DE LA DESTINEE ETERNELLE DES AMES (SUITE LE PURGATOIRE
Le Paradis, qui est le lieu du bonheur, est aussi le lieu de la sainteté. Rien de souillé n'en approche. Saint, saint, saint, est l'Agneau sans tache qui y réside et qui le remplit des rayons de son ineffable pureté. Prenez l'âme la plus parfaite; s'il y reste un grain de poussière terrestre, il faut qu'elle s'éloigne de ce Dieu dont elle ne pourrait pas supporter le regard. « Seigneur, s'écrie le Psalmiste , qui entrera dans ton tabernacle? qui sera digne de reposer sur ta montagne sainte? Domine, quis habitabit in tabemaculo tuo? aut quis requiescet in monte sancto tuo? » Celui qui , au moment d'entrer, sera trouvé sans tache : Qui ingreditur sine macula l. « J'ai vu , dit saint Jean , des foules immenses autour d^ l'Agneau. Tous étaient sans tache : Sine macula ante thronum Dei * . »
Or, où sont-ils ici-bas, ces immaculés qui seuls entreront dans le ciel? Où sont ceux qui, sortant des ténèbre?
1 Psalm. xiv, 1 et 2.
2 Apoc. xiv, 5.
et des corruptions de la vie , n'en emporteront cependant aucune tache? Il faudrait donc recevoir dans le Ciel tous ces coupables 1 II faudrait donc rejeter dans l'Enfer tous ces innocents! Un Enfer impossible, ou un Ciel profané; voilà ce qu'on devra admettre, à moins qu'il n'y ait un lieu intermédiaire où l'on achèvera de se purifier.
C'est ce que croit l'Eglise. Elle enseigne qu'il existe un lien où les âmes justes, mais demeurées imparfaites, sont, au moyen d'épreuves et de souffrances mystérieuses , purifiées , perfectionnées et comme achevées , avant d'être admises à la vision béatifique. Le Purgatoire est un des chefs-d'œuvre de l'Amour infini; un de ceux où il a déployé plus de magnificence et de tendresse. Dieu a donné aux âmes comme un sursis divin. Par là il s'est fait des ressources pour pardonner plus facilement. Par là il a adouci et élargi les voies un peu abruptes qui mènent au Paradis.
Etudions les plans du Purgatoire, sa structure intimé, la manière dont s'y achève la purification des élus, et tâchons de comprendre pourquoi la pensée de ce lieu de souffrances , au lieu de glacer les âmes d'effroi , est douce au cœur, et y met l'espérance et la paix.
Avant tout, voyons les preuves de l'existence du Purgatoire.
Le Purgatoire est n; de ces dogmes qui pourraient se passer de preuves, parce qu'ils plongent leurs racines dan3
les dernières profondeurs de la conscience humaine. D'instinct, tous les peuples ont senti qu'il y a des êtres qui sortent de ce monde pas assez purs pour être admis immédiatement à voir Dieu , et pas assez coupables pour en être privés éternellement. Il faut donc qu'il y ait un lieu où l'on puisse achever sa toilette avant de paraître devant ce grand Dieu qui a trouvé des taches dans ses anges. Cette idée était trop haute, trop humainement religieuse, pour avoir échappé au génie inspiré des grands poètes de l'antiquité : Homère, Eschyle, Sophocle, Platon, Virgile. Citons seulement quelques paroles admirables de ces deux derniers, dans lesquelles on entend tous les autres : « La mort n'est, ce me semble, dit Platon, que la séparation de l'âme et du corps. Après cette séparation, l'âme paraît devant le Juge , qui l'examine sans avoir aucun égard au rang qu'elle occupait sur la terre. Bien souvent, fût-ce l'âme du grand roi des Perses , ou d'un autre roi , ou de quelque autre homme puissant, le Juge n'y découvre rien de sain. Maîtresse de suivre ses penchants, l'âme s'est plongée dans la mollesse, la débauche, l'intempérance, dans les désordres de toute espèce , de sorte qu'elle regorge d'infamie. Ce que voyant, le Juge l'envoie ignominieusement dans la prison où elle doit subir les supplices qu'elle a mérités. Il y en^a de deux sortes : ceux qui sont ordonnés pour que celui qui y est condamné justement en tire de l'avantage en devenant meilleur, et ceux qui ont pour but de servir d'exemple aux autres et de les porter à se corriger par la crainte qu'ils leur inspirent. Or ceux que les Dieux et les hommes punissent afin que leur punition leur soit utile, sont les malheureux qui ont commis des péchés guérissables. La douleur leur fait un bien réel; car on ne peut que par elle être délivré de l'injustice. Mais pour ceux
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qui, ayant atteint les limites du mal, sont tout à fait incurables, ils servent d'exemple aux autres sans qu'il leur en revienne aucune utilité , parce qu'ils ne sont pas susceptibles d'être guéris; ils souffriront éternellement des supplices épouvantables 1 . »
Voilà une de ces pages qui ont fait appeler Platon le divin, parce qu'on ne sait qu'y admirer davantage, ou de cette intuition du génie qui va au fond des choses , ou de cette curiosité savante qui s'éclaire des moindres débris de la tradition. Virgile marche sur les traces de Platon. Il chante dans des vers d'une beauté touchante le sort de ces âmes, trop saintes pour être jetées dans l'enfer, mais qui ne le sont pas encore assez pour être introduites dans le calme et pur Elysée :
... De ses fers quand l'âme se dépouille, Gomme elle garde encore la trace de leur rouille, Elle doit effacer par un long châtiment La souillure mêlée à son pur élément.
