‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 17 sur 36 · DE LA DESTINEE ETERNELLE DES AMES LE CIEL · texte numérisé non relu

DE LA DESTINEE ETERNELLE DES AMES LE CIEL

Il faut lui rendre cette justice, l'humanité n'a jamais douté de ses destinées éternelles. Avec Platon comme avec Jésus- Christ, elle a toujours cru qu'elle était en marche et qu'elle n'était pas arrivée. Vainement quelques individus ont, dans les âges de décadence, essayé d'éteindre en eux et autour d'eux la foi à une vie meilleure; l'humanité s'en est détournée avec mépris , ou plutôt elle les a rejetés avec horreur.

En même temps que l'humanité affirmait l'existence de cette cité éternelle vers laquelle elle se sentait en marche , elle a vu clairement que cette cité serait double : Tune pour les bons , qui y seraient récompensés ; l'autre pour les méchants, qui y seraient punis. Chose singulière! Elle a cru à l'éternité des châtiments avec autant d'énergie qu'à l'éternité des récompenses. Et ce qu'elle n'a pas vu moins nettement, c'est qu'entre ces deux cités il y en aurait une troisième préparée pour ceux qui ne sont pas encore assez purs pour entrer dans le ciel , et qui le sont trop pour être

jetés dans l'enfer : cité non pas éternelle , mais passagère , où ces âmes que l'antiquité religieuse a si divinement nommées « les âmes guérissables » trouveront en effet, dans des épreuves mystérieuses , le moyen de se guérir et de se purifier.

Quand on étudie ces traditions universelles , et qu'on les compare aux enseignements de l'Eglise, on a une preuve de plus de l'harmonie qui existe entre les dogmes du Christianisme et les intuitions du cœur humain. Ici cependant, cet accord merveilleux ne suffirait peut-être pas à tout expliquer. On est amené à croire qu'il y a eu, sur le berceau de l'humanité, un grand et solennel enseignement qui n'a jamais entièrement péri, et dont les échos, plus ou moins altérés par l'imagination ou la passion , se retrouvent vivants et visibles dans les traditions de tous les peuples.

Le développement de cette proposition a déjà fourni à l'apologétique chrétienne des pages fort intéressantes. Essayons d'y ajouter quelques traits, en pénétrant successivement dans ces trois cités. Sur la porte de chacune d'elles on pourrait graver la fameuse inscription du Dante :

j'ai été faite par la divine puissance la sagesse souveraine et le premier amour

Parlons d'abord .du Ciel , la première demeure créée par Dieu, et qui, dans ses desseins éternels, aurait dû être la seule.

Je ne m'arrêterai pas à prouver l'existence du Ciel. Ce qu'il faut prouver, c'est l'enfer, ce n'est pas le Ciel. Ce qui arrête l'esprit humain, ce qui l'épouvante, ce qui se dresse devant lui comme une impossibilité , comme une contradiction, ce n'est pas le Ciel, c'est l'enfer. C'est donc autour de ce dogme terrible qu'il faudra tout à l'heure multiplier les preuves. Mais le Ciel , il suffit de prononcer son nom pour que la raison applaudisse et que le cœur s'émeuve. Qui peut contester l'existence du Paradis? Tous nos rêves l'appellent. Toutes nos aspirations les plus hautes, les pluj pures, le réclament. L'homme ne supporte la vie que parce qu'il en sera un jour consolé et dédommagé dans le Ciel.

Les attributs de Dieu ne le réclament pas moins que les facultés de l'homme. Otez le Paradis; que reste-t-il de la grande œuvre de Dieu? Quelques minutes de vie, avec des torrents de douleurs, et le néant au bout. Voilà ce que Dieu aurait faitl C'est à ce beau chef-d'œuvre qu'il aurait travaillé sept jours ! sept jours de labeur pour aboutir à cet immense fiasco 1 Que lui a-t-il manqué pour mieux faire? Est-ce la puissance? Est-ce la sagesse? Est-ce l'amour? Tout à la fois. Tout a fait défaut; et sa grande œuvre, si elle ne se termine pas par le Ciel , n'est qu'une lugubre plaisanterie.

Avec le Paradis , au contraire , tout s'explique : les

douleurs de la vie? elles seront consolées. Le travail et les fatigues de cette terre? Ils seront récompensés. On comprend que Tome ait une soif inextinguible de vérité, puisqu'elle est faite pour s'en rassasier éternellement; qu'elle soit folle de bonheur, puisqu'elle e^t créée pour un bonheur infini; qu'elle méprise le temps, la fortune, qu'elle se sacrifie à la vérité, à la vertu, puisqu'elle doit sitôt abandonner les uns et s'enivrer des autres. Toutes les facultés de l'homme sont autant de pierres d'attente, posées en vue de l'édifice éternel.

