‹ Le christianisme et les temps présents (volume 3)Chapitre 19 sur 19 · LES CHEMINS DE LA LUMIERE · texte numérisé non relu

LES CHEMINS DE LA LUMIERE

LE MAITRE

Bienheureux ceux qui croient!

Oh I oui, bienheureux ceux qui croient 1 Mais dites moi, Maître, comment s'y prendre pour croire? Voilà dix ans, vingt ans, que je cherche la foi, sans parvenir à la trouver. Où donc est- elle? En savez -vous le chemin? Y a-t-il quelque part une aube blanchissante , un lieu de rafraîchissement, de lumière et de paix?

LE MAÎTRE

Oui, ce lieu existe. J'en sais le chemin. Je vais vous le dire. Ame bien-aimée, prenez courage. C'est presque être sorti des ténèbres que de les trouver détestables. Et soupirer après la lumière qu'on a perdue, c'est déjà en être digne.

LE DISCIPLE

Parlez vite. Et si vous avez dans les mains le bienfait de la foi, ouvrez -les sur mon âme, car j'ai bien soulïert. Depuis des années le doute me ronge. J'ai beaucoup lu, beaucoup discuté, et je n'en suis arrivé à rien. Il y a tant de religions opposées, et dans chacune d'elles tant d'obscurités, de mystères, que j'ai presque renoncé à l'espérance de jamais trouver la vérité.

LE MAÎTRE

Que je vous plains d'être depuis si longtemps livré au doute 1 Mais que j'espère en voyant combien vous en souffrez , et qu'il m'est évident que , si vous n'êtes pas encore arrivé à la vérité , c'est que vous vous êtes trompé de chemin ! Vous semblez faire de la Religion une question d'esprit, d'étude, de longue et profonde discussion., Cependant réfléchissez. Si la Religion était une affaire d'esprit et de science, bien que, dit- on, l'esprit et la science courent aujourd'hui les rues, ne pensez -vous pas que beaucoup d'hommes resteraient à la porte? Et que deviendraient, dites-moi, les petits et les pauvres? Et aussi les jeunes gens qui meurent à la fleur de l'âge , avant d'avoir acquis la puissance de leur esprit? et la multitude immense des femmes , auxquelles Dieu a donné sans doute comme à l'homme l'intelligence et quelquefois le génie; mais auxquelles il a donné bien davantage encore, la dignité du cœur, la magnanimité de la maternité, la pureté angélique de la virginité qui nous ouvrent les yeux et qui nous les ferment, et dont la vie est trop occupée à soutenir et à consoler la nôtre pour qu'on puisse leur demander de se concentrer et de s'isoler dans la recherche de la vérité?

Il y aurait donc une aristocratie dans la société de Dieu et des âmes. Ceux qui auraient tout déjà : l'esprit, la science, le temps , la fortune , ce seraient ceux-là qui auraient Dieu davantage, qui le posséderaient plus facilement et plus complètement! Les petits, les pauvres, les travailleurs, ne pourraient pas monter jusqu'à lui! Evidemment cela répugne. Dieu nous devait un moyen court, simple, facile, à la portée de tous, de consommer avec lui ce céleste hyménée qu'on appelle la Religion.

LE DISCIPLE

A la bonne heure. Mais quel est donc ce moyen si aisé et si court?

LE MAÎTRR

11 y en a plusieurs, très simples et d'un accès facile; car Dieu , qui veut que tous les hommes arrivent à la vérité , ne leur a pas ménagé les moyens de la connaître. Mais allons tout de suite au plus beau et au plus sûr. Vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit sur l'essence même de la Religion?

LE DISCIPLE

Oui , cette idée m'a plu extrêmement. J'avais toujours considéré la Religion comme un hommage forcé, une adoration imposée aux hommes par un Dieu qui s'en souciait médiocrement. Je ne voyais là qu'un devoir sans dignité, sans beauté, sans attrait. Votre idée me sourit. Elle me semble évidente. La Religion est la rencontre de Dieu et de l'homme, leur rencontre par le cœur. Dieu et l'homme, ce sont deux êtres et, mieux encore, deux amours qui se cherchent. Ils se trouvent dans la Religion,

et ils y satisfont le penchant auguste qui les porte l'un à l'autre. Cela est simple et sublime.

LE MAÎTRE

Eh bien! si cela est, si la Religion est le commerce de Dieu et de l'homme par le cœur, n'entrevoyez- vous pas quel doit être le vrai chemin qui y conduit? Vous voulez pénétrer dans ce sanctuaire, laissez votre esprit, apportez votre cœur. Laissez votre génie ou votre science, apportez votre amour. Ne dites pas en frappant à la porte : Je veux voir; dites : Je veux aimer.

Oui, si vous voulez renouer avec Dieu ce doux, ce profond commerce de laReligion, laissez vos objections desséchantes; faites quelque chose de plus simple et aussi de plus doux : essayez d'aimer.

Une goutte d'amour dans un cœur développe plus de lumière que la lecture de cent volumes. Cela suffit à dissoudre toutes les objections, à chasser tous les brouillards. Car vous savez quel est le privilège de l'amour? Il fait resplendir l'objet aimé; il fait pâlir tout le reste. J'aime : tout s'éteint, tout se décolore; il n'y a plus qu'une chose qui ait du charme sur mon cœur, c'est l'objet aimé.

Et en même temps qu'il chasse les brouillards, les vaines ombres , l'amour pénètre tous les mystères. Il les presse ; il les devine. Vous vous étonnez que Dieu , qui est si grand, s'incline vers l'homme, qui est si petit; qu'il fasse ses délices d'habiter avec lui; qu'il soit né dans une crèche; qu'il soit mort sur une croix. L'esprit, en effet , peut s'étonner, non le cœur; car il se sent capable, quand il aime, d'en faire autant. L'amour est à la fois le sublime illuminateur et le tout- puissant ouvrier.

Gela se réduit à dire que si je pouvais aimer, je pourrais

croire.

LE MAÎTRE

Précisément.

LE DISCIPLE

Mais comment faire pour aimer Dieu? Il est si haut, si loin, si inaccessible I Je vous avoue que ce mot sur les lèvres des chrétiens m'a toujours paru une simple phrase.

LE MAÎTRE

Vous en saurez un jour la douceur et la réalité. En attendant, aimez de Dieu tout ce que vous en savez, tout ce qui en reste en vous; car vous n'êtes pas assez malheureux, je pense, pour que rien de Dieu ne subsiste dans vos ruines. Il est la vérité; aimez la vérité. Il est la justice; aimez la justice. Il est la pureté; aimez la pureté. Et si vous vous mettez sur ce plan incliné, sans efforts, sans travail , par le seul résultat de la pente , vous glisserez dans les bras de la Religion.

