desquelles elles ont été prononcées, et jusqu'à la matière du pain et du vin que Jésus-Christ a choisie pour se faire un voile derrière lequel il serait caché. C'est ce que n'exprime pas moins nettement la riche et magnifique nomenclature des noms donnés a ce mystère dès les catacombes. Il est appelé la table du
Seigneur, la table mystique, la table sainte1, le banquet divin2 ; le pain de Dieu, le pain du Seigneur3, le pain céleste, le pain supérieur à toute substance4; le calice de la vie, le calice du salut5; le corps sacré du Christ6; le précieux sang, le sang du Christ7; l'union, la sainte union, la sainte communion, la table de la communion8; et mille autres noms qui tous expriment la même idée.
Oserais -je sonder ce qui se crche sous ces mots profonds*/
La4able sainte! Il y a des tables aimables, servies par l'amitié, embellies par les joies de la famille. Il y a des tables splendides, des tables royales, où Ton s'assied avec respect, à cause de la dignité de celui qui vous convie. Et puis, plus haut que toutes celles-là, il y en a une qu'on appelle la table sainte, le banquet sacré, o sacrum convivium,
1 Hippolyt. in Proverb., ix, 1. Theod. in I Corinth., xi, 20. Euseb. Demonst. Evang., i, 10. Cyrill. De adorât, spirit. et veritat., lib. III. Chrysost. in S. Luciam, n° il.
* Chrysost. in 1 Cor. Homil., xxvn.
3 Ignat. Eph., n° v. Origen. in Matth., n° xiv. Hieron. in TU., h, 14.
4 Tertull. in Orat., c. 1.
5 Basil, in Spirit. sanct., cap. xxvn. Constit. Apost., vin, 13.
6 Ongen. adv. Cels., vin, 33. Constit. Apost., n, 57; u, 33; vin, 14. Tertull. Pud., ix. Cypr. Epist. x, etc.
7 Hippol. in Prov., ix, 1. Constit. Apost., vin, 13.
8 Dion. Hierarch. Eccles., cap. m, 11. Joan. Damasc. Orth.fid., iv, 13.
où l'on ne s'assied pas, où l'on s'agenouille; duquel on s'approche, les mains jointes, les yeux baissés, le cœur battant de foi et d'amour, à cause de la sainteté, de la divinité de la nourriture qui nous est servie. 0 sacrum convivium, in quo Christus sumitur.
Et pourquoi y a-t-il une table sainte, et, sur cette table sainte, une nourriture divine ? C'est que nulle vie ne dure qu'à la condition de s'alimenter. Il faut à chaque être une nourriture en rapport avec son tempérament. Or nous avons un tempérament divin. Donc il nous fallait une nourriture divine. Dieu aurait pu sans doute nous constituer autrement. Mais du moment que, par le saint baptême , il mettait en nous une vie divine , il fallait bien qu'il nous préparât des aliments divins.