Les unes , pour laver cette empreinte de boue , Flottent au sein des airs , où le vent les secoue ; D'autres vont se plonger dans de larges torrents , Ou passent mille fois sur des feux dévorants ; Une peine diverse est marquée à chaque ombre ; Puis du calme Elysée (hélas! en petit nombre) Nous venons habiter les fortunés abris *.
A mesure que les livres sacrés des peuples de l'Orient ont pu être lus, on y a retrouvé, en Egypte, en Chine, dans les Indes, et plus tard dans les deux Amériques, l'intuition, ou la tradition d'un lieu de purification, avant
i Plat, de Republic., x, 46.
* Enéide, liv. IV, Traduct. de Barthélémy.
l'entrée définitive dans le Ciel. Intuition sacrée, ou plutôt débris inconscient d'une révélation primitive, et probablement l'un et l'autre à la fois.
Mais , pour avoir cette idée dans toute sa beauté , dans sa netteté et sa précision , il faut interroger le peuple juif. Qui ne se rappelle cette scène touchante des soldats de Judas Macchabée faisant une collecte et l'envoyant à Jérusalem, afin qu'on offre des sacrifices pour leurs frères tombés sur le champ de bataille. Comme, avant le combat, ceux-ci s'étaient rendus coupables d'un crime , on tremblait pour leur salut. Mais , comme après avoir commis ce crime , ils étaient morts bravement, héroïquement pour leur patrie et leur religion , on espérait qu'ils avaient été purifiés dans leur sang. Un doute restait cependant; et' c'est pourquoi on priait pour eux , afin que Dieu n'écoutât que sa miséricorde, et qu'il les laissât achever de se purifier là-haut. « Car, dit l'auteur sacré, c'est une sainte et salutaire pensée de prier pour les morts , afin qu'ils soient délivrés de leurs péchés ' . » Luther a essayé d'arracher cette page , ce mot lumineux. La page est restée, et elle portera jusqu'à la dernière postérité la foi du peuple juif au dogme du Purgatoire.
A peine l'Eglise eut succédé à la Synagogue que l'on vit naître toutes ces liturgies, c'est-à-dire ces formes de la prière et du culte, qu'on appelle les liturgies apostoliques, soit parce qu'elles remontent, les unes aux apôtres euxmêmes, les autres aux premiers évêques ordonnés par eux. Or toutes ces liturgies sont pleines de la foi au Purgatoire et de la prière pour les morts 2. Les pierres des Catacombes
* II Mach. xu, 46.
2 Dictionnaire des antiquités chrétiennes , art. Purjatoire.
n'en parlent pas moins éloquemment *. Tous les Pères de la primitive Eglise y font écho. Ils développent les preuves de la foi au Purgatoire. Ils en. disent la beauté, la sagesse , la nécessité , pour suppléer à l'insuffisance des expiations de l'homme et pour ouvrir un champ plus vaste à l'action de la bonté de Dieu'. Le moyen âge vint ensuite, et il établit ses grands obits, ses messes à perpétuité, son Libéra, son Dies irœ, sa fête solennelle de la Commémoration des morts; jusqu'à ce qu'enfin , le Protestantisme ayant essayé de nier ce dogme si beau, si haut, si consolant, l'Église en fît l'objet d'une de ses infaillibles et irrévocables définitions de foi. Voici cette définition, où tous les instincts de l'antiquité, tous les débris de la révélation primitive flottant dans la mémoire des hommes, sont ressaisis et éclairés de la vraie lumière. « Comme l'Eglise catholique, instruite par l'Esprit-Saint, a, d'après les saintes Lettres et la tradition des Pères, enseigné dans les saints conciles qu'il y a un Purgatoire et que les âmes qui y sont détenues sont aidées par les suffrages des fidèles et surtout par le précieux sacrifice de l'autel, le saint Concile ordonne aux évêques de veiller avec soin à ce que la saine doctrine sur le Purgatoire soit crue et maintenue parmi les fidèles, enseignée et prèchée partout • ... »
Et le Concile formule ainsi cette saine doctrine : « Si quelqu'un dit que, par la grâce de la justification, la coulpe et la peine éternelle sont tellement remises au pénitent,
