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CHAPITRE SEIZIEME

DU PETIT ET DU GRAND NOMBRE DES ELUfi LA FIN DU MONDE

Comment se fera la distribution générale de l'humanité dans ces demeures éternelles dont nous venons de parler? Combien y aura-t-il de bienheureux au Ciel, combien de réprouvés en Enfer? Sera-ce le petit ou le grand nombre qui sera sauvé? Question obscure et qui paraît oiseuse! Cependant elle ne l'est pas. C'est la question de l'utilité pratique du Christianisme, de l'efficacité surnaturelle et divine de la Rédemption. Si ce n'est que le petit nombre qui se sauve dans le Christianisme comme dans le Paganisme, à quoi bon le Christianisme? Si, après la croix et sous le règne des sacrements , ce ne sont que les exceptions qui entrent dans le Ciel, à quoi bon la croix et les sacrements? Si, depuis la venue de Jésus -Christ, le Ciel ne se remplit que de petits enfants t de ceux qui sur la terre n'ont jamais mérité, jamais aimé, jamais fait usage de leur raison et de leur énergie, la victoire du Christ n'a pas do quoi l'enorgueillir? Si Satan, après avoir vaincu Dieu dans le monde angélique, l'a encore vaincu dans le monde

humain ; et si Dieu , après des siècles de patience , après des efforts héroïques , n'ayant pu triompher de Satan , a dû replier ses tentes avec un petit nombre de fidèles, comme fait un général après une détaite, à quoi bon la création? Voilà les questions qu'impliquent le grand et le petit nombre des élus.

Nous allons les aborder avec crainte et modestie, sans vouloir imposer notre opinion à personne ; mais demandant simplement qu'on veuille bien nous permettre d'user de la liberté qui a toujours été accordée à tous dans les questions douteuses. In dubiis libertas. Le jugement de l'Eglise ne ressemble pas à celui des hommes. Elle a des intuitions de mère. Elle distingue, à je ne sais quel parium caché, les recherches qui naissent de l'amour d'avec celles qui naissent de la curiosité. Ecce odor filii mei sicut odor agri pleni, cui benedixit Dominus 1. Commençons.

Est-ce le petit ou le grand nombre qui sera sauvé? Il y a plusieurs manières d'envisager cette question. D'abord de la manière la plus générale, en regardant l'immense ensemble de l'œuvre divine, non seulement la terre, mais le Ciel; non seulement les hommes, mais les anges; en un mot, toutes les créatures intelligentes et libres que Dieu a créées ou qu'il créera jusqu'à la fin des temps. Considérée dans cette immensité, dans cette généralité, la

1 Gènes, xxxvn, 17.

réponse à cette question ne saurait être douteuse : c'est le grand nombre qui sera sauvé. L'honneur de Dieu le demande. Dieu ne peut pas être vaincu sur toute la ligne. Que le bien défaille sur tel ou tel point; que tel bataillon , telle compagnie faiblisse; à la bonne heure! Mais il faut que la bataille soit gagnée. Dieu ne peut pas clore la création sur une défaite universelle! Quand Dieu eut achevé de préparer la scène matérielle où allait se livrer le combat du bien et du mal, il tressaillit de joie; il s'applaudit luimême d'avoir si bien ordonné toutes choses : Vidit Deus cunda quœ fecerat, et étant valde bona*. Il faut qu'il en puisse dire autant quand les globes rentreront dans l'éternité, comme une armée qui revient du combat. Il faut qu'il puisse s'applaudir encore. Autrement, je le répète, à quoi bon avoir commencé la création? Pourquoi avoir livré la bataille? Les mesures n'ont donc pas été bien prises! Le plan a donc été mal conçu! Les soldats étaient donc bien mal équipés, les grâces bien insuffisantes, la liberté humaine bien peu soutenue, que presque tous ont succombé, et que l'immense et magnifique création n'a été en somme qu'une immense déroute ; une immense et magnifique victoire du mal sur le bien, de Satan sur Dieu! Pour moi, je ne le crois pas. J'admets des défaites partielles d'hommes, de peuples, de globes peut-être; mais une défaite générale, universelle ! Oh! non; je ne la comprendrais pas. J'y verrais compromises la sagesse, la puissance, la bonté de Dieu. Il me semblerait qu'il y a là comme un voile de tristesse, un crêpe de deuil, jetés sur l'éternité tout entière. Donc , à envisager l'œuvre divine dans sa généralité, dans son ensemble immense, les anges,

1 Gènes, i, 31.

les hommes , et tous les êtres que Dieu a créés et créera , je ne mets pas en doute que ce sera le très grand nombre qui sera sauvé. C'était l'opinion du Père Ventura , citant plusieurs textes des Pères. « En regardant, dit-il, dans leur ensemble toutes les intelligences créées , corporelles ou incorporelles, habitant notre terre ou séjournant dans les astres, on voit que leur immense majorité fait son salut, et que le nombre de celles qui périssent est infiniment petit, relativement au tout 1. »

Si maintenant, descendant de ces hauteurs, nous arrêtons nos regards sur notre globe, sur l'humanité qui l'occupe, la question apparaît plus douteuse, et la balance semble d'abord pencher en faveur du petit nombre des élus. Le doute vient de la multitude des peuples idolâtres qui ont couvert le monde avant Jésus-Christ et qui en occupent encore une si grande partie; et aussi du nombre considérable des hérétiques et des schismatiques , qui, n'ayant plus la vraie foi ni les sacrements légitimes, voient leur salut si exposé. Réunissez les païens et les hérétiques de tous les siècles; les catholiques n'y apparaîtront que comme un petit troupeau. De là l'opinion si générale des théologiens sur le petit nombre des élus dans l'humanité tout entière. On ne contredit qu'en tremblant une opinion

1 Venlura, La raison philosophique et la raison catholique, XXXI* confér., § 10, note.

si répandue. Il me semble cependant que, pour porter un jugement définitif, deux choses nous manquent.