La science est en train d'analyser la nourriture du corps de l'homme; elle y trouve des merveilles qui la jettent dans l'admiration. Elle nous montre le blé, la vigne, ces deux nourritures royales de l'homme civilisé, cherchant dans le sol, et y discernant, avec une sorte d'instinct infaillible , les éléments qui sont nécessaires à notre vie : ici ce qu'il faut à nos os , là ce qu'il faut à nos nerfs , ailleurs ce qui est nécessaire à notre sang ; et quand ces éléments ont été ainsi merveilleusement tirés de la terre, la science nous les montre qui s'unissent dans des proportions parfaites, mille fois plus justes, mieux dosées, que n'aurait pu faire un médecin; et qui, s'introduisant en nous par la manducation , se répartissent, sans jamais se tromper de chemin ni de mesure, dans tout notre être. Ce magnifique travail d'observation , qui commence à peine , réserve bien d'autres merveilles aux patients observateurs de la nourriture du corps de l'homme. Eh bien! si Dieu a fait de telles choses pour alimenter cette vie fragile, éphémère,
étonnez -vous qu'il en ait fait de plus grandes pour l'alimentation de son être divin! S'il a comme animé, spiritualisé ces plantes, afin qu'elles aillent trouver dans la terre ce dont notre corps a besoin, où ira-t-il chercher ce qui est nécessaire à notre âme? Donnez-lui des plaisirs, des biens , des honneurs ; qu'est-ce que cela pour une âme immortelle? Ouvrez-lui toutes les sciences du monde, et tous les secrets de l'univers, et les découvertes les plus inattendues; ce n'est rien à une âme affamée de vérité. Il n'y a que Dieu qui soit à la hauteur de ses désirs. Et voilà pourquoi Jésus -Christ nous a dit un jour : Prenez et mangez, ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang. Et avec mon corps et mon sang, ceci est mon âme unie à la divinité. Vous êtes des êtres divins; nourrissezvous de ma divinité 1
Encore ne suffit-il pas que la nourriture de l'homme soit appropriée à sa constitution, il faut qu'elle s'adapte, si j'ose ainsi dire, à l'état actuel de son tempérament, à sa délicatesse, à ses défaillances, à ses maladies. Et c'est ici qu'éclate l'art des grands médecins. Ils refont des tempéraments qu'une alimentation mal dirigée aurait achevés. J'ai connu un homme éminent, soigné par un grand médecin. Il était né rachitique, scrofuleux. Celui-ci lui a refait une constitution. Il l'a conduit à près de quatre-vingts ans, vigoureux , plein d'énergie et de sève. « Dis-moi ce que tu manges , et je te dirai ce que tu vaux. » Grand axiome de médecine ! Et voilà pourquoi, quand Jésus-Christ voulut se donner en nourriture, il ne se donna pas à nous tel qu'il était au Thabor, tel qu'il était au jour de sa résurrection et de son ascension. Qu'aurions -nous fait de cette nourriture glorieuse? Qu'en auraient fait les petits, les pauvres? A quoi nous eût-elle servi, même à nous, riches, heureux
du monde, heureux en apparence, mais au fond si souvent meurtris, brisés, broyés par la vie. Aussi regardez la sainte Eucharistie. Le corps est séparé du sang, non pag en réalité, mais en apparence, afin de nous rappeler qu'il a été brisé, broyé, meurtri comme nous. La tête est couronnée d'épines, et tout le corps couvert de plus de plaies que ne sera jamais le nôtre. Et c'est pour nous faire comprendre combien cette nourriture divine était adaptée à notre état, que Jésus -Christ nous a dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps donné pour vous, rompu pour vous. Prenez et buvez, ceci est mon sang versé, répandu pour vous.
Ah! le festin que Jésus -Christ nous prépare ressemble à celui du pélican :
Pie Pellicane, Jesu Domine 1
Il a regardé autour de lui. Il a fouillé la terre entière. Qu'est-ce qu'il pourrait bien donner à ses enfants pour entretenir en eux la vie? Il n'a rien trouvé qui pût leur convenir, rien d'assez haut pour leur âme immortelle, rien d'assez tendre pour leur âme broyée, meurtrie; alors il a frappé sa poitrine, il a ouvert ses entrailles, et il leur a dit : Prenez et mangez , prenez et buvez. Il n'y a que moi d'assez grand et qui ai assez souffert pour vous servir de nourriture !
En continuant ses études sur la nourriture du corps de l'homme, la science a aperçu d'autres merveilles. Faites les fiers tant que vous voudrez, hommes de l'esprit pur; toujours est-il que votre intelligence s'éteindrait dans le vide, si cette nourriture corporelle, si inférieure, si misérable, ne lui rendait de temps en temps la flamme qui di-
minue et l'ardeur qui s'éteint. Il y a même des aliments exquis qui vont plus loin encore; qui ne nous donnent pas seulement de la force , de la vigueur ; qui apportent , si on ose ainsi dire, de la gaieté à notre âme, de la pointe à notre esprit , de la vivacité à notre imagination ; qui nous feraient croire à notre génie, tant ils mettent de lumière et d'enthousiasme dans tout notre être. Or, si de simples éléments terrestres sont capables d'opérer une telle transformation, que dire du corps divin de Notre-Seigneur Jésus- Christ uni substantiellement à notre âme ?