1 Dictionnaire des antiquités chrétiennes , art. Purgatoire.
2 Clem. Alex. Strom. vu, 6 ad fin. Orig. Hom. xvi, n° 5, 6. Cyprian. Episl.Lii ad Anton. Ephrem Parxn. ad pcenitent., 47. Greg. Naz. Carm. i de seipso. Basil, in Isai., vi, n° 186. August. de Civil. Dei , xx, 25; xxi, 13, 16.
3 Trid. Sess. xxv.
quil ne lui reste plus de peine temporelle à souffrir en ce monde ou en Vautre dans le Purgatoire, avant d'entrer dans le royaume des cieux, qu'il soit anathème l. »
« Si quelqu'un dit que le sacrifice de la messe ne doit pas être offert pour les vivants et pour les morts, pour les péchés, les peines, les satisfactions et autres nécessités, qu'il soit anathème1. »
Ainsi ce que l'antiquité avait entrevu est vrai. Il y a des âmes guérissables , en faveur desquelles un sursis divin a été accordé pour qu'elles achèvent leur purification; et, dans ce travail douloureux, nécessaire à cette grande œuvre, elles peuvent être aidées par les prières et les bonnes œuvres de ceux qui , sur la terre , continuent à les aimer. Mais tout ceci va s'approfondir et s'éclaircir encore.
En même temps que le dogme du Purgatoire plonge ses racines dans les dernières profondeurs de la conscience humaine , et qu'il n'est , pour ainsi dire , qu'une intuition sacrée du cœur de l'homme élevée à l'état de dogme , il se concilie d'une manière merveilleuse avec tous les attributs de Dieu.. Il apparaît comme un intermédiaire obligé entre la justice et la miséricorde, comme le divin auxiliaire de l'amour. Otez le purgatoire, la justice serait trop terrible. Elle rejetterait impitoyablement loin du Ciel quiconque
1 Trid. Sess. vi, can. 30.
* Id., Sess. xxn, can. 3.
mourrait coupable d'un seul péché véniel. Mais qui voulezvous qui sorte de ce monde sans un seul péché véniel ? Le martyr qui, de son bûcher, s'élance au ciel? A la bonne heure 1 L'âme qui exhale son dernier soupir sous la main du prêtre qui l'absout? Soit! Glorieuses exceptions! Mais combien d'âmes , très pures , virginales , et qui cependant ont sur leur robe immaculée quelques légères taches l Et combien d'autres qui , hélas 1 ont connu le mal , qui s'en sont retirées à la sueur de leur front ; qui l'ont pleuré de toutes les larmes de leurs yeux; mais qui, saintement pénitentes , portent leur passé comme un poids , et sont entraînées par lui à une foule de péchés véniels ! Et celles , très pieuses aussi , qui meurent subitement sans avoir le temps d'une dernière purification ! Toutes ces âmes si belles, il faudrait donc que la justice divine les repoussât impitoyablement, s'il n'y a pas de Purgatoire; car si légère que soit une faute , Dieu ne peut pas pardonner tant qu'elle n'a pas été pleurée; et on ne peut pas la pleurer dans le Ciel.
Encore n'est-ce pas tout? On n'entre pas plus dans le Ciel avec une dette qu'on n'y entre avec une faute. Or, comptez les âmes qui, ayant pleuré leurs péchés, ne les ont pas suffisamment expiés. Comptez les pauvres pécheurs qu'on cueille sur leur lit de mort comme une fleur tardive, qu'on absout, qu'on purifie, qui s'en vont libres de fautes, mais chargés de dettes. Qu'en faire? Remettre les dettes sans qu'elles aient été payées, la justice ne le peut pas. Il faudra donc encore ici que ces âmes, et le nombre en est incommensurable, s'en aillent repoussées d'un Dieu qu'elles ont tant aimé.