Sans doute , si le monde doit finir demain , on pourrait volontiers souscrire à l'hypothèse des théologiens. Mais doit-il finir demain? Supposez qu'il dût encore durer des siècles, des milliers de siècles ; supposez que toutes les nations de la terre dussent successivement connaître le Christianisme, en vivre, en imprégner leurs institutions et leurs mœurs; donnez aux Etats-Unis quinze siècles d'un Christianisme aussi ardent que l'a été celui de la France; donnezen autant à la Chine qui a 377 millions d'habitants, au Japon qui en a 250. Laissez le Christianisme pénétrer dans les Indes, dans les îles de l'Océanie, et qu'il y ait 2,000, 3,000 ans de durée; est-ce que vous ne sentez pas que la proposition se renverse, et que ce sont maintenant les nations païennes qui apparaissent comme un petit troupeau au milieu des nations catholiques? Nous jugeons notre globe comme ces lecteurs légers qui ne connaissent encore que la préface d'un livre et ses deux premiers chapitres , et qui prétendent juger tout l'ouvrage. La préface du monde catholique a été de 4,000 ans. Puis a commencé le livre , dont deux feuilles à peine ont été déroulées. Attendons, et avouons, en présence de cette imperfection des documents , que nous ne pouvons pas dire ce que sera le petit ou le grand nombre des élus dans l'humanité tout entière.

Même en nous restreignant aux 6,000 ans écoulés, une seconde chose nous manque pour porter sur cette question un jugement éclairé : c'est la balance dans laquelle Dieu pèsera l'âme des païens. On a bientôt fait de dire : hors de l'Église, point de salut; et les ignorants ont encore plus tôt fait de conclure que quiconque, païen, hérétique,

schématique, ne fait pas partie de l'Eglise, est infailliblement damné. Mais si cela était, où serait la justice de Dieu? « A qui il a été plus donné, dit Notre-Seigneur, il sera plus demandé *. » Or les païens ont peu reçu. Ils n'ont eu que la loi naturelle; ils seront jugés sur la loi naturelle. La loi naturelle leur a appris qu'il y a un Dieu créateur, sauveur, rémunérateur de tous les hommes. Voilà qui est écrit dans leurs entrailles, et qu'ils ont dû croire. Mais quand, comment, de quelle manière, ce Dieu créateur sauvera -t -il les âmes? On ne leur demande pas de le savoir explicitement. 0 toi, qui que tu sois, qui as créé les hommes, je me confie en toi. Tu les sauveras comme tu l'entendras. Je suis prêt à prendre les moyens de salut que tu m'indiqueras, ou qui me seront démontrés comme venant de toi. C'est assez. Cette foi implicite, ce baptême in voto, suffit, au dire des plus graves théologiens, pour les mettre sur le chemin du Ciel 2. Au point de vue pratique, la même loi naturelle leur a appris la différence du bien et du mal , la nécessité d'éviter le mal et de faire le

1 Luc. xii, 48.

2 « Il leur suffisait (aux païens), dit saint Thomas, d'avoir la foi implicite dans la Providence et de croire que Dieu délivrerait les hommes, selon les moyens qui lui conviendraient; secundum modos sibi placitos. » (2* 2» quxst. 2, art. 7 ad tcrtium.)

« Il suffisait, dit saint Bonaventure, de croire que Dieu serait le rédempteur du genre humain et qu'il le délivrerait de sa misère sans connaître les détails de ce mystère. » (111 Sent., distinct. 25, art. 1, quœst. 2.)

« Un grand nombre, dit saint Bernard, avant l'arrivée du Christ, craignant Dieu, le considéraient comme leur Sauveur futur, mais sans savoir quand, ni comment ce salut s'opérerait; et cette croyance suffisait à leur salut. » ( Tract, de baptism., cap m.)

bien; quand ils ont commis le mal, la nécessité de le regretter et d'y renoncer pour l'avenir. C'est encore assez ici pour assurer leur salut.

Il est vrai que pour faire ces deux actes d'obéissance à la loi naturelle, l'homme est faible. Mais il ne faut pas oublier que la grâce ne lui a jamais fait défaut. Dieu veut le salut de tous les hommes, et, les ayant tous faits pour lui , il les a toujours aidés de toutes manières et surabondamment à arriver jusqu'à lui. « Il est doux de penser, dit le P. Faber, que Dieu enveloppe chaque âme humaine d'un réseau d'amour. L'Européen affairé, l'Oriental silencieux, l'aventureux Américain, l'épais Hottentot, le sauvage Australien, le Malais féroce, tous l'ont auprès d'eux. Avec chacun d'eux il agit d'une manière différente, mais toujours avec tendresse, indulgence et générosité prodigue. Si nous pouvions pénétrer les secrets de l'histoire des âmes , nous le verrions enlacer jusqu'aux plus féroces idolâtres dans les liens de son amour; nous le verrions s'occuper de la perversité la plus brutale, de l'erreur la plus fanatique, de la plus stupide insensibilité, et disposer toutes choses en leur laveur avec l'exquise délicatesse de son amour créateur '. » Voilà la vérité. Ces pauvres sauvages, dont on nous montre des échantillons au Jardin d'acclimatation, ces Fuégiens, ces Singhalais, ensevelis dans les sens, à peine éclairés des lumières de la raison, s'imagine- t-on que Dieu les traitera comme des membres de l'Académie française qui ont pu savoir et qui ne Font pas voulu? Plus un être est disgracié par la nature, plus il est aimé, protégé, soigné en secret par sa mère. Ceci est copié sur Dieu.