Si haut d'ailleurs que monte cette sève de vie que Dieu a cachée dans les aliments terrestres, il y a une région où elle n'entre pas , où elle n'entrerait que pour y mettre le trouble : la région du devoir, de la vertu, de l'humilité, de la chasteté, du détachement de la terre ; région divine où pénètrent, hélas 1 quelquefois la lassitude, le découragement, et qui a besoin, elle aussi, d'être relevée, fortifiée, entretenue par une nourriture aussi divine qu'elle. Et voilà pourquoi Jésus-Christ a dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps; prenez et buvez, ceci est mon sang. Comme on trempe une substance vulgaire dans une liqueur sublime, je les ai trempés, pendant trente- trois ans, dans l'humilité , dans l'obéissance , dans la chasteté. Prenez et mangez; et devenez purs, chastes, saints, amoureux de Dieu et des hommes, comme Celui qui veut bien devenir votre aliment.
Voilà la sainte Eucharistie. Après cela, que me direzvous qui me touche et qui ébranle ma foi? Je crois à la partie divine de mon être, comme vous croyez à sa partie inférieure. Je mange le corps de Jésus-Christ, comme vous vous mangez le froment de la terre. Je bois son sang précieux, comme vous vous buvez l'eau pure de la montagne
ou le vin de la colline. Sans l'Eucharistie naturelle, vous ne seriez pas des hommes; comme nous, sans l'Eucharistie surnaturelle, nous ne serions pas des chrétiens. Je ne saurais pas vous dire comment, avec la sainte communion, on remet la vertu, la chasteté dans une âme ; mais vous, comprenez-vous qu'avec quelques grains de blé, quelques gouttes de vin, vous remettiez l'intelligence, l'ardeur dans votre esprit? Nous sommes à deux de jeu. Et je vous défie de faire contre ma nourriture divine une objection que je ne retourne contre votre nourriture corporelle.
Oui, Seigneur Jésus, je vis de vous, comme l'homme vit de la nature. Ou plutôt, double comme je le suis, je vis à la fois de vous et de la nature. Je me nourris de la terre, et je me nourris du ciel , selon cette adorable parole de votre prophète : Le corps retourne à la terre d'où il est sorti; et V esprit remonte au ciel, d'où il descend*.
Le xviii6 siècle avait cru trouver une objection sans réplique. Il disait: Manger Dieu, c'est absurde 1 Eh I non, c'est sublime 1
Manger, c'est déjà sublime. C'est déclarer que, malgré notre orgueil, nous ne sommes rien ; que nous n'avons pas la vie en nous, que deux ou trois fois par jour elle nous manque. Manger, c'est confesser un dogme, le premier de tous, à savoir que nous sommes de pures créatures, éphé-
» Eccl. xii, 7.
mères, défaillantes, et que nous ne ressemblons pas à Dieu; qui ne mange jamais.
Mais manger Dieu , quelle plus haute sublimité ! C'est donc à dire que nous sommes plus grands que la terre entière; puisque, sur ce globe magnifique, si fécond, nous ne trouvons aucune nourriture qui soit adéquate à notre tempérament. Si nous étions des êtres terrestres, la terre pourrait nous nourrir; mais puisqu'il nous faut une nourriture divine, c'est donc que nous sommes des êtres divins.
Du reste, on n'aurait pas hasardé une objection si puérile, si on avait jeté les yeux sur le plan général des êtres. Soit que Dieu, voulant établir un jour la loi de la manducation eucharistique , ait sur ce modèle organisé le monde entier ; soit qu'ayant donné à tous les ordres de la création la manducation et la transsubstantiation comme l'unique moyen de leur vie, il ait placé au sommet, à la manière d'un couronnement divin, le mystère eucharistique, toujours est-il que rien ne vit, ne se soutient, ne grandit, ne s'élève, ne passe d'un règne à un autre que par la manducation. Qu'y a-t-il de plus infime que la terre , l'argile, la boue ? Et cependant ces êtres inférieurs possèdent des éléments, des sucs, qu'ils élaborent mystérieusement. La plante les saisit, s'en empare , les transforme en sa propre nature. Et voilà la terre, la boue, devenue partie substantielle de la plante et élevée par elle à la gloire de la vie végétative.