Et s'il faut vous dire un mot plus clair encore et plus pratique : Vous ne pouvez pas aimer Dieu , parce qu'il est trop loin, trop haut, trop grand; aimez l'homme, son fils; surtout celui qui n'est ni loin, ni haut, ni grand. Aimez le domestique qui cire vos souliers ; aimez le concierge qui vous donne votre clef , ou le balayeur qui nettoie le pas de votre porte. Vous ne pouvez pas poser vos lèvres sur les pieds glorieux de Dieu; posez- les sur les mains humiliées ou souffrantes du pauvre. Dites-vous : Je

cherche la vérité; je ne la trouve pas. Je ferai le bien. J'en ferai le plus que je pourrai. Et alors, de deux choses l'une : Ou Dieu est; et il me récompensera, il m'enverra la lumière. Ou Dieu n'est pas...

LE DISCIPLE

Mais non, cela est impossible. Dieu est nécessairement, absolument. Autrement, le bien serait une chimère, la vertu un rêve, la conscience une duperie! Il n'y aurait que les scélérats dans la lumière l

LE MAÎTRE

A la bonne heure! J'aime ce tressaillement de votre âme. Oui, Dieu est. Et si vous faites le bien, il vous arrivera ce qui advint autrefois à l'illustre M. Donoso Cortès, ambassadeur d'Espagne en France, qui, d'une jeunesse indifférente et sans religion , monta tout à coup à la gloire d'une foi si inébranlable qu'il en devint l'apôtre. Comme on lui demandait par quel moyen il avait chassé tous les doutes qui , pendant des années , avaient obscurci sa puissante intelligence : « Je n'en sais rien, répondit-il, je ne me souviens que d'une chose : c'est que jamais je n'ai vu un pauvre sans penser qu'il était mon égal et mon frère. »

Ou si vous voulez un second exemple , il vous arrivera ce qui arriva à saint Vincent de Paul. Il vit un jour, dans sa jeunesse, un nuage obscurcir sa foi, et avec cet instinct que Dieu a mis en nous pour retrouver la lumière, il se jeta dans la charité. Comme s'il se fût dit : Tout est obscurité, mystère dans la foi. La Trinité est un mystère: l'Incarnation est un mystère ; la Rédemption est un mystère. Mais ce qui n'est pas un mystère, c'est le pauvre, c'est l'enfant abandonné, c'est le malade qui tremble la

fièvre. Ce qui n'est pas un mystère , c'est qu'il faut consoler ceux qui pleurent , nourrir ceux qui ont faim , vêtir ceux qui sont nus; ce qui n'est pas un mystère, ce qui est la lumière à l'état éblouissant, c'est la charité, c'est le sacrifice, c'est l'oubli et l'immolation de soi-même, c'est le dévouement. La foi est un mystère ; mais ce qui n'est pas un mystère, c'est l'amour. Eh bien, je me jetterai dans les clartés de l'amour, afin de pénétrer dans les obscurités de la foi. Voilà comment saint Vincent de Paul triompha des doutes et comment vous en triompherez vous-même.

Aimez donc Dieu. Faites un effort pour arriver jusqu'à ses lèvres bénies, ou tout au moins à ses mains et à ses pieds percés pour vous; et, si vous ne pouvez monter jusque-là , posez vos lèvres sur les pieds des pauvres , des petits, des abandonnés; car l'amour, qui est le nœud de la Religion , qui en lait la beauté , i'indestructibilité , en est nécessairement aussi le chemin.

LE DISCIPLE

Ainsi voilà votre grand moyen : aimer Dieu; aimer de Dieu tout ce qu'on en connaît; aimer la vérité, la justice, la pureté , la vertu ; aimer l'homme , qui est l'œuvre de Dieu, et plus particulièrement le petit, le pauvre, le misérable ; l'aimer, c'est-à-dire le respecter, le secourir, ' le protéger, le consoler, en un mot, lui faire du bien! Et vous prétendez que quelqu'un qui agirait ainsi arriverait nécessairement à la vérité !

LE MAÎTRE

Oui, nécessairement, selon cette belle parole : ce sont les œuvres qui font naître l'amour; et c'est l'amour qui

produit les croyances. » Et, par ce procédé, vous n'arriverez pas seulement à la Religion en général ; s'il y en a une qui soit positivement révélée de Dieu , vous arriverez nécessairement à celle-là. Car, dans le cas où Dieu en a créé une, quelle est-elle? Evidemment celle où Dieu aime davantage l'homme, où l'homme aime davantage Dieu; celle où Dieu et l'homme se rencontrent dans une union plus tendre. Et par conséquent plus vous aimerez, plus vous serez emporté sûrement et rapidement dans les bras de la vérité.

LE DISCIPLE

En sorte que votre grand moyen pour conduire les âmes à la foi, c'est tout simplement de leur dire : Faites le bien.

LE MAÎTRE

Oui; est-ce que cela vous paraît étrange?

LE DISCIPLE

Au contraire, cela me ravit; et j'avoue que si je pouvais me convaincre que c'est là le chemin de la Religion , cela me persuaderait presque de me faire chrétien. Car qu'y a-t-il de plus beau et de plus consolant? Faire le bien! exhaler autour de soi cet ineffable parfum qu'on appelle le bien! Et quand la vie s'avance, que les jours déjà déclinent, se retourner vers ce temps qui ne reviendra plus et se dire : J'ai eu bien des tristesses, des déceptions dans ma vie; j'ai commis bien des fautes peut-être; mais il me semble du moins que je ne l'ai pas traversée sans y faire un peu de bienl Et le soir venu, je dis le soir de la vie, voir autour de son lit de mort ses enfants et ses petits -enfants, les bénir une dernière fois, et pouvoir se

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dire intérieurement : Je ne leur laisse pas toute la fortune, ni , hélas ! tout le bonheur que leur souhaitait mon cœur de père ; mais il y a une consolation que personne ne leur ravira , c'est la consolation de pouvoir se dire : « Mon père était un homme de bien ! » Ah ! ces pensées m'émeuvent. Elles font vibrer ce qu'il y a de plus élevé, de plus noble, de plus pur, de plus profond en moi. Non, ni la santé, ni la fortune, ni la science, ni la gloire, ne sont rien. Il n'y a sur la terre qu'une ambition digne de la grandeur de l'homme, c'est l'ambition de vivre et de mourir en homme de bien! Mais êtes- vous sûr que cela suffise pour arriver à la vérité?