1 Faber, Le Créateur, lib. III, cap. n, p. 112.

Aussi les anciens , les Pères de l'Église , les docteurs des premiers siècles, mille fois moins sévères que les modernes, ne mettaient pas en doute qu'il n'y ait eu une foule d'âmes élues parmi les païens. « Nous croyons, dit saint Agobard, archevêque de Lyon, qu'avant la venue du Messie, non seulement les Patriarches, mais un grand nombre de païens ont été marqués par l'onction invisible, et ainsi ils sont devenus les membres de Jésus- Christ et un seul corps avec les prédestinés. Multos etiam in gentibus positos credimus invisibili chrismate unctos; per quam unctionem membra Christi et unum corpus cum omnibus ad œternam vitam prœdestinati fièrent 1 . » Hugues de Saint- Victor parle également du salut d'un grand nombre de gentils. « Ex aliis gentibus MULTOS... Multos non solum in Israël, sed etiam in gentibus*. » Saint Grégoire le Grand ensigne « que depuis le commencement du monde et avant Moïse, il y a eu une multitude d'élus que nous ne connaissons pas , et il est certain qu'un grand nombre de gentils , multos etiam ex gentibus, attendaient le Rédempteur 3 ». On pourrait citer une foule de textes semblables de saint Justin , Clément d'Alexandrie, Origène, saint Irénée , etc. etc.

Si cela est vrai des païens, combien plus des hérétiques, des schismatiques qui ont reçu le baptême, qui croient à l'Incarnation , à l'effusion du sang divin , et où , non seulement les enfants , les jeunes filles , les pauvres habitants des campagnes, mais une foule d'hommes droits, simples, sincères, sont dans une ignorance invincible et dans la plus entière bonne foi! « Il est certain, disait Pie IX aux évêques réunis à Rome le 9 décembre 1854, que l'Eglise

1 Agobard. Lugd. Epist. adv. Fred., cap. xx.

2 Hug. a S. Vict. In Hier. Eccl, lib. IX.

3 M. GrtgoraL, lib. IV, cap. xxn, el lib. VII, cap. vu.

est la seule arche de salut; mais il faut tenir également pour certain , sed tamen pro certo pariter habendum est , que l'ignorance non coupable de la vraie religion ne constitue pas la moindre faute devant Dieu, nulla ipsos obstringi hujusce rei culpa. Or qui serait assez osé, quis tantum sibi arrcget, pour pouvoir fixer les limites de cette ignorance, vu surtout les raisons multiples de nations , de pays , de caractères et d'une multitude d'autres circonstances... »

Et neuf ans après, en 1863, dans sa lettre aux évêques d'Italie : « Vous savez, comme Nous, que ceux qui sont atteints d'une ignorance invincible, mais qui observent fidèlement la loi naturelle, et qui, habitués à obéir à Dieu, mènent une vie honnête et probe, peuvent, par la lumière et la grâce divine, atteindre aussi à la vie éternelle. Car Dieu, qui voit le fond des esprits, des cœurs, des pensées, des habitudes, juge suivant son extrême bonté et sa clémence, et ne punit point de supplices éternels ceux qui n'ont point été volontairement coupables. »

Il ne faut donc point prononcer à la légère que ce sera le petit nombre qui sera sauvé. Pour porter un tel jugement, il serait nécessaire de savoir ce que durera le monde, ce que s'étendra le Christianisme, dans quelle balance Dieu pèsera les païens et les hérétiques, et enfin tout le plan de Dieu, dont une partie plonge dans l'ombre.

Il semble même, à envisager le plan d'un peu haut, que ce sera plutôt le grand nombre qui sera sauvé. La sainte Ecriture, interprétée par Bossuet1, dit que Dieu a réglé les limites des peuples d'après le nombre des élus qu'il vouluit en tirer : Constitua terminos populorum juxta numerum

1 Bossuet, 2e Sermon pour la Fête de tous les Saints, lre partie.

filiorum Israël*. C'est-à-dire qu'il ne donnera le signal de la fin du monde que quand le nombre des élus sera complet. Or, ne peut -on pas croire que ce nombre ne sera complet que quand il dépassera celui des réprouvés ? Tant que le nombre des réprouvés sera le plus grand, pourquoi donner le signal de la fin du monde? Quelle raison d'achever l'œuvre sur une défaite ? Attendons encore. Ne nous pressons pas. Laissons l'humanité croître, se consommer en Jésus-Christ, devenir un homme parfait1, un être si grand et si beau que tout ce qui , en lui , n'aura pas été imprégné de vie divine soit comme une exception, comme l'ivraie dans un champ de blé. Sauvons encore des âmes , et qu'il soit dit à la gloire de Dieu que , même sur ce globe, même avec cette humanité si faible, si fragile, Dieu a triomphé, et que le nombre des élus a été le plus grand 1

Regardons maintenant l'Église catholique, ce bercail formé par Notre -Seigneur Jésus -Christ, où les âmes sont comblées de si précieuses grâces , soutenues par des sacrements si puissants : quel y sera le nombre des élus ? Ici encore la question est délicate, très difficile, car les renseignements précis font défaut. Je crois cependant qu'on peut avancer avec assurance que, dans l'Eglise, ce sera le plus grand nombre qui sera sauvé. Il ne faut pas se laisser

1 Deut. xxxii, 8.

* Ephes. iv, 13.

impressionner par la vue de tel siècle , de telle nation , de tel diocèse , de telle paroisse ; il faut monter plus haut et envisager l'Eglise catholique dans son ensemble. Or ici, je Je répète, il est à croire que c'est la majorité qui sera sauvée.