Heureusement le Purgatoire est là. C'est l'Amour infini qui l'a créé. Il l'a créé comme un prolongement inespéré
de la vie sainte, à l'usage des âmes qui, comme dit Virgile, gardent encore la trace de la rouille terrestre. Dès que ces âmes sortent du monde, l'Amour infini les guette. Il les reprend pour les refondre, pour en achever la perfection. Quelquefois ce n'est qu'un léger faux trait à corriger; ailleurs une couche profonde d'imperfections à faire dissoudre ; ici de vieilles dettes à liquider ; une foule d'ombres qui voilent, sans la détruire, la divine beauté de ces âmes. Il les fait rentrer à l'atelier, pour y mettre la dernière main. Elles en sortent toutes pures, devenues capables de la vision intuitive dont elles vont jouir éternellement.
Mais le Purgatoire ne sert pas seulement à tempérer et à satisfaire la justice , il sert à dilater la miséricorde. Il donne à l'Amour infini des libertés et des aises que, sans lui, il n'aurait pas. C'est de là que viennent les miséricordes du lit de mort. Le Purgatoire explique , légitime et rend possibles ces tendresses de Dieu , qui , à l'heure dernière , se contente quelquefois de si peu. Que Dieu obtienne de ce vieux pécheur un commencement d'amour joint à l'absolution , c'est assez ; le Purgatoire fera le reste. Otez le Purgatoire, est-ce que Dieu pourrait pardonner si tacilcment? Est-ce qu'un acte de contrition sur le bord de la tombe pourrait suffire à introduire dans la vision béatifiquj des pécheurs de trente, quarante ans, des mourants qui n'ont rien expié? Dieu pardonne, parce qu'il aura le temps de refaire ces âmes, de retoucher cette image de Jésus- Christ altérée et défigurée par le péché; de retailler et do polir ces pierres vivan'es qui doivent entrer dans la structure du temple éternel. Par le Purgatoire Dieu satisfait son amour sans blesser sa justice.
Il est vrai que ces âmes, tombées des douleurs do la
terre dans les douleurs du Purgatoire, ne peuvent plus mériter d'en sortir. Le temps du mérite est fini pour elleg. Mais c'est ici qu'éclate une autre délicatesse de l'Amour infini ! Ce que ces saintes âmes ne peuvent plus , Dieu a permis que nous le pussions pour elles. C'est à nous d'adoucir leurs épreuves, de tempérer leurs flammes. Et parce que nos petits mérites seraient peu de chose ici, Jésus -Christ nous vient en aide, en mettant dans noe mains ses mérites infinis. De même qu'un jardinier arrose des plantes que consume un soleil trop fort , il nous est permis de verser sur leurs douleurs , comme avec un arrosoir divin, le sang de Jésus-Christ. 0 bonheur des vivants l ô joie des morts ! ô consolation divine des mourants ! Quand vient l'heure dernière, si le souvenir de nos péchés nous trouble , si la vue de notre âme défigurée si profondément par le mal nous fait peur, nous nous disons, pleins d'espoir, qu'heureusement il y a un Purgatoire où nous achèverons de payer nos dettes. Et si , à son tour, la flamme vengeresse nous effraye, nous savons que nous y serons accompagnés par les prières de nos parents, de nos amis, aidés par les suffrages de l'Eglise , incessamment rafraîchis par le sang de Jésus-Christ. Ces pensées rassurent le mourant. Il se confie dans les prières des siens; et, certain de la mémoire de l'Eglise, baisant sa croix, il s'endort en paix , sans avoir peur du Purgatoire,
Cette puissance de la prière pour les morts , l'antiquité ne l'a pas vue moins clairement que l'existence du Purgatoire. Ces deux idées sont connexes dans toutes les traditions , parce qu'elles sortent, d'un même élan , des dernières et plus sublimes profondeurs de l'âme humaine. Cette pauvre veuve qui s'agenouille sur la tombe de celui qu'elle aime; cet enfant, ce jeune homme qui, comme saint Augustin , couvre de larmes le lit de mort de sa mère et crie à Dieu : Je vous confie l'âme de ma mère; si de tels cris ne servent à rien, pourquoi sortent-ils si irrésistiblement de toutes les poitrines? Comment tous les malheureux l'ont -ils poussé? Comment, partout et toujours, sur toute la surface du globe, a-t-on cru à l'efficacité de la prière pour les morts? Voilà donc un élan spontané, universel, perpétuel, et qui cependant serait factice; un besoin invincible du cœur qui serait faux! Alors pourquoi Dieu nous l'a-t-il donné? Cela ne s'explique pas.
Et, en même temps, combien cette prière est douce, consolante! Ce qui est faux agite, inquiète, et, si quelquefois il séduit l'âme, c'est pour un instant, suivi d'amers regrets. Ici, telle est la suavité de cette intercession pour les morts , qu'on y revient toujours , sans se lasser jamais. Si Dieu n'eût révélé aux hommes ce culte des chers défunts, le cœur l'aurait inventé.