LE MAÎTRE

Oui, parfaitement sûr. Seulement il faut entendre le sens complet de ce mot : Faire le bien. Voilà un homme qui est bon, loyal, honnête, quiraime les hommes, qui assiste les malheureux : que fait -il ? Il attache à son épaule une aile qui l'emportera à la lumière. Mais en même temps il commet une injustice, il calomnie ou il dessert un rival; il hait un ennemi; il abuse d'une innocence ou d'une faiblesse : que fait -il? Il s'attache un boulet aux pieds, un poids de plomb qui rendra l'ascension presque impossible, Ne sentez- vous pas cela?

« Quiconque fait le mal, dit Notre- Seigneur, hait la lumière, et ne s'en approche pas. j> Il n'est ni digne ni capable de s'en approcher; il faut* qu'il renonce au mal, au moins de désir, et qu'il fasse le bien au dedans en même temps qu'au dehors. « Hypocrites, disait encore Notre - Seigneur, vous nettoyez les bords du vase; mais le dedans est plein d'iniquités. » Vous êtes bon , honnête, loyal , indulgent : c'est déjà beaucoup pour arriver à Dieu.

Voilà les bords du vase qui sont préparés. Allez plus avant. Le cœur est- il pur? La vérité est comme la rosée : pour la conserver pure, il faut la recueillir dans un vase pur. Comprenez la grande parole que nous chantons tous les dimanches : Natus ex Maria Virgine. Dieu ne naît dans chaque âme iju'e comme il naquit autrefois. Il est le fruit des cœurs purs.

LE DISCIPLE

Je comprends cela. Mais, ô maître, je tremble en le comprenant.

LE MAÎTRE

C'est pourtant le mot de Platon.

Que faut-il pour voir Dieu? Être pur et mourir.

Vous aspirez à la lumière. Ne lui opposez donc pas un mur épais, opaque. Autrement la lumière vient, elle frappe le mur, puis elle rejaillit pour s'en aller. Préparez-lui un pur cristal, un beau verre transparent. Elle vient; elle le pénètre et y demeure; elle le fait resplendir. Le grand obstacle qui empêche les âmes de voir Dieu, ce sont les sens. Voilà le mur. Ces sens épais, opaques, qui aggravent l'âme, qui l'appesantissent , qui l'alourdissent, qui la corrompent , il faut les déprimer, les mater, les spiritualiser, les angéliser, afin de délivrer l'âme. Et en attendant la mort qui ôtera le bandeau , il faut faire appel à la pureté qui le rendra transparent.

LE DISCIPLE

« Être pur et mourir 1 » Comment Platon a-t-il trouvé une si divine parole 1 Elle étincellerait même dans une page de l'Evangile.

LE MAÎTRE

Il y manque pourtant un mot, mais un seul, pour avoir la formule complète : « Être pur et mourir! » non, ce n'est pas encore le divin chemin de la lumière. Il fallait dire : « Être pur, humble et mourir ! » Ce n'est pas , en effet, le corps seulement qui aggrave l'âme et qui l'alourdit; elle s'alourdit elle-même en se tuméfiant. Elle perd ses forces en s'exaltant, en se surexhaussant, si j'ose ainsi dire. De. plus, comme elle veut se faire le centre de tout, elle n'a plus le sens des proportions; elle ne voit plus qu'elle; toute harmonie se brise devant son regard» Enfin, et c'est ici le suprême malheur de l'orgueil , s'isolant en elle-même, elle ne reçoit presque plus rien d'en haut. Semblable à ces hommes qui, enveloppés de vêtements incombustibles, traversent le feu sans brûler, elle vit dans la lumière divine sans en être éclairée. La science moderne a trouvé le moyen d'isoler certains corps; ils ne sont plus conducteurs de lumière, de chaleur, d'électricité. C'est l'effroyable effet de l'orgueil. Les sens rendent l'âme opaque, l'orgueil Yisole. Tous deux la font impénétrable à toute lumière d'en haut.

Oh ! qui comprendra la beauté de la pureté ! c'est la lumière du corps , comme l'humilité est la lumière de l'esprit. Humilité, pureté, charité, ce sont là vraiment les trois grâces. On ne les sépare pas. Elles s'entrelacent divinement. L'une conduit à l'autre. Celui qui fait le bien arrive à la lumière. » Voilà la charité qui mène à la vérité. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » Voilà maintenant la pureté qui conduit à la lumière. Les voulez-vous voir entrelacées? « Oh! qu'elle est belle, dans la lumière, la chaste lignée de ceux qui

craignent Dieu! » Voilà l'humilité, la pureté, la charité qui s'unissent pour porter l'âme dans les bras de Dieu.

LE DISCIPLE

Je commence à comprendre votre théorie. La Religion étant l'union de Dieu et de l'homme, tout ce qui approche de Dieu : l'amour, l'honnêteté, la pureté, l'humilité, doit nécessairement approcher de la Religion, et, s'il y en a une qui soit révélée de Dieu, doit infailliblement y conduire. Je conçois même que ce soit la voie la plus sûre. Car où pourrait être l'illusion? Je veux chasser le mal; je veux faire le bien. Qui peut se tromper en disant cela? Je prends pour principe de ma vie la pratique du bien, la pratique absolue, constante, désintéressée, courageuse du devoir. Evidemment la certitude est là. Voilà la route qui mène infailliblement à Dieu. Il est impossible que Dieu ne soit pas au bout.

LE MAÎTRE

Oui, il est absolument impossible que, quand l'homme, par la vertu, se met à un bout de la route, Dieu, avec la vérité, ne soit pas à l'autre. Souvenez -vous de l'enfant prodigue. Quand il fit le premier pas sur cette route , son père était à l'autre bout , et depuis longtemps.

LE DISCIPLE

Je comprends cela parfaitement. Mais, dites-moi, n'y a-t-il vraiment que cela à faire pour arriver à la foi? Quoi ! pas une étude ! Dieu nous a donné un esprit, une raison, une intelligence; il nous les a donnés pour la vérité, en vue d'elle; pour la trouver, pour en jouir ; et vous

ne les y appliquez pas! vous les laissez inertes 1 Ils n'ont aucun rôle à jouer dans la recherche et la découverte de la vérité. Je vous avoue que cela m'étonne et me peine.

LE MAÎTRE

Patience I l'étude aura son tour. L'esprit entrera bientôt en scène, et y jouera un grand rôle. Mais son heure n'est pas venue. La Religion est la rencontre de Dieu et de l'homme, leur rencontre par le cœur. C'était donc au cœur à paraître le premier ; c'était à l'amour à préparer les aliments , à mettre l'âme tout entière dans une situation harmonique avec Dieu , dans un état où elle pût tressaillir en sa présence et s'élancer vers lui; car, vous le savez, il n'y a de société qu'entre les êtres semblables. Voilà ce que nous avons déjà fait, et cette première œuvre n'est pas finie.