C'était l'opinion de Suarez. Il avait des doutes quand i s'agissait de l'ensemble des membres de l'humanité. Il n'en avait plus sur l'ensemble des enfants de l'Eglise. « Si par chrétiens, disait-il, nous entendons seulement ceux qui meurent dans l'Eglise catholique, il me semble plus probable , dans la loi de grâce , que le plus grand nombre sera sauvé. La raison en est d'abord que la plupart des enfants qui meurent avant d'être adultes ont été baptisés. Et quant aux adultes, quoique la majorité des hommes pèchent souvent mortellement, souvent aussi ils se relèvent de leur chute; et ils passent ainsi leur vie dans une alternative de péchés et de retours. Or il en est peu qui ne soient préparés à la mort par les sacrements et qui ne détestent leurs péchés au moins par un acte d'attrition. C'en est assez pour les justifier. Tout bien considéré, il est probable que la majorité des catholiques est sauvée * . »

C'était l'opinion de Louis Dupont dans son Traité de la perfection chrétienne *, et de Lipsinius dans son célèbre Catéchisme. Ce pieux et savant franciscain enseigne que l'opinion favorable au salut de la majeure partie des catholiques est « la plus probable », celle « qui répond le mieux à la gloire de Dieu, aux mérites de Jésus-Christ, aux espérances des hommes* ».

1 Suarez, De comparatione Prxdesl., lib. VI, cap. m, n° 6.

5 Dupont, De perfect. Christ., tracl. I.

3 Lipsinius, Cath, hist. theol., p. 446. De numéro salvando-

ruu\.

C'était l'opinion de saint François de Sales. « On parloit une fois en sa compagnie, dit Mgr Camus, de cette redoutable parole de l'Evangile : Il y en a beaucoup d'appelés et peu d'élus. On disait que le nombre des élus était appelé petit troupeau, que celui des réprouvés était infini, et semblables choses. Il répondit qu'il estimoit qu'il y auroit peu de catholiques qui fussent damnés, « parce que, disoit-il , ayant la racine de la vraie foi , elle poussoit ordinairement son fruit tôt ou tard, qui étoit le salut. » Et quand on lui demanda ce que signifiait donc cette parole évangélique du petit nombre des élus, il dit qu'en comparaison du reste du monde et des nations infidèles le nombre des chrétiens était fort petit, mais que de ce petit nombre il s'en perdait fort peu, selon cette remarquable sentence : Il n'y a point de damnation pour ceux qui sont en Jésus -Christ. Joint que celui qui donne le commencer donnant aussi le parfaire, il est croyable que la vocation au Christianisme , qui est une œuvre de Dieu , est une œuvre parfaite et qui conduit à la fin de toute consommation , qui est la gloire * . »

C'était l'opinion de saint Alphonse de Liguori , dont la grande maxime était qu'il était bien difficile à un catholique de se perdre '.

C'était l'opinion de Bergier. « Si les paraboles de l'Evangile, dit-il , peuvent être admises comme des preuves , nous devrions conclure que c'est le grand nombre et non le petit qui sera sauvé. Jésus-Christ compare la séparation des bons et des mauvais, lors du jugement dernier, au bon grain séparé de l'ivraie ; or, dans un champ cultivé avec soin ,

1 L'Esprit du B. saint François de Sales, sect. X. Du grand et du petit nombre des sauvés.

' Saint Liguori, Lettre 2« : « Difflcilmente si danna. »

l'ivraie n'est jamais plus abondante que le froment. Il h compare encore au choix entre les bons poissons et les mauvais ; or, à quel pêcheur est-il arrivé jamais de prendre moins de bons poissons que de mauvais? Des dix vierges invitées aux noces, cinq sont admises à rentrer avec l'époux. Dans la parabole des talents, deux serviteurs sont récompensés, un seul est puni. Dans celle du festin, un seul des invités est rejeté i . »

C'a été de nos jours l'opinion du P. Lacordaire, soutenue avec éclat dans la chaire de Notre-Dame. On a remarqué surtout la vive lumière qu'il a jetée sur ce texte : « Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus; texte dont on a tant abusé et auquel on fait dire précisément le contraire de ce qu'il dit. » »

C'a été enfin l'opinion du P. de Ravignan. Après avoir cité Suarez , qui enseigne que c'est le grand nombre qui sera sauvé dans l'Eglise, il ajoute : « Je crois qu'il a raison. C'est pour moi le résultat d'un ministère de vingt années. C'est généralement le sentiment de nos Pères. Vous savez que l'Eglise enseigne que pour être sauvé il suffit, dans le sacrement de pénitence, d'avoir l'attrition, une attrition produite plutôt par la crainte que par l'amour. La contrition, acte de pur amour de l'âme, sauve par elle-même sans le sacrement, pourvu qu'elle soit accompagnée du désir et du ferme propos de le recevoir. Le Jansénisme a fait un grand mal, en inspirant une sorte de' désespoir des plus dangereux 3. »

.* Bergier, Traité de la vraie religion, tom. X, p. 355. i Lacordaire, Confêr. de Notre-Dame, 71» confér., année 1851. 3 Cité par le P. Faber, Le Créateur et la créature, p. 315, ïiote.

Mais personne n'a étudié cette thèse avec plus de profondeur et de hardiesse que le P. Faber, de savante et sainte mémoire. Après avoir énuméré les opinions d'un certain nombre de théologiens , il ajoute : « 11 y en a d'autres , au sentiment desquels f adhère fortement, qui croient que la grande majorité des adultes catholiques, peut-être presque tous, seront sauvés *. » Il répète souvent la même formule : « Nous sommes incliné à croire que la plus grande partie des catholiques sont à la fin sauvés *. » Et encore : « Il nous est difficile de ne pas croire que la la majorité des catholiques sera sauvée3. » Et encore : « Il faut donc conclure que la grande majorité des catholiques sera sauvée1. » Et enfin : « Nous pouvons donc espérer modestement que Dieu ne juge pas comme les hommes, et que la grande majorité des catholiques seront sauvés 5. »

Devant de telles affirmations, on est bien en droit de demander au saint et savant P. Faber ses raisons. Il en a, et même une foule, et de différentes espèces. Il analyse d'abord , avec une grande finesse psychologique , les raisons qui ont créé parmi nous l'étrange doctrine du petit nombre des élus. La sainte Ecriture n'y est pour rien; car,

1 Le R. P. Faber, Le Créateur et la créature, p. 283. * ld., ibid., p. 275.

3 ld., ibid., p. 301.