La plante grandit, développe ses fleurs, ses fruits, ses parfums. L'animal s'en empare à son tour, et, en changeant cette plante en sa propre substance, il l'élève à une yie plus haute : la vie sensitive.
L'animal, de son côté, est mangé par l'homme; il devient la substance de l'homme; il est élevé par la manducation jusqu'à la participation de la vie humaine.
Reste donc que l'homme ait, lui aussi, quelque moyen de monter plus haut, et de se transsubtantier en Dieu. Et c'est la sainte Eucharistie. L'homme mange le corps et boit le sang de Jésus-Christ. Mais il ne les transsubstantie pas en sa propre substance. Il est transsubstantie en eux; d'après cette autre loi déjà remarquée par Origène «, que si l'aliment que nous prenons nous est inférieur, il se change en nous ; et que si , au contraire , il est d'une nature plu3 excellente, il nous change en lui. Voilà ce qui arrive ici. L'homme ne change pas le corps de Jésus-Christ en sa propre nature, il est changé lui-même en celle de Jésus- Christ.
Et ainsi, par cette loi mystérieuse et cependant universelle de la manducation et de la transsubstantiation, la terre devient plante, la plante devient animal, l'animal devient homme , et l'homme devient Dieu.
L'homme a donc besoin d'une nourriture pour vivre, et d'une nourriture proportionnée à son tempérament. Or, comment se prend cette nourriture? Par quels actes peut-il se l'incorporer ? Par deux actes aussi essentiels l'un que l'autre : l'aspiration et l'assimilation. Nous aspirons une substance pleine de vie qui nous est étrangère; puis, quand elle est en nous, par une seconde opération absolument mystérieuse, nous faisons, de cette vie étrangère et de la
1 Origen. Comment. in Joan., cap. vi.
nôtre, une seule et même vie. Gomment cela est-il possible? C'est un mystère, même pour la vie du corps; à plus forte raison pour la vie divine. Gomment Jésus -Christ peut-il entrer en nous par la sainte communion ? Nous n'en savons rien. Comment l'Enfant Jésus est- il sorti du sein de sa mère , la bienheureuse Vierge Marie ? L'Eglise répond : comme un rayon de soleil, sans rien briser et sans rien flétrir. Comment, après sa résurrection, Jésus -Christ est -il entré dans la salle où les apôtres étaient réunis, portes et fenêtres fermées? De la même manière, comme un jet lumineux, sans laisser trace de son passage. Comment la lumière pénètre-t-elle dans nos maisons, même les plus hermétiquement closes ? Comment la foudre traverse-t-elle, sans déranger une pierre, des murs de cent pieds d'épaisseur? Et cependant qu'est-ce que l'électricité, qu'est-ce que la lumière, à côté d'un corps glorifié? Les éléments, même les plus subtils , ne peuvent pas en donner l'idée. Pour en soupçonner quelque chose, il faut remonter jusqu'à l'âme, jusqu'à l'esprit. Le corps glorifié en a l'agilité la pénétrabilité. Que sera-ce donc du roi des corps glorifiés, du corps de Notre- Seigneur Jésus -Christ ?
Tout à l'heure, il était là, devant moi, au dehors, sur /'autel, enveloppé d'un voile. J'étais à ses genoux, à distance. Maintenant il est en moi. Comment est-il entré? Je l'ignore. Qu'a-t-il brisé pour entrer? Rien. Il n'a pas plus brisé les parois de ma poitrine, qu'il n'a brisé les murs de la salle fermée des apôtres. Quand il a eu passé à travers, il disait aux apôtres : « Touchez mes pieds et mes mains, voyez que je ne suis pas un fantôme ; » puis il sortit par où il était entré, les portes et les fenêtres closes, sans laisser de trace. Voilà comme il entre dans ma poitrine par la sainte communion.