A l'amour qui fait le bien, qui rend pur et humble, qui prépare l'âme, il faut joindre la prière qui appelle l'étincelle et qui fait descendre la flamme. C'est ce qu'enseignait et pratiquait Maine de Biran dans ces années pénibles où il remontait lentement à la lumière. Il indiquait ainsi, sur ce cahier de notes où il jetait chaque soir ses douloureuses impressions, les moyens de revenir à la vraie vie : « Premièrement désirer, sentir ses besoins, sa misère, sa dépendance, et faire un effort pour s'élever plus haut. Secondement prier, afin que vienne l'esprit de sagesse ou que le royaume de Dieu arrive ; prier, tenir l'œil tourné vers la source d'où vient la lumière. Ainsi l'homme se trouve en possession d'un trésor infini, inépuisable. » — « Qui donc, disait-il encore, me donnera tes ailes de la prière?... Oh 1 que j'ai besoin de prier 1 » Puis aussitôt

après : « Journée de bien-être, de calme et de raison, effet de la prière. »

Voilà les paroles d'un grand philosophe , du plus grand philosophe peut-être de cet âge. 11 avait trouvé dans sa raison que, pour arrivera la lumière, la prière est plus puissante encore que la raison. Elle est, après l'amour, le grand moyen. Du reste, la prière n'est difficile qu'à ceux qui n'aiment pas. Quand on aime, il n'est pas difficile de dire comme l'épouse du Cantique : Osculetur me osculo oris sui : Oh ! Seigneur, approchez vos lèvres des miennes, afin que je sorte de ma solitude et que je rentre dans ce doux commerce de la Religion ; ou comme la Samaritaine : Domine, da mihi bibere : Seigneur^ donnez-moi à boire, afin que je ne vienne plus, tout seul, à midi, par la chaleur, à ce puits de Jacob qui est si loin et où je trouve une eau si rare. Voilà la prière. Vous voulez revenir à la Religion, à ce tendre embrassement de Dieu et de l'homme, c'est bien de faire un effort pour approcher de lui votre cœur ; mais cela ne suffit pas ; il faut qu'il vienne aussi , qu'il se penche paternellement jusqu'à vous ; et pour cela il faut le lui demander. Il y a si longtemps que vous dédaignez cet embrassement : ne pouvez-vous vous mettre à genoux et prier Dieu de revenir ?

LE DISCIPLE

Oui, sans doute; mais pour prier, il faut la foi; et si, pour avoir la foi, il faut prier, n'est-ce pas un cercle vicieux ?

LE MAÎTRE

Ah ! oui , c'est un cercle vicieux. Le monde est plein de ces cercles vicieux. Mais voyez comme Dieu se tire de celui-ci. Pour prier, j'en conviens, la foi est néces-

saire, au moins une foi commencée. Mais savez-vous ce que c'est que la foi commencée. La foi commencée, c'est la tristesse dans l'irréligion, c'est votre malaise, c'est votre vide; la foi commencée c'est votre doute; c'est ce peut-être qui s'échappe à chaque instant de votre cœur inquiet: Peut-être y a-t-il une vraie Religion. Peut-être que, si je cherchais bien, j'en trouverais le chemin. Ne pouvez- vous vous mettre à genoux, et dire : « 0 mon Dieu, tire-moi du doute! 0 toi, qui m'as fait, envuie-moi la lumière et mets fin à ma tristesse et à la grandeur de mes tourments! »

Et si c'est trop encore, si cette affirmation de Dieu coûte trop à votre incrédulité , faites la prière que Fénelon enseignait, avec une si tendre délicatesse, à ceux qui doutaient de son temps : « Oh I s'il est vrai qu'il y ait au-dessus de l'homme quelque être plus puissant et meilleur que lui, duquel il dépende, je conjure cet Etre par sa bonté d'employer sa puissance à me secourir. Il voit mon désir sincère, ma défiance de moi-même, mon recours à lui. 0 Etre infiniment parfait, s'il est vrai que vous soyez et que vous entendiez les désirs de mon cœur, montrez-vous à moi; levez ïe voile qui couvre votre face, préservez- moi du danger de vous ignorer, d'errer loin de vous et de m'égarer dans mes vaines pensées en vous cherchant. 0 vérité, ô sagesse, ô bonté suprême, s'il est vrai que vous soyez tout ce que l'on dit et que vous m'ayez fait pour vous, ne souffrez pas que je sois à moi et que vous ne possédiez pas votre ouvrage. Ouvrez-moi les yeux; montrezvous à votre créature! »

LE DISCIPLE

Chose singulière! c'est, presque dans les mêmes termes,

le cri qui s'échappait du cœur triste, meurtri, de ce pauvre Alfred de Musset :

Ah! si nos angoisses mortelles Jusqu'à toi peuvent parvenir, Si dans les plaines éternelles Parfois tu nous entends gémir!

Brise cette voûte profonde, Qui couvre la création ; Soulève les voiles du monde, Et montre-toi, Dieu juste et boni

LE MAÎTRE

Mais non : laissons les si , les peut-être , les hypothèses inventées pour couvrir leur retraite. Dieu est; n'en doutons pas. Il vit en nous, nous n'avons pas à le chercher bien loin. Disons-lui donc simplement : « Notre Père , qui êtes auxcieux, que votre nom soit sanctifié; que votre règne arrive ; que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. n^nnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ; pardonnez -nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ; et ne nous laissez pas succomber à la tentation ; mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il. » J'en appelle à votre conscience, qui est-ce qui ne peut pas faire cette prière?

LE DISCIPLE

Oh! personne. Et pour ma part, je ne sais rien de plus beau, qui élève plus mon âme, et, dans sa simplicité, de plus profond. Elle m'ouvre des horizons immenses, de sublimes perspectives. Je vous avouerai même qu'il y a longtemps que je la dis dans le secret de mon cœur. Elle m'a toujours touché; elle ne m'a pas encore éclairé.

LE MAITRE

Continuez. Notre-Seigneur a dit : « Frappez, et Ton vous ouvrira. » Vous avez frappé, on n'a pas ouvert. Frappez encore, surtout frappez plus fort. Et puis, quand vous aurez frappé, tendez l'oreille pour savoir si on ne répond pas. Il y en a beaucoup qui frappent et qui s'en vont. Quand le Maître vient ouvrir la porte,» ils n'y sont plus. Après avoir dit : « Parlez , Seigneur, votre serviteur écoute ! » il faut écouter, et, pour écouter, il faut faire silence. Cela est simple assurément, mais capital.

