‹ Le christianisme et les temps présents (volume 2)Chapitre 21 sur 36 · L'EGLISE ET L AVENIR · texte numérisé non relu

L'EGLISE ET L AVENIR

Au moment de mettre fin à cette nouvelle Apologétique, une dernière question se présente, qui demande à être abordée avec courage, et, s'il se peut, résolue avec netteté; sans quoi ce livre n'emplirait pas tout son titre : Le Christianisme et les temps présents. C'est la question de savoir ce que deviendra l'Eglise au milieu des transformations politiques et sociales qui s'accomplissent à l'heure qu'il est, et qui vont si profondément modifier l'avenir.

Il faut plaindre ceux qui ne voient pas que, comme un vaisseau qui lève l'ancre pour entrer dans des mers nouvelles , la société européenne abandonne ses vieux rivages , et, emportée au triple souffle de la liberté, de la science et du progrès social , se précipite dans l'inconnu. Il y en a qui pleurent cette levée d'ancre et ce départ; il y en a qui l'acclament : la société n'écoute ni les uns ni les autres; elle va de l'avant, et chaque période de vingt- cinq années marque un pas de plus dans l'immense et irrésistible transformation.

Mais il faut plaindre bien davantage encore ceux qui

s'inquiètent pour l'Eglise; qui s'imaginent qu'elle n'est pas en état de traverser une crise pareille; que, la société moderne étant constituée sur des principes absolument opposés aux siens, on entre dans une impasse où l'Eglise et la société s'useront dans des luttes stériles , et d'où elles sortiront affaiblies et épuisées. Aveugles qui ne voient pas que cette transformation a été préparée par l'Eglise ; qu'elle est le fruit lentement mûri de l'Evangile, la conséquence de l'application de ses principes divins aux choses sociales , que sans l'Evangile et l'Eglise on en serait encore aux monstruosités de l'état païen, et que c'est l'Église seule qui , prenant la société dans ses bras , l'a introduite au milieu du monde agité et glorieux des libertés publiques, où seule elle peut la maintenir dans la prospérité, dans l'honneur et dans la paixl Plus aveugles encore ceux qui ne voient pas que Dieu, ayant voulu ces fruits sociaux de l'Evangile, a disposé son Eglise en conséquence, qu'il a mis en elle toutes les ressources nécessaires; et qu'en particulier depuis quatre-vingts ans il la prépare discrètement et puissamment à paraître sur ce nouveau champ de bataille, où elle va entrer plus forte, plus jeune , plus féconde, mieux armée que jamais, sûre du présent, maîtresse de l'avenir! Que dites-vous , dans vos heures d'abattement , hommes de peu de foi , que le Christianisme s'en va? Que parlez -vous de crépuscule, et quelle idée d'évoquer la fin du monde, comme le seul moyen de tirer l'Eglise de l'impasse où vous la croyez engagée? Oh! que vous connaissez peu l'Eglise! Pour moi, ce que j'aperçois à l'horizon, ce n'est pas un crépuscule, c'est une aurore comme d'un jour qui se lève. Ce que je sens , ce que je respire, ce n'est pas le souffle attiédi, fatigué du soir, c'est la brise enivrante du matin. L'Eglise est prête; et les

transformations politiques et sociales qui commencent, au lieu de la prendre au dépourvu et de l'abattre, vont révéler une fois de plus sa force et lui mettre une nouvelle auréole sur le front.

Voilà par où je voudrais terminer ce travail. Je l'ai commencé dans un mouvement de foi ; je veux le finir sur un cri d'espérance. Si, comme Moïse, je ne dois pas voir la fin du désert, ni entrer dans la terre des futurs triomphes de l'Eglise, je veux du moins mourir en les contemplant !

Que le monde subisse en ce moment une transformation, tous les penseurs de ce siècle l'ont cru. En quoi consiste cette transformation, c'est ce que nous dirons tout à l'heure. Mais déjà je me demande ce que cette transformation , quelle qu'elle soit, pourrait contre le Christianisme. Le Christianisme n'est pas un système de philosophie qu'un autre système peut renverser. Ce n'est pas une de ces explications scientifiques que démentent le lendemain de nouvelles découvertes. C'est un fait. Il remplit le monde sous sa forme actuelle depuis dix-huit siècles; et, sous une autre forme, il remonte aux origines mêmes de l'humanité. Or, que peut-on contre un fait? Quand il est, il est.

De plus c'est un fait d'une si haute importance qu'il a été étudié, examiné, contesté, discuté par les plus grands génies, par les adversaires les plus habiles pendant des temps infinis, sauf que jamais ni objections ni contesta-

tions aient pu arrêter le flot des adorations et des obéissances. Considérez -en l'ensemble, et rendez -vous bien compte de son caractère. Voyez d'abord cette vaste et magnifique trilogie qui remplit six mille ans : au premier acte, le peuple juif; au second, Jésus-Christ ; au troisième, l'Eglise. Premièrement le peuple juif qui précède, qui annonce, qui prépare Jésus -Christ. Je mets au défi un homme sérieux d'étudier cette histoire du peuple juif, pleine pendant trente siècles de prodiges de toute sorte, sans arriver à cette conclusion que le peuple juif est la préface divine du Christianisme , et que Faction extraordinaire , l'intervention surnaturelle de Dieu y éclate à chaque page. Ensuite Jésus -Christ qui réalise les promesses, accomplit les prophéties; qui se montre, par ses miracles, le maître du Ciel et de la terre, et qui pose au milieu des hommes l'idéal sublime d'une vie dont rien dans le passé ne pouvait donner l'idée, dont rien dans l'avenir ne devait égaler la beauté. Etudiez-le sans préoccupation mondaine, sans parti pris , avec la volonté arrêtée de vous rendre , si vous êtes vaincu par l'évidence. Vous le serez, comme tant d'autres l'ont été, et vous confesserez sa divinité. Enfin l'Eglise, vieille de dix-neuf siècles, attaquée pendant ces dix-neuf siècles par toutes les forces à la fois : par l'épée, par la ruse, par la dialectique, par la science, par les passions humaines, et, toujours une, toujours forte, toujours féconde, imposant le respect, quelquefois l'admiration , même à ses ennemis.

Voilà le premier coup d'oeil. Trois grandes masses , trois sortes de pyramides d'Egypte; chacune d'elles immuable et invincible; mais non pas isolées, se tenant au contraire , s'appuyant l'une sur l'autre, et formant un ensemble si bien lié, si soutenu, si concordant, d'une beauté

idéale et d'une solidité à toute épreuve. Qu'est-ce que les transformations sociales dont vous parlez pourront jamais, quelles qu'elles soient, contre ce triple granit? Qu'importe à la pyramide du désert que le peuple qui circule à ses pieds soit libre ou esclave; qu'il se constitue en monarchie ou en république; que Pharaon passe à son ombre sur le dos de ses esclaves , ou que Bonaparte traverse l'immensité au galop de son cheval ; la pyramide regarde et reste debout. Ainsi du Christianisme sur son roc éternel. Rien n'ébranlera jamais ce triple fondement inébranlable : le peuple juif , Jésus-Christ, et l'Eglise.