Bref, sans le Ciel, tout est faux, contradictoire, ridicule. On ne s'explique plus ni Dieu ni l'âme. Avec le Ciel, au contraire, les ombres disparaissent, les contradictions se résolvent. Tout se fond dans une visible harmonie.

C'est donc Dieu qui a créé le Ciel. Il l'a créé avant la terre. Il a fait l'édifice éternel avant la tente passagère , et avec plus de soin et de magnificence , puisque ce devait être la demeure définitive. Mais où l'a— t— il placé? Peut-on savoir où est le Paradis? C'est un lieu assurément, et un lieu matériel , puisqu'il doit contenir non pas seulement des âmes , mais des âmes unies à des corps , et que déjà il en contient. C'est un lieu immense , des millions de fois plus grand que la terre, puisqu'il doit réunir, sans confusion , tous les saints qui ont habité ce globe depuis ses plus lointaines origines et qui l'habiteront jusqu'à la fin. C'est un lieu d'une splendeur ineffable, auprès duquel la terre,

LA VIE CBRETIENNE

avec toutes ses merveilles, n'est qu'un séjour d'exil et une région de ténèbres. Voilà ce que dit la sainte Ecriture. Partout elle nous représente le Ciel comme un séjour distinct 1, limité et déterminé2, et d'une beauté ineffable3. Mais encore une fois, où est-il? où est située cette région heureuse, après laquelle nous soupirons?

Les anciens la plaçaient par delà cette voûte profonde et bleue, semée de clous brillants, qui enveloppe si gracieusement notre globe. Conception enfantine, que la science a fait voler en éclat. Il n'y a point de voûte. Elle n'est pas bleue. Et ces clous brillants qui ornent le firmament sont des mondes mille et mille fois plus grands que la terre. Leur nombre est incalculable. Bien que sur notre horizon visible, on en compte près de cent millions, et il y en a des millions d'autres trop éloignés pour qu'on puisse en entrevoir autre chose que la lueur confuse. Appliquez votre télescope sur un coin quelconque du ciel , vous apercevrez comme un semis de petits points imperceptibles. Ce sont autant de soleils et de mondes stellaires. Et, pour achever de jeter l'esprit dans l'immensité, rappeliez- vous que l'espace n'a pas de limites ; que ses bornes fuient devant le regard; que Dieu, ayant amoncelé les astres dans la partie visible de l'espace, doit les avoir amoncelés de même dans la partie inconnue ; et qu'ainsi la création n'a de limites ni en étendue ni en profondeur. Vous demandez un lieu assez vaste pour y loger ces foules innombrables de Bienheureux dont l'Apôtre dit que nul œil humain ne peut les compter. Est-ce que cette immensité ne vous paraît pas comme préparée d'avance à cette immensité?

1 Joan. xiv, 10.

2 Hebr. xm , 14, 11.

3 Apoc. xxi , 1 , 27.

Il est vrai que cela ne forme pas un lieu unique. Les astres sont à des distances incalculables les uns des autres. Mais qu'importe si les Bienheureux ont, comme les anges, la faculté de franchir en une seconde tous les espaces? Dans ce cas, la distance ne serait qu'un bonheur de plus.

Il est vrai encore que ces millions de millions d'astres ne sont pas dans les mêmes conditions de lumière. Ils forment des demeures différemment belles. Mais Notre- Seigneur n'a -t- il pas dit : « Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père 1 ? » Eh bien , les voilà ces demeures distinctes dont parle l'Evangile, destinées peutêtre à des groupes d'âmes différents. Gomment celles-ci viendront-elles s'y réunir? Sera-ce par ordre de nature : les hommes dans un groupe d'astres , les anges dans un autres? Nous reviendrions alors habiter les lieux où nous aurons souffert , aimé , prié , et qui , transformés et divinisés, ne conserveraient des tristesses du passé que le souvenir , comme Jésus- Christ a gardé sur ses pieds et ses mains les cicatrices de ses plaies. Ce serait, ce semble, d'une douceur infinie. Ou bien ce groupement des âmes se fera- 1- il par ordre de mérites? Saint Jean Chrysostome semblait le croire. Il pensait que dans chaque astre se trouverait une réunion de Bienheureux de mérites égaux. « Tâchez , disait-il à une veuve , de vivre de telle sorte que vous puissiez être dans le même astre que votre mari. » On aurait ainsi des demeures de plus en plus belles en proportion des mérites de ceux qui les habiteraient, où chaque âme aurait sa résidence habituelle , avec la facult de passer, d'un bond , d'un élan, dans toutes les autres.