Avez -vous remarqué dans quelles circonstances Notre- Seigneur parut en ce monde? Il vint au milieu de tous les silences. On entendit d'abord tomber la voix des prophètes, ces voix sacrées qui retentissaient depuis des siècles pour préparer le monde à la venue du Sauveur. Elles se turent les premières. On vit s'apaiser ensuite et peu à peu s'éteindre le bruit des conquérants qui, depuis des siècles, sillonnaient la terre et la remplissaient dé tumulte et d'épouvante. « Auguste ferme le temple de Janus, et Jésus- Christ vient au monde. Ce n'était pas encore assez de silence. Dieu attend que les ombres de la nuit fassent cesser les bruits du jour, le tumulte des affaires , et alors au milieu de tous les silences, du silence des prophètes, du si lence des conquérants, du silence des affaires, du silence même de la nature, on entendit une voix. Elle chantait sur un berceau et elle disait : « Gloire à Dieu dans le ciel, et paix sur la terre aux âmes de bonne volonté. »

LE DISCIPLE

Je comprends ce silence. Si Dieu daigne nous parler, il est bien juste que tout se recueille pour l'entendre. Mais

je vous avoue que ce silence m'effraye; car comment y arriver? Vous connaissez votre vie, la vie moderne. Les affaires nous absorbent, les soucis nous dévorent. Mille bruits nécessaires ou non, mais inévitables, remplissent nos oreilles. Il faudrait une solitude, et où la trouver? Notre vie n'est plus à nous, elle est à tout le monde. Elle est chauffée à toute vapeur. Ayez pitié d'elle, telle que le mouvement des choses modernes l'a faite. Ne me demandez pas l'impossible.

LE MAÎTRE

Ne vous e (Trayez pas ainsi et comprenez -moi. Ce que je" vous demande, ce n'est ni le silence des affaires, ni le silence des études , ni le silence des relations. Tout cela est légitime. Or rien de ce qui est légitime n'a jamais empêché l'ascension de l'âme à Dieu. Le silence qui est nécessaire ici est très facile à accorder. Savez-vous ce qu'a fait Descartes pour arriver à la vérité?

LE DISCIPLE

Parfaitement. Comme il s'était aperçu qu'on avait rempli son esprit d'une foule d'idées qui ne lui étaient pas clairement démontrées , ne sachant lesquelles abandonner, lesquelles retenir, il résolut de les rejeter toutes provisoirement; de faire table rase, selon son expression; et là, dans ce silence, dans cette solitude, de rebâtir, après avoir éprouvé chaque pierre, l'édifice entier de la vérité.

LE MAÎTRE

Eh bien, faites de même. Vous avez déjà écarté, sous prétexte qu'elles n'étaient pas démontrées, toutes les idées religieuses ; écartez de même toutes les objections religieuses, les vaines ombres, les fantômes qui vous font peur. Faites

table rase. Vous ne voulez rien admettre, en faveur de Dieu, qui ne soit prouvé; eh bien, je vous demande de ne rien admettre contre lui qui ne soit également prouvé.

LE DISCIPLE

Mais il me semble que la loyauté l'exige.

LE MAÎTRE

Sans doute; mais on est loyal envers tout le monde, excepté envers Dieu. On ne croirait pas de son ami, que dis-je? du premier venu, ce que l'on croit de Dieu. Les idées les plus absurdes , les enseignements les plus monstrueux, les histoires les plus étranges, dont on rirait, si le bruit public les mettait à la charge de son domestique ou de son concierge, on les admet sans sourciller dès qu'il s'agit de la Religion. Du moins on les vérifierait, s'il s'agissait des hommes; est-il question de Dieu? on ne vérifie jamais. Sur un mot, sur un dit-on, on tient pour établi, pour absolument certain, des choses prodigieuses. On vit vingt ans, trente ans, sur cela, sans que l'idée vienne d'ouvrir un livre ou de consulter un homme. Du reste, on n'étudie jamais quand il est question de Religion ; on est toujours censé tout savoir.

Vous êtes jeune et vous êtes loyal. Vous ne pouvez pas savoir jusqu'où va aujourd'hui ce travers; quelles fausses lueurs remplissent les esprits ; quels feux follets dansent dans une foule d'imaginations; quel fantôme ridicule et quelquefois odieux est pris , et souvent même de la meilleure foi du monde, pour la Religion. Nous voici revenus à ces premiers âges du Christianisme où le plus grand obstacle à la conversion des païens était leur prodigieuse ignorance de la Religion et le fantôme qu'ils s'en faisaient, et

où le premier rayon de lumière qui tombait dans une âme droite, dans l'esprit d'un Justin, d'un Clément d'Alexandrie, d'un Augustin, les jetait dans l'étonnement et la honte. « Oh! que je rougissais, écrit ce dernier, de ce que j'avais été si téméraire et si impie que d'avoir cru, enseignées par l'Eglise, sans les vérifier, des choses ridicules dont j'aurais dû m'enquérir! Malheureux, j'aboyais, depuis des années, non pas contre la Religion catholique, qui n'enseignait rien de pareil , mais contre les chimères de mes imaginations coupables. »

Nous en sommés là. Dans les journaux, dans les revues, dans les conversations de chaque jour, on aboie contre les chimères. Que de fois j'en ai été témoin ! Combien n'ai-je pas entendu, d'hommes, de nobles et belles intelligences me dire : « Comment voulez -vous que nous croyions des choses pareilles? » Et quand je leur disais: « Mais non; la Religion n'enseigne pas cela. Voici seulement ce qu'elle dit; » ils tombaient d'étonnement, et j'en ai ramené plusieurs par cette simple parole.

Vous voyez donc le silence que je vous demande , c'est le silence des préjugés religieux. Ecartez les brouillards, les fantômes. Faites table rase. Dites-vous : Je n'admettrai rien contre Dieu, contre la Religion, qui ne soit examiné, vérifié, prouvé. Et comme Descartes arrivé au fond trouva un point fixe , solide , sur lequel il s'appuya pour reconstruire l'édifice total de la vérité, vous aussi, quand vous aurez écarté les vaines ombres, vous apercevrez des points lumineux et solides. Mettez-vous courageusement et franchement en face d'eux. Il y a Dieu. En pouvez-vous douter? N'est-ce pas en votre esprit, en votre cœur, en votre conscience, un point lumineux? Il y a l'âme. En doutezvous davantage? Entre Dieu et l'âme il y a harmonie,

tendance réciproque, lien certain. Scrutez cette harmonie; creusez, étudiez cette tendance. Dites-vous : Est-ce que je doute sérieusement de Dieu? Est-ce que je doute vraiment de mon âme? Est-ce que je doute de leurs rapports? Pourquoi donc est-ce que je ne vis pas d'une manière conforme à ma croyance? Voilà ce que je vous demande d'abord. N'est-ce pas juste, raisonnable? Ne pouvez -vous me le promettre ?