4 ld., ibid., p. 272.

5 ld., ibid., p. 314.

« à se servir d'arguments tirés de l'Ecriture, le triomphe est complètement, et de la manière la plus remarquable, pour le sentiment le plus doux1. » Tout vient de notre mauvaise nature. Nous voyons facilement le mal , difficilement le bien. Nous augmentons, nous exagérons le mal. Plus il y en a en nous , plus nous en soupçonnons dans les autres, et nous sommes pour eux d'une sévérité effroyable. Au contraire, dans la proportion où nous nous éloignons ! du mal, dans la même proportion nous devenons indulgents. Les saints sont d'une indulgence qui scandalise. On dirait de grands aveugles volontaires qui ne voient de mal nulle part. En sorte que cette doctrine du petit nombre des élus, ce ne sont pas les sévérités de l'Évangile qui l'ont créée, ce sont les sévérités du monde. Le monde ne voit partout que le mal , et des damnés partout.

Outre cette pente du monde à ne voir que le mal , il est certain que le mal se montre plus que le bien. Le mal est bruyant, violent, inquiet, impétueux; il occupe la scène; on ne voit que lui. Cet homme qui faisait le mal ostensiblement, bruyamment, on le regardait. Le voilà qui se range, qui se convertit, on ne le voit plus; on ne s'en occupe plus. Il est d'ailleurs remplacé par d'autres aussi mauvais qu'il a été, en sorte qu'à la surface de la société, c'est toujours le mal qui apparaît, pour ainsi dire, seul, et qui attire le regard. De là vient que tous les siècles ont toujours gémi de leurs désordres et se sont toujours crus les plus corrompus de tous.

Il y a encore un point par où le monde se trompe dans l'appréciation des actions des hommes. La différence est grande entre vivre actuellement de manière à ne pas se

> Le R. P. Faber, Le Créateur et la créature, p. 383.

sauver, et ne pas se sauver finalement. Il y a une foule de catholiques qui vivent dans l'indifférence, dans la tiédeur; qui pratiquent peu ou mal leur religion ; et qui , s'ils étaient surpris par la mort , seraient infailliblement perdus. Seulement la mort ne les surprend pas ; ils ont le temps de faire le peu d'efforts actuels que Dieu exige comme absolument indispensables au salut. Une confession moralement exacte à l'heure de la mort, une résolution de s'amender, qui, dans ce moment, ne peut manquer d'être sincère ; une douleur modérée ; tout cela accompagné de toute l'indulgence que réclament les obscurités d'un esprit fatigué , et les distractions qu'amènent les souffrances de la maladie ; et voilà , par la miséricordieuse bonté de Dieu, qui rend si légères les conditions de l'absolution, une âme sauvée, même après un demi -siècle de péché* Mais le monde ne voit pas cela. Il n'a pas de ces indulgences divines, et il croit volontiers que des gens qui ont vécu si longtemps de manière à ne pas se sauver, en réalité ne se sont pas sauvés.

Faisons encore observer que, dans les pécheurs, les cœurs sont souvent moins mauvais que les actions. Qui ne voit que l'acte extérieur, juge et condamne; qui pénètre au dedans, est souvent tenté d'absoudre. On regardera quelquefois tel ou tel homme comme un monstre de perversité, tandis que le prêtre qui a entendu sa confession générale a été touché jusqu'aux larmes par les traces de vertus qu'il a aperçues en lui. J'avais un de mes amis, aumônier des prisons. Il avait conduit à l'échafaud quatre ou cinq scélérats. Mais il ne fallait pas en dire du mal devant lui. Il y avait du bon en eux, disait-il en s'attendrissant. C'est ainsi que Dieu voit les pécheurs. De là ces miséricordes du lit de mort, ces tendresses ineffables, et ces

efforts pour sauver de l'Enfer des âmes où son œil de père découvre encore de si belles parties. Mais le monde conti" nue à juger les choses par l'extérieur, et il conclut que cet homme qui a fait de si vilaines actions est nécessairement damné.

Voilà quelque chose de la fine et pénétrante analyse au moyen de laquelle le P. Faber explique comment s'est répandue et est devenue populaire la doctrine du petit nombre des élus. Dans de telles conditions, aggravées par le souffle malsain du Jansénisme qui passait alors sur la société, le discours de Massillon devait avoir un plein succès. Il établissait que nul n'entrera dans le Ciel, qui n'ait conservé son innocence baptismale , ou qui ne l'ait réparée par une pénitence sérieuse. Conserver son innocence baptismale! Ce n'est évidemment le fait que de quelquesuns. Recouvrer son innocence par une pénitence sérieuse! Â la bonne heure! Mais il en énumère de telles conditions que presque aucun ne peut y songer. D'ailleurs cela est faux. Pour être sauvé, il n'est pas nécessaire d'avoir réalisé une pénitence égale à son péché, il suffit de se confesser avec l'attrition et d'avoir la volonté de faire pénitence. Il fut question de mettre ce discours à Ylndex. Il est regrettable qu'on ne l'ait pas fait.

Mais où le P. Faber est supérieur encore, c'est dans l'exposé des motifs qui permettent de croire au grand nombre des Elus dans l'Eglise catholique. Ces motifs naissent sous sa plume abondants, décisifs, d'une richesse infinie. Je ne fais que les énumérer.

1° L'inconcevable magnificence de Dieu. Elle nous porterait à supposer à priori que le nombre des Elus, qui forme une des plus grandes gloires de la création, doit être bien au-dessus de tout ce que nous pouvons attendre.

