RUE C A S S E T T E
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Ce livre n'est point un livre de circonstance. Préparé de longue main, sa publication a été retardée par les douloureux événements que nous venons de traverser. J'en avais terminé plusieurs parties lorsque le coup de canon de Reichshoffen, en brisant mon âme, m'arracha la plume des mains. Je ne la repris que plus tard, au milieu des angoisses du siège de Paris et des horreurs de la Commune, soutenu par cette pensée, qu'en travaillant pour Dieu, pour la Religion et pour les âmes, je travaillais pour mon pays. C'est ainsi que ce premier volume fut achevé en pleurant. Je le publie aujourd'hui, après avoir attendu un peu , afin de laisser à nos cruelles épreuves le temps de donner leurs lumières et de porter leurs fruits. 0 France, tu profiteras de telles leçons! Contiens ta colère, vieux lion blessé, et laisse couler le sang de tes plaies; c'est le sang de V expiation! Tu peux devenir plus grande^ que jamais , ô France ,
tu as tant souffert/ Seulement n'oublie pas ce que les meilleurs citoyens ont entrevu dans V éclair du 'péril; et à la base de l'édifice renouvelé de la patrie , pour qu'il ne connaisse plus de pareilles secousses , remets la Religion.
Orléans, 24 mars 1874.
J'entreprends d'écrire une nouvelle exposition du Christianisme, au point de vue des temps présents.
Je dis : une exposition, non une apologie. La meilleure apologie de la Religion, n'est-ce pas de la montrer, telle que Dieu l'a faite, dans sa pure et parfaite beauté, dans son harmonie profonde avec la nature humaine? C'est d'ailleurs celle dont notre siècle a surtout besoin. Car il ignore la vérité plus qu'il ne l'attaque ; et ceux mêmes qui semblent par moments la combattre aspirent au fond à la trouver.
A mesure que les années qui se précipitent conduisent ce siècle à sa fin, sa physionomie apparaît mieux, et, en la regardant, on ne peut se défendre d'une sorte d'admiration compatissante. Nul âge peutêtre n'a reçu de plus grands dons, et nul n'a eu de plus tristes mécomptes; nul n'a tressailli en présence de découvertes scientifiques à la fois plus inattendues et plus sublimes, et nul n'a vu s'ouvrir sous ses pas
y INTRODUCTION
des abîmes plus redoutables ; nul n'a été plus tenté de s'enchanter, et, pour ainsi dire, de s'enivrer de sa propre grandeur, et, ce qui sera sa gloire immortelle, même en ces jours plus brillants, nul n'est moins parvenu à se satisfaire. Victoires gigantesques au début; libertés civiles, politiques et sociales, conquises parles armes de l'éloquence, de la justice et de la raison ; chemins de fer abrégeant le monde et achevant de le dompter; télégraphes allant aussi vite que la pensée et reliant tous les peuples en un ; les Alpes percées, les Pyrénées aplanies, en attendant que les mers subissent des tunnels ou des ponts; la physique, la chimie, la géologie naissant et révélant des mondes que ne connaissaient pas nos pères; l'histoire, la philologie et la linguistique en retrouvant qui avaient disparu ; l'impossible devenu tout à coup facile; l'extraordinaire n'étonnant plus personne, et dans cet agrandissement où l'on pouvait s'attendre à trouver plus de discordances, des harmonies inattendues qui ravissent : voilà notre siècle.
Que lui a-t-il donc manqué pour en faire le plus heureux des siècles ? Dieu ; et cela a suffi pour tout empoisonner.
Ni génie, ni éloquence, ni gloire, ni science, n'ont pu combler ce vide. Ouvrez les chefs-d'œuvre de la pensée moderne; il y a, dans tous, quelque chose d'incomplet et d'inachevé, et non seulement d'incomplet, mais de triste. Ce siècle a une plaie au cœur. Il souffre. Et comme ce docteur qui, apostrophant autrefois le temple troublé de Jérusalem, lui disait :
c 0 temple, qu'as-tu donc, et pourquoi t'émeus-tu ? » on serait tenté de lui dire aussi , avec le même accent mélancolique : « 0 siècle, siècle, qu'est-ce que tu as? pourquoi te troubles -tu? Tu ne te reposeras donc jamais? »
Non pas qu'il n'ait essayé de toute manière d'apaiser l'inquiétude qui le tourmente. Il n'est point de théorie sociale qu'il n'ait imaginée dans ce but, et la plupart de ses agitations viennent de là. Ce bonheur qui lui manque, et qu'on ne trouve qu'en Dieu, cette source perdue de l'âge d'or, de cet Éden que tous les peuples, hélas! placent toujours derrière eux, il s'est flatté de les retrouver à force de science, en creusant plus profondément la terre. Ce qu'elle ne donnait pas aujourd'hui, il Ta espéré pour demain; ce qu'elle refusait à l'individu, il l'a attendu pour la race, pour l'humanité I Vains efforts! on a eu beau tourner et retourner la terre, on ne lui a pas fait donner ce qu'elle n'a pas. Et la soif de l'homme, cette soif de vérité, de vertu, d'espérance, d'infini, s'est trouvée trop ardente pour qu'on parvînt à l'étancher sans Dieu.
Depuis que le Christianisme a paru sur la terre, les âmes ont pris des proportions qu'elles n'avaient pas dans l'antiquité. Mais on ne l'a bien vu que de nos jours, où, privées de cette présence de Dieu qui les avait tant agrandies, elles se sont trouvées tristes, inquiètes, souiîrant de tourments qui n'avaient encore de nom dans aucune langue. Le progrès de la conscience, l'accroissement du cœur, l'étendue de l'ima-
gination, la perspective de joies infinies; et d'autre part la vulgarité de la vie, l'instabilité du présent, les inquiétudes de l'avenir: tout a contribué à jeter les plus belles âmes dans une vie amère et désenchantée. La civilisation et la science, au lieu de remédier à ces tristesses, les ont accrues. Elles élèvent la nature; elles la rendent plus fine, plus délicate. Or toute élévation, tout agrandissement est une capacité de plus de souffrir. Les natures exquises sentent mieux, et par conséquent souffrent davantage. Voilà bien des années que je jette la sonde dans une foule d'âmes dictinguées, instruites, mais d'où Dieu est absent. Je les ai toujours trouvées tristes, tourmentées de Dieu, chargées des mystères de leur conscience ou du poids de leur cœur, et aspirant presque toutes, même à leur insu, après une vie plus haute, plus mâle, plus infinie; et cette tristesse, dont quelquefois elles ne se rendaient pas compte, les faisait plus attachantes encore et plus belles.
Qu'il lève donc les yeux vers Dieu, ce siècle si agité, si troublé, mais grand dans son génie, mais noble dans ses espérances, mais généreux dans ses entreprises; qu'il cesse de présenter sa lèvre altérée à tous les vents du ciel et de tout attendre de l'homme. Qu'il oublie la terre, ou plutôt qu'il continue à la cultiver, à l'embellir, à extraire les trésors qu'elle contient et qu'il a devinés à force d'intelligence; mais qu'il ne demande pas à la terre ce qu'elle ne possède pas , la vie divine dont il a besoin ! et que, dans la tombe où il se va coucher, il emporte du moins cette gloire,
qui le marquera d'une beauté mélancolique et touchante, d'avoir beaucoup reçu, beaucoup possédé, de n'avoir été content de rien, n'ayant pu satisfaire la soif qui le tourmentait ; et cette autre gloire, plus grande encore, d'avoir reconnu enfin à sa dernière heure et adoré de son dernier souffle le Dieu qu'il a confessé par ses tristesses et qui lui a si cruellement manqué !
Mais ce n'est pas seulement par ce motif, à la fois grand et douloureux, qu'une foule d'esprits éprouvent aujourd'hui le besoin de revenir à la Religion ; ils y sont ramenés par une autre voie, plus sévère encore. Notre siècle est une victime : il paye les folies de celui qui l'a précédé. Celui-ci a semé les vents; nous, nous moissonnons les tempêtes. 0 hommes qui viendrez longtemps après nous, si la fragilité de nos œuvres vous étonne, n'oubliez pas sur quel sol nous avons é'é obligés de bâtir. Quand le xixe siècle se levait aux portes de l'horizon, les fondements augustes des choses avaient été ébranlés. Sous prétexte de les refaire, des rêveurs les avaient touchés de leurs mains insensées , avec la légèreté de ces pauvres sauvages qui découvrent le pied des arbres pour savoir comment sont faites les racines , ou qui brisent une montre afin d'en examiner les mouvements. Aujourd'hui toutes les bases sociales vacillent. Rien de ce qu'on pose sur elles ne tient.
Examinez-les tous, et dites quels fondements ne menacent ruine en ce moment.
Fondements politiques. 11 n'y a ni royauté absolue,
ni monarchie constitutionnelle, ni empire, ni république, ni assemblée souveraine, ni plébiscite, qui soit à l'abri d'un coup d'État, d'un coup de fusil, d'un coup de poignard, d'un coup de tête. Tout chancelle, s'agite, se renverse, comme sur le pont d'un navire en détresse. Quel est celui d'entre nous qui pourrait prédire par combien de genres de gouvernements il passera encore, dans sa courte et inquiète carrière ? G'esf à dégoûter de s'attacher à rien en politique. Et cette indifférence, qui gagne en effet les meilleurs citoyens, achève de rendre instable et impossible toute espèce de gouvernement.
Fondements sociaux. Ces bases antiques et vénérées qui sont à l'ordre public ce qu'est le sol de la terre aux édifices qu'elle porte ; ces principes du droit et de la morale éternelle que Dieu semblait avoir soustraits à la discussion, en les élevant à la dignité d'axiomes, évidents par eux-mêmes : la propriété, l'hérédité, la famille, l'autorité, sont mis en doute, contestés, audacieusement niés. On les qualifie d'usurpation. 11 faut les abolir. Et ce que la législation, la morale, la religion de tous les peuples avaient flétri jusqu'ici et déclaré un crime, on le montre comme un progrès à la multitude émue, souffrante. Étonnezvous si elle est toujours prête à fouler aux pieds ou à livrer aux flammes une société qu'on lui peint comme une marâtre et un tyran I
Fondements intellectuels et moraux. Si du moins les croyances et les obligations individuelles étaient énergiquement affirmées et maintenues , il y aurait,
au fond des esprits, une ancre contre les agitations du dehors, et dans les cœurs Un remède et une force. Mais non ; tout est mis en question , même les principes essentiels de l'esprit humain, même les bases de la philosophie, jusqu'aux axiomes de la logique. Tout est nié par des esprits légers, hardis, aventureux, amoureux de iloUveauté. Et l'esprit humain désorienté, ne sachant plus où se prendre, se demande avec anxiété s'il y a quelque chose de certain.
