‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 2 sur 19 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Je voudais essayer, dans ce premier livre, une étude approfondie de la Religion; non pas de la Religion révélée, du Christianisme, mais de la Religion considérée sous son aspect le plus général. Je me propose d'en dire successivement la haute et souveraine nécessité, la réalité vivante et indestructible, la merveilleuse beauté, les touchants effets : mais d'abord et avant tout la vraie nature, l'essence; car tout dépend de là.

De tous les préjugés qui obscurcissent aujourd'hui dans les âmes la pure notion de la Religion , le plus désastreux, à mon sens, après celui qui ne voit en elle qu'un fait humain, c'est ce point de vue étroit et faux qui consiste à regarder la Religion comme une institution extérieure à l'homme, étrangère à sa nature, arbitraire, artificielle, qui nous a été imposée par Dieu comme un frein et un joug.

Bien autrement grande et belle est cette chose auguste qu'on appelle la Religion. Elle plonge ses racines dans les dernières profondeurs de notre nature. Elle n'a pas seu-

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lement été faite pour elle et sur elle, modelée et, pour ainsi dire, moulée à son image; elle sort en partie de l'âme humaine; et ce n'est pas exagérer de dire que si par certains côtés la Religion dépasse notre nature, prouvant ainsi qu'elle n'en vient pas tout entière; par d'autres, et même par ceux-là, elle n'est que la réalisation de ce qu'il y a de ! plus grand et de meilleur en nous. Voilà pourquoi, voulant connaître la vraie nature de la Religion , nous nous poserons d'abord cette question : Quelle est la vraie nature de l'homme? Hors de là , il n'y a , de la Religion, que des idées superficielles et sans valeur.

Mais d'autre part cette Religion, qui n'est si belle et si efficace que parce qu'elle est profondément humaine, que serait-elle si elle n'était pas divine? Et comment admettre que Dieu, s'il a fait cette chose auguste, n'y ail rien 'mis de son esprit, de son cœur, de sa vraie nature? Le plus pauvre d'entre nous ne crée aucune œuvre sans y mettre de son âme. Et les plus grands, que sont-ils, sinon ceux qui savent l'y mettre tout entière?

Après donc que nous aurons étudié la vraie nature de l'homme, il nous faudra faire une étude approfondie de la vraie nature de Dieu. Alors, de ces deux notions bien comprises, nous verrons la Religion sortir comme d'elle-même, la vraie, universelle et éternelle Religion. Elle nous apparaîtra telle que Dieu l'a faite et que l'humanité l'a toujours comprise- comme le commerce réel de l3ieu et de l'homme, leur réciproque et nécessaire union.

Et sa vraie nature connue nous livrera le secret de sa beauté morale, de sa nécessité, de ses puissantes et souveraines influences sur la vie privée et publique.

Et aussi plus tard le secret du Christianisme. Car c'est sur ce tronc, à la fois divin et humain, de l'éternelle,

universelle et absolue religion, que nous verrons le Christianisme s'épanouir comme son fruit naturel , comme sa plus haute fleur, longtemps attendue, vivement désirée.

Qui a pu faire quela Religion, instinct naturel de l'homme, besoin invincible de son cœur, fût méconnue comme elle l'est aujourd'hui, et mise en question? Qui a pu nous conduire en France à cet état dont on n'a vu l'exemple dans aucun temps, dans aucun pays, ni chez les païens ni chez les sauvages, où les deux tiers de la race virile n'entretiennent plus aucun commerce avec Dieu? qui a pu le faire? On le verra dans ce livre. Nous rechercherons les causes de ce que nous osons appeler le drame douloureux, de l'Irréligion au XIXe siècle. Nous en dirons les tristesses. Surtout nous en réfuterons les vains prétextes. On verra que ce commerce sacré de Dieu et de l'homme est scientifiquement possible et historiquement certain , en môme temps qu'il est socialement nécessaire : et que, ni dans les sciences, ni dans la philosophie, ni dans le mouvement industriel, politique, ni nulle part, il n'y a et il n'y aura jamais rien qui puisse s'opposer à ce que Dieu et l'homme qui se désirent, qui s'appellent, qui s'aiment, puissent se réunir et s'embrasser.

Cela fait, la nature de la Religion constatée, sa possibilité scientifique et sa nécessité sociale démontrées, son auguste réalité saluée et, pour ainsi dire, chantée, il ne nous restera plus qu'à nous reposer dans le doux spectacle de ces merveilleux effets. Il y en a un que nous développerons davantage : c'est ce don que la Religion a reçu , qu'elle possède seule, de calmer, de consoler, et, j'allais presque dire, d'enchanter nos douleurs, de nous endormir dans la mort, souriants à l'immortalité. Qui de nous n'en a besoin aujourd'hui ! Quelle épouse, quelle mère, n'a à

pleurer autour de quelque tombe chérie 1 Quel Français n'a les yeux pleins de larmes!

Voilà à peu près l'objet et le plan de ce livre, consacré tout entier à mettre en pleine lumière la pure notion de la Religion. Il fut un temps où l'on passait rapidement sur cette première question de la Religion, considérée en général, pour arriver vite à la question capitale, celle de la Religion révélée. Ces temps ne sont plus. Les fondements de la terre ont été ébranlés. Il faut les rechercher à travers les décombres, essayer de les retrouver et les raffermir. Dans une foule d'âmes il n'y a plus qu'eux qui subsistent, mais ébranlés, vacillants, à peine debout.

Souvent, en errant dans nos villes modernes qui portent la trace de tant de révolutions, le voyageur aperçoit un monument dévasté. Les âges ou la main des hommes ont entr'ouvert les voûtes , fait pencher les flèches , brisé les vitraux, abattu à demi les croix; et la lumière des nuits, passant à travers les pierres disjointes, n'éclaire plus que des ruines. Le voyageur s'arrête, et une larme monte à sa paupière. Il n'y a plus guère dTintact que les cryptes profondes. Il y descend; il aperçoit les forts piliers sur lesquels le temps n'a presque rien pu. Il les touche d'une main attendrie; et il s'en va plein d'espérance, ayant entrevu le jour où, sur ces bases raffermies, l'édifice se relèvera dans sa majestueuse beauté et retrouvera son antique gloire.

C'est ainsi que celui qui écrit ce livre a cru devoir rechercher d'abord et raffermir dans les âmes les bases mêmes de la foi religieuse, avant de reconstruire sur ces nécessaires fondements le sublime édifice du Christianisme.

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