Dans l'ordre de la nature , comme dans celui de la grâce. ce qui caractérise Dieu, c'est l'abondance, la magnificence. 11 jette sans compter. N'est-ce qu'ici que ce caractère manquerait? Magnifique en tout le reste, Dieu ne serait parcimonieux qu'ici ! Oh I non , il ira bien au delà de nos conjectures dans la multiplication des Elus. En sorte que , d'après ce que nous connaissons de la nature de Dieu, nous pouvons prévoir que, relativement parlant, peu de catholiques seront damnés. Le salut de presque tous semble exigé par la magnificence de Dieu 1.

2° La constitution de l'Eglise catholique. Quand nous pensons à ce qu'est l'Eglise catholique, et à tous les privilèges dont sont comblés ceux qui portent le titre de catholiques , il semble que la simple raison nous dit que parmi eux il doit s'en trouver plus de sauvés que de damnés. Ce n'est point là une idée trop large; c'est l'opinion contraire qui a quelque chose de restreint et d'incomplet. Je ne crois pas qu'on puisse réfléchir sérieusement et avec suite sur cette matière, sans en venir à cette conclusion ».

3° L'honneur de la Rédemption. Il est dur de dire que la majorité de ceux pour qui a coulé le sang divin seront perdus éternellement. Ces âmes, qu'il a lavées au saint Baptême , absoutes cent fois , pénétrées par la sainte communion de ferveur et de force, seraient en majorité perdues l Quel fondement la théologie dogmatique offre-t-elle à une assertion si peu honorable pour notre Sauveur bienaimé? Une seule goutte de son sang eût suffi, et au delà, pour expier tous les péchés possibles de tous les mondes possibles; et les flots qu'il en a versés seront impuissants

1 Le R. P. Faber, Le Créateur et la créature, p. 291. » Ici., ibid., p. 292.

à racheter la majorité des membres de son corps mystique ! Nous n'hésitons pas un seul instant à croire ce que l'Église nous propose; mais pour nous faire adopter une telle doctrine , il ne faudrait rien moins que son enseignement précis *,

> 4° L'action des sacrements. Elle est mille fois plus étendue, plus pénétrante que nous ne l'imaginons. Une bonne communion suffit pour faire un saint. Une absolution bien reçue , c'est assez pour enlever des montagnes de péchés , cent ans de crimes abominables. Avec elle, la simple attrition suffit. Maintenant songez au nombre des sacrements qui se reçoivent journellement dans l'Eglise. Pourrez-vous sérieusement croire qu'ils aient pour résultat la perte de la majorité des catholiques? Oh! soyez sûr que vous estimez beaucoup trop bas la glorieuse efficacité de l'intervention divine et les succès de l'amour rédempteur2! 5° Les miséricordes du lit de la mort. Nous en avons déjà parlé. Nous n'y ajoutons ici qu'une pensée du Père de Condren, vraiment admirable : c'est que « la compassion de Dieu pour les mourants passe toute idée , et qu'il semble leur prodiguer ses faveurs avec d'autant plus d'abondance qu'ils ne sont plus en état de les profaner ». Pensée magnifique! Quels efforts ne fait pas l'Amour infini autour du lit des mourants! cent fois plus que nous ne le voyons, mille fois plus que nous ne le pouvons soupçonner. J'avoue que nous marchons ici sur un sol inconnu; mais puisque, dans ce dernier moment, la miséricorde est si nécessaire; puisque c'est la volonté de Dieu que cette âme soit sauvée ; puisque Dieu est tout amour; je proclame hardiment que

1 Le R. P. Faber, Le Créateur et la créature, p. 293. « ld.y ibid., p. 294.

cette région inconnue du lit des mourants catholiques est le pur domaine de la divine compassion. Cette dernière heure peut expliquer beaucoup de saluts inexplicables. L'esprit le plus préoccupé doit admettre qu'alors il peut y avoir mille possibilités secrètes de salut, et, avec un Dieu tel que le nôtre, à un tel moment, ces possibilités deviennent miraculeusement des probabilités, qui sur-lechamp se transforment en douce certitude 1 .

6° L'extrême sévérité des peines du Purgatoire. Elle ne saurait se concevoir, si nous n'admettions pas une immense multitude d'âmes sauvées , et sauvées avec des dispositions même très imparfaites. Le Purgatoire est une invention de Dieu pour multiplier les fruits de la Passion. Il a été établi en prévision de cette grande multitude d'hommes qui devaient mourir dans l'amour de Dieu, mais dans un amour imparfait. N'est-ce pas, au delà du tombeau, une continuation des miséricordes prodiguées au lit de la mort? Et ce point de vue ne jette -t- il pas une lumière certaine sur cette consolante supposition que la plupart des catholiques sont sauvés, surtout ceux qui sont ici -bas dans la pauvreté, le chagrin et la souffrance1?

7° La fin de l'Église de la terre. Cette fin est d'être transportée dans celle du ciel. Or ne faudrait -il pas que l'autorité parlât pour nous faire penser que la majorité des plantes terrestres ne sera pas digne d'être transportée dans les jardins éternels? On perd du grain en semant, il est vrai. Cependant le laboureur ici-bas recueille dans ses greniers bien plus qu'il n'avait confié à la terre, malgré tous les dommages que lui ont causés les oiseaux ,

1 Le R. P. Faber, Le Créateur et ta créature, p. 297. * ld., ibid., p. 302.

les ravages des passants et l'intempérie des saisons. Le céleste Laboureur devra-t-il moins bien réussir? Il peut sembler par moments que la récolte soit mauvaise dans l'Eglise; mais en est-il réellement ainsi? Le bon grain ne l'emporte- t-il pas sur l'ivraie? Pourquoi ne penserionsnous pas que, dans ce petit troupeau de l'Église, ceux qui manquent le but sont rares? De tous ceux qui furent contraints de venir au banquet de l'Évangile, un seul n'était pas revêtu de la robe nuptiale «.