Et pendant que là société, sapée ainsi dans ses bases, n'aurait besoin que d'être abandonnée à ellemême pour s'écrouler, quand ce n'est plus en quelque sorte qu'une affaire de temps, voilà que la logique mystérieuse des choses ou plutôt la logique vengeresse dés principes vient d'ehfâhter un parti sauvage qui a juré d'accélérer sa ruine. La lutte est à peine commencée, et déjà les premiers coups font trembler; car, entre là société et le parti qui l'attaque, les armes ne sont pas égales. L'une a effacé de son drapeau, ou du moins cache, honteuse, dans ses replis, le nom tutélaire de Dieu ; l'autre a inscrit sur le sien : Haine à Dieùl Celle-ci^ irrésolue et défaillante, n'a plus le courage du bien ; celui-là a l'audace du mal. Il est le mal, le mal qui s'avoue hautement, hardiment; et il faudrait, pour le refouler dans l'ombre, que la société se dît hardiment aussi le bien ; mais elle n'en a ni l'intelligence ni la force. Ces affirmations souveraines lui font peur. Elle se berce dans le rêve des « libertés nécessaires », quand il faudrait songer aux vérités nécessaires. Et c'est ce qui rend si
l'i INTRODUCTION
poignante, et d'une issue si redoutable /cette lutte à peine commencée entre une société qui ne sait plus se défendre, et un parti qui ne recule devant rien pour la renverser.
Voilà où nous en sommes. Ce serait à désespérer de l'avenir si la Religion n'était pas là avec ses puissantes affirmations ; si , au-dessous de ces fondements de la société dont on aperçoit avec épouvante la fragilité , on ne voyait , mis à découvert par tant de ruines, ces éternels fondements de la Religion que les efforts de l'homme ou les agitations des sociétés ne sauraient atteindre , ou que même ils enfoncent plus avant dans le sol : comme ces grands chênes qui se balancent au sommet des montagnes , et qui s'y balancent sans peur ; car plus la tempête agite leurs cimes, plus elle enracine leurs pieds.
A mesure, en effet, que le xixe siècle poursuivait ainsi son cours, essayant de se passer de Dieu; pendant que la terre se peuplait d'une foule d'âmes riches , tendres , préservées par leur élévation et leur délicatesse du péril de s'enfermer dans la matière, aspirant à Dieu et souffrant de ne pas le trouver ; pendant que la société apprenait, par d'effroyables et périodiques catastrophes, que Dieu est nécessaire à la vie des peuples comme à celle des âmes, la Religion sortait peu à peu de l'ombre où le xviii6 siècle semblait l'avoir ensevelie. Les nuages qui couvraient son front se retiraient lentement et laissaient apercevoir son immortelle jeunesse. Les préjugés, qui avaient jusque-là caché sa beauté à une foule d'àmes, se dis-
sipaient ; et des découvertes de la science moderne, des besoins de l'industrie renouvelée et agrandie, des sourdes et orageuses oscillations de la société montaient dans les esprits des étonnements salutaires. A chaque pas que faisait le siècle, à chaque crise quY subissait, la Religion apparaissait plus grande. Pafe une des objections du xviii6 siècle n'a fait une trouée à son symbole, comme pas une des découvertes de la science moderne n'a mis une ombre sur son front. Pour suivre les progrès de cette nouvelle venue, si hardie et si heureuse, la science, il a fallu tout refaire dans la société moderne : l'histoire, l'enseignement, l'administration, l'armée; tout, excepté la Religion. Ses ennemis eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de pousser un cri de surprise. « Quelle est donc celle-là, se sont-ils dit, qui traverse de tels événements sans pâlir? Et comment, et par qui sera-t-elle jamais ébranlée, celle qui, à chaque pas que fait le siècle, apparaît visiblement plus grande. » — « L'Église catholique a vu, dit l'illustre protestant Maçaulay, le commencement de tous les gouvernements* et de tous les établissements qui existent aujourd'hui, et nous n'oserions pas dire qu'elle n'est pas destinée à en voir la fin. Elle était grande et respectée avant que les Saxons eussent mis le pied sur le sol de la Grande-Bretagne, avant que les Francs eussent passé le Rhin , quand l'éloquence grecque était florissante encore à Antioche, quand les idoles étaient adorées dans le temple de la Mecque. Elle peut donc être grande encore et respectée, alors que quelque voya-
geur de la Nouvelle-Zélande s'arrêtera, au milieu d'une vaste solitude, contre une arche brisée du pont de Londres, pour dessiner les ruines de Saint-Paul. »
Le célèbre publiciste se demande, en effet, comment l'Église catholique pourrait périr. « On répète, dit-il, que le progrès des lumières doit être défavorable au Catholicisme ; nous voudrions pouvoir le croire ; mais nous en doutons beaucoup, lorsque nous voyons qiie les pas immenses que l'esprit humain a fait faire jusqu'ici aux sciences naturelles, que le perfectionnement où sont parvenus l'art du gouvernement, la politique et la législation ne lui ont pas été contraires. Bien plus, nous pensons que, s'il y a quelque changement, il a été favorable au Catholicisme1. »
Un autre écrivain, parti d'un point tout opposé, M. Taine, arrive à la même conclusion, et la colère qu'il en éprouve ajoute à la valeur de son témoignage. « Toujours, dit-il, la difficulté de gouverner des démocraties fournira des partisans au Catholicisme ; toujours la sourde anxiété des coeurs tristes ou tendres lui amènera des recrues ; toujours l'antiquité de la possession lui conservera des fidèleà. Ce sont là ses trois racines, et la science expérimentale ne les atteint pas; car elles sont composées, non de science, mais de sentiments et de besoins. Elles peuvent être plus ou moins ramifiées, plus ou mollis profondes ; mais il ne me semble pas que l'esprit moderne ait prise sur elles. Au contraire, en beaucoup d'âmes et
1 Revue d'Edimbourg , ann. 1830.
en certains pays, l'esprit moderne introduit des émotions et des institutions qui par contre -coup les consolideront. Et un jour Macaulay a pu dire, dans un accès d'imagination et d'éloquence, que le Catholicisme subsistera encore, dans l'Amérique du Sud, par exemple, lorsque des touristes partis de l'Australie viendront, sur les ruines de Paris et de Londres, dessiner les arches démantelées du London-Bridge ou les murs écroulés du Panthéon1. »
• Passons à M. Taine « cet accès d'imagination et d'éloquence », en faveur de cet aveu précieux qu'une foule de causes indestructibles, inhérentes à la nature humaine, et sur lesquelles la science n'a pas plus de prise que l'esprit moderne, fourniront toujours des partisans et des fidèles à la Religion catholique, et qu'ainsi elle demeurera debout au milieu des agitations et des sociétés, semblable à cette flèche de la Sainte-Chapelle de Paris, qui apparaissait, légère, gracieuse, aérienne, immaculée, au milieu des flammes de la grande capitale , incendiée par la Révolution.
Mais ce n'est pas seulement par son indestructibilité que l'Église frappe aujourd'hui les esprits même les moins disposés à comprendre la grandeur de ce spectacle ; elle se révèle à tous sous un point de vue plus pratique. A chaque crise, il devient évident qu'elle seule peut sauver la société. Comme on vit, au temps des invasions barbares, l'Église recueillir dans un
i Revue des Deux Mondes, ann. lbo4.
pli de sa robe les lettres, les arts, les sciences, et les cacner sous les arsenaux inviolables de ses monastères, pour les rendre plus tard au monde renaissant; plus on va aujourd'hui, et plus on voit que l'Eglise seule possède les principes conservateurs et sauveurs des sociétés : le respect de l'autorité, le frein de la liberté, le devoir de l'obéissance, les lois éternelles de la famille et de la propriété. Je vous adjure, qui que vous soyez : ces principes sont-ils nécessaires ? Peuton vivre sans eux? Or qui les possède aujourd'hui? qui les enseigne ? qui peut les faire respecter ? Est-ce la philosophie ? Est-ce la police? L'armée y suffît-elle? Croyez -vous qu'il y aura jamais un repos, une païx, une grandeur, une richesse, une stabilité sociale, sans une restauration de ces choses augustes? Et comment imaginez-vous que cette restauration se puisse faire , si vous ne voulez plus de la Religion ? Avouez que si l'Église n'eût pas été depuis soixante ans conspuée, gênée, persécutée, privée de ses forces divines, traitée comme une ennemie, ces vérités nécessaires n'auraient pas baissé à ce point dans les âmes , et que d'immenses catastrophes nous auraient été épargnées. Oui, plus on avance, plus les crises sont redoutables, et plus l'Église apparaît comme le seul rempart des sociétés , le seul aliment des âmes, le seul frein des volontés égarées ou perverses, le seul refuge contre l'agitation et l'avilissement du siècle. A l'heure qu'il est, c'est la seule arche où se puisse réfugier l'humanité.
Je me reporte souvent, dans mes heures de tristesse,
à cette scène antique du déluge et de l'arche. En ce temps-là, le ciel était obscur comme aujourd'hui; de grands nuages livides assombrissaient la terre. Et Dieu dit à Noé, le second père du geure humain : « Voici que la terre est toute remplie d'iniquités. Entre dans l'arche et prends avec toi tout ce qui est nécessaire pour conserver et renouveler l'humanité. Ut salvelur semen super faciem universee terrœ1. » Et à mesure que les vents devenaient plus violents, les flots plus hardis, l'arche montait. Sous l'effort de la tempête, elle s'élevait à des hauteurs sublimes. Multiplicatœ sunt et elevaverunt arcam in sublime1. Les eaux écumaient sous ses flancs, les vents soufflaient sur ses cimes. Elle montait toujours, calme, sereine, portant l'humanité, les semences de l'avenir. Et salvetur semen super faciem u?iiversse terrée. Que de temps il avait fallu pour bâtir cette arche ! Quarante ans, dans la foi, au milieu des risées. On y était monté dans la foi, on y vivait dans la foi. De temps en temps, on lâchait une colombe, messager de la paix. Souvent elle revenait, n'ayant pu trouver où reposer ses pieds. On redoublait de foi. Quelquefois elle s'était reposée un instant; elle rapportait un rameau frais. On tressaillait de joie. Dieu n'avait pas été infidèle à ses promesses. Tout n'était pas perdu. La terre refleurirait ; on reverrait de beaux arbres , des moissons, on redresserait les autels; et la nouvelle
1 Genèse, vu, 3.
B lbid., 17.
humanité, rendue meilleure par l'immense cataclysme, retrouverait pour Dieu un cœur plus jeune et plus pur.