1 Joan. xiv, 2.

Il est vrai enfin que ces astres ne sont pas immuables. Les plus petits circulent autour d'un plus grand qui leur sert de centre d'attraction et où ils puisent la vie. Ce centre, que longtemps on a cru fixe , décrit , lui aussi , une courbe immense autour d'un autre foyer plus éloigné, entraînant dans sa marche toute sa famille planétaire. Et ces foyers eux-mêmes, ces millions de soleils qui remplissent l'espace infini , gravitent également autour d'un point inconnu , d'un foyer central , seule fixe au milieu de l'immensité. Or, pourquoi ne serait-ce pas là, à ce point immuable, à ce centre des centres, que se trouverait le Ciel des cieux , le Saint des saints , le lieu où résiderait la majesté infinie et d'où elle irradierait tous les mondes? Là serait aussi la demeure de Notre-Seigneur Jésus -Christ; car il faut qu'il soit en un lieu spécial. Il ne peut pas être partout, étant homme; et cependant il faut qu'il soit partout, puisqu'il est le chef de tous , l'objet de la contemplation béatifique de tous , et la source unique d'où la vie glorifiée doit s'épancher sur tous. Comment Dieu résoudra-t-il ce problème? par quel moyen extraordinaire rendra-t-il Jésus-Christ présent à chaque âme dont il doit être la béatitude? Le mystère de la sainte Eucharistie ne serait- il pas une ombre de quelque mystère plus sublime encore, par lequel Jésus -Christ, tout en demeurant, au Ciel, dans un lieu spécial, serait présent, sans voile, à toutes les âmes?

Il y a des théologiens qui trouvent que, dans ce magnifique ensemble des astres, il y a deux choses qui appartiennent au temps, pas à l'éternité. La première , c'est la dispersion des astres dans l'espace; la seconde, c'est leur mouvement. En étudiant de plus près le monde stellaire, ils croient entrevoir que les astres sont en mouve-

ment pour se réunir, et qu'ils cherchent le lieu de leur repos. Peu à peu, ils se fondraient les uns dans les autres; et ils créeraient, au sein de l'immensité, une terre unique qui serait le séjour immuable des Bienheureux. A la bonne heure ! nous ne taisons à cela aucune objection , quoique ce mouvement harmonieux des astres, cet ordre, cette hiérarchie, ce point central autour duquel tout gravite, ne nous semblent pas indignes de l'éternité.

Ajoutons que la beauté de la terre, la splendeur du soleil et des astres ne sont qu'une pâle ombre de ce que seront un jour ces demeures royales. Nous n'avons là qu'une ébauche et comme une esquisse. Dieu reprendra cet essai et l'achèvera. De cette demeure de l'exil , où il n'a semé la beauté que d'une main avare, afin que nous ne nous y attachions pas trop, il fera le palais du triomphe éternel. Toute la sainte Ecriture est pleine de cette idée. « Après cela, dit saint Jean , je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle1. » Et saint Pierre : « Quand l'ardeur du feu aura dissous les cieux et fait fondre les éléments, nous verrons apparaître des cieux nouveaux et une terre nouvelle, où habiteront les Bienheureux '. » N'essayons pas de décrire ces cieux nouveaux , cette terre nouvelle. Si même ici-bas il y a tant de beautés : cet éclat de la lumière, cette douceur de l'air, ces feux si variés de l'aurore ou du soleil couchant, ces profondeurs silencieuses des grandes forêts, l'immensité auguste de la mer : ornements magnifiques d'une terre qui passe; qu'est-ce que Dieu aura fait pour décorer la demeure éternelle qu'on ne quittera jamais ? Saint Jean, dans l'Apocalypse, agite dans sa main les dia-

1 Apoc. xxi, 2.

» lia Pet. m, 12 et 13.

300 LÀ vie chrétienne

mants, les saphirs, les topazes, les émeraudes, pour nous en donner une idée. Mais, bien que j'aime tendrement saint Jean , je trouve en saint Paul une vue plus haute, quand , renonçant à tout vain effort d'imagination , il se contente de dire : « L'œil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, et le cœur ne soupçonne pas même ce que Dieu réserve à ceux qu'il aime * . » Restons-en sur ce mot. Il dit tout en ne disant rien.

A quel moment l'âme entrera-t-elle dans ces cieux nouveaux pour y jouir de la vision de Dieu? Immédiatement, si l'âme est pure. Pourquoi y aurait-il un délai ? Qui pourrait le réclamer et y trouver son profit ? i\i Dieu ni l'âme.