Mais si je ne sais pas de quelle manière il entre, je sais du moins à quelle heure, à quel moment précis. La petite hostie est le signe de la divine invasion. Elle me dit : « Recueille -toi, et adore : le voici. »
Alors commence l'assimilation. Mais qui la prendra? Ce n'est pas assez que Jésus -Christ entre en nous; il faut qu'il s'unisse à nous. Il le fait; mais jusqu'où, mais de quelle manière ? Essayons d'en dire quelque chose.
Il y a différentes sortes d'union. Quelle est celle que Jésus-Christ a choisie?
Il y a d'abord l'union hypostatique. Deux êtres unis en unité de personne. C'était trop. L'homme n'aurait plus été un homme.
Il y a ensuite l'union morale, l'union de l'ami et de l'ami. Ce n'était pas assez.
Enhn il y en a une troisième ; mais oserais -je bien en parler? C'est l'union de l'aliment et de la personne qui s'en nourrit. Vous prenez un peu de pain ; vous le mangez; il s'unit à vous. Attendez quelque temps, ce n'est plus du pain ; c'est votre chair, c'est votre sang, c'est vous-même. Voilà l'union que Jésus-Christ a choisie. Il s'est mis dans la sainte Eucharistie à l'état d'aliment.
Un aliment, c'est un être que Dieu a créé pour être mangé. Être mangé, c'est sa raison d'être, la cause de toutes ses qualités, de sa beauté, de sa saveur, de sa vie; c'est, si j'ose ainsi dire, sa joie et son bonheur.
Saint Paul , avec cette grande éloquence qui animait tout, dit que les créatures gémissent et sont comme dans les douleurs de l'enfantement, en attendant l'heure dernière qui leur fera connaître les enfants de Dieu. Eh bienl moi , si on veut me permettre cette hardiesse , je dirai que tous les êtres que Dieu a faits aliments sont dans l'attente et dans l'impatience, en attendant d'être mangés. Aussi, quand l'homme les prend pour les approcher de ses lèvres, si vous saviez leur joie, en voyant qu'enfin ils vont atteindre ce pourquoi ils ont été créés ; et quand ils sont descendus dans nos entrailles, comme ils se brisent d'euxmêmes 1 Gomme ils laissent éclater leur écorce, leur enveloppe, afin que la vie qui est en eux s'échappe, et qu'ils aillent la porter jusqu'au centre, jusqu'aux entrailles de l'homme ! Ils se consument dans ce travail; ils expirent enfin , gémissant de n'avoir pas plus de vie à nous communiquer; heureux d'avoir rempli leur destinée, d'avoir accompli leur grande, sainte, sublime mission d'entretenir la vie au cœur de l'homme.
Voilà ce que Jésus -Christ a voulu être et voilà ce qu'il est dans la sainte Eucharistie, avec cette différence que si, parlant des aliments, je leur ai prêté des sentiments qu'ils ne pouvaient avoir, je me sens impuissant à décrire les sentiments dont Jésus-Christ est véritablement animé. Vous l'adorez , c'est bien ; vous le visitez , c'est mieux ; vous l'aimez , c'est admirable. Mais si vous ne le mangez pas, à quoi bon ? Il est là pour être mangé. Il vous crie : Prenez et mangez, ceci est mon corps. Avec quelle impatience il attend ! Les cierges s'allument. Quel bonheur 1 II va donc être mangé. Le moment de la communion arrive. Quelle joie, quand il entend crier la clef du tabernacle, quand sa prison s'ouvre 1 II ne peut se contenir. Le prêtre ne va pas
assez vite. Souvent l'hostie s'échappe de ses mains. Elle court, elle vole, elle a hâte d'être mangée. Et quand il est là, sur les lèvres ; quand il descend, par ces canaux invisibles que Dieu seul connaît, jusqu'au foyer de l'homme, qu'y fait-il ? A-t-il fini sa vie comme aliment ? Reste-t-il inactif? Lui, inactif 1 Lui, le feu! Lui, l'amour! Lui, l'aliment divin ! Ah ! c'est le moment du triomphe! Comme il laisse éclater son écorce, son enveloppe ! Comme il déchire son voile 1 II n'en a plus besoin maintenant. Il est au coeur «le ceux qui l'aiment, qui le désirent. Il s'unit à eux. 11 les transforme en lui. C'est une sorte de compénétration mutuelle. Tu in me et ego in te. Ce serait le ciel , si le ciel était sur la terre.