Voilà l'image sous laquelle Dieu a fait apparaître sa Religion, son Église vivante, aux yeux étonnés du xixe siècle. Oh ! que de vents ont soufflé ! quelles tempêtes 1 des vents à déraciner les trônes, à emporter les empires! Et pendant ce temps, qu'a fait la Religion? Elle est montée dans les hauteurs. Multiplicatx sunt aqux et elevaverunt arcam in sublime. Et en s'élevant ainsi, elle a emporté et elle conserve, pour les leur rendre, les principes et les vertus qui seuls peuvent faire vivre les sociétés. Voilà où nous en sommes. « L'heure de prendre un parti est venue. Les temps prédits sont proches. Dieu a de nouveau prévenu Noé. Il va falloir être avec les hommes dans le déluge ou avec l'Homme dans l'arche 1 . »
Remarquez en même temps les délicates attentions de la Providence. Gomme si Dieu eût voulu que rien ne nous empêchât d'aller chercher dans les bras de la Religion le secours dont nous avons besoin , les dernières ombres qui pouvaient encore obscurcir son front se dissipent. Elle ne s'élève pas seulement audessus des orages, elle s'élève au-dessus des partis. Elle se spiritualise, si j'ose ainsi parler. Elle sort de la sphère agitée des choses politiques; elle monte dans la région plus élevée, plus sereine, plus immuable aussi, des choses divines.
* Lettre d'A. Dumas fils, 12 juin 1871.
C'est le progrès que lui souhaitait l'illustre M. de Tocqueville. « Si le Catholicisme, écrivait-il, parvenait enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a fait naître, je ne doute presque point que ce même esprit du siècle, qui lui semble si contraire, ne lui devînt très favorable et qu'il ne fit tout à coup de grandes conquêtes1. »
Commencé, interrompu, repris, mal dirigé, ce progrès s'achèvera. Le prêtre comprendra de plus en plus qu'il ne doit être l'homme d'aucun parti, pour être l'homme de tous ; que c'est folie à lui de traîner sa robe immortelle au milieu de ces poussières que le vent balaye, et d'unir son éternel sacerdoce à des pouvoirs éphémères, vainqueurs ce matin, vaincus ce soir, qui ont besoin de lui et qui le remercient de son appui en le compromettant. Il se retirera dans l'intérieur de ses temples. Il y purifiera ses mains ; il y attendrira son cœur ; il y pacifiera son front ; il y deviendra de plus en plus l'homme des âmes.
Non pas qu'il se désintéresse des choses du temps, de l'avenir terrestre de son pays. Le pourrait-il? N'y perdrait-il pas en beauté, en grandeur? Il aimera donc tendrement la terre où il a pris naissance. Mais sachant que là, sur ce sol sacré, il doit ses bénédictions à tous les berceaux, ses prières et ses larmes à toutes les tombes , ses consolations à toutes les douleurs, il s'élèvera plus haut que les partis qui passent. Debout sur son immuable rocher, il montrera
* De la Démocratie en Amérique, tom. III, page 48,
à la société qui s'agite le but qu'elle doit atteindre. Il lui indiquera, en tremblant d'émotion et d'inquiétude, les périls, les écueils, les causes d'agitation et de trouble ; il l'appellera sans cesse en avant, il l'aidera à réaliser ici -bas la liberté, la fraternité, l'égalité, le progrès ; et , au milieu de ces nobes efforts pour construire dans la justice la cité de la terre, il lui apprendra à ne pas oublier la cité du ciel.
Voilà ce que sera de plus en plus la Religion. Elle planera sur les peuples étonnés et reconnaissants, non plus seulement comme l'arche qui, dans le déluge du présent, contient les semences de l'avenir; mais comme l'ange gardien, tendre et compatissant, des âmes et des sociétés en péril.
On le voit, si tristes que soient les temps, le remède est à côté du mal. D'une part une société troublée, des fondements en ruines, des âmes inquiètes et vides ; de l'autre une religion qui grandit dans l'épreuve, qui porte la paix sur son front, et, dans ses mains, des espérances immortelles avec des consolations divines. IJ ne reste donc qu'à approcher des lèvres du malade la coupe où il pourra se guérir et se sauver.
Je sais qu'il y répugne. Il y a aujourd'hui en France une foule de gens qui se tordent l'esprit pour savoir comment on sortira de l'abîme sans rentrer dans la Religion. Et c'est ce qui rend si solennelle et si redoutable l'heure que nous traversons ; car ce qu'ils rêvent est impossible. M faut périr ou revenir à Dieu. « Épreuve suprême entre la vérité et l'erreur, entre
le bien et le mal, cette époque, dit le père Lacordaire, décidera du sort commun. Si le tempérament de l'homme, tel que soixante siècles de providence active l'ont trempé, est assez fort pour rejeter le poison qui le dévore, il faut s'attendre au miracle le plus élevé de tous, qui est la résurrection. Si, au contraire , notre intelligence affaiblie ne discerne pas les éléments de salut qui nous restent, ou si, tout en les discernant, notre volonté ne répond pas à la gran deur du devoir, il ne faut plus espérer que les dernières joies de l'orgueil qui repousse la vie1. » Les dernières joies... ou les dernières douleurs l car les sociétés comme les hommes ne finissent que dans les larmes j
Tout va donc dépendre des années qui sont devant nous. Ce siècle pourrait encore se terminer avec grandeur; mais il peut finir aussi d'une manière honteuse. Il a commencé par un épanouissement inespéré de génie, d'éloquence, de poésie, de science. Tous les dons avaient été déposés sur son berceau. Gomment mourra-t-il? Retrouvera-t-il à sa dernière heure les dons de ses premières années ? Ou bien s'éteindra-t-il dans les hontes de l'athéisme et du matérialisme, dans les dernières convulsions de la guerre civile? Tout dépend de cette question : Jteviendra-t-il à Dieu? 0 siècles, soyez attentifs : Etnunc, reges, intelligite. Tout se prépare pour une démonstration de Dieu et de la Religion, comme il n'y en a point eu depuis ie
> Laconjaire , Œuvres, i. V, p. 30S.
commencement du Christianisme. Si on s'obstine à repousser Dieu, nous allons assister à la décomposition sanglante d'un peuple athée. Si, au contraire, sur sa couche douloureuse, notre pauvre société malade confesse ses erreurs et lève vers Dieu un regard humilié, quelque chose de la résurrection de Lazare honorera et réjouira nos derniers jours.
J'avoue qu'en regardant les nuages qui assombrissent l'horizon, et quand je sonde la profondeur du mal, je sens la tristesse m'envahir. Mais, d'autre part, depuis que Jésus-Christ a mis une goutte de son sang dans les veines des peuples, ne sont-ils pas devenus guérissables? Pas un n'est mort; plusieurs sont ressuscites ; il les a rappelés à la vie en leur appliquant le mystère douloureux de sa passion. Voilà ce que j'attends. Dieu ne nous abandonnera pas. Nous reviendrons à lui à force de malheurs.
Le xvme siècle a démontré en quelque sorte pièce à pièce le Christianisme ; il a remplacé chaque vérité par l'erreur qui lui correspond. C'est là l'héritage funeste quil nous a laissé. Or voici ce qui va arriver. A côté de chacune de nos erreurs, nous verrons apparaître une plaie ; à côté de chaque plaie , la nécessité nous obligera à placer un remède. Nous hésiterons, nous tâtonnerons avant d'arriver au vrai remède. La douleur nous y poussera. Et quand tous les remèdes seront en place , il se trouvera que nous aurons reconstruit le Christianisme sans nous en douter. Le xviii6 siècle* l'avait démoli en riant ; nous, nous l'aurons reconstruit en pleurant. Ce sera long
peut-être; mais qui sait? quand les esprits seront rentrés dans le vrai par cette porte sanglante , peutêtre qu'ils n'en sortiront pas de sitôt.
De curieux indices permettent d'entrevoir comment se fera la guérison. Personne ne conteste que l'aristocratie française du dernier siècle ne fût très irréligieuse, tandis que les vieilles croyances s'étaient conservées dans toutes les classes et y maintenaient le respect des mœurs. D'autre part, on n'aura pas de peine à reconnaître que de notre temps la Religion ne soit rentrée parmi les débris de cette même aristocratie, tandis qv* l'irréligion a paru s'étendre dans les rangs moyens et inférieurs de la société. De telle sorte que les mêmes familles qui se montraient autrefois les plus sceptiques et les plus irréligieuses sont aujourd'hui les plus exemplaires.
Or je ne puis m'empêcher de croire que, quand la Révolution, « qui n'est pas finie, » aura donné tous ses fruits , des faits anal gués se reproduiront dans la bourgeoisie. En face du peuple déchaîné et sans frein, parce qu'il n'a plus de religion ; menacée dans ses biens, dans les résultats légitimes de son travail, dans la sécurité de sa position, la bourgeoisie sentira, comme autrefois la noblesse, les écailles tomber do ses yeux. Le malheur l'éclairera. Elle comprendra qu'un peuple sans Dieu est une horreur ; mais que le peuple ne peut pas avoir une religion , si les classes supérieures n'en ont point. Privée de paix, de sécurité, n'osant regarder lVvenir, attendant tuus îes quinze ans de nouvelles catastrophes , elle lèvera les
yeux vers le ciel. Et les petits-fils des bourgeois d'aujourd'hui, de ces hommes qui vivent sans Dieu, sans prières, sans autel, sans culte, seront religieux, redeviendront sérieusement chrétiens. Or, quand toutes les classes dirigeantes auront été ramenées à Dieu par les périls et les malheurs de l'irréligion, elles entraîneront nécessairement le peuple; et on approchera du salut.
J'ai dit que tout cela serait long; du moins je le crains ; mais il ne faut rien affirmer. Nous sommes dans une crise ; et souvent les malades sortent des crises en quelques heures. Que faudrait -il pour nous sauver? Un vif et vigoureux élan de foi; un réveil religieux et moral dans les classes qui gouvernent. Pourquoi Dieu ne nous en ferait-il pas la grâce? Ce qui est singulier au moins , c'est qu'on aperçoit partout, dans l'intuition des plus hautes intelligences comme dans l'instinct prophétique des masses, Tannonce d'un pareil événement.