Il y a cependant des hommes qui n'admettent pas cette entrée immédiate dans la gloire. Le bonheur du Ciel, disent-ils, consiste essentiellement à connaître et à aimer Dieu. Or comment une âme, séparée de son corps, privée de ses organes corporels, pourrait-elle voir, connaître, aimer, sentir? Le cerveau est nécessaire à l'esprit pour penser. Supposez le cerveau malade, l'esprit ne pense plus ou pense mal. Il en est de même du cœur, l'organe nécessaire de l'amour. D'où il semble résulter que l'àni*», hors de son corps , privée de ses organes , persiste bien à l'état de force; capable, si de nouvelles circonstances favorables étaient données, de reproduire un être nouveau; mais actuellement incapable de quoi que ce soit, incon-

* I Cor. h, 9.

sciente et comme endormie, tant que les organes nécessaires à l'accomplissement de ses fonctions intellectuelles ne lui auront pas été rendus.

Bien des Pères se sont débattus pendant des siècles dans cette objection, que les découvertes physiologiques semblent raviver aujourd'hui et agrandir, mais qui néanmoins ne paraît pas insoluble. Opposons d'abord à cette difficulté les conséquences désolantes qui résulteraient d'une telle doctrine. Quoi! ces êtres chéris que nous pleurons, que nous nous figurons être dans le Ciel, que nous invoquons; leurs corps seraient en poussière et leurs âmes endormies, éteintes , pour dix mille ans peut-être ! Ces êtres héroïques qui ont travaillé , souffert , qui sont morts pour Dieu , ils attendraient , tout purs qu'ils sont , pendant dix mille ans leur récompense ! Quoi ! Dieu ne serait pas plus pressé que cela de serrer dans ses bras ceux qui l'ont tant aimé ! Nous invoquons les saints , un saint Vincent de Paul , un saint François de Sales, une sainte Thérèse, une sainte Chantai ; nous leur demandons de nous venir en aide. Erreur ! Enfantillage ! Leur âme n'est pas anéantie; mais elle est inconsciente ; elle dort. Privée de ses organes corporels, elle est incapable de penser, de sentir, d'aimer. Elle ne recouvrera ses facultés sublimes que quand son corps sortira de la poussière, dans dix mille ans peut-être. C'est la désolation même , à tous les points de vue. Aussi cette triste doctrine a été condamnée plusieurs fois; d'abord par la bulle dogmatique de Benoît XII, en 1336 1 ; ensuite par le

1 Benedictus XII, in constit. Benedictus Deus. « Auctoritate apostolica definimus quod animas sanctorum omnium... post morlem , et purgationem in illis qui purgationis hujusmodi indigent, etiam ante reassumptionem, corporum suorum, sunt in cœlo cum Christo, et vident divinam essentiam visione intuitiva. »

concile œcuménique de Florence, en 1439. « Toute âme pure de péché , a-t-il été défini , est aussitôt, même avant la réassomption de son corps, admise dans le Ciel, et y jouit immédiatement de la vision de Dieu'. » C'est donc un article de foi.

Reste à savoir comment l'âme voit Dieu, étant séparée de ses organes corporels. L'Eglise n'a rien décidé sur ce point. Elle laisse le champ libre aux explications philosophiques et physiologiques. Qui empêche que Dieu ne supplée, d'une manière extraordinaire, aux organes qui man- ' quent? Il prête bien aux anges des apparences corporelles : qui l'empêche d'en prêter de semblables aux âmes séparées, sorte de voiles lumineux qui les envelopperaient, et d'organes provisoires qui leur serviraient, jusqu'au jour où ces vêtements d'emprunt feraient place à leurs corps ressuscites ?

D'ailleurs quand on dit que l'âme est séparée de son corps, est-ce vrai? Est -elle véritablement séparée de tout son corps? Est-ce quelle n'en garde pas le germe, le moule? Est-ce que ce n'est pas dans ce moule qui ne la quitte jamais, qui ne peut pas la quitter, qu'elle enfermera un jour les molécules avec lesquelles elle se recréera un corps? « Cet état de l'âme séparée de son corps terrestre, dit le docteur Dœllinger, n'entraîne pas l'idée d'une existence absolument spirituelle, sans aucun substratum, sans aucun organe corporel. L'unité de la personnalité spiri-

1 Conc. Florent. In décret. Unionis : « Definimus... illorum animas, qui, post baptismum susceptum nullam omnino peccati macuiam incurrerunt; illas etiam, quœ post contractam peccati maculam, vel in suis corporibus vel eisdem exutae corporibus sunt purgatœ, in cœlum mox recipi et intueri clare ipsum Deum irinum et unum. »

tuelle et corporelle qui constitue l'homme, la continuité de sa conscience, la force de corporisation essentiellement inhérente à l'âme , ou puissance organisatrice , tout amène nécessairement à penser que l'âme n'a sans doute proprement aucun corps , mais qu'elle a un voile , un vêtement qui, en attendant, tient la place de ce corps; que, même dans l'état intermédiaire qui doit précéder la résurrection, elle ne manque pas de quelque organe corporel, sans lequel on ne peut imaginer aucune impression reçue, aucune manifestation, aucune action. Cet organe sera le germe d'où se développera , lors de la résurrection , le nouveau corps immortel1. » Quoi qu'il en soit de ces profonds aperçus, saluons avec certitude l'entrée de l'âme pure dans le Ciel, et son admission immédiate dans les délices de la vision béatifique.