Voilà les principales raisons sur lesquelles le P. Faber appuie son opinion relative au grand nombre des Élus dans l'Eglise catholique. 11 y a sans doute ici une part conjecturale considérable. Le P. Faber ne le nie pas. « Mais, dit-il, si nous parlons de choses que nous ne savons pas, il doit nous être permis d'opposer ces considérations à ceux qui nous donnent sur Dieu des pensées dures et insupportables à notre faiblesse. Ce ne sont pas des doctrines, ce ne sont pas des certitudes; ce sont des inductions, des espérances, des théories qui bien certainement sont, plus que l'opinion contraire , en harmonie avec ce que nous savons de notre Créateur, infiniment juste et infiniment compatissant. Et quand même nous serions dans l'erreur, ce que seul le dernier jour fera yoir, nous aimerions mieux avoir cherché à inspirer sur Dieu des pensées qui le fassent plus honorer parmi les hommes , et nous portent à l'aimer davantage. Seul il sait son secret1. »

1 Le R. P. Faber, Le Créateur et la créature., p. 312. 1 ld.t ibid., p. 315.

Ce secret, il nous le communiquera, avec bien d'autres, lors du grand événement que l'Église appelle la fin du monde, et qui sera comme le dernier acte du drame de l'humanité. A quelle époque arrivera- t-il? On l'ignore. Notre-Seigneur déclare que personne n'en sait la date , pas même les anges « , pas même le Fils de l'homme 2. Quelquefois il nous est présenté comme très proche. Il arrivera comme un voleur, à l'heure où on y pensera le moins; tenez- vous prêts 3. D'autre fois, saint Pierre nous avertit de ne pas nous étonner des délais de Dieu , parce que mille ans sont devant lui comme un jour *. 11 semble en tous cas que certains événements, trois surtout, devront être accomplis avant celui-là.

D'abord l'évangélisation entière du globe. Jésus -Christ a dit : « Allez, enseignez toutes les nations. » Il a dit encore qu'il ne viendrait pas avant que la prédication de l'Evangile ait été faite à tous les peuples païens. C'est une plaisanterie de dire que les Indes ont été évangélisées parce que saint Matthieu y est mort. Le Christianisme doit prendre possession de tous les peuples, de tous les continents, de toutes les îles, même les plus inconnues.

1 Malth. xxiv, 36,

- Marc, xni, 32. « Du moins pour nous l'apprendre, » dit Bossuet. (Médit, sur l'Évangile, LXXV1II» jour.) 3 II Petr. m, 10.

* Id., ibid., 8.

Il faut qu'il s'en empare , qu'il en change les lois , qu'il en refasse les mœurs, qu'il y établisse des sources de sainteté, d'amour de Dieu. Autant il y a de peuples, de civilisations opposées , autant il faut qu'il donne de preuves de sa fécondité. Il ne l'a fait encore que pour l'empire romain, pour la France, pour l'Angleterre, l'Espagne, l'Autriche : il ne l'a fait ni pour la Chine, ni pour le Japon, ni pour les Indes, ni pour l'Amérique, ni pour l'Océanie, ni pour la Russie, etc. Qu'il continue donc sa marche , et qu'il achève de donner, de son efficacité surnaturelle et divine, des preuves qui ne sont que commencées. A quel chapitre en sommes -nous de ce magnifique poème de l'évangélisation de tous les peuples? En tout cas, le monde ne finira que quand il aura déroulé toutes ses scènes.

Un autre travail devra probablement aussi être terminé. Le Christianisme a été donné au monde comme un germe plein de fruits qui doivent éclore, comme un principe d'où doivent jaillir une foule de conséquences. Ce principe est immuable, gardé infailliblement par l'Eglise; dans dix mille ans il sera le même, les hommes n'ayant rien pu contre lui. Mais ce n'est pas, pour cela, un principe inerte , un germe stérile ; il porte dans ses flancs un monde de conséquences intellectuelles, morales, politiques, sociales, industrielles, artistiques, qui lentement, progressivement, doivent éclater ou s'épanouir. Ce n'est pas assez que l'arbre divin donne çà et là quelques belles fleurs, quelques fruits savoureux. Il faut qu'il donne tous ceux qu'il est capable de porter. Ces fleurs, ces fruits ne sont pas pour mûrir dans le Ciel. Ils ne sont que pour la terre. C'est donc là qu'ils doivent s'épanouir. Quand le Jardinier céleste viendra transplanter l'arbre divin > il faut qu'il le

puisse montrer avec un noble orgueil à ses amis et à ses ennemis , paré de toutes les richesses cachées dans sa semence. Or, ce travail est à peine commencé. Dix-huit siècles ont été employés à une première évolution du Symbole. Ce n'a pas été trop de ce temps pour en fixer, sous le feu de l'esprit humain, les formules immuables. Nous en sommes maintenant aux applications scientifiques et sociales. Cette belle œuvre doit se continuer, s'achever. On ne concevrait pas que le monde pût finir , avant que se soit produit et manifesté au grand jour tout ce que Dieu a caché dans les mystérieuses formules du Christianisme.