« Comment savons-nous, dit M. de Maistre, qu'une grande révolution morale n'a pas commencé ? Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe qui n'attende en ce moment quelque chose d'extraordinaire. N'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses ?... Plus que jamais il faut nous tenir prêts pour un événement immense dans l'ordre divin , vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observa- ~7urs. »
Et le prophétique écrivain aperçoit un des carac-
tères de cet état futur. « Tout annonce je ne sais quelle grande unité vers laquelle nous marchons à grands pas. »
Et il parlait ainsi il y a soixante ans, avant qu'on pût soupçonner que notre globe allait être ramené à l'unité par Je mouvement de l'électricité. Et il aperçoit le moyen : un réveil et un renouvellement religieux. « Nous touchons, dit- il, à la plus grande des époques religieuses... Il me semble que tout vrai philosophe doit opter entre ces deux hypothèses : ou qu'il va se former une nouvelle religion , ou que le Christianisme sera rajeuni de quelque manière extraordinaire *. »
Tous les grands esprits, et, ce qui est plus singulier, la voix secrète des masses, annoncent ce réveil religieux, ce prochain triomphe de la foi et de la Religion. « Nous allons voir, écrit un savant historien, une nouvelle exposition du Christianisme qui réunira tous les chrétiens et qui ramènera les incrédules euxmêmes». » Cette exposition victorieuse, c'est celle dont parle un profond philosophe, et que Dieu écrira, non par la main d'un homme, mais par la main irrécusable des événements. « Les uns lui voient ( à l'état actuel) de prodigieuses conséquences politiques; d'autres, de vastes applications sociales; je lui vois une conséquence théologique très simple : les faits vuih se ciiarger de prouver la chute de l'homme. Le reste pourra venir après.
1 De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg , Xe soirée, * Schlegel.
« On verra que le mal est dans la nature humaine. ] Il faudra bien se demander d'où il vient... Cette révolution produira radicalement ce que tous les philosophes, tous les législateurs et les doctrinaires n'auraient jamais amené : le Christianisme dans la vie | publique. Nous touchons à une révolution dans les âmes comme il n'y en a pas eu depuis le Christianisme1. »
Et cette révolution, « cette union dans la science et la foi (autre caractère du réveil), sera plus importante dans ses résultats spirituels, dit un historien philosophe , que ne le fut , il y a trois cents ans , la découverte du nouvel hémisphère, ou celle du véritable système du monde, ou toute autre découverte, quelle qu'elle ait jamais été *. »
« Le Christianisme, écrit de son côté Chateaubriand, paraît être descendu au tombeau ; il aura sa résurrection, et c'est sur la base du Christianisme que sera reconstruite, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent *. »
Certes, si jamais crise morale, intellectuelle, religieuse et sociale a été prédite et prévue, c'est celle-ci. Mais qui pourrait dire comment elle se fera? Peutêtre y aura-t-il, sous une douleur plus intense, un cri plus vif, un renouvellement spontané de la foi. Peut-être faudra-t-il que l'Église et la société soient unies dans un même holocauste et se reconnaissent
1 Saint-Bonnet, Des Temps présents, xxt. 3 Mémoires a'ouire-tomoe.
en recevant les mêmes outrages. Les préjugés ne s'évanouiront peut-être que quand l'Église aura souffert pour la société , en la couvrant de son corps , que quand la société aux abois aura été obligée de se réfugier dans les bras de l'Église. 11 serait possible aussi que Dieu, voulant sauver la société, fît tout à coup étinceler la religion. Lui qui mit fin aux trois siècles obscurs et douloureux des catacombes par ce coup de lumière qu'on appelle le iv« siècle , le siècle des Athanase, des Ghrysostome et des Augustin ; lui qui , après les discussions sanglantes de la Réforme, arrêta l'Europe sur le bord de sa ruine, en réunissant le concile de Trente, et, pour le préparer et l'exécuter, suscita les Charles Borromée, les Ignace, les Thérèse, les François de Sales ; lui qui, prenant plus particulièrement en pitié la nation des Francs, donna tout à coup au monde, par elle, son plus grand siècle religieux et littéraire, le siècle des Bossuet, des Pascal, des Malebranche, des Fénelon, des Corneille, des Racine, des Condé, des Vincent de Paul, toutes les gloires unies dans la même foi : pourquoi ne nous préparerait- il pas, dans nos immenses malheurs , un immense remède? Le génie français est- il tellement mort qu'il ne puisse se réveiller? Son cœur ne bat-il plus ? Pourquoi Dieu ne lui rendrait-il pas la flamme, en faisant de nouveau resplendir son Église, en tirant de son sein , de ses entrailles immortelles , les hommes dont la société a besoin, et qui seuls pourront la sauver?
Voilà ce que je me disais il y a quelques mois , à
Rome , en assistant à la troisième session du concile œcuménique, interrompu depuis, comme l'a été le concile de Trente, mais qui se reprendra et s'achèvera glorieusement comme lui. Je pensais à ce siècle agité, troublé, malade, dont j'étais l'enfant; à ces nuages de fausse science, de matérialisme, d'athéisme, dont on cherche si persévéramment à obscurcir son noble esprit ; à ces faiblesses de cœur et de volonté qui en sont la suite; à ces deux peuples qui se battent dans le sein de la France, cette mère infortunée; à ces désirs de retour à Dieu , si sincères , mais si faibles ; à tant d'âmes meurtries ; à tant de foyers sans bonheur ; à tant de tombes sans consolation ! Et en même temps je voyais, assis dans la paix antique, dans la sereine certitude d'autrefois, les évoques, les pasteurs, les pères de l'humanité. Ils étaient venus là de T Europe, de l' Afrique, de l'Amérique et des îles perdues de l'Océanie. Et que disaient-ils? Ils disaient , préambule divin à des affirmations plus divines encore , ils disaient qu'il y a un Dieu , qu'il y a une âme , qu'il y a pour les unir des liens immortels. Ils disaient qu'il y a une foi et une raison , non pas séparées et en lutte, mais unies comme deux sœurs; qu'il y a une éternité et de saintes espérances avec de puissantes consolations pour les âmes auxquelles la terre ne suffit pas. Voilà ce qu'ils disaient. Et quand ces douces et fortes affirmations eurent achevé de s'épanouir sur les lèvres de ces vieillards qui représentaient, avec la sagesse d'en haut, celle de l'Europe, de l'Amérique, de l'Orient, c'est-à-dire de l'hu-
manité tout entière, une immense jubilation s'éleva dans la basilique, et toutes les voix des fidèles s'unirent aux voix des évêques et se répondirent comme deux chœurs célestes. Et pendant ce temps j'avais sur ma tête ïe dôme harmonieux de Michel- Ange, sous mes pieds les restes de saint Pierre et de saint Paul, et devant moi Pie IX, et, groupée autour de lui, l'humanité dans ce qu'elle a de plus vénérable et de meilleur. Et toutes mes tristesses s'évanouirent comme une ombre qui passe. Une grande espérance traversa mon cœur; et, entre ce siècle aspirant à la vérité, souffrant de ne pas l'avoir, et l'Église qui la possède, je saluai d'avance et dans un prochain avenir l'inévitable embrassement
Ces pensées et ces espérances qui, il y a déjà plusieurs années , nous ont arraché à des études hagiographiques qui nous étaient chères, et, par l'ambition d'aider notre siècle à se rapprocher de Dieu, nous ont poussé à composer cette exposition apologétique du Christianisme, ces pensées, dis-je, et ces espérances nous ont en même temps indiqué et, pour ainsi dire, imposé là méthode que nous nous proposons d'y suivre. Loin de nous, en effet, l'erreur trop accré-
ditée, qui consiste à s'imaginer que la démonstration du Christianisme a été coulée dans un bronze immuable, et qu'il n'y a qu'une manière de le présenter aux esprits. Quand saint Pierre dicta son Évangile à saint Marc, cet Évangile destiné aux Romains, il se garda bien de leur présenter un Christ appuyé sur les prophéties, comme venait de faire saint Matthieu écrivant pour les Juifs; il supprima même ces beaux récits de l'Annonciation, de la Nativité, de la Visitation, qui n'eussent pas ému les vieux Romains, comme plus tard, sous le pinceau élégant de saint Luc, ils allaient enchanter les imaginations grecques. Au peuple de l'autorité et de la force, il montra le Christ à trente ans, précédé de l'austère figure de Jean- Baptiste, rayonnant de sa haute et royale majesté d'Homme- Dieu, souverain monarque de la nature, des esprits mauvais et des hommes; et par ce coup de maître il fonda l'Église romaine; apprenant ainsi à tous les apologistes qui viendraient dans la suite des âges à étudier sérieusement l'état des esprits et à leur présenter la vérité sous un jour qui aille à leur situation intellectuelle et morale. Tous les chemins mènent à Rome; il faut savoir choisir celui qui convient à un siècle, et par lequel on le poussera plus sûrement dans les bras de la vérité.
Or il suffit de jeter un regard sur le xixe siècle pour voir combien la méthode d'apologétique employée depuis deux cents ans est peu propre à lui apporter la vérité. Cette méthode était celle-ci. On commençait par établir la faiblesse de l'esprit humain, les impuis-
sances de la raison abandonnée à elle-même, sa corruption par l'orgueil et les vices du cœur. Quelle vanité à l'homme d'espérer qu'il arrivera avec de telles forces à la vérité! Quel amas d'incertitudes et d'erreurs! Quelles contradictions et quelle faiblesse! C'est ainsi qu'on s'efforçait de mater l'homme , de le dompter, afin de l'amener à merci aux pieds de la vérité. Là on le prenait par la "main; on lui faisait faire le tour des philosophies : partout labeur inutile, contradiction, énigme indéchiffrable; le tour des religions : c'était pire encore; des erreurs monstrueuses dans tous, les sanctuaires, des vices sur tous les autels, vices bénis, consacrés, encensés. Il faut sortir de là, disait-on, de ce sombre abîme où l'on manque de lumière et où l'on étouffe ; et, puisque ïnomme est incapable de trouver la vérité, qu'il écoute Dieu qui la lui a donnée pour être le supplément de ses iaiblesses et le frein de ses passions. On déroulait alors devant les yeux de l'homme , lassé de si vaines recherches , les titres de la Religion : ses parchemins usés par le temps et signés de la main de Dieu ; les miracles et les prophéties qui en sont les fondements ; les livres inspirés où est contenue la pure parole de Dieu; et, sur le roc immuable où il l'a assise, la haute et infaillible autorité de l'Église, qui est chargée de la lui interpréter. Là, et là seulement, se pouvait exercer la raison humaine. A cet homme , si humilié jusqu'ici, on permettait alors d'ouvrir les yeux, de toucher de ses mains les fondements de l'édifice et de s'assurer de leur solidité. Car, une fois qu'il avait
reconnu la vérité du Christianisme, quand il en avait vérifié les titres, il n'y avait plus à examiner, à discuter, à s'étonner. Dieu a parlé, tais- toi, petite raison humaine. Il faut croire et adorer.