La vision béatifique ! c'est le mot qui a fini par prévaloir dans l'Eglise pour exprimer le bonheur du ciel.

C'est, en effet, une vision; et une vision qui béatifie!

Il y a sur la terre des visions qui béatifient; mais elles ne durent qu'une seconde , et elles ne portent le bonheur que dans une partie de l'âme.

Que de fois, par exemple, quand je contemplais une vérité et que je l'étudiais pour la faire resplendir aux yeux des autres , je me suis trouvé inondé de larmes , le visage

1 Dœllinger, Le Christianisme et l'Eglise, p. 347.

en feu, criant : « Oh! que c'est beau! oh! que c'est beau! » Mais mes pauvres organes ne pouvaient supporter longtemps une émotion pareille , et j'en sortais accablé !

Quel est l'artiste, le peintre, le poète, le grand écrivain, l'orateur, qui n'a ressenti ces extases de la vérité et de la beauté ! Qui ne connaît V Eurêka d'Archimède , les transports de Platon, l'agenouillement sublime de Christophe Colomb !

Et l'amour, qu'est-ce donc, sinon une vision béatifique ? vision trop courte, qui, si elle durait, détacherait non seulement du ciel, mais de la terre et de tout, excepté de l'être contemplé.

Et pourquoi Dieu a-t-il mis en ce pauvre monde toutes ces visions béatifîques, si ce n'est pour nous faire entrevoir ce que sera la vision mille fois plus béatifique du ciel ? Et pourquoi ne nous les a-t-il données, même les plus douces, qu'à l'état d'un éclair qui passe, si ce n'est pour nous faire désirer la vision qui ne finira jamais ?

Imaginez donc la vérité, la beauté, la bonté, l'amour réunis dans un même être et poussés à l'infini. Et imaginez que ce même être , adorablement beau et bon , pose éternellement devant nous. Ce sera un spectacle à nous faire fondre d'amour, à nous jeter tour à tour dans l'admiration, dans l'enthousiasme, dans l'ivresse, à nous tuer de bonheur. Ce sera ce : « Ah ! ah ! perpétuel , » dont parle Bossuet; ce ravissement si profond que l'éternité suffira à peine pour se remettre. Jusqu'où ne va pas l'Eglise? Elle enseigne que nos facultés, même transfigurées, surélevées par Dieu au-dessus d'elles-mêmes, ne seront pas encore capables de supporter un tel bonheur. Comme on trempe du fer dans le feu pour le mettre en état de résister aux plus hautes pressions, ainsi Dieu trempera notre in-

telligence, notre volonté dans cette préparation mystérieuse que l'Eglise appelle la lumière de gloire, et qui, en fortifiant notre âme, l'empêchera de mourir de bonheur.

C'est à ce moment, ou plutôt c'est dans cet état que l'âme reprendra son corps. Au fond, comme je l'ai déjà dit, elle n'en a jamais été séparée qu'en apparence. Elle en a toujours conservé le germe avec la faculté de le féconder de nouveau, le moule invisible avec la force de le remplir, n'attendant que le signal de Dieu , et l'attendant avec impatience.

Aussitôt ce signal reçu, elle entre en activité. Ce corps, détruit par la mort, a éprouvé une série de décompositions chimiques; il s'est peu à peu transformé en gaz acide carbonique, acide sulfhydrique, ammoniac, azote, qui se sont répandus dans l'air et qui sont rentrés dans le grand trésor de la nature. C'est là que l'âme va les reprendre. Elle les unit dans des proportions parfaites , et elle en remplit le moule invisible qui, sur la terre, constituait sa nature, son identité, sa physionomie. Tout cela se retrouve de nouveau, mais transfiguré. Quand un grand orateur parle , sa taille s'élève, sa figure revêt une beauté extraordinaire qui fait qu'on ne le reconnaît plus à l'état de repos; que sera-ce donc quand l'âme sera élevée, ravie dans les extases du bonheur, de l'amour infinis? Elle jettera sur sa physionomie un éclat extraordinaire, quelque chose de ce qu'on