Mais ce n'est pas seulement dans ses grandes masses que le Christianisme est au-dessus des variations mobiles du monde; c'est dans les moindres détails de son architecture. Comme il a été fait pour les âmes , non pas pour leur plaisir, pour la satisfaction de leur vaine curiosité , mais pour leur salut éternel, Dieu l'a fait tout lumineux. Il n'y a pas un détail qui, touché avec respect, ne donne une étincelle. Prenez les points en apparence les plus obscurs : les prophéties , par exemple. En quel temps elles ont été émises? Combien nombreuses? A quel* point concordantes à l'événement? Vous serez étonné. Si Dieu n'est pas là, où est-il? — Prenez les points les plus contestés par la science : les miracles, si vous voulez. Celui de l'aveugle- né, ou celui de la résurrection de Lazare, ou celui de la résurrection de Jésus-Christ, ou celui de la conversion de saint Paul, ou celui de la conversion du monde. Les plus grands génies les ont étudiés et en ont été éblouis. — Ouvrez les Evangiles. Quelle beauté de doctrine 1 Quelle onction! Quelle simplicité! Quel cachet de vérité 1 Vous arriverez à la conclusion de Rousseau : « Mon ami, ce n'est pas ainsi qu'on invente. » — L'Eglise est de-

vant vous avec ses grands caractères. N'en prenez qu'un : son unité doctrinale. Tâchez de l'expliquer. Sa sainteté. D'où vient-elle? Où est le principe d'une vie comme celle qu'ont menée un saint Vincent de Paul ou un saint François de Sales? — Prenez d'autres faits, si vous voulez. Prenez-les tous. A chaque examen, vous verrez jaillir l'éclair. S'il n'y avait qu'une preuve, on pourrait espérer la détruire. Mais il y en a cinquante, il y en a cent. Quand l'une se voile, l'autre brille. Des profondeurs du Christianisme au sommet, tout est plein d'une lumière à la fois intense et latente, qui pénètre tout et qui s'échappe de tout. Gela étant, que pourront contre de tels faits les transformations politiques, scientifiques, sociales, que l'on espère? Croit-on qu'on trouvera dans la physique, dans la chimie, le moyen de les déraciner tous? Mais on ne déracine pas l'histoire 1 J'admets les conquêtes les plus invraisemblables de la science , le perfectionnement le plus inespéré des sociétés. Jésus-Christ en sera-t-il moins Dieu, son Evangile moins divin, ses miracles moins incontestables, et les résultats de son passage sur la terre moins merveilleux! Le Christianisme sera-t-il moins solide sur sa base inébranlée depuis deux mille ans! Au contraire; plus la science fera de miracles, et plus on trouvera inexplicables et beaux ceux de Jésus-Christ. Plus la société multipliera ses évolutions et ses transformations, plus on appréciera la divine immutabilité du Christianisme ; plus on le verra avec joie élever au milieu des sociétés troublées son front serein, couronné de lumière.

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À cette première considération il faut en ajouter une seconde qui n'est pas moins digne de l'attention d'un esprit sérieux. Ce n'est pas seulement le Christianisme qui est immuable , c'est l'âme. L'âme est éternelle comme le Christianisme, immuable comme lui. Imaginez toutes les transformations que vous voudrez : elles toucheront l'épiderme de l'homme , le fond restera le même. Que l'homme soit en république ou en monarchie; qu'il voyage en charrette , en berline, ou en wagon; qu'il envoie ses lettres par les lents courriers du moyen âge ou par le train-éclair; ce qui s'exhalera du cœur de l'homme , ce sera toujours le même son , sublime et triste comme lui : des ennuis et des souffrances; quelques rares joies et de longues douleurs; des extases et des découragements ; de l'amour et des larmes ; des dégoûts de la vie présente et des élans vers la vie future. Que pourront ici le développement de toutes les sciences et de toutes Iog civilisations? Adoucir quelques souffrances extérieures; donner un peu de bien-être? L'âme restera blessée , malade ; et , dans mille ans comme aujourd'hui, il n'y a que le Christianisme qui saura s'appliquer tendrement et puissamment à ses plaies les p!u3 tristes comme à ses élans les plus purs.

Je ne considère jamais le Christianisme sans observer avec attendrissement la manière dont il s'adapte à l'âme humaine , adaptation si unique et si parfaite que , pour qui l'entend bien , il est manifeste que Celui qui a fait l'âme

humaine est également Celui qui a fait le Christianisme. Figurez -vous un diamant d'un prix incalculable , taillé à mille facettes, avec des pointes entrantes et sortantes, disposées avec un art infini pour mieux refléter la lumière. On sait, par des témoins authentiques, que celui qui a exécuté ce chef-d'œuvre lui a fait un écrin digne de lui , où il pourra être placé de sorte que ses angles brillants ne s'émoussent pas et s'y trouvent à l'aise. Mais où est-il, cet écrin précieux? On en essaye plusieurs. Ce n'est pas cela. Il y a toujours des parties qui souffrent , qui ne s'emboîtent pas, qui seraient brisées, si on forçait. Tout à coup en voilà un qui s'adapte admirablement au diamant. L s mille parties sortantes se logent facilement dans les parties rentrantes de l'écrin. Pas un froissement. Un accord parfait. Qu'en conclure? C'est que l'écrin a étô fait p ur le diamant, et que l'artiste qui avait taillé celui-ci a également fait celui-là. Il n'est pas nécessaire qu'il y aie mis son nom. Une correspondance si parfaite le signe.

Voilà une pâle image de cette adaptation du Christianisme à l'âme humaine dont j'ai parlé plus haut, et qui défiera toutes les transformations politiques et sociales. Tout re qu'il y a dans l'âme d'élans, de désirs, d'espérances, trouve dans le Christianisme sa satisfaction complète: t de même tout ce qu'il y a en elle de faiblesses, de douleurs, de découragements, s'y enchâsse parfaitement aussi, dans quelque chose de doux, de calme, de pur, qui apaise et fait du bien. On souffre plus ou moins dans toutes les autres religions : dans le protestantisme calviniste, qui i roit cependant à la divinité de Jésus-Christ ; dans le protestantisme anglican ou luthérien, qui croit à la sainte Eucharistie; on ne souffre pas dans le Catholicisme. Il n'y a pas d'angle d'âme qui soit blessé; pas de partie sortante

ou rentrante qui ne trouve dans l'enveloppe divine du Christianisme sa partie correspondante, moelleuse et douce. Ceux qui ne sont pas chrétiens ne peuvent pas se douter de la joie pure que l'on éprouve dans l'Eglise. L'esprit , le cœur, l'imagination, la conscience, la douleur, la mort, y sont comme embaumés dans le divin.

C'est par là, je le répète, que le Christianisme n'a rien à craindre des transformations, quelles qu'elles soient, qui se pourront produire dans l'avenir. 11 faudrait, pour l'entamer, qu'elles brisassent l'âme humaine. Elles ne le pourront pas. Elles ne toucheront que l'épiderme de l'homme , son enveloppe passagère. L'âme éternelle restera avec son éternel besoin du Christianisme éternel.

N'allez pas cependant vous imaginer que , dans le Christianisme comme dans l'âme humaine, l'immutabilité soit telle que pas plus de l'une que de l'autre il ne sorte aucun mouvement. Immutabilité n'est pas immobilité. Rien de plus actif que l'âme. C'est elle qui est le principe de toutes ces transformations politiques, scientifiques, sociales, qui remplissent le monde; et par conséquent si Dieu a fait le Christianisme pour l'âme humaine , à moins de faire une œuvre incomplète , boiteuse, incapable d'atteindre son but, il a dû mettre dans le Christianisme une force de développement au moins égale à celle de l'âme , et qui lui permît de suivre celle-ci dans toutes ses évolutions.

Ah! que cette âme éternelle est mobile! Ah! que cette âme unique est variée ! Combien elle est curieuse , chercheuse 1 Histoire, philosophie, sciences, arts, politique, elle explore tout, et elle s'empare de tout, pour tâcher de modifier son état intime dont elle n'est jamais contente, son état public dont elle souffre toujours. Si le Christianisme ne projetait de lumières que sur les hauteurs surnaturelles, suftirait-il à une âme pareille? Elle le laisserait en route. Voilà pourquoi Dieu a mis dans le Christianisme toutes les lumières possibles : la lumière métaphysique, la lumière morale, la lumière mystique, la lumière sociale, qui, jaillissant à leur heure, ne laissent sans les clartés même humaines dont ils ont besoin ni une âme, ni un peuple, ni un siècle, ni une civilisation.