Voilà la méthode employée depuis deux siècles; celle qui , née au commencement du xvie, ayant reçu au xvn 3 sa perfection, règne encore dans une foule d'esprits, et dont il n'entre pas dans notre pensée ni de contester la justesse ni d'oublier les services. Assurément ce nous est aussi une grande méthode. Elle a de la logique, et , ce qui est plus rare, de la simplicité dans la grandeur. Elle convenait au génie d'un Pascal, à l'autorité magistrale d'un Bossuet; et puisqu'ils l'employaient de leur temps, il est clair qu'elle allait aux idées et à la situation de leurs contemporains. Cette espèce de Sinaï, auprès duquel on venait s'agenouiller, confessant sa faiblesse et vers lequel vous poussait un Pascal , avec la colère indignée et la beauté flamboyante de l'archange qui presse le faible Adam l'épée dans les reins, et le force de marcher; cette montagne majestueuse dont on pouvait étudier les fortes racines, mais non les cimes sublimes, couvertes de nuages, où résidait la Vérité reine, comme disait Bossuet, laquelle s'impose à l'homme et que nul ne doit discuter; ce Christianisme absolu et royal si bien fait pour la société contemporaine de Louis XIV, répétons-le, nous ne songeons ni à en contester la sévère et grandiose ordonnance , ni à en nier la souveraine logique. Nous disons seulement que cette méthode convient peu à notre siècle. Elle n'entre pas
assez dans le grand courant de ces études scientifiques. Elle ne répond plus à ces curiosités, éveillées par des observations si précises, couronnées de si belles découvertes. Elle est trop autoritaire pour une époque éprise de la méthode expérimentale, et avec juste raison, puisqu'elle lui a dû de si grands résultats. Elle est d'ailleurs très incomplète. Se doute-t-elle des intimes beautés du Christianisme, de ses harmonies profondes? Elle fait courber les fronts dans l'obéissance; elle ne fait pas relever les esprits et les cœurs dans la joie de la lumière et dans le ravissement de l'amour.
Il faut donc à ce siècle une autre méthode. Pour comprendre ce qu'elle doit être, essayons de nous faire une idée du Christianisme.
Dieu a fait au milieu de nous un ouvrage qui , sous le rapport de la beauté, ne se compare à rien. Et comme il le faisait pour l'immense variété des âmes , dans tous les temps et dans tous les lieux , il l'a orné de tous les genres d'attraits. Ses pieds sont fortement enracinés dans les siècles , sur le fondement des prophéties et des miracles, et ses cimes baignent dans toutes les lumières. Il lui a donné les plus divines proportions. Mille avenues y conduisent. Ici de grandes routes, majestueuses et adoucies; là de petits sentiers à travers les ombrages. On y aborde de tous les côtés à la fois. On y monte par la prière, par l'étude, par la science, par la poésie, par la charité, par la pureté de la vie, même par la joie, surtout par la douleur. Il n'y a pas besoin de faire effort pour
arriver : tout nous y emporte; quoiqu'il n'existe pas deux âmes peut-être qui y soient venues par le même chemin. L'un y vient par les sublimes inquiétudes de son esprit; l'autre, par les troubles de son cœur ou les tristesses et les désenchantements de sa vie, et quelques-uns aussi par les joies et le pur bonheur de leur foyer domestique. Mais une fois entré, on n'en sort plus. Tous y demeurent dans la pleine et parfaite satisfaction de leurs désirs les plus intimes, de leurs plus hautes aspirations.
Car veuillez bien remarquer où est la merveille inimitable de ce temple, le point où l'artiste immortel s'est surpassé. En même temps qu'il le bâtissait de sa main souveraine, qu'il lui donnait de si belles proportions , une ordonnance si parfaite , l'élévation unie à la profondeur de l'air, de la lumière, de beaux- chemins , des pentes ci multipliées et si douces comme il le faisait pour l'âme humaine, non pas pour être son joug et son frein, mais son berceau, son refuge, le lieu de ses joies les plus pures, de ses consolations les meilleures, de sa beauté grandissante, il le proportionnait à l'âme humaine. Il les faisait l'un pour Pautre : l'âme pour le temple ; mais surtout et encore plus le temple pour l'âme; et, afin qu'elle s'y plût, il mettait entre eux les plus belles harmonies.
Ce n'est pas assez; mais comment dire ce que j'entrevois? il prenait les élans, les désirs, les aspirations même de l'âme humaine pour en faire les pierres vives de son édifice. Il les élevait tantôt à la dignité e sacrements, tantôt à la hauteur souveraine de
dogmes. En sorte que pour trouver la lumière de ces dogmes, de ces mystères qui semblent à quelquesuns si étranges, l'homme n'a qu'à descendre dans son propre cœur. Et comme ce temple auguste ne devait pas être humain seulement, mais divin, il prenait en même temps ses désirs, à lui aussi, les besoins de son cœur, car il a un cœur, les aspirations de son âme infinie. Il les fondait avec ceux de l'âme humaine. Il les mêlait et les broyait sublimement ensemble. Il les coulait dans le même bronze; en sorte que devant ces dogmes , ces mystères , ces sacrements, ces institutions où il y a de Dieu, où il y a de l'homme, où l'on sent l'âme humaine, où l'on sent plus que l'âme humaine, on s'arrête involontairement, pensif et ému. Que dites-vous donc quelquefois que les dogmes du Christianisme sont des choses étranges, bizarres, devant lesquelles il n'y a qu'à s'agenouiller et à courber la tête? Et que ditesvous surtout que ce sont des choses complètement étrangères à notre nature, posées en dehors de l'homme et inventées par Dieu pour l'humilier? Ces dogmes, je ne les pénètre pas complètement sans doute; je fais mieux, je les pressens, je les rêve, j'en porte le germe vivant dans les dernières profondeurs de ma nature. Ils ne sont que les meilleurs élans de mon âme, mes besoins, mes aspirations, mes désirs poussés à l'infini. Voilà ce que j'entrevois, tremblant d'émotion , dans une lumière sans ombres.
Non pas qu'absolument et métaphysiqnement on ne conçoive que Dieu ait pu nous imposer des dogmes
pris en dehors de la nature humaine, sans rapport avec elle, et que nous aurions dû croire et adorer en vertu de la parole suprême qui les aurait promulgués comme une loi. Je dis seulement qu'il ne l'a pas fait : tout ce qui, d'un côté, est institution divine, dogme révélé, est, de l'autre, instinct, besoin, élan et aspiration de l'âme. Et si vous me pressiez un peu, je vous dirais nettement que Dieu n'aurait pas pu Je faire. Car enfin ces dogmes, ces mystères qu'il propose à notre foi , ils n'ont rien d'arbitraire, d'artificiel. Ils sortent de la nature intime de Dieu , ils constituent son essence. Eh ! donc aussi la nôtre, puisque Dieu nous a faits à son image. Tout ce qui en lui est à l'état de lumière, est en nous à l'état de reflet. Comme dans une copie faite par un grand maître, tous les traits du divin original se retrouvent en notre âme. Si bien que ces dogmes qui sont proposés à notre foi, impossibles à contempler en Dieu où ils nous éblouiraient, il suffit de rentrer en nous-mêmes pour les y retrouver. Ils y sont à l'état de pressentiment, et quelquefois même de réalité, finie sans doute comme nous, mais déjà sublime.
Vous entrevoyez dans ce peu de mots la merveilleuse constitution du Christianisme. Dieu l'a pétri avec la nature divine et la nature humaine ineffablement unies ensemble.
Ilorate, cœli, desuper. Voilà la première Genèse du Christianisme. Il descend du ciel comme la lumineuse révélation du cœur de Dieu.
Aperiatur terra, et germinet Salvatorem. Et voici
la seconde. Il germe de terre comme l'épanouissement divin du cœur de l'homme.
Dieu et l'homme sont harmoniques entre eux et s'unissent dans une religion harmonique à l'un et à l'autre.
Et c'est là, pour le dire en passant, ce qui fait la force invincible du Christianisme, ce qui en explique l'éternelle durée. Otez tous les appuis, tous les supports extérieurs,' les prophéties, les miracles; il se tient debout. Il se justifie par lui-même : Juslificata in semetipsa. Si , par certains côtés , il surpasse la nature humaine, par d'autres, et même par ceux-ci* il s'adapte merveilleusement à elle. Il plonge ses racines en nous comme il les plonge en Dieu ; et la phïs juste idée qu'on puisse s'en faire, c'est qu'il est l'épanouissement simultané du cœur de Dieu et du cœur de l'homme.
Je vois ici des gens qui vont se récrier sur cette constitution du Christianisme. Eh! mon Dieu! mais c'est la constitution même de la nature, de la famille, de la société , de toutes ces grandes institutions que Dieu nous a données pour asile et pour abri pendant notre court passage sur la terre.
Voyez la nature, par exemple. Faite par Dieu, elle a de ses traits; faites pour nous, elle a des nôtres. Cette immensité et cette sorte d'éternité de la nature, ces mers infinies, ces hauts sommets immuables et sereins avec de grands paysages tranquilles à leurs pieds; cette vie qui coule intarissable, qui déborde partout; et cette bonté, cette amitié de la terre pour
l'homme; mais surtout cette grande paix qui s'en exhale, aussi sainte que celle d'un sanctuaire : est-ce qu'en tout cela vous n'entrevoyez pas quelque chose des traits de Dieu? D'autre part, ces feuilles qui tombent comme nos rêves, ces nuages qui fuient comme nos illusions , ces fleurs qui se fanent comme nos heures , ces arbres qui se dépouillent comme notre front, cette lumière qui s'éteint comme nos amours, ne vous rappellent-ils rien de notre physionomie? La nature est donc comme la religion. En elle, il y a de Dieu, il y a de l'âme. Ses mystères étonnent, ses grandeurs accablent; mais ses harmonies enchantent; et il y a des heures, des lieux, des sites dont on ne saurait dire s'ils sont faits à l'image de Dieu ou à l'image de l'âme. Ils sont faits à l'image de tousses deux.
J'en dis tout autant de la famille. Cette trinité dans l'unité, et cette fécondité par l'amour et dans l'amour, et toutes ces lois enfin, immuables, universelles, pleines de mystères, tout ici exhale la présence de Dieu et en reproduit l'image. Mais en même temps qui ne sait que la famille sort du cœur de l'homme , naturellement , spontanément? Ses lois ne pèsent qu'au cœur qui dévie et qui défaille. Le cœur, dans son élan pur, les reconstruit toujours.
C'a été la grande erreur du xvme siècle, qui entrevoyait ces merveilles dans la nature et dans la famille, de ne les avoir pas aperçues dans la société, et de s'être imaginé que c'était une institution arbitraire, artificielle, factice. Il n'en est rien. Gomme la fa-
mille, la société est à la fois humaine et divine. L'homme la crée à son image et à sa ressemblance. Mais, à travers toutes les différences de temps, de climats, de civilisation, l'empreinte du divin original y demeure visible. « Dieu, dit Bastiat, n'a pas déployé, dans le mécanisme social, moins de touchantes bontés, d'admirable simplicité, de magnifique splendeur, que dans le mécanisme céleste1. » C'est-à-dire qu'il n'a pas moins imprimé les traits principaux de sa physionomie sur la société que sur la nature.