a vu au Thabor. Et resplenduit faciès ejus sicut sol*, A l'heure des grandes émotions, l'âme ne transfigure pas seulement son visage; elle soulève son corps. On ne touche plus terre ; on court , on vole. Faibles images de ce qui arrivera alors. L'âme emportera son corps ; elle l'élèvera dans les espaces infinis, comme Notre-Seigneur au jour de son ascension. Elle le fera si immatériel, que nulle opacité, s'il en reste, ne pourra arrêter sa marche ou son vol ; mais je le répète , sans que cette splendeur altère sa physionomie. Quiconque vous rencontrera dans les espaces embauirés du Paradis ira au-devant de vous et vous dira : « Ah 1 c'est vous 1 » Nous reconnaîtrons nos mères , nos sœurs ; vous reconnaîtrez vos épouses , vos enfants. Le Erunt sicut Angeli Dei* n'ira pas jusqu'à enlever à la femme sa physionomie, la forme plus délicate de son corps, les qualités plus tendres de son cœur; ni à l'homme sa virilité, sa force, les dons plus puissants de ron esprit. On croit que nous ressusciterons tous au même âge, à trente ans. Est-ce bien sûr ? Pourquoi la jeune fille morte à seize ans ne garderait pas le charme de la jeunesse ? Pourquoi la vieillesse, consumée de fatigues pour Dieu, ne conserverait pas, dans une beauté divine, sa couronne de cheveux blancs? Est-ce que le martyr n'aura pas ses cicatrices? Disons seulement que dans les corps ressuscites il n'y aura rien de laid, d'infirme; rien que d'idéalement beau Les corps seront dignes des âmes. Ce seront des miroirs sans tache , à travers lesquels nous en verrons toutes les beautés.

1 Matth. xvn, 2.

a Id., ibid. 30.

On dit : « L'éternité, c'est bien long I A contempler toujours, on finira par s'ennuyer. » Hélas ! on ne s'ennuie pas sur la terre ; personne n'a hâte de la quitter. Comment s'ennuierait-on dans le Ciel ?

Si vous vous imaginez que l'homme, d'un seul regard, de son premier coup d'œil , aura tout vu en Dieu , et qu'il n'aura plus, pendant l'éternité tout entière, qu'à répéter le même regard ; à la bonne heure ! l'ennui se conçoit. Mais vous montrez par là que vous n'avez aucune idée de Dieu. Dieu est l'infini. Dieu est la profondeur insondable. Dieu est la nouveauté éternelle. Placez en face de Dieu un esprit créé; et, si grand que vous le supposiez, jamais il n'en fera le tour; jamais il n'en perforera la profondeur. Plus il sera grand, plus il verra ; mais plus il verra, plus plus il voudra voir. Pour qu'il arrête son regard, il faudrait qu'il ait tout vu ; et pour qu'il ait tout vu, il faudrait qu'il soit infini. Le moyen âge considérait l'esprit humain comme une éponge qui , imbibée , ne désire plus rien ; comme un vase qui, rempli, est satisfait. Ce n'est pas cela. L'esprit humain est un contemplateur insatiable.

Je regarde les saints dans le Ciel. Ils sont plongés dans les ineffables délices de la vision intuitive. Mais j'ai beau faire des efforts, je ne les conçois pas immobiles dans cette contemplation. Ils vont de splendeurs en splendeurs, de béatitudes en béatitudes. L'infini s'entr'ouvre à leurs regards. Ils s'y plongent toujours, sans s'y rassasier jamais.

Un désir qui renaît toujours et qui est toujours satisfait est un bonheur exquis. Et ainsi disparaît déjà cetle vaine objection de monotonie dans le ciel, et de possibilité d'ennui dans le bonheur, dont les théories du moyen âge ont involontairement créé la pensée dans l'esprit de chrétiens peu instruits.

Et non seulement l'éternité ne saurait suffire pour contempler à fond la divine beauté de Dieu, j'ose dire qu'elle serait trop courte, même pour étudier ses œuvres. Elles se déploieront alors dans toute leur immensité. La multitude innombrable des soleils et des mondes stellaires, les lois de leur mouvement, les jeux merveilleux de la lumière qui les éclaire, les trésors cachés dans leurs flancs, la végétation puissante, originale, infiniment variée qui les revêt, n'auront plus de secret pour nous. Mais, ici encore, est-il bien sûr que nous verrons toutes ces choses d'un regard, d'un coup d'œil ? Pourquoi Dieu ne nous laisserait- il pas le plaisir d'aller à la découverte? Le moyen âge nous a trop habitués, dans les peintures du ciel, à un mélange de contemplation et d'oisiveté. Pourquoi Dieu ne nous auraitil pas laissé , même dans le ciel , notre activité , notre pénétration intellectuelle, notre travail, qui, comme dans le paradis terrestre, au lieu d'être une peine, serait un plaisir? Alors, quelle perspective! Quelles immensités à explorer 1 Comment sortir d'une pareille extase, ou n'y pas revenir? On visite vingt fois, trente fois Saint- Pierre de Rome, sans rassasier sa curiosité. On monte dix fois sur le Khigi pour contempler l'immense panorama On passe des mois au bord de la mer, et elle est toujours nouvelle. Que sera-ce donc devant ces millions et ces millions de soleils, si variés, si splendides? Quels voyages pour aller les visiter 1 Tantôt ce sera un départ isolé; on ira seul, dans sa