Mais ce qu'il faut remarquer, c'est la manière singulière dont il a enfermé dans le Christianisme toutes ces forces lumineuses. Il les y a mises, non pas en acte, mais en puissance, potcntialiter, comme disent les théologiens. Elles sont dans le Christianisme comme l'étincelle dans le caillou. Il faut un choc pour les faire jaillir. Assurément Dieu aurait pu, dès le premier jour, émettre au dehors tous ces rayons, faire resplendir toutes ces forces, éblouir et prosterner le monde dans l'admiration. C'eût été fini en une fois. Tous les siècles auraient eu jusqu'à la fin la même contemplation. Dieu a préféré un autre plan ; et combien ce plan est plus beau, plus en harmonie avec la nature humaine! Le monde marche; il change d'aspect, de forme, d'idées, de passions. L'humanité se lasse. Donnez-lui le plus sublime des spectacles. Au bout de quelque temps , elle voudra autre chose. Aussi, comme Dieu connaît la nature humaine, en même temps qu'au milieu des mobilités infinies il a placé le Christianisme immuable comme la

vérité qui ne change pas, il a caché dans ses flanc? une force singulière de développement et d'adaptation à tous les mouvements de l'humanité 1 Ah ! elle vivra longtemps, l'humanité, dix mille ans, cent mille ans peut-être! Elle aura bien des rêves , bien des hardiesses ; elle subira bien des transformations. Pas une à laquelle le Christianisme ne réponde divinement. Si ces rêves sont faux, irréalisables, le Christianisme le lui dira, et l'expérience donnera raison au Christianisme. S'ils sont périlleux, coupables, le Christianisme les condamnera ; et on verra , aux ruines qu'ils laisseront derrière eux, que le Christianisme avait raison de les condamner. S'ils sont beaux et nobles , il les fécondera et leur attachera des ailes. Voilà le plan de Dieu. Est-ce qu'il n'est pas superbe ?

Et, pour plus de délicatesse, ce seront les hommes euxmêmes, les chrétiens qui iront chercher dans les flancs du Christianisme les solutions dont leur siècle aura besoin, et qui les y trouveront. Heureux deux fois et de s'associer, comme hommes, comme citoyens, à toutes les transformations de leur pays, et de trouver, comme chrétiens, dans leur religion l'arôme qui préservera ces transformations de tout péril et qui les rendra bienfaisantes et fécondes.

Ainsi l'humanité et le Christianisme voyageront ensemble, descendront le cours des fleuves, traverseront les mers, visiteront les terres inconnues, comme le jeune Tobie et l'ange Raphaël, comme le jeune Ulysse et le sage Mentor; l'humanité toujours jeune, toujours ardente et hardie, toujours dégoûtée de ce qu'elle sait, et aspirant à ce qu'elle ne sait pas; ce dont il ne faut pas la blâmer, car c'est le signe de sa noblesse et de son origine divine ; et à côté d'elle le sage Mentor vieux de dix -neuf siècles, d'une

expérience consommée, d'une bonté divine; ou plutôt à côté d'elle l'ange Raphaël aimant tendrement le voyageur qui lui a été confié, lui indiquant les vraies routes, discernant les périls qui le menacent et sachant les écarter, préparant les remèdes qu'exigent ses imprudences , et, après l'avoir conduit heureusement au terme de son voyage,. le ramenant sain et sauf à son père, c'est-à-dire à Dieu.

Voil i le singulier et magnifique plan du Christianisme, Il n'y a point eu, selon moi, dans l'ancienne apologétique, de faute plus considérable que sa théorie du Christianisme immuable, coulé en bronze, ayant dès le premier jour jeté tous ses rayons, et, en face des besoins changeants du monde, n'ayant plus rien à lui dire et ne pouvant que se répéter. Et cependant il n'y avait qu'à ouvrir les yeux. Le Christianisme était là, avec son éternelle jeunesse qui se renouvelait sans cesse , avec sa flexibilité divine qui se proportionnait aux besoins des siècles, avec ses développements divins qui précédaient ou accompagnaient les élans les plus hardis des sociétés! Mais on ne prenait pas la peine de les expliquer, et ces développements divins devenaient des objections. Nous bénirions Dieu si nous étions parvenu à mettre ces choses en lumière, à les faire entrer dans l'esprit de nos contemporains. Ils ne s'inquiéteraient plus des transformations politiques, scientifiques, sociales, qu'on espère ; et , les voyant venir, ils attendraient avec certitude, ils salueraient d'avance le nouveau rayon de lumière par lequel, se proportionnant divinement aux transformations successives des peuples, l'Eglise révélerait une fois de plus sa divinilc.

Mais c'est assez nous arrêter aux considérations générales. Regardons maintenant dans le détail chacune des transformations qu'on annonce, j'allais dire dont on nous menace, et voyons comment Dieu a divinement préparé son Eglise à les comprendre et à s'y accommoder.

La première, la plus irrésistible, la plus prochaine, déjà à moitié accomplie, c'est la transformation politique. La société européenne abandonne de plus en plus le principe de la monarchie absolue et de droit divin ; la séparation de la nation en différents ordres privilégiés : clergé, noblesse, peuple; le droit de vote résultant de la naissance et de la richesse. Elle y substitue l'égalité de tous devant la loi, l'accessibilité de tous aux fonctions publiques , l'élection comme moyen de communication du pouvoir, le contrôle des actes de l'autorité par des assemblée j électives.

A-t-elle, oui ou non, raison d'agir ainsi? Les uns disent .qu'elle a tort et que c'est orgueil pur, folie révolutionnaire ; les autres, que c'est dignité et grandeur. La société n'écoute ni les uns ni les autres, emportée qu'elle semble être par quelque chose de plus fort que les hommes; et nous touchons à l'heure où tous les peuples, même la Russie, même le Japon , même la Chine , seront constitués sous le régime des libertés publiques.

Cela étant, je me demande ce qu'il y a là qui pourrait effrayer l'Eglise. Sans doute, s'il était prouvé qu'il y a in-

compatibilité absolue entre les libertés publiques et l'Église, si le régime constitutionnel ne pouvait être baptisé et rendu chrétien, je concevrais l'embarras. Mais personne aujourd'hui n'oserait soutenir une thèse pareille1. Cet ensemble d'institutions et de libertés, déjà entrevu par les grands esprits de l'antiquité, Aristote, Platon, Polybe, Gicéron ; tous les grands catholiques du moyen âge , saint Thomas, Bellarmin , Suarez , l'ont salué comme l'idéal des sociétés chrétiennes. Non pas qu'il faille faire de ceux-ci les promoteurs et les admirateurs de tout ce qui constitue la société moderne. L'Europe ayant encore l'unité de foi, comment auraient-ils soupçonné la liberté des cultes? L'imprimerie n'étant pas inventée, pouvaient -ils avoir l'idée de la liberté de la presse? Mais ce qui est vrai, c'est qu'il n'y avait rien de plus libéral que la constitution rêvée par eux pour un peuple chrétien. Ils voulaient que tous (non pas les riches, les seigneurs), mais tous, omnes, eussent part au gouvernement ; et ils disaient avec un rare bon sens que c'était l'unique moyen d'avoir la paix en intéressant tout le peuple à la conservation de la constitution. Ils voulaient que les chefs fussent tous élus et élus par tous*. Ils enseignaient enfin que le pouvoir vient de Dieu, non pas directement au roi, mais à la nation, qui le délègue au roi; et encore pas d'une manière si absolue qu'il ne reste dans la société, celle-ci pouvant le reprendre dans

1 M. de Belcastel : « Non , les libertés publiques ne sont pas la révolution. — Non, la forme représentative n'est pas la révolution. — Il n'est pas une mouarchie chrétienne et civilisée qui puisse s'établir et vivre sans parlement. — J'espère prouver qu'un régime constitutionnel peut être franchement chrétien. » Lettres d'un catholique à ses contemporains , publiées dang F Univers, 9 et 17 déc 1883.