Ainsi Dieu, l'âme, la nature, la famille, la société, tout est harmonique. On ne peut toucher à un point sans que toute la gamme tressaille. Immense et mélodieux clavier où la moindre note répond harmonieusement à toutes les autres.
Et c'est là ce qui fait la félicité du chrétien éclairé. Il nage en pleine lumière. Il monte et descend toute l'échelle des êtres, de l'atome à Dieu, de l'infiniment grand à l'infiniment petit. Partout il aperçoit des rapports, des ressemblances qui le ravissent. Chaque mouvement ouvre de nouveaux horizons; chaque horizon apporte une plus éclatante lumière. Et l'étonnement qu'il a de voir ces merveilles, l'impuissance où il est de les saisir, l'émotion que lui donne la hardiesse de son vol, la sécurité dont il jouit au sein de ces espaces infinis, tout cela lui fait une sorte de joie intellectuelle dont rien ici-bas, dans les sciences humaines , ne peut donner l'idée.
1 Harmonies économiques,
Mais jugez, par ce peu de mots, de la faiblesse de l'apologétique employée au xvme siècle, et expliquezvous sa stérilité. Déjà le xvne siècle négligeait trop ces profondes harmonies. Et si on en excepte ce charmant rêveur qui s'appelle Malebranche, et ce poète hardi qui s'appelle Bossuet et qui encore saisissait ce côté du Christianisme par la grandeur de son esprit plutôt que par une vraie recherche, on s'en tenait trop à la méthode extérieure dont j'ai parlé plus haut. Quand vint le xvme siècle, ce fut pire encore. A ceux qui riaient des mystères de la Religion , qui les peignaient comme des choses étranges, absurdes, contraires à la nature humaine, on ne savait opposer qu'un mot : « Mais voyez donc les preuves. Ces dogmes sont solidement prouvés.» Et tous les philosophes de répondre : « Eh ! que nous importe qu'ils soient prouvés , s'ils sont absurdes ? » Il aurait fallu entrer hardiment dans les entrailles du Christianisme, en rechercher les lois intimes, les montrer harmoniques avec les lois de l'âme, de la famille, de la société, de la nature, comparer tous ces mondes entre eux, et de cette comparaison faire jaillir des points de vue qui auraient peut-être ému le xvme siècle; car s'il était frivole, il avait conservé un vif sentiment des beautés de la nature, et il joignait une noble passion pour la justice sociale. C'était comme deux anses par où on aurait pu le saisir et le rejeter dans le Christianisme.
Il entrait dans les desseins de Dieu que cette apologétique intime, qui avait fait la gloire des Pères
de l'Église et des grands théologiens, de saint Augustin et de saint Thomas, que le xvne siècle, en dépit des Élévations sur les mystères et des Conversations chrcliennes , avait trop négligée, qui manqua si complètement et si cruellement au xvin6 siècle, fût réservée à notre temps. Elle éclata, pour ainsi dire, dès son aurore. Et la preuve que cette méthode lui convient, c'est que tous les apologistes modernes, ceux du moins qui ont l'étoile sur le front, n'en ont point employé d'autre.
Dès le début, M. de Maistre indiquait clairement la route dans ces paroles magistrales : « Il n'y a pas de dogme dans l'Église catholique, il n'y a pas môme d'usage général appartenant à la haute discipline qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine1. » Il aurait tout dit, s'il eût ajouté : « Et dans les dernières profondeurs de la nature divine. » Il écrivait ailleurs : « L'analogie des dogmes et des usages catholiques avec les croyances , les traditions, les pratiques de tout l'univers, si ce sujet était traité avec l'étendue convenable, produirait un ouvrage d'un genre nouveau et qui ne serait pas des moins convaincants. Il saperait par le fondement bien des erreurs. Mais ce n'est pas le moment d'insister sur un si vaste sujet. C'est assez d'observer que Tertullien, en disant que l'homme est naturellement chrétien, a dit certainement plus qu'il ne voulait dire*. »
1 De Maistre, du Pape, p. 316.
* Id., ibid., p. 30.
L'illustre écrivain a raison. Mais il n'y a pas là seulement le sujet d'un ouvrage. Il y a là une méthode, la méthode d'observation intime, trop négligée depuis deux siècles , et celle assurément qui convient le mieux à notre époque.
Pendant que M. de Maistrel'entrevoyaiteten donnait en deux ou trois chapitres un trop court et brillant essai, M. de Chateaubriand y entrait à pleines voiles. Trop peu chrétien sans doute pour regarder en face les hauteurs du dogme, mais artiste et grand poète, épris des beautés de la nature, dont il sentait les harmonies comme personne ne l'avait fait au xvme siècle; d'autre part, jeune, mélancolique, portant, dans son âme grande et faible, tout ce qu'il y a d'orageux et de douloureux au cœur de l'homme, il consacra, à exposer les beautés du Christianisme, un pinceau plus passionné que celui de Bernardin de Saint- Pierre et où revivait, non moins chaude, la magie de celui de Rousseau. Le siècle tressaillit et retourna vivement la tête. Ce vieux monument des âges gothiques, ce Christianisme dont on avait tant ri, commençait à lui apparaître sous un jour nouveau.
Ce qu'il fallait regretter dans cette apologie, ce n'est pas que l'ensemble des dogmes et des mystères chrétiens fût resté dans l'ombre. L'auteur était incapable de l'éclairer, et son temps n'eût pas été mûr pour le comprendre. Mais contemporain, de cette ré- i volution qui , en ébranlant le monde , fut la première punition des rêveurs qui avaient touché aux bases de la société, il aurait ou jeter quelques éclairs sur les
harmonies de l'ordre religieux et de l'ordre social. II eut, dans ses dernières années, l'intuition de cette grande lacune et en mourant, il en emporta le regret. « En supposant, dit-il, que l'opinion religieuse exisiât telle qu'elle est aujourd'hui, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout différent ment. Au lieu de rappeler les institutions et les bienfaits de notre religion au passé, je ferais voir que le Christianisme est la pensée de l'avenir; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul fondement de l'égalité sociale; qu'elle seule la peut établir, parce qu'elle place auprès- de cette égalité la nécessité du devoir correctif et régulateur de l'instinct démocratique. La légalité ne suffît pas pour contenir, parce qu'elle n'est pas permanente. Elle tire sa force de la loi. Or la loi est l'ouvrage des hommes , qui passent et varient. Je ferais voir que partout où le Christianisme a dominé, il a changé l'idée; il a rectifié les notions du juste et de l'injuste, substitué l'affirmation au doute, embrassé l'humanité tout entière dans ses doctrines et dans ses préceptes \ »
Ce beau programme, que le mouvement des idées et des passions du siècle amenait sous les yeux de Chateaubriand mourant, le Père Lacordaire a entrepris de le réaliser. Laissant de côté la pâle et froide méthode extérieure , appelant à son aide la méthode d'observation directe, de pénétration intime, il a employé sa vie , sa grande âme , sa parole éloquente , à explorer le Christianisme, et il en a illuminé certaines
* Chateaubriand, Mémoires d'outre-lombe , tome VI.
parties. Combien il est à regretter que, gêné par son auditoire , qu'il estimait à tort , selon moi , trop peu chrétien, il n'ait pas osé pénétrer jusque dans le sanctuaire et scruter les hauteurs du dogme! Comme un grand aigle qui prend ses petits sur ses ailes (il aimait cette comparaison), il a tournoyé pendant dix ans autour du sublime édifice, jetant à chaque battement d'aile de brillants éclairs, et quelquefois de vrais coups de foudre, et toujours après lui laissant un sillon lumineux; mais il n'a bien éclairé que les parties les plus accessibles du temple ; surtout ce côté social du Christianisme qui a tant fait réfléchir sa jeunesse incrédule et par où il était revenu à Dieu. Les parties mystérieuses du sanctuaire, les plus belles, sont restées, hélas! inexplorées et dans l'ombre. On dit qu'au dernier jour, lui aussi eut un regret. « Si mes conférences étaient à faire, disait-il, je les ferais autrement. » Qu'il repose néanmoins dans la paix, sur le sillon qu'il a ouvert. Tous ne peuvent pas espérer de s'endormir avec de si belles gerbes dans les mains.
Nommerai -je après lui les autres apologistes du xixe siècle qui, voulant défendre le Christianisme, n'ont pas connu de plus puissants moyens que de chercher ses harmonies intimes avec ce qu'il y a de meilleur en nous? M. Auguste Nicolas, dont les belles Études philosophiques , vingt fois rééditées, ont été « l'un des plus magnifiques cadeaux que la bonté de Dieu puisse faire à un siècle ' »; elles eussent néan- 1 Lettre du P. Lawrdaire à M. Auguste Nicolas.
moins pénétré plus profondément dans les âmes, si, comme le Père Lacordaire lui en exprimait le regret, il eût davantage sondé l'essence intime des dogmes. M^ Dechamps, archevêque de Màlines, dont les savants ouvrages apologétiques ont fait faire à la méthode dont je parle un vrai progrès, en résumant taute la controverse religieuse dans cette formule admirable: le fait extérieur, le fait intime, et la vérification de Pun par l'autre. Mgr Gerbet, qui n'a écrit que deux opuscules trop courts , mais suaves : l'un sur la pénitence, c'est-à-dire sur l'amitié élevée à l'état de sacrement; l'autre sur la sainte Eucharistie, c'est-à-dire sur l'amour divinisé. Ozanam enfin et l'abbé Perreyve, plutôt montrés à la terre que donnés, et dont les monuments inachevés ont laissé dans l'Église un souvenir mélancolique et touchant.
En voilà assez pour montrer combien cette méthode intime s'impose d'elle-même à notre temps, puisque tous ceux qui , parmi nous , ont entrepris la défense du Christianisme, n'en ont point voulu d'autre pour parler à un siècle dont ils étaient les fils, et qu'ils désiraient passionnément ramener à la vérité. Elle répond, en effet, à cet état des esprits qui, de nos jours, a produit en littérature la poésie intime, en philosophie la méthode psychologique, et dans les sciences la méthode d'observation; cette dernière surtout, qui n'est point nouvelle assurément, qui commence avec Socrate, que Bacon a popularisée , dont Descartes s'est admirablement servi , qui a créé la psychologie et la physiologie, et qui est la loi de
toutes les sciences et le principe de tous leurs progrès. Appliquée ici avec courage, avec bonne foi et patience, qui sait si elle ne nous mènera pas à quelques belles et touchantes découvertes?