paix recueillie, extasiée. Tantôt sera une véritable caravane d'esprits, une vraie migration d'âmes qui partiront ensemble pour aller, à travers les sphères, louer, aimer, adorer Celui qui a fait de si grandes choses.

Que seront cependant toutes ces merveilles de l'ordre naturel à côté des merveilles de l'ordre moral ? Si chacun de ces astres a été habité; s'il a été la demeure d'un groupe immense d'âmes capables de connaître et d'aimer Dieu ; si pendant dix mille, vingt mille ans, il y a eu là une Église surnaturelle, théâtre des bontés, des magnificences de Dieu, quel spectacle, pour ainsi dire, infini ! Croit-on, s'il en est ainsi, que Dieu se soit répété? Est-ce que chaque monde n'aura pas eu ses institutions spéciales, ses rits, ses sacrements, en rapport avec les besoins, les aspirations de ceux qui l'ont habité? Est-ce que chacun n'aura pas eu ses merveilles de grâce et de sainteté ? Et alors quel sujet inépuisable de contemplation et d'admiration !

Mais qu'est-il besoin de tant de choses ? Une seule âme, bien connue, suffira à nous ravir. Il n'y aura plus de voiles pour nous en dérober les splendeurs. Nous y verrons éclater la bonté de Dieu , sa patience , ses délicatesses infinies , ses coups de foudre mêlés de tendresse pour arracher les âmes au mal. La biographie de chacune d'elles nous enseignera presque une nouvelle science de Dieu , tant elle jettera sur ses attributs adorables des lumières nouvelles et inattendues.

C'est dans cette extase d'admiration et d'amour, dans ces transports d'une joie sublime, ces mouvements d'une ardente curiosité, que se passeront les jours éternels. On n'aura pas le temps de s'y ennuyer.

Ajoutons d'ailleurs que le Ciel ne sera pas une vie et une contemplation isolées; ce sera une société, la plus délicieuse et la plus parfaite de toutes les sociétés. Déjà, sur la terre, quel charme de connaître de belles âmes, de vivre avec elles 1 Mais on en connaît si peu 1 On en jouit si peu de temps 1 On s'en éloigne, on les perd si vite 1 Là on vivra pour toujours avec les âmes les plus belles, les plus pures, les plus nobles, les plus délicates, réunissant à la fois tout ce que l'éclat du génie a de feux , tout ce que la bonté a d'attraits, tout ce que la sainteté a de charmes. On jouira avec elles de la plus douce intimité ! Quel bonheur Je se grouper autour de certaines âmes plus transfigurées que les autres, et de les entendre ajouter leurs lumières à nos lumières , leurs ravissements à nos ravissements ! Quelle joie d'aller par groupes, et en pèlerinage dans les astres où elles habitent, de visiter un saint Augustin, ou un saint Thomas, ou une sainte Thérèse, ou un saint François de Sales 1 Tous les saints ne pénètrent pas de la même manière ni au même degré dans les profondeurs de l'essence infinie. Ce sera donc entre les Bienheureux un échange de pensées, de sentiments, d'adorations, d'enthousiasmes, d'où résultera une des joies les plus profondes du Ciel.

En quelle langue se feront ces communications célestes"? Qui le pourrait dire? Quelle langue parlera- t-on au Paradis? Nul ne le sait. Une langue aussi élevée au-dessus àe nos bégayements mortels que le corps glorifié sera au-

dessus de notre chair de boue, que l'âme lumineuse sera supérieure à l'âme enténébrée que nous avons aujourd'hui. Même ici-bas, quel bonheur d'entendre bien parler! Quelle émotion à certains cris de l'âme ! Quel enthousiasme , quand la parole se fond dans l'amour! On aura tout cela, sans efforts, sans recherches, sans mélanges du faux, de l'inutile, de l'inférieur. De perpétuels éclairs sur un fond lumineux, transparent, où se reflétera l'âme dans toute sa beauté. Voilà tout ce qu'on entrevoit de la langue inconnue du paradis.