8 Voir la suite des Lettres de M. de Belcastel.

des conditions qu'ils assignaient et qui étaient profondément libérales. Ces conditions, on les posait au roi au jour de son sacre, et on lui faisait jurer, sous peine de déchéance, de les respecter. C'est ainsi qu'on s'acheminait au règne des libertés publiques, et on y serait arrivé bien plus tôt si le pouvoir absolu de la royauté, dirigé aux xvi8 et xvii6 siècles par les légistes païens, n'eût refoulé le flot libéral qui montait sous l'influence de l'Eglise et qui aurait fait avorter la Révolution. L'absence des réformes légitimes demandées par saint Bernard a amené, dit Bossuet, la fausse réforme ; la compression des libertés publiques par Louis XIV et Louis XV a amené la Révolution.

Je reconnais que ces libertés publiques, soit en ellesmêmes, soit à cause des circonstances présentes, sont périlleuses. Mais qu'est-ce qui n'est pas périlleux ici -bas? Nous prenons nos précautions contre la liberté, et nous avons raison. Les anciens prenaient leurs précautions contre la tyrannie, et ils n'avaient pas tort1. On abuse de tout, et tout doit être réglé. Il n'en est pas d'ailleurs des peuples catholiques comme des peuples païens. Tandis

1 Polybe : « Il y a trois formes naturelles et primitives de gouvernement. La monarchie doit être consentie par tous et s'appuyer sur la raison, non sur la crainte et la violence; sans cela elle dégénère rapidement en tyrannie. L'aristocratie véritable est celle où le gouvernement est placé librement aux mains des plus justes et des plus prudents; autrement elle dégénère en une autre sorte de tyrannie. De même la démocratie, si elle n'est pas accompagnée de la justice, fait place au règne de l'émeute. Alors ce n'est plus un grand peuple qui se gouverne ; c'est la tyrannie aveugle d'une foule... »> On voit la préoccupation. Tout dans l'antiquité versait à la tyrannie. Aujourd'hui, grâce au Christianisme, tout verse à la liberté. (Voir ce texte et d'autres non moins remarquables dans les très belles conférences de M. l'abbé Charles Perraud, le Christianisme et le Progrès; un vol. in -18. — Paris, 1883, Jules Gervais.)

que ceux-ci dérivaient au hasard des tempêtes, ceux-là ont dans l'Eglise une boussole et un fanal. N'imaginez pas que l'Eglise va arracher aux peuples des libertés qui leur sont si chères; mais elle les leur expliquera, de manière à empêcher toute confusion. Elle leur dira, par exemple, ce que c'est que la liberté de conscience : jamais un droit d'adhérer à l'erreur et de préférer le mal; jamais un droit contre Dieu, contre l'Eglise, contre la vérité; mais une simple tolérance , nécessaire , opportune , délicate pour les âmes qui ont le malheur de professer l'erreur. Elle leur enseignera que la liberté de la presse, de l'enseignement, de l'association, ont besoin d'être soumises à des lois dans la crainte des abus; mais qu'en elles-mêmes ces libertés sont un honneur, l'apanage nécessaire des hommes dignes de ce nom ; à condition bien entendu que ceux-ci ne soient pas les esclaves du péché. Elle leur dira que s'il n'y avait que des justes sur la terre, la liberté de la presse elle-même aurait à peine besoin d'être réglée; mais que, comme il y a des pécheurs , des coupables , des égarés , des gens qui abusent par ignorance, par méchanceté, il faut des murs, des obstacles. Ne» mettez dans un jardin que des François de Sales ou des Vincent de Paul , vous n'aurez pas besoin de haies pour le protéger. Ce qui rend périlleuses les libertés publiques , ce n'est pas leur nature ; c'est la présence de ceux qui veulent en abuser. Et voilà pourquoi, plus dans une nation les libertés seront grandes, peu ou mal réglées , et plus on aura besoin de l'Eglise , qui seule pt>ut en expliquer le vrai sens et en diminuer les dangers.

En même temps que l'Eglise distribuera, au sein de la société moderne , ces enseignements si nécessaires , elle créera les vertus qu'exigent les libertés publiques. Mon-

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tesquieu disait que si l'honneur était indispensable aux monarchies, la vertu l'était aux républiques. Et M. de Tocqueville faisait remarquer très justement que c'est le despotisme qui peut se passer de la foi , non la liberté. « La religion, ajoutait-il, est beaucoup plus nécessaire dans la république que dans la monarchie, et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres. Comment la société pourrait-elle manquer de périr, si, tandis que le lien politique se relâche, le lien moral ne se resserrait pas? Et que faire d'un peuple maître de lui-même s'il n'est pas soumis à Dieu* ? » Polybe avait dit avant eux : « Une démocratie est un état où vit la Religion, et, par la Religion, l'autorité de la famille, le respect des vieillards, l'obéissance aux lois et la soumission vraie de tous à l'autorité générale de la majorité *. »

Or, tout cela, religion, esprit de famille, respect, obéissance, qui peut le prêcher aussi efficacement que l'Église catholique? Donc plus une société sera agitée, troublée; plus elle établira ses libertés, sans précautions, sans mesure, en ne consultant pas l'Eglise, en se laissant emporter par l'esprit révolutionnaire, et plus elle aura besoin du Christianisme et des vertus qu'il inspire ; plus elle sera forcée de se jeter dans ses bras; plus elle appréciera et appellera à son aide la calme et sereine et toute -puissante autorité de la Religion et de l'Église.

Et voyez comme Dieu a préparé son Église à cette première crise politique! Jamais son autorité n'a été plus haute, moins contestée. Il y a eu autrefois des discussions entre les Patriarches d'Antioche, d'Alexandrie, de Con-

1 A. de Tocqueville, La Démocratie en Amérique, t. II, p. 208.

5 Polyb. Annal., L, n° 1.

stantinople, de Jérusalem ; il n'y en a plus. Il y a eu des discussions entre les évêques et le Pape; elles sont finies. Il y a eu des luttes entre les évêques et les prêtres ; il n'en est plus question. Tous les prêtres sont soumis à leur évêque. Tous les évêques sont soumis au Pape. Le Pape règne seul dans l'immensité auguste de son pouvoir. Le Concile du Vatican , avec une opportunité que les hommes n'ont pas vue, vient de terminer cette œuvre, au moment précis où les sociétés modernes entrent dans la période agitée et glorieuse des libertés publiques. Qu'elles aillent donc, ces grandes nations! qu'elles se livrent à la tempête 1 qu'elles goûtent du fruit, cher et exquis, des libertés publiques! Si elles souffrent, — et mieux vaut souffrir dans la liberté que de s'abrutir dans l'esclavage, - elles sont sûres d'avoir un refuge et un abri dans le port calme, profond, serein, de l'Eglise catholique.

J'ai la conviction que les agitations des sociétés modernes apporteront à l'Eglise une nouvelle auréole et formeront une démonstration inattendue de sa divinité. On admirera la facilité, la noblesse et l'aisance avec lesquelles elle prendra son assiette sur un terrain si mouvant. Il n'y a qu'une reine pour s'asseoir ainsi. Laissons donc ces esprits étroits, chagrins , qui s'imaginent que l'Église ne peut prospérer, grandir que dans de certaines formes sociales , et saluons d'avance la flexibilité divine avec laquelle elle s'accommode à toutes les sortes de civilisations et de gouvernements.

La seconde force qui en ce moment transforme le monde, c'est la science, la science expérimentale, la science appliquée. « Il y en a, dit M. Taine, qui prétendent que le Catholicisme est en guerre ouverte, sinon avec les sciences expérimentales, du moins avec leur esprit, leur méthode, leur philosophie1. » C'est une erreur. La méthode de l'Eglise et celle de la science ne se ressemblent pas entièrement. Voilà tout. « La science soumet toute affirmation au contrôle des expériences répétées; elle a raison. L'Eglise, ayant reçu les siennes d'en haut, ne les examine pas en elles-mêmes, et elle n'a pas moins raison. Cependant elle soumet « à des expériences répétées » les preuves de leur origine et de leur authenticité. La méthode de la science est humaine ; la méthode de l'Église est à la fois divine et humaine. Toutes deux sont parfaitement justes, et il n'y a entre elles aucune opposition.