Non pas, bien entendu, que nous ayons jamais songé à négliger les preuves externes. Est-ce qu'on connaît une cathédrale, quand on n'en a vu que les piliers et les contreforts? Mais peut- on dire qu'on la connaît, quand on n'en a contemplé que le sanctuaire? Il faut en voir le dedans et le dehors. Après avoir prié et adoré devant les mystérieuses obscurités du jubé, il faut sortir du monument, en faire le tour et le voir sur le rocher où la foi et le génie l'ont posé , dans la solide et majestueuse beauté qu'ils lui ont faite.
Gomment, d'ailleurs, négliger les preuves externes dans un siècle qui leur a donné un éclat si nouveau , quand l'Ancien Testament vient de voir son authenticité établie pour toujours par suite de la plus étonnante apparition de manuscrits antiques; quand des chapitres entiers de la Bible ont été retrouvés à Ninive, à Babylone, sur des textes de pierre que chacun peut voir aujourd'hui à Londres et à Paris; quand l'adorable figure de Jésus -Christ étincelle sous le regard de la critique comme le ciel étoile contemplé avec le télescope; quand les agitations des sociétés mettent dans une lumière nouvelle la nécessité et l'immutabilité de l'Église ; quand l'histoire, la science, la linguistique, la philologie apportent tous les jours au vieux dogme catholique des confirmations inat-
tondues et invincibles? Loin de nous donc l'idée de négliger les preuves externes. Mais là même nous demandons à appliquer notre méthode. Le fait pur et simple, le fait brutal ne nous suffît pas. Nous voulons le pénétrer du regard; à côté de la preuve extérieure qu'il apporte, placer la preuve intime qu'il renferme. Comme ces artistes du moyen âge, de la cathédrale d'Amiens, par exemple, qui, obligés de subir, dans leur monument aérien, des piliers et des contreforts, se mirent à les évider, à les faire transparents, pour ainsi dire; de même Dieu a fait transparentes les bases du Christianisme, les piliers et les contreforts qui le portent; et c'est être encore à moitié aveugle de ne voir que la brutalité opaque de leur être extérieur.
Voilà notre méthode. Nous la nommons la méthode intime, par opposition à celle qui est en usage depuis deux siècles, et que nous appelons la méthode externe. Non pas, répétons-le, que nous rejetions celle-là, mais nous voudrions la transfigurer en l'employant; nique nous estimions que ces deux méthodes soient opposées : au contraire, elles se soutiennent l'une l'autre, et depuis dix-huit siècles elles traversent le monde en se donnant la main. Ce sont deux sœurs jumelles, d'inégale beauté, mais d'égale mission, chargées toutes deux de nous montrer le temple. L'une en fait voir les avenues, la structure extérieure, les solides assises, le haut et majestueux ensemble; l'autre mène droit au sanctuaire. Celle-ci vous montre l'antiquité et la perpétuité du Christianisme, ses prophéties, ses
miracles, ses bienfaits, c'est-à-dire le vase vivant de la vérité, et devant l'inimitable beauté des ciselures
vous fait agenouiller et adorer sans voir; celle-là,
plus hardie, soulève le couvercle du vase et fait goûter à la liqueur divine. On peut oublier le Christianisme quand on ne l'a visité qu'avec la première; mais quand la seconde vous a conduit jusqu'au sanctuaire et a soulevé à demi le voile; quand, brisant l'écorce, elle a permis à vos lèvres de toucher au fruit divin, et que vous avez vu le Christianisme par le dedans . c'est inoubliable à jamais!
Notre ambition serait, guidée par celle-ci et sans trop négliger celle-là, de pénétrer dans les profondeurs du sanctuaire, parce que là réside le Dieur dans une lumière qui fait tout pâlir.
Mais c'est assez parler de l'esprit et de la méthode de notre ouvrage, achevons cette introduction en disant un mot du plan. Ce plan, nous avons essayé de le simplifier. Et en quatre pas qui se suivent et s'enchaînent logiquement, écartant à dessein certaines thèses ardues qui obstruent d'ordinaire la route, procédant par grandes masses, par les grandes évidences, pour ainsi parler, nous espérons conduire une âme de bonne volonté à la pleine lumière de la vérité, à Ja pratique parfaite du Christianisme.
D'abord, au premier livre, la Religion et l'Irréligion : la beauté de l'une, les tristesses de l'autre, le rôle qu'elles jouent toutes deux dans les affaires humaines, intimes ou publiques. Et, déjà faisant un premier essai de notre méthode, nous ne regarderons pas la Religion parle dehors; nous en rechercherons la raison dernière en Dieu et en l'homme. D'un côté l'homme, avec ce qu'il a de meilleur, son esprit, son cœur, sa conscience, aspire à Dieu et l'appelle. C'est comme une marée montante; toutes nos facultés vont à Dieu par flots successifs et grandissants. De l'autre, Dieu répond à l'homme. Il s'incline vers lui , il descend. Dieu et l'homme s'unissent. Voilà la Religion. Et parce que, considérée ainsi dans son essence, la Religion est à la fois humaine et divine, elle résiste à tout; ni la science, ni la philosophie, ni l'histoire, ni le mouvement industriel, politique, social, ne peuvent lui apporter une objection sérieuse. Chaque siècle, au contraire, montre, par des preuves nouvelles, que hors de ce commerce sacré entre Dieu et l'homme, il n'y a pour ce dernier que vide, malaise, agitation de l'esprit, trouble du cœur; et pour la famille, la société, l'humanité, que catastrophes et ruines. Notre temps fournit à ces vérités tutélaires de si nouveaux, de si invincibles arguments; et d'autre part nous sommes si tourmentés par le poison de l'irréligion, nous avons tant de peine à nous débarrasser de ce virus fatal , et il est si nécessaire que nous le rejetions, que nous n'hésiterons pas à consacrer à ce premier livre un volume entier; trop heureux si ceux
qui auront la patience de le lire se disaient : « C'est vrai. Il faut à l'homme une religion. La raison, la conscience, le respect de moi-même, l'honneur, le souci de l'avenir, ne me permettent pas de continuer à vivre sans religion et sans Dieu. »
Voilà le premier pas, ce que j'appelle la première vérité nécessaire.
Arrivé là, une seconde question se présente. Il faut à l'homme une religion; mais quelle religion? La Religion naturelle ne suffit- elle pas? J'entends par là cette religion que nous venons de décrire, où l'homme monte à Dieu par l'adoration, par la prière, par l'action de grâces; où Dieu descend invisible* ment à l'homme par le secours. Faut-il admettre une religion positive, des formules révélées de Dieu, une architecture extérieure de la Religion où Dieu ait mis visiblement la main, et qu'il ait imposée à l'humanité?
L'ancienne apologétique insistait longuement sur cette question de l'insuffisance absolue de la Religion naturelle. Elle montrait qu'en droit on ne pouvait pas- s'en contenter, parce qu'elle manquait de précision, de clarté, de sanction; qu'en fait elle n'avait jamais suffi; et par le spectacle des erreurs monstrueuses devenues maîtresses chez les peuples les plus polis du monde , des effroyables désordres de mœurs , suite et conséquence des erreurs, elle préparait les esprits à reconnaître la nécessité d'une Religion positive; Religion dont elle lui prouvait ensuite l'existence certaine par l'examen des livres saints, et en
particulier par l'étude des prophéties et des miracles. Certes, nous ne songeons guère à nier la solidité, l'enchaînement logique de cette manière de procéder. Mais nous osons dire notre pensée ; ce sont là de longs chemins, des routes ardues, qui demandent une singulière âpreté de courage, et où se dressent devant le lecteur de difficiles problèmes. A cet homme qui doute, qui hésite, qui cherche en tâtonnant le chemin de la vérité, vous proposez de traverser trois sombres forets peuplées d'ombres : la forêt des prophéties, la forêt des miracles et la forêt de l'inspiration des livres saints :
Ibant obscuri sola sub nocte per umbram.
Vainement vous le rassurez; vous lui dites que les difficultés métaphysiques de la possibilité des miracles et des prophéties, que les difficultés historiques de leur réalité, de leur certitude, que les questions si complexes de l'authenticité, de l'intégrité, de la véracité des livres saints, ne sont pas sérieuses; qu'il faut les mépriser, comme de vains fantômes. Il s'effraye. Il commence le combat en tremblant :
Corripit hic subita trepidus formidine ferrum.
Et combien s'arrêtent, et, en dépit de tous vos avertissements, enveloppés et embarrassés de tant d'objections, refusent d'aller plus loin!
Pourquoi d'ailleurs leur imposer une route si longue et si difficile, quand Dieu a tout abrégé? Il y a dix-
huit siècles, un homme a paru à Jérusalem. Il a parlé. Il a vécu. Il est mort. Et depuis ce moment, l'humanité, étonnée de ce qu'elle a vu en lui, s'est prosternée à ses pieds. Cet homme est-il Dieu? Car s'il est Dieu, s'il a fondé une religion, que parlezvous de religion naturelle? Quand même elle eût pu suffire, elle ne suffit plus. 11 est Dieu. Qu'avons-nous à faire qu'à écouter sa voix et à accepter sa Religion?
Il faut donc voir si Jésus-Christ est Dieu. Tout est là. Il faut regarder sa physionomie; il faut peser ses paroles, il faut voir ses actes; il faut assister à son premier et à son dernier souffle, interroger son berceau et sa tombe. Car de là dépend pour nous la vie, la mort, l'éternité.
C'est le second pas nécessaire. Or il se trouve précisément que cette thèse est à la fois la plus belle, la plus simple et la plus facile. Après la grande évidence de la Religion, il y en a une seconde, non moins éclatante, c'est la grande évidence de Jésus -Christ. Vous sentez que l'homme doit avoir une religion; mais vous ne savez pas laquelle? Écartez les questions métaphysiques, les thèses difficiles des miracles et des prophéties; placez -vous en présence de Jésus- Christ, en présence de son incomparable physionomie, de sa vie, de sa mort, de sa doctrine, de ses vertus, comme on se met en présence du soleil sans fermer les yeux.