Combien seront douces aussi les relations que l'on aura dans le Ciel avec ses parents, ses amis, ceux qu'on a connus , aimés sur la terre ! Notre premier acte , en abordant les rivages célestes, sera de les rechercher dans les profondeurs du Ciel , de les demander à tous les échos de l'éternité. Les pères, les époux, les enfants, les amis, se retrouveront et recommenceront à s'aimer, comme ils ne l'ont jamais 'ait. Quelle admiration muette, extatique, en se revoyant 1 Voilà bien les qualités , les charmes , les attraits , les beautés qui nous avaient ravis ! Mais comme tout cela est augmenté ! Il y avait quelques défauts , quelques lacunes, qui ont exercé notre patience. Il n'y en a plus. Tout est absorbé dans la gloire. Aussi , comme op s'aime de nouveau ! Le pauvre cœur éclaterait de bonheui s'il n'était pas trempé dans l'acier d'une vigueur éternelle. Et quelles conversations intarssables sur tout ce qu'on est devenu depuis qu'on s'est quitté! Les tristesses qui ont suivi la séparation , les périls qu'on a courus , les grâces dont on a étc inondé, les miséricordes infinies qui ont triomphé de tout, voilà sur quoi on ne tarit pas. Aux jour? où on s'aimait, on passait des heures entières à se regarder sans rien dire ; le temps ne durait pas. Maintenant ce sont

des siècles. On n'épuise plus son bonheur, et quelle joie de partir ensemble, d'aller revoir les lieux où l'on a vécu, où l'on s'est aimé, où l'on a souffert, où l'on est mort dans la grâce de Dieu , où s'est déroulé ce drame de la vie tout imprégné des miséricordes divines ! Alors s'expliquent ces épreuves qui nous avaient paru si longues, ces coups cruels qui nous avaient presque fait murmurer. On voit la raison de ces séparations si douloureuses. Dieu apparaît bon en tout , et on n'a pas d'accents assez vifs pour le remercier.

Mais ce ne sont là que les joies accidentelles du Paradis. Pour en connaître le fond substantiel et l'essence, il faut monter plus haut. Même la vision béatifique n'en donnerait pas l'idée complète. Dans la vision béatifique, on reste deux : celui qui contemple, et Celui qui est contemplé. Un abîme les sépare. Aussi ce qui est le dernier mot du bonheur du Paradis, ce n'est pas la contemplation, c'est la possession, c'est l'union. Tu in me et ego in te. Plus de séparation, d'intervalle ! Toi en moi et moi en toi! Mais comment cela se peut-il faire? Comment Dieu peut-il être possédé par une âme ? On cherche des comparaisons sur la terre; on n'en trouve point. Même l'union conjugale est faible , incomplète. Cependant il semble que Dieu n'en ait pas trouvé d'autre. Sponsabo te mihi in sempiternum 1 . Mo-

» Ose ii , 19.

ment auguste où cette pauvre petite créature entend le Dieu souverain qui lui dit : « Sponsabo te in sempiternum, je t'épouse pour l'éternité ; » où elle répond, muette d'amour, de stupeur : « Quomodo fiet istud ? Gomment cela sera-t-il possible ? » et où elle se sent tout enveloppée , pénétrée, béatifiée, jusque dans les dernières profondeurs, par la possession de l'infini. Quoi qu'elle devienne maintenant, son Dieu est avec elle , en elle , non comme un maître , ni comme un père, ni comme un ami, mais comme un époux ; ou plutôt ce nom d'époux, le plus beau des noms de la terre , n'est qu'une ombre misérable pour dire ce qu'est Dieu à l'âme qu'il veut béatifier. « Il ira, dit Bossuet, chercher dans le fond de l'âme l'endroit par où elle sera plus capable de félicité. La joie y entrera avec trop d'abondance pour y passer par les canaux ordinaires ; il faudra lui en ouvrir les entrées et lui donner une capacité extraordinaire. Ce sera là où il donnera comme le coup de maître ; il nous est inconcevable, misérables apprentifs que nous sommes1. » Oui, taisons -nous, misérables apprentifs. Ne parlons pas de ce que nous ignorons. Nous ne sommes pas même capables de dire ce que peut mettre de félicité dans un cœur un amour humain. Contentons -nous de savoir que la puissance ordinaire de Dieu ne suffit pas ici ; qu'il y faudra un effort sublime ; et répétons humblement avec saint Paul : « Non, l'œil de l'homme n'a point vu, son oreille n'a pas entendu , et son cœur même n'a pas soupçonné ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment5. »

1 Bossuet, 2« sermon pour la Fête de Tous les Saints, lve partie. * I Cor. ii , 9.

Page 1