Leur champ d'exploration est différent aussi, non opposé. Chacune d'elles creuse son sillon, comme elle l'entend, dans sa pleine indépendance. L'Eglise parle, enseigne, conclut, définit, sans s'inquiéter de ce que fait la science. La science étudie, creuse le globe, observe les astres, sans s'occuper de ce que dit l'Église. Mais voici le miracle. Après cinquante ans, cent ans de travaux indépendants, la

1 Taine, Revue des Deux-Mondes , 1865, p. 297.

science et l'Église se trouvent d'accord. Les résultats sont les mêmes.

Le xvne siècle en eut une première preuve incomparable. Ecoutons le témoignage de Leibnitz. Ce génie scientifique, le plus complet qui ait existé, écrivait à Arnauld : « Je dois vous dire comment j'ai étudié la religion. Je suis assez peu crédule , et en tout cas je me suis efforcé de faire abstraction de moi-même, et, si je l'ose dire, de ma foi. Il m'a paru qu'en une si importante affaire, tout accommodement en dehors de la vérité rigoureuse était une prévarication. J'ai recherché avec le plus grand soin et lu avec la plus grande attention tout ce qui s'est écrit de plus considérable pour l'attaque ou pour la défense de notre foi, tout ce qu'il y eut en tout temps de novateurs en religion. J'ai fait en sorte qu'aucune objection, sur aucun point, ne m'échappât. Tout ce qui a été écrit dans les temps éloignés, et à l'époque de nos pères, et plus récemment, j'ai tout discuté avec une curiosité dangereuse, si l'on veut, mais qui a été heureuse pour moi. Les dialogues de Bodin, encore inédits , et qui devraient ne jamais paraître , intitulés : De arcanis sublimium, ce résumé de toutes les erreurs, je les ai lus avec la plus grande attention. Toutes les objections de tous les demi -chrétiens, je les ai discutées. Les plus grands des libres penseurs, je les ai écoutés avec curiosité. Or, bien loin de m'ébranler, tout cela m'a rigoureusement confirmé dans ma foi. Tous ces grands noms et ces écrits terribles non seulement ne m'ont point troublé , mais ont rendu mes convictions plus profondes et plus assurées. En comparant tant de nobles efforts de pensée, et aussi toutes les chutes de tant d'hommes de génie, j'admirais cette Providence du vrai qui oppose l'une à l'autre les pensées des hommes et qui les oppose de telle

manière que le témoin capable de juger puisse retirer de ce chaos tout un ensemble d'admirables enseignements, s'il considère surtout les points où les penseurs s'accordent à la fois entre eux et avec l'Eglise catholique. Si eis potissimum lotis animurn attendent, quibus Ecclesiœ catholicœ traduis conspirant 1 . »

A cette première expérience, si décisive , et faite par un si grand esprit, on peut en ajouter une seconde : celle du XIXe siècle à son aurore. Que ne disait-on vers 1830? Que toutes les découvertes de la science mettaient le Christianisme en péril; que les chronologies égyptienne, assyrienne , les zodiaques , les inscriptions des obélisques , des hypogées, ne permettaient plus d'accepter la chronologie de la Bible ; que la géologie et l'astronomie étaient en opposition flagrante avec les dogmes de l'Évangile, etc. Bref la déroute de l'Eglise paraissait complète; et tous les livres se remplissaient de lamentations sur sa fin prochaine. Qu'est- il resté de tout cela ? Ce qu'un professeur éminent écrivait au P. Gratry : « La lutte apparente de la science et de la foi s'efface d'autant plus que la science fait plus de progrès réels , et qu'elle s'approche davantage de la vérité révélée. Aussi toutes les objections d'ensemble et de détail puisées dans la science et opposées à la foi se sont- elles aujourd'hui complètement évanouies * ? »

De ces deux expériences passées on peut augurer l'avenir. Oh ! la science va faire des merveilles. Je le dis sans ironie, avec joie et admiration. Elle part de principes incontestables; elle a une méthode parfaite; le temps, les instruments les plus précis sont à son service. Et quand je

1 Leibnitz, Lettre à Arnauld, p. 148.

* Cité par le P. Gratry, Lettres sur la Religion, page 170.

pense à ce qu'elle sait déjà du système planétaire dans le ciel , des couches profondes du globe ; à ce qu'elle a réalisé en fait de vapeur, d'électricité, de biologie; et que j'y ajoute par la pensée deux ou trois siècles de génie, d'observations patientes, de découvertes heureuses, je ne mets pas en doute la grandeur des résultats qui vont être obtenus par la science. Transportons-nous par la pensée à la fin du XXIe, du XXIIe siècle ; qu'est-il arrivé ? Ou le Christianisme est détruit, anéanti par la science ; ou il resplendit. Quel est le vrai savant, même non chrétien, qui oserait prédire le premier résultat ?

Si la divinité du Christianisme reposait sur un seul genre de preuves; si on disait par exemple : Jésus-Christ a fait des miracles, donc il est Dieu; et qu'on s'en tînt là; la science pourrait peut-être, dans son fol orgueil, s'imaginer qu'elle renverserait cet argument, quoiqu'elle ne puisse guère espérer qu'elle en viendra à guérir les aveugles-nés et à ressusciter les morts. Mais il y a vingt preuves égales à celle des miracles, et inaccessibles à la science. Qu'est-ce que la science peut contre la perfection, unique, incomparable , surnaturelle , du caractère de Jésus-Christ, reconnu, proclamé par la critique allemande, même la plus irréligieuse? Par quelle découverte de la physique ou de la chimie expliquera- 1- on l'idéale beauté de la doctrine de l'Evangile ? Quels filtres trouvera la science pour égaler, pour renouveler le courage, la constance de millions de martyrs qui sont morts, qui meurent tous les jours pour Jésus-Christ? Et ces fruits divins qui naissent de la passion du Sauveur : l'humilité, la chasteté, l'amour de Dieu et des hommes ; et la conversion du genre humain ; et l'existence et la durée de l'Eglise avec ses notes divines d'unité, ie catholicité, de sainteté; et tant d'autres preuves qui

sont en dehors de la science, au-dessus de ses coups, et qui subsisteront, quand même la science aurait tout bouleversé ! Même sur les points qu'elle peut atteindre, laissez la science continuer ses travaux sans plus s'occuper de l'Eglise que l'Eglise ne s'occupe d'elle ; et un jour, quand ses découvertes seront achevées, on les comparera aux antiques enseignements de l'Eglise; et on contemplera avec étonnement et admiration leur parfaite harmonie.

Et non seulement la foi n'aura pas pâli dans cet immense et hardi travail, mais elle paraîtra plus belle. Ce que les hérésies ont fait aux IVe et Ve siècles , la science le va faire aux XXe et XXIe siècles. Les petites âmes féminines et tremblotantes s'alarmaient des hérésies ; mais les grands chrétiens disaient: Oportet hœreses esse. Et en effet, par leurs affirmations téméraires, les hérésies ont obligé le génie catholique à établir le dogme avec plus de force , les papes et les conciles à le formuler avec plus de netteté ; en même temps que par leurs variations perpétuelles, par l'incertitude où elles jetaient les âmes, par les funestes conséquences de leurs erreurs , les hérésies ont fait sentir la beauté, la nécessité d une autorité immuable et infaillible dans l'Église. C'est le rôle que vont remplir les sciences. Elles amèneront les docteurs à regarder de plus près les formules catholiques, à ne pas en exagérer le sens, et, en les comparant à celles des sciences, à les amener à des précisions plus parfaites.