Et c'est ici qu'il faut admirer cette sainte nouveauté des choses antiques, ce mouvement harmonieux qui amène à chaoue siècle le genre de preuves qui lui
convient. Autrefois on ne voyait en Jésus-Christ que le Dieu incarné. Les beautés humaines de son esprit, de son cœur, de son caractère , se perdaient dans les splendeurs de sa divinité. Voilà qu'aujourd'hui on écarte du doigt ces auréoles, ces nuages d'encens. Une foi affaiblie, une critique irrévérencieuse ne veulent plus voir en Jésus- Christ que l'homme. Vous croyez que Jésus-Christ va disparaître. Il apparaît plus beau. Nul siècle n'a connu la beauté humaine de Jésus-Christ comme le nôtre. Cherchez dans Bossuet; il la soupçonne à peine. Cherchez dans saint Thomas, dans saint Augustin, dans les anciens; vous trouverez quelques pieux commentaires , quelques effusions mystiques sur cette parole : « Il a été le plus beau des enfants des hommes. » Mais une étude scientifique sur les beautés d'esprit, de cœur, de caractère, qui sont en Jésus-Christ, notre siècle seul l'a essayé. Tout le monde y a mis la main , les protestants avec autant de bonheur quelquefois et d'éloquence que les catholiques, et les incrédules eux-mêmes avec un accent qui a étonné et touché. L'œuvre commence à peine, et déjà cette étude a créé une sorte d'enthousiasme «pour la personne de Jésus-Christ au cœur . même de ceux qui n'ont plus de foi. Jésus-Christ y protège, du sentiment exquis de sa beauté, la Religion défaillante. Et si , dans ces dernières années , un roman coupable, aujourd'hui oublié, a pu un instant séduire quelques âmes, c'est qu'à travers les outrages et les soufflets sacrilèges apparaissait encore quelque ombre de l'adorable beauté. v
C'est à la mettre dans tout son jour que nous consacrerons le second livre de notre ouvrage. Le premier conduisait tout doucement à reconnaître la nécessité d'une Religion et à entrevoir le caractère fondamental. Le second montrera, par une démonstration approfondie de la divinité de Jésus -Christ, que cette religion nécessaire n'est pas la Religion naturelle; que c'est la Religion de Jésus-Christ, la Religion chrétienne. Ce livre, qui remplira aussi un volume entier, sera intitulé : Jésus-Christ.
Cette seconde question résolue, nous verrons s'entr'ouvnr et s'élargir l'horizon. Jésus-Christ est Dieu. Il est Dieu fait homme. Mais pourquoi et comment? Sait-on les raisons d'un événement pareil? Si l'homme suffisait à la tâche, pourquoi Dieu? Si Dieu y était nécessaire, à quoi bon l'homme? Pourquoi l'Homme- Dieu? Il y a des larmes et du sang dans cette vie Comment cela s'explique-t-il? Voilà les questions qui se présentent, et mille autres. C'est tout le Christianisme. Cette proposition: Jésus- Christ est Dieu, implique la Trinité, la création, la chute, la rédemption, l'Eucharistie, c'est-à-dire tout le Credo, les bases mêmes et tous les sommets du Christianisme.
Nous consacrerons notre troisième livre à étudier ces grands problèmes, et il formera un volume entier comme les deux autres.
Certes, nous sommes bien incapable et bien indigne d'aborder de si hautes questions. Nous osons cependant promettre à ceux qui voudront nous suivre les plus rares jouissances intellectuelles. Vus du de-
hors, ces dogmes paraissent obscurs, étranges; mais quand on les étudie d'après la méthode que nous avons indiquée, quand on en recherche les premiers linéaments, les ébauches imparfaites mais déjà si belles dans le cœur de l'homme, pour en voir ensuite les réalités augustes dans le cœur de Dieu; quand on va de l'une à l'autre de ces deux natures, ici l'original, là la copie, et qu'on voit tous ces mystères adorables esquissés dans l'une, parfaits dans l'autre; impénétrables ici, perceptibles là comme à travers un voile, et jaillissant de ces deux natures pour tout illuminer dans les sciences comme dans les arts et ians tous les ordres des choses humaines, on sent qu'aucun doute n'est possible , et on tire de cette vue directe une lumière que rien ne peut jamais ni voiler, ni obscurcir, ni surtout éteindre. Ce troisième livre, où nous tâcherons de pousser notre méthode d'observation intime à ses dernières limites, Jscia intitulé: les Dogmes chrétiens.
Là du reste, on le pense bien, ne se termine pas notre tâche. Être religieux, être chrétien, ce sont deux grands pas , mais qui ne sauraient suffire, il faut être catholique. Nous aborderons donc, dans notre quatrième livre, la question de l'Église. De toutes les sociétés qui se disent filles du Christ, en possession de l'admirable trésor de sa doctrine, nous montrerons que l'Église catholique seule possède une physionomie en rapport avec un pareil titre. Mais nous le montrerons sans discussions, sans vaines luttes d'arguments. Une pure et sereine exposition de
la beauté de l'Église suffira à rendre toute comparaison impossible. Jncessu patuit Dea. Cette démarche de reine, cette manière d'agir comme si elle était la vérité, il n'y a qu'elle qui l'ait. Là nous verrons la constitution intime de l'Église, son centre divin qui est à Rome, son rayonnement céleste qui est partout, et le mystère de cette vie intarissable que nos révolutions ne peuvent ni comprimer ni détruire. Là nous étudierons ses rapports avec l'État, et aussi avec cet ensemble d'idées, de sentiments, d'institutions qu'on s'est habitué à appeler la société moderne, et peut-être que si Dieu nous aidait, nous jetterions sur ce difficile problème, envenimé aujourd'hui et par là même obscurci, quelques rayons d'un jour plus pur. Ce quatrième livre sera intitulé : l'Église.
Ou nous nous trompons fort, ou le lecteur n'achèvera pas la lecture de ces différents livres sans comprendre qu'il doit sa vie à Dieu, la vie de son esprit, de son cœur, de sa conscience; qu'il ne la doit pas seulement à Dieu, qu'il la doit aux siens, à sa famille, à sa patrie, à l'humanité; qu'il doit se consacrer au service du vrai et du bien , vivre dans l'oubli de soi-même, dans le dévouement, dans la prière, dans la pureté; féconder sa vie, ne pas craindre la mort, se mettre résolument en marche du côté de l'éternité. C'est le dernier pas que nous essayerons de lui faire faire, et l'objet du dernier livre, intitulé : la Pratique du Christianisme.
Ainsi, en quatre pas, nous voici au sommet des
choses divines, quatre pas que nous aurons pu rendre très courts : mais nous n'y avons pas même songé; car nous avons horreur, en religion surtout, des petits livres. La paresse les demande, afin que, quand elle les a parcourus en une heure ou deux et qu'elle n'y a rien trouvé, car que peut-on découvrir en si peu de temps? elle ait un prétexte pour se rassurer et se rendormir. D'ailleurs , nous n'écrivons pas pour les curieux ni pour les oisifs ; nous écrivons pour les malades. Or nulle maladie ne se guérit en une heure. Il faut du temps et du courage. Et comme les malades pour lesquels nous écrivons le sont à des degrés divers, aussi avons-nous voulu que les différentes parties de notre unique ouvrage fussent séparées, et formassent un tout distinct, afin que chacun pût choisir celle qui lui convient. Toutes ces parties néanmoins se relient entre elles et se soutiennent mutuellement. Elles sont disposées de manière à conduire, par des progrès successifs, l'homme, même le plus éloigné de toute religion, jusqu'à la vie parfaite du Christianisme. Oui, donnez-moi une âme courageuse, un esprit libre, une conscience droite, un cœur non desséché, ouvert à l'affection, et s'il consent à nous suivre, eût -il oublié la foi de son enfance, nous le mènerons certainement, invinciblement, jusqu'à la pleine possession de la vérité. Et, à mesure que cette foi renaîtra dans son âme, à travers quels beaux spectacles, et dans quel ravissement nous relèverons peu à peu avec nous jusqu'à l'adoration et à l'amour de celui qui est ineffable dans ses œuvres I
Ce n'est pas que, pour une pareille entreprise, nous comptions sur nos forces. Nous voilà déjà accablé et confondu à la seule pensée de son immensité, de sa majestueuse grandeur, des difficultés de son exécution, de la beauté d'esprit, de cœur, d'âme, qui serait nécessaire pour en achever chaque partie. Rien que pour sculpter ce doux et pur péristyle qu'on appelle la Religion, ce ne serait pas trop du génie suave d'un Fénelon ou d'un Malebranche; pas trop d'un Raphaël ou d'un Fra Angelico pour peindre cette adorable figure du Christ, pour faire resplendir son idéale beauté; pas trop d'un Michel -Ange ou d'un Bossuet pour dire les harmonieuses dimensions de ce temple auguste qu'on appelle l'Église; pas trop d'un François de Sales pour nous mener par la main à travers les sentiers toujours austères et cependant si aimables de la vertu. Et voilà que, seul, nous voulons entreprendre tout l'édifice, nous qui sommes deux fois au-dessous d'une pareille tâche, par le talent, et, ce qui est plus poignant encore et plus redoutable, par l'âme.
Il est vrai; mais la Vérité nous soutiendra. Elle qui habite volontiers sur les lèvres des enfants, qui choisit ce qui n'est pas pour confondre et encore plus pour sauver ce qui est; elle qui depuis tant d'années a rempli notre esprit d'une si pure lumière, et déjà dès cette vie rendu si heureux notre cœur par le charme souverain de sa présence possédée sans nuages , elle rayonnera à travers notre faiblesse. Elle coulera d'un vase qui n'était pas di^ne de la posséder, mais qui
déborde. Elle nous donnera la joie de réfléchir au dehors la clarté qui est en nous , comme ces humbles prismes, ces fragments brisés de verre que la lumière rencontre quelquefois au milieu des campagnes, dans la poussière des routes , et qui , frappés par elle , acquièrent le pouvoir de la projeter au loin et même d'en augmenter l'éclat.
Aussi, après nous èirw buro^sé d'abord à nos lecteurs pour les prier de n'attribuer nos faiblesses qu'à nous-même, non à la Vérité, que nous cherchons à exposer dans sa vraie beauté, nous hâtons-nous de nous tourner vers l'Église catholique, dont nous sommes l'enfant soumis , et en particulier vers la sainte Église romaine, la mère et la maîtresse de toutes les Églises, pour la prier de nous pardonner nos fautes, d'oublier nos lacunes, et si d'involontaires erreurs venaient à se glisser sous notre plume, de vouloir bien nous reprendre et les corriger.
Et, en faisant cet acte de soumission filiale, nous n'entendons pas seulement accomplir un devoir ni même satisfaire un besoin qui est en même temps une joie et un honneur; nous croyons y trouver une paix et un abri. Ce jugement, que nous appelons sur notre humble travail , ne nous gêne pas. Nous avons le vif sentiment qu'il nous aide. Allons, mon âme, déploie tes ailes. Pénètre dans les profondeurs les plus cachées du temple. Monte à ses sommets les plus élevés. Regarde sans pâlir ses mystères impénétrables. Hasarde même quelques ascensions périlleuses que d'autres n'ont pas encore tentées. N'aie
pas peur. Un œil veille sur toi, qui voit clair. Une main se prépare à te soutenir ou à te relever, qui est forte et tendre. Et c'est la vôtre, ô Père, Docteur infaillible des chrétiens, auquel mon cœur soumet avec joie tout ce que ma plume a déjà écrit, tout ce qu'elle
écrira jamais,
Ém. Bougaud,
Vicaire général d'Orléani.