Et à quel degré cette prière pour les morts est- elle indestructible, indéracinable! Essayez de me dire qu'elle est
inutile, qu'elle ne peut pas arriver jusqu'à eux; je ne vous croirai pas. Je penserai que vous n'avez jamais soutien ; que jamais vous n'avez perdu un être adoré; et je vous ajournerai à l'heure où, tout en larmes, vous vous agenouillerez sur une tombe où l'herbe n'a pas encore poussé.
Et ce qui ajoute à cette consolation, c'est de penser, cela est permis, que non seulement nous faisons du bien à nos chers défunts , mais qu'ils le savent , que non seulement nos prières descendent sur eux comme une rosée rafraîchissante, mais qu'ils les voient sortir de notre cœur ; qu'ils nous contemplent agenouillés sur leurs tombes , et y versent des larmes avec des prières 1
0 divinité de la Religion de Jésus- Christ 1 0 délicatesse du plus délicat de tous les cœurs ! Que Dieu a été grand et bon , en permettant la prière pour les morts ! La douleur qui pleure aide à la piété qui prie. La piété, à son tour, aide à la tristesse qui pleure. Et toutes deux réunies y forment je ne sais quoi d'exquis qui console et qui calme , comme un parfum qui n'est pas de la terre.
Entrons maintenant dans cet atelier suprême de l'Amour infini, là où se donnent les derniers coups de ciseau, où s'achève la divine ressemblance. Voyons ce qu'y deviennent les âmes.
Elles sont saintes, aimées de Dieu, l'aimant par-dessus
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toutes choses, certaines de n'êtro j mais séparées de lui pendant l'éternité. Il est donc impossible qu'il n'y ait pas en elles un fond intense de joie, une espérance radieuse.
D'autre part, elles sont brusquement arrêtées dans leur élan vers Dieu; et, au moment où elles croyaient l'atteindre, repoussées et éloignées de lui. Elles se sentent couvertes de taches qui lui déplaisent, indignes de paraître en sa présence. Comment ne seraient-elles pas plongées dans la douleur ?
Et comme ces âmes sont d'une sensibilité exquise , d'un amour pour Dieu qui surpasse tous les amours, on entre voit que cette joie et cette souffrance , cette félicité et cette douleur doivent être en elles , la première à son degré sublime , la seconde à son état aigu.
Écoutons le grand docteur du Purgatoire , sainte Catherine de Gênes : un esprit de séraphin dans un cœur de femme, a Je ne crois pas, dit- elle, qu'après la félicité des saints du Paradis , il puisse exister une joie comparable à celle des âmes du Purgatoire. Une incessante communication avec Dieu rend de jour en jour leur joie plus vive ; et cette communication avec Dieu devient de plus en plus intense, à mesure qu'elle consume dans ces âmes l'obstacle qui s'y trouve; et comme le feu du Purgatoire va sans cesse détruisant et anéantissant cet obstacle , l'âme s'ouvre de plus en plus à une sorte de joie extatique.
« D'autre part cependant, elles endurent une douleur si extrême qu'il n'est point de langue humaine qui puisse la raconter; qu'il n'est pas même d'entendement qui puisse comprendre ce qu'est la plus petite étincelle du feu qui les dévore. Dieu a daigné par sa grâce me faire sentir une de ces étincelles. La vue que Dieu m'en donna alfvrs n'est ja-
mais sortie de mon esprit; mais je n'ai pas de termes pour l'exprimer '. »
Voilà une première vue du Purgatoire, à laquelle applaudit la raison elle-même. Ainsi il y a un lieu où Ton jouit du bonheur absolu , sans mélange d'aucune peine ; et il y a un lieu où , hélas 1 on endure la souffrance sans mélange d'aucune joie. Et entre l'un et l'autre il y a un troisième lieu où la joie et la douleur, la félicité et la souffrance s'unissent d'une manière ineffable , pour y achever ce travail de la perfection et de la beauté des âmes , commencé sur la terre dans les larmes et dans la joie. Mais il faut regarder tout cela de plus près.