Et comme au lendemain des grandes hérésies, après trois ou quatre siècles de discussions, ia controverse étant finie, les docteurs catholiques se sont assis dans la paix de leurs cellules : un Albert le Grand , un saint Thomas , un Duns Scot, un Alexandre de Halles, et ont écrit ces Sommes superbes où tout l'ensemble des révélations sur Dieu, sur

l'homme, sur le monde, était condensé dans une vaste synthèse ; de môme, au XXe, au xxr9 siècle, le travail de la science fini , il se trouvera de grands docteurs , plus complets que ceux-là , — car sur les questions de la nature les docteurs du moyen âge étaient faibles et dans le faux, — qui construiront de nouvelles Sommes où le dogme catholique sera illuminé de toutes les clartés de la science. J'attends cette heure , et je gémis à la pensée que je n'y serai pas.

Sans doute on n'arrivera pas à de tels résultats sans difficultés. La science est orgueilleuse et présomptueuse. Vingt fois elle s'imaginera avoir renversé l'Eglise. Elle criera bien haut que telles ou telles de ses découvertes sont opposées au dogme du Christianisme et ne se concilieront jamais avec lui. Les faibles trembleront; mais les vrais chrétiens diront : « Patience 1 Attendons, comme a attendu Bossuet, comme a attendu de Maistre. Faisons crédit à Dieu. A la fin, tout s'éclaircira ; et le dernier mot restera à l'Évangile et à l'Église. »

En échange de tant de services que la science rendra au Christianisme, elle en recevra de signalés. Il subviendra à ses faiblesses ; il comblera ses lacunes ; il calmera ses exaltations ; il lui apprendra que si elle sait une foule de choses, il y en a de plus importantes qu'elle ignore, qu'elle ne peut apprendre à personne et qui valent des millions de fois ce qu'elle enseigne. Je dormais dans le néant, et tout à coup une main , je ne sais laquelle , m'a saisi et m'a dit : Viens. D'où suis-je sorti? Où vais-je? Ai-je une âme immortelle? Y a-t-il, dans un avenir d'outre- tombe, des récompenses pour la vertu, des châtiments pour le vice, récompenses et châtiments éternels? Est-ce l'astronomie qui me le dira ? Est-ce la géologie? Est-ce la physique, la

chimie? Qui m'expliquera mes destinées futures? Aucune science ne les connaît. Et cependant il faut que je les sache. Taisez -vous donc , sciences orgueilleuses! Et que m'importe de savoir de quels éléments sont composés mes os ; ce qu'il a dans les globules de mon sang , si je meurs demain, et si cette science sublime est incapable de me sauver. 0 science , quand je serai sur mon lit de mort , la plus merveilleuse de tes inventions, télégraphe, chemin de fer, ne servira qu'à appeler plus vite à mon enterrement, et ne vaudra pas, pour me consoler, lé cierge bénit qui brûlera à côté de moi et qui m'illuminera le crucitix.

De ces deux forces qui en ce moment transforment les sociétés, la liberté et la science, résulte une troisième force, plus redoutable encore. On ne s'accorcta pas sur le nom à lui donner : transformation économique, selon les uns; révolution sociale, socialisme, selon les autres. En tout cas , elle se compose essentiellement de deux mouvements parallèles : production de plus en plus grande des richesses de la terre, c'est le résultat de la science appliquée; répartition de plus en plus égale entre toutes les classes de la société , c'est la conséquence de l'avènement des classes populaires. Voilà ce qu'on salue dans l'avenir. Tout cela, difficile déjà en soi, est mêlé, dans beaucoup d'esprits, de rêves impossibles et d'utopies irréalisables.

Quel que puisse être l'avenir de ce double mouvement, on ne voit pas en quoi on pourrait s'en inquiéter pour

l'Eglise. Par ses doctrines sur le travail, Tordre, l'écononomie, l'épargne, elle aide à la production plus grande; en même temps que par son esprit de justice, de charité, elle favorise une répartition plus égale. Hâtons-nous toutefois d'ajouter que ni sa vieille expérience, ni son bon sens parfait , ni sa profonde connaissance de la nature humaine ne lui permettront jamais de donner les mains à des utopies qui amèneront nécessairement des catastrophes. Elle combattra les utopies; et, si des malheurs se produisaient malgré elle, elle serait encore la seule puissance capable d'y remédier

Et pour ne parler d'abord que du premier de ces deux mouvements : la production de plus en plus grande des richesses de la terre, admettons-la. On pourrait la contester. On pourrait dire, avec des économistes éminents, que la terre, mieux cultivée, fournira quelques richesses de plus, jamais dans la proportion des besoins; que d'ailleurs la population croîtra nécessairement en proportion même de ces richesses; et que dès lors, fussent-elles immenses , la population, toujours grandissante, en aura bien vite atteint les dernières limites. Bon gré mal gré on verra toujours la misère, elle ne sera limitée que par la résignation dans les pauvres , par la charité dans les riches , par la vertu dans tous. Mais n'insistons pas. Admettons que la terre, savamment cultivée, donnera des richesses imprévues : à quoi serviront-elles ? D'abord au bien-être ; ce qui n'est pas défendu. Ensuite au luxe; ce qui est moins permis et plus périlleux. Car le luxe engendre l'énervement des volontés, la ruine des caractères, l'extinction de l'énergie et de la force. C'est le luxe qui fait les ennuques, et qui prépare les Bas-Empires. Cela dure ce que cela peut durer, le temp • de boire un verre de ho;>te. Puis arrivent de telles

déchéances que l'âme se réveille, et s'indigne d'un si honteux abaissement. Elle réclame un Sursum corda; et comme il n'y a que l'Eglise qui puisse le chanter noblement, l'âme revient à elle , et la remet sur son trône.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il n'y ait que le spectacle des derniers avilissements d'un peuple dans le luxe qui réveille l'âme humaine. Chose divinement belle ! Le simple bien-être, sans abus, sans excès, uniquement parce qu'il est le bien-être, excite en l'âme des désirs supérieurs. Elle se sent plus grande que tout cela. Marcher sur des tapis de Smyrne, s'envelopper de soie et de velours, finit par lui paraître misérable. Plus elle a, plus elle désire. On dirait qu'ayant tout, elle se contente d'autant moins. Ce qu'on ne fait qu'entrevoir attire. Ce qu'on possède ne suffit plus. La paysanne soupire après une robe de soie, une bague ou un bracelet d'or. La femme riche, qui a ces bijoux , les trouve courts , insuffisants. Elle rêve Vau delà. Je suis lasse de ce peu. C'est médiocre, misérable Sortons -en et montons plus haut. Et c'est par là encore qu'une partie de la société reviendra à Dieu et à l'Église.

Mais en admettant que la science appliquée à l'agriculture, à l'industrie, fera rendre à la terre mille fois plus de richesses qu'elle n'en a jamais donné, il faudra les répartir avec justice, avec égalité, entre toutes les classes de la société. Or c'est ici qu'apparaissent les vrais, les épouvantables périls. A ce seul mot de partage, on pressent des luttes fratricides entre les patrons et les ouvriers, entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas. Que fera l'Eglise? Approuvera-t-elle les expropriations forcées? Jamais. Autorisera- 1— elle , même s'il y a une loi , le dépouillement de ceux qui possèdent légitimement? Jamais. Le

précepte : Biens d' autrui ne prendras ni retiendras injustement, est bien plat et bien bumble. Elle le soutiendra aussi énergiquement que le grand précepte : Un seul Dieu tu adoreras et aimeras parfaitement. Il n'y a pas de distinction dans le Décalogué.