LE DISCIPLE

Je n'y ai ni difficulté ni mérite. Grâce à Dieu, ces points n'ont jamais pâli dans mon âme. Ils y brillent d'une lumière si douce et si pure, que l'idée qu'ils pourraient s'y évanouir me remplirait d'effroi. Ce serait une nuit sans étoile. Mais je vous avoue que, si j'en excepte ces points lumineux, par delà commence la région des ombres. Je n'y puis plus faire un pas sans rencontrer mille difficultés. Ne voulez-vous pas que j'en commence l'examen?

LE MAÎTRE

Au contraire, je vous y provoque. Mais dites-moi, d'abord, si les hommes étudiaient la Religion, Jésus -Christ, l'Eglise, dans la disposition où je vous vois en ce moment; si l'esprit était humble; si le cœur était pur; si l'âme était dans le silence; si, dans ce fond recueilli, brillaient comme des astres Dieu et l'âme et leurs nécessaires rapports; quand même on y verrait passer des nuages et flotter des ombres, est-ce que vous ne croiriez pas au lever prochain du soleil et à la beauté du jour?

LE DISCIPLE

Oui, maître.

LE MAÎTRE

En cet état, où je me suis efforcé de vous établir, estce que vous ne sentez pas que c'est là l'état vrai, nécessaire; et que quand il s'agit d'une si grande chose que la Religion, une âme ne doit reculer devant aucun sacrifice pour se mettre en état, sous peine de manquer à Dieu et à elle-même?

Evidemment.

LE MAÎTRE

Commencez donc l'étude sérieuse de la Religion. Et, bien que vous soyez au moment d'entrer dans la lumière et que je sente déjà faiblir et se desserrer les derniers liens qui vous tiennent captif, laissez-moi vous donner quelques conseils relatifs à cette grande étude. Car il ne suffit pas d'avoir un point de départ exact; il faut encore ne pas dévier en route. Or, pour cela, une méthode est nécessaire.

LE DISCIPLE

Parlez, maître. Vos paroles me font du bien. Il me semble que j'entrevois la lumière. Mais j'ai si longtemps souffert, que je n'ose me reprendre à l'espérance.

LE MAÎTRE

Vous vous rappelez ce que je vous ai dit : La Religion n'étant ni une philosophie, ni une algèbre, ce n'est pas assez de l'étudier avec son esprit; il faut l'étudier en même temps avec son cœur, avec sa conscience, en un mot, avec son âme tout entière. C'est la première condition pour réussir dans cette étude. Mais cela ne suffit pas; il faut faire un second pas, et je formule ainsi ma pensée : La Religion étant ce qu'il y a de plus grand sur la terre, pour

l'étudier et la comprendre, il faut se mettre en face d'elle avec ce qu'on a de plus grand dans l'âme.

LE DISCIPLE

Maître, je comprends bien la première chose : étudier la Religion avec l'âme tout entière. Mais qu'appelez -vous se mettre en face de la Religion avec ce qu'on a de plus grand dans l'âme ?

LE MAÎTRE

Ecoutez bien ceci ; car je ne vous ai rien dit encore d'aussi important. Avez -vous remarqué que toutes les grandes âmes sont religieuses? Elles montent naturellement à Dieu. Dès qu'elles rencontrent la Religion, Jésus-Christ, le Christianisme, elles le comprennent d'instinct et s'y reposent.

LE DISCIPLE

Quoi ! dans le nombre de celles qui s'éloignent de Jésus- Christ, qui ne pratiquent pas le Christianisme, il n'y a point de grandes âmes 1

LE MAÎTRE

Ce n'est pas ce que je veux dire. À Dieu ne plaise que je fasse à tant de nobles cœurs une si gratuite injure! Mais savez -vous par où ils s'éloignent de Jésus -Christ et du Christianisme? par ce qui est grand en eux? Non, certes. Par ce qui est noble, pur, élevé, profond? Non, mille fois non. Par quoi donc? Par ce qui est petit, étroit, superficiel, agité, troublé. Et, en s'éloignant ainsi, ils souffrent. Ce qui veut dire que l'âme humaine tend à Dieu, à Jésus-Christ, à la Religion , au Christianisme par ses grands côtés. Elle ne s'en éloigne que par les petits.

LE DISCIPLE

Comment cela , maître ?

LE MAÎTRE

Je vous en fais juge vous-même. Rappelez -vous ce qui vous est arrivé quelquefois à l'une de ces heures qu'on ne peut pas toujours éviter, où la Religion s'est montrée à vous. C'était au milieu d'un chagrin , à la suite d'une déception : un ami se refroidissait; une personne chérie venait de mourir. Ou bien, c'était à l'une de ces heures où le cœur se sent vide, triste, sans savoir pourquoi. Le ciel s'illuminait sur votre tête; Dieu se rapprochait de vous. Vous vous êtes dit : Pourquoi ai-je oublié Dieu? Si je revenais à lui?... Puis vous avez secoué la tête, et vous avez dit: Plus tard... nous verrons. Cette fois et en bien d'autres occasions, vous vous êtes senti comme ballotté par deux courants contraires, dont l'un vous portait à Dieu, à Jésus- Christ, à la Religion, dont l'autre vous en éloignait. Regardez aujourd'hui avec attention, avec loyauté ces deux courants. Vous verrez qu'ils ne viennent pas de la même source et qu'ils ne se meuvent pas dans \la même région de l'âme. L'un court à la surface, dans cette région tumultueuse où s'agitent les questions du temps ; l'autre coule tranquillement dans cette partie paisible de l'âme où se remuent les problèmes de l'éternité. Or, de ces deux courants, l'un superficiel, l'autre profond, lequel conduit à la foi, lequel pousse à l'irréligion? Recueillez vos souvenirs et prononcez vous-même.