Dans le Purgatoire comme sur la terre, le grand ouvrier de la perfection des âmes, c'est la douleur. Là, dans le Purgatoire , elle est inexprimable. Rien de ce qui peut la tempérer n'existe. Tout ce qui peut l'accroître est réuni. Le silence , la solitude , l'intensité de la pensée , l'absence de distraction, l'ardeur d'un amour inassouvi! Voilà des âmes qui aiment Dieu du plus véhément de tous les amours ; qui depuis des années soupirent après lui, et qui, au moment où elles croient le posséder, se sentent tout à coup arrêtées dans leur élan, rejetées, repoussées loin de Dieu. Quelle douleur! Qui sait si, pour la rendre plus aiguë, et
1 Traité du Purgatoire , ch. il.
par suite plus courte, Dieu, au moment du jugement particulier, ne s'est pas montré à elles dans sa beauté radieuse, inefï'able. Et c'est les yeux tout pleins de sa gloire, le cœur extasié à la vue de ses perfections adorables, qu il leur a fallu s'en aller loin de lui, se plonger, toutes frémissantes, dans les ténèbres douloureuses du Purgatoire 1 Combien d'années faudra -t-il y passer, non pas dans la souffrance, ce n'est rien pour elles, elles en voudraient des torrents pour que ce fût plus tôt fini; mais dans la séparation, loin de l'unique Aimé ! On a vu, même sur cette triste terre où les affections sont si peu profondes, des âmes qui s'aimaient ne pas pouvoir supporter la séparation et en mourir de douleur. Qu'est-ce donc là-haut? On peut dire que si Dieu, par un miracle de sa toute -puissance, ne soutenait les Ames du Purgatoire, elles s'anéantiraient de douleur, loin de Celui qu'elles aiment si passionnément.
Encore, si elles ne se sentaient qu'éloignées, séparées de lui ; mais elles se sentent repoussées. Il les regarde avec colère. Sur cette adorable figure de Jésus -Christ qu'elles ont aperçue au moment de leur sentence, si rayonnante de beauté qu'elle fait fondre d'amour tous les élus, ô Dieu, ose-t-on y penser 1 elles ont aperçu de la tristesse, presque de la colère. Quoi 1 il y a en elles des ombres qui blessent la Sainteté innnie, des laideurs qui font que le Bien -Aimé détourne la têtel Ah! vous n'avez pas besoin de menacer ces âmes du Purgatoire ! Elles s'y précipiteront d'ellesmêmes. Vous leur offririez le Paradis , qu'en l'état où elles se voient maintenant, elles n'en voudraient pas. Attisez, attisez les flammes du Purgatoire. Elles ne les trouveront ni assez vives, ni assez intenses pour consumer leurs péchés. Comme le chimiste darde sur un métal qu'il veut faire entrer en fusion un rayon de feu qu'il a rendu le plus vif
possible, peut-être que Dieu en fait autant pour chaque âme du Purgatoire, sans parvenir à rassasier sa soif d'expiation. Elle ne sera heureuse que quand ce feu terrible aura fondu toutes les imperfections qui l'empêchent de se réunir à son Dieu.
Il y a des théologiens qui pensent que les flammes du Purgatoire surpassent tout ce que la douleur de ce monde a de plus aigu. Cela est possible, et cène sont pas les âmes du Purgatoire qui se plaindront. Plus le feu sera intense, plus tôt ce sera fini.
Il y a d'autres théologiens qui croient que ces flammes sont de même nature que celles de l'Enfer. Je n'en sais pas plus qu'eux, et, au fond, qu'importe1? Ce qu'il y a de certain, c'est que les âmes y brûlent; qu'elles s'y consument; qu'elles ont une flamme au cœur, si ardente, si aiguë , si dévorante , qu'elles y périraient , tout immortelles qu'elles sont, si Dieu ne les soutenait miraculeusement.
Combien resteront- elles sur le bûcher? On ne le sait pas. Des siècles peut-être. J'ai vu un jour sortir de terre le corps d'un duc de Bourgogne mort depuis trois cents ans ; et une autre fois j'ai vu transporter d'une chapelle en ruine les restes de trois évêques du moyen âge ; et chaque cérémonie fut accompagnée d'une messe pour le repos de
1 F. Péronne, de la Compagnie de Jésus: « Le feu du Purgatoire est-il matériel ou métaphorique? c'est-à-dire consiste-t-il dans une certaine tristesse de l'âme provenant de la considération de sa vie antérieure, de la laideur du péché, ou d'autres causes pour lesquelles cette affliction purificatrice est volontaire et ardemment désirée par ces âmes? Les anciens Pères de l'Eglise et les scolastiques, même les plus récents, sont encore divisés sur ce sujet. » P. Perron. Tract, de Deo Creatore, part. III, c. vi, traduit par Me1" Gerbet, Dogme cathol. de la pénitence, ch. vin
leurs âmes. L'Église autorise môme la fondation de sévices à perpétuité, comme si elle craignait, ô mystère de douleur! que l'expiation pût se prolonger jusque-là.