Malheureusement ce n'est qu'un éclair. Les saintes espèces se consomment; la présence réelle cesse avec elles; et Jésus-Christ, pour ainsi dire, expire en nous. Mais en expirant il laisse après lui la paix , cette paix profonde qui est trop divine pour venir d'un autre que lui.
Mais ce n'est pas encore là tout le mystère de la sainte Eucharistie. Il faut monter plus haut.
Avez -vous remarqué que l'Eglise a osé ajouter un mot aux paroles de la Consécration , une sorte de parenthèse sublime ?
Jésus- Christ avait dit : Prenez et mangez; ceci est mon corps. Prenez et buvez, ceci est mon sang, le sang de la non-
velle alliance, qui sera répandu pour la rémission des péchés du monde.
L'Eglise répète les mêmes paroles au saint autel. Puis, tout à coup, elle s'interrompt, comme étonnée de ce qu'elle vient de dire : Prenez et mangez; ceci est mon corps. Prenez et buvez,' ceci est mon sang , le sang de la nouvelle alliance (Mystère DE Foi), qui sera répandu pour la rémission des péchés du monde.
Oserions-nous essayer d'aller jusqu'au bout des pensées qui ont dicté à l'Eglise cette extraordinaire parenthèse : Mysterium Fidei ?
Approchons de l'autel au moment où le prêtre vient d'y monter. Les cierges brûlent, le silence règne, le peuple prie. Tout à coup, à un certain moment, le prêtre s'accoude sur l'autel , recueilli , comme accablé. Il dit un mot d'une voix si basse que l'enfant agenouillé à ses pieds ne l'entend pas. Mais ce mot retentit comme une clameur immense dans les profondeurs du ciel. Et aussitôt, avec la rapidité de l'étincelle électrique , avec la rapidité mille fois plus grande de l'esprit, voilà le corps de Jésus-Christ présent sur l'autel : Corpus Domini nostri Jesu Christi. Et comme le corps de Jésus-Christ est un corps vivant, un corps ressuscité, un corps glorieux, avec le corps adorable de Notre- Seigneur se trouve le sang divin qui circule dans ses veines et fait battre son cœur : Sanguis Domini nostri Jesu Christi.
Et déjà j'aurais envie de vous arrêter et de vous dire : « Comprenez- vous ce grand mystère de foi : Mysterium Fidei? y> Car quel est-il donc, ce corps? Quel est-il donc ce sang ? Qu'est-ce que nous allons recevoir ? Est-ce une personne humaine? Non. Qu'est-ce donc ? C'est la nature humaine : la vôtre, la mienne, celle de vos amis, celle de vos ennemis. Vous allez la mettre sur vos lèvres , l'unir à votre
cœur, tout entière, sans exception, sans réserves. Et voilà pourquoi Jésus- Christ disait: Si vous avez quelque chose contre votre frère, laissez la table sainte et allez vous réconcilier. Car de porter des pensées de discorde et de haine dans un mystère d'union et d'amour, ce serait un contresens et un sacrilège.
Et en quel état nous est -elle donnée, cette nature humaine? Brisée, rompue; le corps séparé du sang, du moins en apparence, afin d'émouvoir nos cœurs, et de nous rappeler ce qu'elle est partout en réalité, cette pauvre nature humaine. Ah 1 laissez-moi regarder plus haut que les douleurs des individus et des familles ; laissez -moi pleurer ! Voilà le sang qui coule au Tong-King, en Egypte, en Tunisie. Voilà la France qui n'a pas cicatrisé encore les plaies de son infâme guerre étrangère, de son odieuse Commune. Voilà l'Irlande qui achève de mourir de faim. Voilà la Pologne qui râle son dernier soupir. Voilà l'Angleterre et la Russie, ces colosses, qui tremblent sous la dynamite ou sous le poignard. La terre entière souffre. Et que serait-ce, si je remontais aux guerres du premier empire, aux horreurs de 93, aux commotions des âges précédents? Partout le corps est séparé du sang ; partout l'humanité est sur la croix ; et je n'ose pas m'en plaindre ; car quand elle n'est pas sur la croix, elle est dans l'ignominie. Et c'est pourquoi Jésus-Christ l'a prise, et nous l'a rendue, brisée, meurtrie, afin qu'avant de communier aux joies de la divinité, nous commencions par communier aux douleurs de l'humanité, et que nous fassions de notre amour pour les hommes le portique nécessaire de notre amour pour Dieu.