Les impressions, passionnées, changeantes, pour qui sont -elles? Pour qui les pensées mûries dans le silence, dans la solitude, dans la prière? L'esprit léger, railleur, qui se tire d'affaire par un bon mot, par une plaisanterie, pour qui est- il? Pour qui l'attention sérieuse qui s'attache au fond des choses, à la force des raisons, à la grandeur des

résultats? L'amour du plaisir, l'amour de l'argent, l'amour du bien-être, l'amour de l'indépendance et de la vie facile, pour qui est-il? Pour qui l'esprit de dévouement au bien, de résistance au mal, d'obéissance au devoir? La recherche de son intérêt propre, de son amour-propre, de sa gloire propre, pour qui est-elle? Pour qui la docilité envers Dieu, la modestie devant les hommes, l'oubli de soi-même, la poursuite candide du bien et du vrai? Pour qui l'amour du mal? Pour qui la chasteté?...

LE DISCIPLE

0 maître, n'achevez pas. Epargnez-moi. Le courant qui emporte mon âme loin de Dieu est superficiel, agité, souillé; le courant qui m'y attire est profond, paisible et pur. Je veux le suivre; mais aidez -moi encore. Je veux appliquer à la connaissance de la vraie Religion mon esprit, mon cœur, ma conscience, mon âme tout entière; et je veux n'y appliquer de mon âme que les grands côtés. Mais dirigez-moi; car je ne vois pas bien comment m'y prendre. Qu'appelez -vous, par exemple, les grands côtés de l'intelligence? Car c'est par l'intelligence, je le suppose, qu'il faut commencer.

LE MAÎTRE

Il y a dans l'intelligence, vous allez le reconnaître, un petit et un grand côté ; et selon qu'on applique l'un ou l'autre à Dieu, à l'étude, à la Religion, on arrive à la foi ou on n'y arrive pas. Voilà deux hommes, par exemple, très intelligents tous deux, dont l'un, mis en rapport avec Jésus- Christ , ne trouve en lui , dit-il , aucun des caractères de la vérité; tandis que l'autre ne s'en est approché que pour voir tous ses doutes s'évanouir; remarquez comment ils ont procédé tous deux. L'un s'arrête aux petites difficultés

de détails aux différences de textes, aux chicanes de dates, aux impossibilités métaphysiques; l'autre monte plus haut, aux raisons profondes de l'âme, aux intuitions du cœur, aux grands résultats de la vie. S'agit-il, par exemple, de savoir si Jésus-Christ est Dieu? L'un épilogue sur un texte, sur une variante, sur le sens hébraïque du mot : Fils de Dieu; sur une difficulté de généalogie; l'autre, s'élevant au-dessus de ces menus détails, ne voulant pas faire dépendre sa foi d'une erreur de copiste ou d'un malentendu de chronologie, se place en face du peuple juif et de son étonnante histoire; en face de la Bible et de son ministère prophétique; en face de Jésus-Christ et de son incomparable physionomie ; en face de l'Eglise et de sa miraculeuse perpétuité; en face de Dieu, qui n'aurait pu permettre que le monde fût converti, changé, sanctifié, ennobli par-un mensonge, et il s'écrie : Celui-ci est vraiment le Fils de Dieu. S'agit-il de l'Incarnation, de la Rédemption ? L'un, s'arrêtant aux petites difficultés d'une métaphysique vulgaire, s'embarrasse dans les comment; l'autre monte plus haut, jusqu'aux pourquoi lumineux de ces grands mystères, et il se dit : Qu'est-il étonnant qu'un Dieu se soit abaissé, humilié pour ses enfants, qu'il soit mort pour les sauver, puisqu'une mère en ferait tout autant? C'est-à-dire que l'un ne contemple Jésus-Christ qu'avec le petit côté de son intelligence, le côté superficiel et difficultueux; l'autre, avec le grand côté, le côté intuitif et profond. Aussi, tandis que l'un, empêtré dans les petites questions de la logique mesquine, de l'exégèse et de la science du moment, s'en va triste, n'emportant de son étude qu'une obscurité plus grande; l'autre, qui prend la question de haut, sent bientôt que les raisons de douter ne font qu'effleurer l'homme superficiel, tandis que les raisons de croire saisissent et

subjuguent, l'homme intérieur; et, ravi des résultats de cette étude, il y puise les lumières de sa vie et la sérénité de sa mort. Voulez-vous un autre exemple ?

LE DISCIPLE

Oh! oui, car je vous avoue que ces considérations me charment.

LE MAÎTRE

Ne parlons toujours que de l'intelligence. Vous aurez remarqué sans doute qu'il y a dans l'esprit humain deux parties bien distinctes : une partie qui aspire à voir et une partie qui demande à croire. Nous voulons voir, voir clairement, complètement, voir sans nuages : c'est tout un côté de l'âme. Et puis, à de certains moments, ce qui est, non pas obscur, mais caché, mystérieux, nous attire, nous charme. Et voilà pourquoi la Religion , qui est faite pour l'âme humaine tout entière, a des clartés qui éblouissent et des profondeurs mystérieuses. On voit et on croit. On regarde et on se confie. C'est le bonheur complet dans la vérité complète. Si donc vous ne voulez que voir , si vous n'acceptez que ce que vous touchez de la main; si, au delà de ce qu'on voit, vous n'avez pas le sens de ce qu'on pressent; si vous ne soupçonnez pas même ces profondeurs obscures où l'on devine encore plus qu'on ne voit, vous n'arriverez à aucun résultat. Mais que dis-je? ce n'est pas seulement en Religion que vous n'aboutirez à rien : c'est en philosophie , en esthétique, en amitié; c'est dans le vrai, dans le bien, dans le beau; c'est dans la science de l'homme autant que dans la science de Dieu. Et vous ne perdrez pas seulement les grandes clartés pour avoir voulu trop voir ou plutôt uniquement voir, vous perdrez les grands charmes.

Je ne sais plus où j'ai lu l'histoire d'un aveugle aimé,

servi pnr une sœur qui ne le quittait pas. Il se trouvait presque heureux de sa cécité. Il disait qu'être aveugle et être aimé c'était, dans ce monde où rien n'est complet, une des formes les plus exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés, disait-il, une femme, une fille, une sœur, un être charmant qui est là parce que vous avez besoin de lui ; pouvoir incessamment mesurer son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne et se dire : Puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son cœur; constater la fidélité d'une âme dans l'éclipsé du monde; se sentir d'autant plus aimé qu'on est plus infirme ; devenir dans l'obscurité et par l'obscurité l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de félicités, disait-il, égalent cellelà. Or ce suprême bonheur, c'est celui du chrétien. Il a immensément de lumières dans son ciel ; il voit autant et aussi loin que qui que ce soit. Mais quand la lumière cesse, ce n'est pas la nuit qui vient, c'est un autre paradis qui commence. Il ferme les yeux et il se donne. Il se confie. L'âme à tâtons cherche Dieu, et le trouve aussi bien que quand elle avait les yeux ouverts. Elle ne le voit pas, elle le sent. Une main invisible la soutient, c'est la sienne. Un cœur bat près de son cœur, c'est le sien. Quel besoin de le voir? elle le touche. 0 ravissement! on ne donnerait pas cette ombre pour toute la clarté.