Mystère de douleur, en effet; mais, par un autre côté, mystère consolant 1 Comment ne pas pardonner à de pauvres êtres sur la terre, les aider à pleurer leurs péchés avant de mourir, quand on a de telles ressources pour les leur faire expier plus tard. « L'extrême sévérité des peines du Purgatoire, dit le P. Faber, ne saurait se concevoir, si nous n'admettions pas une multitude d'âmes sauvées et sauvées avec des dispositions même très imparfaites. Le Purgatoire explique les énigmes de ce monde autant qu'aucune des choses établies de Dieu. C'est là qu'une foule de difficultés trouvent leur solution... En présence de ce système, que nous pourrions appeler le huitième et terrible sacrement du feu, qui atteint les âmes auxquelles les sept sacrements véritables n'ont pas suffi à conférer une pureté parfaite, l'idée nous peut-elle venir de ne le considérer que comme un simple moyen de pénitence inventé pour les saints, afin de les purifier, par des rigueurs vengeresses , de légères imperfections , naturel effet de la fragilité humaine? Qu'il remplisse cet office, rien déplus convenable, de plus conforme aux perfections de Dieu, ni de plus consolant pour les âmes elles-mêmes; mais ne devons-nous pas en même temps reconnaître que c'est une invention de Dieu pour multiplier les fruits de la Passion de notre Sauveur, et qu'il a été établi en prévision de cette grande multitude d'hommes qui devaient mourir dans l'amour de Dieu, mais dans un amour imparfait? N'est-ce pas, au delà du tombeau, une continuation des miséricordes prodiguées au lit de la mort? Et ce point de vue ne jette-t-il pas une lumière certaine sur cette consolante suA -
position que la plupart des catholiques sont sauvés , surtout ceux qui ont été ici-bas dans la pauvreté, le chagrin et la souffrance 1 ? »
S'il est impossible de peindre les douleurs des âmes du Purgatoire, il est bien autrement impossible d'en dire les joies. Ces joies sont immenses, profondes, intarissables. Elles jaillissent de sources qui se renouvellent sans cesse. La première , c'est la joie , l'ivresse d'être assurées de leur salut. Elles n'en ont plus seulement, comme autrefois, l'espérance; elles en ont la certitude. « Je suis sauvée! Je suis sauvée! Rien ne me séparera jamais de mon Dieu l Dès lors qu'importe le temps, fallût-il attendre des siècles? Qu'importe la douleur, y en eût-il des flots? Je verrai mon Dieu, j'en jouirai pendant l'éternité tout entière ! » Sur la terre , elles avaient tant craint de le perdre, tant désiré, tant prié ! Maintenant c'est fini. Elles sont certaines de le posséder. Rien ne le leur enlèvera jamais I
Parfois, comme la douleur est immense, elles sont prêtes à défaillir. Que le temps est long! Quelle séparation impitoyable I Elles demeurent comme anéanties l Puis tout à coup, de leur cœur accablé jaillit un cri , une ivresse : « Je suis sauvée ! Je suis sauvée ! Je verrai mon Dieu dans la
1 Faber, Le Créateur et la créature, p. 303.
terre des vivants! » Voilà la première source de leur bonheur.
Oserais -je dire que la seconde vient de leur douleur même ? Elles en ont l'intelligence. Elles en comprennent les opérations. Elles voient clairement que c'est par cette douleur que sera brisé l'obstacle qui les sépare de Dieu. Bien loin donc de la repousser, elles l'appellent. Elles ne la trouvent jamais assez aiguë. Elles s'y plongent comme dans un bain régénérateur. Mon Dieu 1 même sur cette triste terre , il y a des choses pareilles 1 On voit des âmes qui tressaillent de bonheur au milieu de leurs souffrances. On en voit d'autres qui crient : « Ou souffrir ou mourir 1 » — « Souffrir, toujours souffrir et ne jamais mourir! » Une carmélite à qui on demandait si, dans les crises effroyables de sa maladie, elle souffrait beaucoup: « Oui, dit- elle ; malheureusement cela ne dure pas ! » Eh bien ! si d'humbles créatures, encore dans la voie de l'épreuve, attachées à un corps qui défaille, ayant un esprit qui plonge dans l'ombre, ont de telles joies au milieu des douleurs purificatrices que Dieu leur envoie, que dire des âmes lumineuses, ardentes, pures, consommées en grâce, qui sont dans le Purgatoire? « Ces âmes, dit sainte Catherine de Gênes, sou firent leurs peines avec tant de joie que pour rien au monde elles ne voudraient qu'on en enlevât le moindre atome. Elles reconnaissent trop combien ces peines sont saintement ordonnées de Dieu; en sorte que, loin de se plaindre, elles les acceptent avec autant de bonheur que si elles étaient déjà dans le ciel f. » « Le feu de l'amour est en elles si vif, si violent, qu'elles se précipiteraient avec joie dans un purgatoire et dans un feu beaucoup plus ter-