Mais son grand enseignement promulgué, défendu, s'il le faut, usque ad sanguinis effusionem, elle reprendra humblement, tendrement, son rôle ordinaire : consoler les victimes. Tantôt elle se tournera du côté des patrons, menacés , dépossédés , et elle leur prêchera la résignation , la douceur, le pardon, l'espérance, la certitude que Dieu leur rendra là-haut ce qu'ils ont perdu ici-bas. Tantôt elle se tournera du côté des ouvriers , qui feront un mal immense sans parvenir à se satisfaire, et elle leur enseignera la modération , la soumission à la divine Providence, l'acceptation de leur sort, et, à eux aussi, la certitude que ce qu'ils ne peuvent pas obtenir sur la terre, Dieu le leur donnera dans le Ciel. Elle fera, aux xxe et xxie siècles, ce que les évêques et les prêtres faisaient au Ve et au vi6 siècle, allant des vieilles classes romaines vaincues aux jeunes et violents barbares vainqueurs , consolant les uns, calmant les autres, intermédiaire ac p?»x. et ayant amené, à force de douceur, de patience, de sagesse, cette fusion divine entre les vainqueurs et les vaincus, d'où est sortie la civilisation chrétienne. Voilà le rôle futur de l'Eglise. Il n'en est pas de plus grand, ni de plus capable de lui mettre une nouvelle auréole sur le front.

Ce sont ces trois mouvements, politique, scientifique et locial, qui, mêlés et fondus ensemble, constituent ce qu'on est convenu d'appeler : l'avènement de la démocratie. Avènement irrésistible, parce que les aspirations dont elle se compose sortent à la fois des entrailles du Christianisme et des dernières profondeurs du cœur humain; dont l'Eglise par conséquent n'a rien à redouter; où elle trouvera, au contraire, l'occasion de déployer toutes ses forces et de prouver une fois de plus sa divinité 1 Ainsi en ont jugé les penseurs les plus éminents de ce siècle. Pas un qui ait vu dans l'avènement de la démocratie un fait superficiel , passager. Pas un qui n'ait entrevu le rôle magnifique que l'Eglise va y jouer , et qui n'ait prophétisé sa victoire. Ses ennemis ont été quelquefois plus clairvoyants encore que ses amis.

Commençons par le maître , M. de Chateaubriand. Toute la vieillesse du grand écrivain a été préoccupée de cet avènement prochain de la démocratie. Il y est revenu vingt fois dans ses derniers ouvrages. Un texte suffira. a Mes investigations m'amènent à conclure que l'ancienne société s'enfonce sous elle , qu'il est impossible à quiconque n'est pas chrétien de comprendre la société future... Dans toutes les hypothèses , les améliorations que vous désirez , vous ne les pouvez tirer que de l'Évangile. Si le Messie n'était pas venu et qu'il n'eût point parlé, comme il le dit de lui-même, l'idée n'aurait point été dégagée, les vérités

seraient restées confuses, telles qu'on les entrevoit dans les écrits des anciens. C'est donc, de quelque façon que vous l'interprétiez, du Révélateur ou du Christ que vous tenez tout; c'est du Sauveur, Salcator, du Consolateur, Paracletus, qu'il vous faut toujours partir; c'est de lui que vous avez reçu les germes de la civilisation. Vous voyez donc que je ne trouve de solutions à l'avenir que dans le Christianisme, et dans le Christianisme catholique.

« Le Christianisme est l'appréciation la plus philosophique et la plus rationnelle de Dieu et de la création; il renferme les trois grandes lois de l'univers : la loi divine, la loi morale et la loi politique.

« Les deux premiers principes sont développés; le troisième, la loi politique, n'a point reçu ses compléments, parce qu'il ne pouvait fleurir tandis que la croyance intelligente de l'Etre infini et la morale universelle n'étaient pas solidement établies. Or le Christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient encombré le genre humain.

« Loin d'être à son terme, la religion du Libérateur entre à peine dans la troisième période, la période politique... Quand le Christianisme aura atteint son plus haut point, les ténèbres achèveront de s'éclaircir; la liberté, crucifiée sur le Calvaire avec le Messie, en descendra avec lui ; elle remettra aux nations le nouveau Testament écrit en leur faveur et jusqu'ici entravé dans ses clauses... On dirait que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse ; après quoi je descendrai hardiment , le crucifix à la main, dans l'éternité *. »

1 Chateaubriand, Mémoires d' oulre-lombe , conclusion.

Le P. Lacordaire pensait de même. Il se serait effrayé de l'avenir, s'il n'eût compté sur l'Eglise pour régler et moraliser la démocratie européenne. « La démocratie européenne a brisé les nœuds du présent avec le passé, enseveli des abus dans des ruines, édifié ça et là une liberté précaire, agité le monde par des événements bien plus qu'elle ne l'a renouvelé par des institutions, et, maîtresse incontestable de V avenir, elle nous prépare , si elle n'est enfn instruite et réglée, l'épouvantable alternative d'une dér agogie sans fond ou d'un despotisme sans frein i . »

C'est en parlant de M. de Tocqueville que le P. Lacordaire s'exprimait ainsi. Or on sait ce que pensait de l'avenir européen l'illustre auteur de la Démocratie en Amérique. Deux mots suffiront pour le rappeler à nos lecteurs.

« Je pense, disait M. de Tocqueville, qu'on a tort de regarder la religion catholique comme un ennemi naturel de la démocratie. Parmi les différentes doctrines chrétiennes, le Catholicisme me paraît, au contraire, l'une des plus favorables à l'égalité des conditions.

« Croire que les sociétés démocratiques sont naturellement hostiles à la religion est commettre une grande erreur. Rien dans le Christianisme, ni même dans le Catholicisme, n'est absolument contraire à l'esprit de ces sociétés, et plusieurs choses y sont très favorables. Si le Catholicisme parvient à se dégager de ses liens politiques, j'entrevois pour lui dans un avenir prochain de grands succès. — C'est le despotisme qui peut se passer de la foi , et non la ïiberté. La religion est beaucoup plus nécessaire dans la république qu'ils préconisent que dans la monarchie qu'ils

1 Lacordaire, Discours de réception à l'Académie française

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attaquent, et dans les républiques démocratiques que dans toutes les autres. Gomment la société pourrait- elle manquer de périr si, tandis que le lien politique se relâche, le lien inoral ne se resserrait pas ? Et que faire d'un peuple maître de lui-même s'il n'est pas soumis à Dieu?1 »

Ozanam, ie fondateur de la société de Saint-Vincent-de- Paul, ne parlait pas d'une manière moins explicite : « J'ai cru et je crois encore à la possibilité de la démocratie rhrétienne; je ne crois même à rien autre chose en matière politique... Ce que je sais d'histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrés politique et que Dieu y mène le monde. Mais j'avoue qu'il l'y mène par de rudes chemins, et que si je crois à la démocratie, c'est malgré des excès qui seraient capables d'en dégoûter les gens de bien '. »

M. de Falloux écrivait de son côté : « Au milieu des divisions contemporaines, un seul fait reste incontestable, c'est Vavènement de la démocratie. Nul état social n'exige plus impérieusement l'infiltration profonde du Christianisme 3. »

Terminons par cette belle parole du P. Ventura : « Si les rois, se laissant pénétrer par l'élément païen, essentiellement despotique, renoncent à l'élément chrétien, essentiellement libéral parce qu'il est tout charité ; et ne veulent plus comprendre la doctrine de la liberté religieuse des peuples et de l'indépendance de l'Eglise, qui fit la sécurité et la gloire de leurs ancêtres, l'Eglise saura bien se passer d'eux : elle se tournera vers la démocratie ; elle

1 Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. Il, p. 208. L'Ancien régime et la révolution , ch. n. * Ozanam, Correspondance, tome II.

a De Falloux, Vie d'Augustin Corhin.

baptisera cette héroïne sauvage; elle la fera ciii'cLienne; elle imprimera sur son front le sceau de la consécration divine; elle lui dira : Règne; et elle régnera1. »