Est-ce tout? Oh 1 non. Avec ce corps et ce sang de Jésus-Christ, l'Eglise m'apprend que je reçois sa sainte âme.
A la bonne heure ! J'attendais cela. Ah 1 le corps et le sang, même d'un Dieu, c'est bien ; mais ce n'est pas assez. J'ose dire que cela ne pourrait me suffire. Je veux bien baiser les pieds de Jésus, comme Madeleine ; reposer sur sa poitrine, comme saint Jean ; mais à condition que j'arriverai à son âme ! Je suis une âme, et je ne jouirai jamais pleinement que d'une âme. Or ici, en voilà une qui s'approche de nous, qui nous sollicite; la plus belle, la plus élevée, la plus délicate, la plus noble de toutes les âmes. Qu'arriverait-il, si nous étions moins froids, moins réservés; si nous lui ouvrions plus complètement notre âme ? Elle y verserait ses élévations, ses tendresses, ses sublimités. Elle nous arracherait aux choses vulgaires et nous emporterait avec elle sur les hauteurs 1
Mais ce n'est là encore que le commencement du mystère. Cette âme si belle, cette âme si noble et si grande, elle est unie avec la seconde Personne de la sainte Trinité, le Verbe éternel ; nori pas seulement d'une union d'amitié, comme parmi les hommes; ni d'une union de sainteté et de gloire, comme dans le Ciel ; elle lui est unie d'une union si haute, si extraordinaire, que le Verbe éternel et cette sainte âme ne font qu'une seule et même Personne. Et par conséquent, puisqu'en recevant le corps et le sang de Notre- Seigneur Jésus-Christ, je reçois son âme, il est évident que je reçois en même temps le Verbe, la seconde Personne de la sainte Trinité. Comment cela se peut-il faire? Comment les parois de mon âme n'éclatent- elles pas sous un feu pareil ? Je n'en sais rien. Mysterium fidei !
Nous approchons du sommet, et, pour y monter, comprenons bien ceci. C'est un principe de théologie que, dans toutes les opérations qui ne constituent pas la vie nécessaire de Dieu; dans ces opérations qui sont libres, volon-
taires ; que Dieu émet, pour ainsi dire, hors de lui, ad extra, comme disent les théologiens ; c'est un principe, dis-je, que là où est une Personne de la sainte Trinité, là sont nécessairement les deux autres ; et par conséquent, puisque sous les espèces sacramentelles se trouve véritablement le Verbe, là se trouvent aussi le Père et le Saiit- Esprit, c'est-à-dire la sainte Trinité tout entière.
Mais ces trois Personnes divines n'ont pas seulement ces opérations-là ; elles en ont d'autres qui constituent leur sublime essence, éternelles, nécessaires, et qui ne peuvent jamais cesser : le Père engendre de toute éternité son Fils ; du Père et du Fils procède éternellement le Saint-Esprit. Ces opérations n'ont point eu de commencement ; elles ne peuvent avoir de fin ni d'interruption. Et dès lors, quand je pense qu'il y a un moment, tant que les espèces frémissantes sont dans ma poitrine, où ces opérations ineffables que nous contemplerons pendant l'éternité s'accomplissent en moi ; quand je me dis qu'au fond de mon cœur Dieu y engendre son Fils ; que du Père et du Fils procède le Saint- Esprit; et qu'ainsi ces actes sublimes et inénarrables oat mon cœur pour théâtre et pour sanctuaire , je tombe à genoux d'émotion et d'enthousiasme. 0 Sacrement divin, tu rendrais mon âme folle de joie, si Dieu m'avait donné assez d'intelligence pour pénétrer tes merveilles jusqu'au fondl