1 Traité du Purgatoire, ch. xvi.
ribles que n'est le leur, si elles pouvaient par là lever plus tôt l'obstacle qui les empêche de suivre leur élan vers Dieu et de s'unir à lui1. »
Mais ni la joie qui résulte de la certitude de leur salut, ni le bonheur de voir s'user au contact de la douleur l'obstacle qui les sépare de Dieu, ne sont rien à côté de la paix ineffable qui naît en elles de leur soumission à la sainte volonté de Dieu. Elles sont où Dieu les veut. Elles ne feraient pas un pas pour entrer dans le ciel , avant le signal qu'elles attendent. Leur sainteté absolue ne leur permet pas plus un désir qu'un regret. Où elles sont, elles sont bien , puisque Dieu les y a mises ; elles seront bien , tant que Dieu les y laissera. Il y a plus de joie dans le Ciel ; il n'y a pas plus de paix.
Ainsi donc, ce qui caractérise le Purgatoire, c'est un mélange singulier de souffrance et de joie, de félicité et de douleur. La joie n'empêche pas la souffrance ; la douleur ne nuit pas à la félicité ; et toutes deux , ineffablement mêlées dans la même âme, la mettent dans un état qui n'a d'analogue ni au Ciel ni sur la terre.
Mais de ces deux états de joie et de souffrance , le sort est bien différent. Le premier va toujours en croissant ; le second diminue sans cesse. « Exposez au soleil , dit sainte Catherine, un cristal couvert d'un voile épais. Il n'en peut
* Traité du Purgatoire , ch. ix.
recevoir les rayons, non par la faute du soleil qui ne ce>se de briller, mais par la faute du voile qui intercepte la lumière. Que cependant cette couverture vienne peu à peu à se consumer, le cristal successivement découvert recevra de plus en plus la lumière du soleil ; et quand l'obstacle aura entièrement disparu, le cristal sera tout entier pénétré. Ainsi en est-il des âmes dans le Purgatoire. La douleur en ronge peu à peu la rouille1. » Joignez-y, pour achever d'user cet obstacle, de fondre cette glace, les prières incessantes de l'Eglise, le saint sacrifice de la messe, le sang de Jésus-Christ versé sur elles par des mains pieuses, et vous verrez, pour ainsi dire, s'amincir l'obstacle, se fondre la glace, et par conséquent diminuer la douleur, de moins en moins utile. « D'autre part, continue sainte Catherine, à mesure que le feu consume la rouille, les âmes réfléchissent davantage les rayons de leur vivant soleil. Leur joie augmente en proportion que la rouille disparaît et qu'elles sont plus pénétrées par la lumière divine. Ainsi la joie va toujours en augmentant, et la douleur en diminuant, jusqu'à ce que le temps de l'épreuve soit accompli1.» Il arrive un moment où l'âme, devenue toute pure, ne souffre plus. Elle resterait éternellement dans les flammes du Purgatoire, que ces flammes seraient incapables de lui causer aucune douleur. « Quand Dieu a ainsi amené de degré en degré l'âme à cette pureté parfaite , elle demeure désormais impassible, parce qu'il n'y a plus rien en elle que le feu puisse consumer; et supposez que, dans cet état de pureté parfaite, elle fût encore retenue dans le feu, ce feu , loin de lui être pénible , serait plutôt pour elle un leu
1 Traité du Purgatoire, ch. II.
2 ld., ibid.
de divin amour, sans ombre de souffrance1. » Mais il est impossible qu'elle y demeure. Dieu, qui la voit en cet état de sainteté, devient jaloux de la posséder. « Il darde sur elle des rayons d'amour qui l'embrasent ; et il l'attire à lui avec une force capable de l'anéantir, tout immortelle qu'elle est2. » Que faire, sinon d'y céder, en s'en volant dans le ciel ?
Gomment se fait le départ? Voit-on, dans le Purgatoire, les âmes mûrir pour le ciel, comme on voit sur la terre les fleurs prêtes à s'épanouir ? Les feux du jour céleste qui se lève dorent-ils ces âmes heureuses et les font-ils déjà res* plendir ? A ces signes , leurs compagnes de captivité peu» vent-elles prévoir le jour où elles partiront? Quels adieux alors ! Quelles promesses de ne s'oublier jamais ! Quelles certitudes ineffables de se revoir bientôt ! Mais ce sont là des choses que Dieu ne nous a pas révélées, et que nous verrons un jour, si nous en sommes dignes I
1 Traité du Purgatoire, ch. x.
1 Ici., ch. ix.