Ce ne sont pas seulement les amis et les enfants de l'Église qui entrevoient son rôle magnifique dans l'avenir, ses ennemis eux-mêmes semblent en avoir conscience. M. Taine, après avoir analysé les forces du Catholicisme, mis d'un côté ses forces vivantes , et de l'autre ce qu'il appelle ses forces mortes, — qui ne sont pas mortes du tout, — conclut à l'éternité du Catholicisme, que la démocratie, au lieu d'entamer, vivifiera. « Toujours, dit-il, la difficulté de gouverner les démocraties lui fournira des partisans; toujours la sourde anxiété des cœurs tristes ou tendres lui amènera des recrues; toujours l'antiquité de la possession lui conservera des fidèles. Ce sont là ses trois racines; et la science expérimentale ne les atteint pas; car elles sont composées, non de science, mais de sentiments et de besoins. Elles peuvent être plus ou moins ramifiées, plus ou moins profondes ; mais il ne semble pas que l'esprit moderne ait prise sur elles; au contraire, en beaucoup d'âmes et en certains pays l'esprit moderne introduit des émotions et des institutions qui par contre-coup les conso-

1 Ventura, Oraison funèbre d'O'Connell. J'emprunte plusieurs de ces textes aux remarquables Conférences de M. l'abbé Frémont, prêchées à Saint-Ambroise en 1883.

lident; et un jour Macaulay a pu dire, dans un accès d'imagination et d'éloquence, que le Catholicisme subsistera encore dans l'Amérique du Sud par exemple, lorsque des touristes partis de l'Australie viendront, sur les ruines de Paris et de Londres, dessiner les arches démantelées de London- Bridge ou les murs écroulés du Panthéon1. »

Mais nul n'a démontré avec plus d'éclat la puissance dans l'avenir et l'éternelle durée de l'Eglise que le plus grand des révolutionnaires , Proudhon. Il constate d'abord que l'Eglise vit, quoique vingt fois elle aurait dû périr • « D'après les lois qui régissent les institutions humaines, l'Église devrait avoir péri mille fois. Que lui reste-t-il de tout ce qui pouvait la soutenir? Elle a tout perdu, et le misérable domaine qu'elle tint jadis de la dévotion d'une princesse, ce pauvre héritage de Saint-Pierre, lui est encore ravi.

o Et cependant, continue- t-il, l'Eglise résiste à toutes les attaques ; elle curvit à tous les schismes, à toutes les hérésies, à tous les démembrements, aux institutions de saint Louis comme aux libertés gallicanes, à .Pothier comme à Descartes, à Luther comme à Voltaire. Elle a survécu à ses propres immortalités ; elle a eu ses pontifes réformateurs longtemps avant la Réforme; et, maintenant que la Réforme n'est plus qu'un mot, le concile de Trenterégit sans conteste l'univers orthodoxe. Que dis -je? A mesure que les Eglises plus avancées qu'elle dans la philosophie et la liberté tombent en dissolution , elle en recueille les lambeaux et se réforme elle-même par son immobilité même. Elle n'a que le souffle; et ce souffle a été jusqu'ici plus vivace que toutes les énergies qu'elle a vu

1 T;iine, Voyage en Italie, 26 mars.

naître, plus fort que toutes les institutions qui se sont formées hors d'elle en l'imitant. »

Le grand révolutionnaire s'étonne , s'irrite même d'une singularité pareille. « Qu'y a-t-il là qui n'est pas ailleurs? Il faut admettre un principe resté en dehors de toute atteinte; principe qui, ayant conservé sa racine au plus prof ond des consciences, suffît à entretenir l'Eglise, à lui ramener sans cesse les débris de la dissidence, et qui la ferait renaître de ses cendres, comme le phénix, s'il était possible que, ce principe subsistant toujours dans les cœurs, l'Eglise qui en représente la foi cessât d'exister. »

Ce principe, si vital, si profond, éternellement vivant dans les cœurs, qui ressusciterait l'Eglise si elle pouvait mourir, Proudhon le cherche, et il le trouve avec une puissance d'intuition qui le mettrait à cent pieds au-dessus de tous les révolutionnaires. « Ce principe, créateur et conservateur de l'Eglise, voulez-vous le connaître? L'Église croit en Dieu! Elle y croit mieux qu'aucune secte 1 Elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l'essence divine ; et il n'y a qu'elle qui sache Vadorer. Or, comme ni la raison ni le cœur de l'homme n'ont su s'affranchir de la pensée de Dieu qui est le propre d ; l'Eglise, l'Eglise, malgré ses agitations, est restée indestructible1. »

Tout ceci est superbe d'intuition et de profondeur. La question se réduit alors, non plus à détruire l'Eglise, mais à détruire Dieu. Ce qui est bien différent.

1 Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise, t. 1, discours préliminaire, § m.

Faut-il ajouter un dernier mot ? Oui , et c'est par là que je termine. Proudhon a mille fois raison. L'Église est éternelle et impérissable , parce qu'elle croit en Dieu ; parce qu'elle porte Dieu dans ses bras; parce que ce Dieu, le rêve de toutes les âmes , l'attente, le besoin absolu de tous les peuples, l'Eglise le donne et seule peut le donner à l'humanité. Pour détruire l'Église, il faudrait arracher Dieu de la raison et du cœur de l'homme. Cela ne se fera pas demain.

Et savez -vous quel est ce Dieu que l'Église possède, qu'elle donne aux âmes et aux peuples ? Non pas le Dieu froid , indifférent, invisible, de la philosophie ; le Dieu qui reste dans son Ciel, et qui y attend les âmes, sachant bien qu'elles ne peuvent pas y arriver 1 Non pas le Dieu des protestants, qui consent à s'incliner vers ses créatures, mais qui le fait avec précaution , avec réserves , accordant quelque chose, n'accordant pas tout, et traitant ses pauvres petites créatures comme un grand seigneur traite ses vassaux !

Oh! non, ce n'est pas là le Dieu que possède l'Église catholique. Son Dieu, c'est le Dieu qui donne sans compter ! C'est le Dieu qui a imaginé de descendre sur la terre, dans une crèche, et qui a gémi de faire si peu; qui est montésur une croix, où il a versé, dans une affreuse agonie, jusqu'à la dernière goutte de son sang, et qui n'a pas encore été satisfait; qui s'est caché dans la sainte Eucharistie, et de

là est descendu dans nos cœurs , trouvant que ce n'était pas encore assez; le Dieu magnifique et bon qui attend avec impatience l'éternité, pour nous traiter suivant la grandeur de son amour! Voilà le Dieu que possède l'Église. Or celui-là, on ne l'arrachera pas à l'humanité!

M. Taine disait, dans les pages que je viens de citer : « Jamais un peuple n'a quitté sa religion que pour une religion meilleure. » Philosophes, protestants, faites mieux. Imaginez un Christ plus tendre, plus bienfaisant ; car des hauteurs où elle est montée , l'humanité ne descendra pas à un Christ moindre. Elle peut se plonger dans l'indifférence, dans le matérialisme; mais si elle en sort, et elle en sortira nécessairement , elle ne remontera jamais qu'au Christ le plus aimant.

0 mon Dieu, quand je commençais cet ouvrage il y a quatorze ans, j'inscrivais au frontispice, comme principe suprême et lumineux du Christianisme, ces deux mots qui me semblaient tout résumer : l'amour de Dieu pour l'homme, et l'amour de l'homme pour Dieu. Aujourd'hui, plus vieux, désabusé de bien des choses, je n'ose plus maintenir ce parallèle. J'efface l'amour de l'homme pour Dieu, trop faible, trop misérable, absolument indigne d'entrer en comparaison avec l'autre ; et je n'inscris plus à la dernière page de mon livre qu'un seul mot, devant lequel je me prosterne, plein d'admiration, de stupeur et de reconnaissance :

l'amour infini de Dieu pour l'homme

C'est le premier et le dernier mot de tout le Christianisme.

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