En même temps se terminera un troisième travail. Le globe, qui porte l'homme, n'a reçu comme lui qu'une vie qui s'épuise. Il n'a qu'une certaine quantité de richesses. Ses minerais de fer, ses bancs de houille, ses mines d'or et d'argent, ont des bornes. On en verra le bout. Il viendra un moment où toutes les forces vives de la nature seront éteintes ou diminuées. La terre vieillira comme le corps de l'homme. Elle se refroidira; elle ne sera plus habitable. Qui sait si cela ne concordera pas avec le moment où s'achèvera la grande œuvre surnaturelle et divine , intellectuelle et morale, qui est le vrai but du monde? La terre alors n'aura plus de raison d'être. Ou Dieu la brisera surnaturellement , divinement; ou il la laissera aller aux mille catastrophes d'une chose finie qui n'a plus d'équilibre. « Des pluies d'étoiles filantes et d'aérolithes , des tremblements de terre, des éruptions volcaniques, des foudres et des trombes incendiaires, qui brûleront tout à la surface de la terre , l'épaississement de l'atmosphère à travers laquelle la lumière du soleil et de la lune ne pénétrera presque plus , tels sont les noms scientifiques des phéno-

mènes qui, d'après une interprétation assez probable et autorisée par plusieurs Pères de l'Eglise , notamment par saint Augustin , semblent annoncés dans les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament relatifs à la fin du monde, c'est-à-dire à la fin des générations humaines. Ces phénomènes ne sont pas sans analogie avec ceux que la science indique comme ayant dû marquer les grandes révolutions du globe antérieurement à l'origine de notre espèce 1 . » Alors apparaîtra le Maître et le Seigneur du monde , son Sauveur, son Rédempteur et son Juge; et la terre, qui a vu tant de spectacles imposants , en verra un qui les surpassera tous en grandeur comme en majesté, et qui achèvera, d'une manière digne de Dieu, le grand drame de l'humanité.

On conteste la nécessité de ce jugement que l'Église appelle le Jugement général. Tout l'exige au contraire, tout l'appelle; si bien que s'il n'eût pas été révélé par Jésus -Christ, enseigné par l'Eglise, la conscience universelle l'eût réclamé. Après tant d'obscurités, tant d'injustices triomphantes , tant de vertus foulées aux pieds , il est bon, il est nécessaire que la lumière se fasse et qu'elle soit éclatante.

D'abord la lumière sur les âmes. Celles-ci ont été assez

* Henri Martin, La Vie future, p. 221.

LA VIE CQRÉTIENNE 387

longtemps méconnues, outragées; celles-là assez adulées au mépris de la vérité et de la vertu. Il est temps qu'on voie clair. Sans doute il y a déjà eu un jugement, le jugement particulier, mais caché, intime, jugement de l'âme sur elle-même plus que jugement de Dieu. A peine l'âme quitte son corps qu'elle se voit telle qu'elle est, sans voiles. Elle se juge elle-même , pour ainsi dire , sans que Dieu ait besoin d'intervenir. Un coup d'œil lui suffit. Est-elle semblable à Dieu? elle part d'un trait, d'un élan, comme un aigle ou comme une colombe, et elle va se perdre dans le ciel. Est-elle coupable? elle court, elle vole, plus ardente encore, et s'enfonce comme un trait dans l'Enfer. Il n'y a, pour ainsi dire, pas d'autre jugement; mais celuilà suffit bien.

Seulement il est individuel , secret. Il faut qu'il devienne public. Il faut la grande exposition, la revue solennelle des âmes glorieuses et des âmes réprouvées, afin qu'on voie bien que Dieu ne dormait pas tant qu'il en avait l'air; et que l'humanité connaisse enfin sa patience, sa bonté, sa miséricorde , son amour, sa justice; et que les uns par leurs cris de douleur, les autres par les enthousiasmes de leur félicité, proclament l'éternelle sainteté de Celui qui les a faits.

Mais ce n'est pas seulement sur les âmes que la lumière, doit briller, c'est sur les peuples. Chaque nation a été créée pour un but. Elle a une mission à accomplir. Elle vit, elle croît, elle s'affaiblit, elle se relève, elle brille, toujours en proportion de sa fidélité à observer les lois de la justice et à réaliser sa vocation. Mais que tout cela, icibas , est obscur ! L/histoire est si souvent une conspiration contre la vérité! D'ailleurs qui voit l'ensemble? Nous sommes comme des atomes sur la terre. Un pli de terrain

est tout notre horizon. Il faut agrandir nos regards, et qu'à l'honneur de Dieu et de la divine Providence nous voyions enfin les vraies causes de la grandeur et de la décadence des peuples.

Encore n'est-ce pas assez? iMontons plus haut. Ce n'est pas seulement le drame de chaque âme, de chaque peuple qu'il faut connaître, c'est le drame de l'humanité tout entière. C'est la manière dont Dieu a conçu la création et le gouvernement du monde. A-t-il été assez méconnu, calomnié, dans sa grande œuvre 1 A-t-on assez dit qu'il avait négligé les peuples païens; qu'il ne leur avait pas donné assez de lumière; que Jésus-Christ était venu trop tard; que son Eglise ne s'était pas assez répandue; que la moitié du genre humain avait été privée de la grâce nécessaire au salut! H faut que toutes ces ombres tombent, et qu'on voie la divine beauté, la sagesse suprême du plan choisi par Dieu. Il faut qu'à côté des moyens publics de salut t les seuls connus de nous, apparaissent les moyens cachés, les grâces secrètes, les tendresses intimes. 11 faut qu'on voie toutes les âmes, tous les peuples, tous les mondes baignant dans l'amour infini, et que le monde se ferme dans une clameur d'enthousiasme.

Dieu a bien droit à cette joie pour tant de patience ! Il regarde une dernière fois son œuvre. Elle est belle. Qu'ils sont innombrables ceux qui ont répondu à son appel ! Que ces êtres lui inspirent de tendresse I Ce sont les fruits de la liberté et de l'amour. Il est vrai qu'il en manque quelquesuns. Mais sans cette liberté , dont il leur était si facile de ne pas abuser, où donc eût été la beauté du monde? Dans l'éclat des astres , dans la grandeur des mers et la profondeur des forêts? Dieu voulait mieux. Il voulait des foules immense» d'âmes libres, de cœurs généreux, capables

de lui résister, et qui se donnassent volontairement à lui. Il a réussi. Il ne se repent pas d'avoir choisi ce plan. Il regarde tout ce qu'il a fait, avec une admiration attendrie, avec encore plus de joie et de tendresse qu'au premier jour. Vidit Deus cuncta quœ fecerat, ET KKANT VALDE BONA l

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