Je vois, je sais, je sensl

Il n'y a point de cécité où il y a certitude. Il y a certitude où il y a amour. C'est un paradis dans l'ombre.

LE DISCIPLE

Alors, maître, il vaut mieux ne pas voir. Je ferme les yeux ; je crois.

LE MAÎTRE

Non, il faut voir et croire. Il faut examiner et se donner. Il faut, à de certains moments, ouvrir les yeux pour bien voir ; et, à de certains autres moments, il faut les fermer pour mieux voir. Bref, la Religion , faite pour l'âme humaine, étant à la fois toute clarté et tout mystère, il faut se placer devant elle, avec son intelligence tout entière,dans ce qu'elle a de plus grand.

LE DISCIPLE

Je n'oublierai jamais ce que vous venez de me dire ; et je vois clairement pourquoi tant d'hommes n'arrivent pas à la Religion. Ils n'y appliquent que le petit côté de leur esprit ; jamais le grand ; le côté raisonneur, superficiel et difticultueux ; jamais le côté intuitif et profond. Mais vous venez de me rappeler qu'il faut chercher la vérité avec son âme tout entière, et par conséquent avec le cœur comme avec l'esprit. Or, je le voudrais bien savoir, y a-t-il aussi dans le cœur un petit et un grand côté*? et comment fautil s'y prendre pour chercher la vérité par le grand côté du cœur ?

LE MAÎTRE

Le cœur est comme l'esprit ; il a deux pôles : l'un étroit, personnel , égoïste , ayant l'air d'aimer, n'ayant jamais aimé. Et que voulez-vous que celui-là comprenne à Dieu, à Jésus- Christ, à l'Incarnation, à la Rédemption? Renfermé dans le cercle étroit des affections de la terre, ne concevant l'amour que comme une jouissance ou une distraction ; blasé bientôt, car l'amour conçu de cette façon tourne vite à dégoût ; quand on lui parle de l'amour de Dieu, il sourit; il n'y croit pas; et comment croirait- il à l'amour de Dieu , lui qui ne croit plus à aucun des amours de la

terre, parce que peut-être il a abusé de tous ? Souvent même il s'irrite, surtout si, tombé moins bas, il a respecté dans son âme ce grand sentiment, il crie alors, ce cœur tendre, mais d'une tendresse tout humaine, que vous voulez détruire la famille, supprimer les affections et les douceurs domestiques , et cet amour de Dieu qui est le charme et l'attrait des grands cœurs lui apparaît comme un adversaire et un ennemi. Pourquoi ? Parce qu'il prend l'amour par le petit coté et qu'il s'arrête à la superficie du cœur. Ah ! s'il était descendu plus bas , dans ces régions profondes où il a son siège véritable; s'il avait compris l'immense grandeur et la beauté souveraine du cœur de l'homme ; qu'il cherche en vain son contentement sur la terre ; qu'il se heurte et se meurtrit sans cesse contre des amours imparfaits, comme un captif sublime contre les parois d'une prison ; si , méprisant l'amour qui n'est qu'un plaisir, il avait compris l'amour qui est un martyre, le martyre de sa propre beauté, incapable de se donner dans la mesure où il le rêve et souffrant de cette impuissance, il se serait élevé à la pensée d'un amour infini, source de tous les amours , et en même temps leur suppléant, leur protection, leur bouclier, leur principe d'éternelle vie, et il aurait trouvé dans son cœur, pour comprendre Dieu qui est tout amour, « ces raisons que la raison ne connaît pas ». Dieu se serait fait sensible à son cœur. Il aurait vu, comme par intuition ou plutôt par expérience, la beauté de la foi, la douceur de l'espérance, la sainteté de l'amour ; et des rapports que Dieu lui a faits sur la terre avec eeux qu'il aime , il se serait élevé sans efforts à comprendre ses rapports avec Dieu, c'est-à-dire toute la Religion. Qu'est-ce que la lumière de l'esprit à côté de cette lumière-là? Qu'est-ce que Dieu visible à l'esprit à côté de

Dieu sensible au cœur ? On peut douter après avoir vu : comment douter après avoir senti? 0 mon ami, Dieu a fait du cœur de l'homme un Evangile. 11 y a gravé tous les mystères. Il a fait de nous, par notre nature, une Trinité, une Incarnation ; et, dans les plis et replis de la paternité , il a caché en nous la création , la providence , la rédemption, le sacrifice, la croix. Tous ces mystères, nous les opérons nous-mêmes vis-à-vis de nos enfants, afin que, les portant en nous, nous ayons moins de peine à les croire en Dieu, Mais, pour cela, il faut que notre amour ressemble au sien ; c'est-à-dire qu'il faut échanger l'amour apparent qui se cherche et vit de plaisir, de satisfaction personnelle, contre l'amour vrai qui se donne ; le petit amour contre le grand.

Il ne faut donc pas cesser d'aimer pour arriver à connaître Dieu ?

LE MAÎTRE

Au contraire. Plus vous aimerez, à condition d'aimer dans la pureté, dans l'oubli de vous-même, dans le dévouement, plus Dieu sera sensible à votre cœur. Car Dieu est amour. Dieu n'a contre lui que ceux qui n'aiment pas ou qui aiment mal.

LE DISCIPLE

C'est-à-dire les égoïstes.

LE MAÎTRE

Précisément. Tous les grands cœurs sont avec lui, comme tous les grands esprits. Et j'ajoute, toutes les grandes consciences. Car je n'ai pas besoin de vous dire qu'il y a une petite et une grande conscience, ou, si vou* aimez mieux, qu'il y a dans la conscience un grand et un petit

côté, et que tous ceux qui s'approchent de Dieu par le grand côté de leur conscience y trouvent infailliblement la lumière et la paix.

LE DISCIPLE

Maître, j'entrevois ce que vous voulez dire. Mais achevez ce que vous avez commencé, et indiquez- moi à quels signes on reconnaît la petite conscience et comment on la distingue de la grande.

LE MAÎTRE

Vous rappelez-vous l'histoire de ce jeune homme que rencontra Notre-Seigneur ? Notre-Seigneur le regarda avec tendresse ; et ce jeune homme lui ayant dit : « Maître, pour arriver à la vie éternelle, que taire? » Jésus lui répondit: « Tu sais les commandements: Tu ne tueras point; Tu ne commettras point d'adultères ; Tu ne déroberas point ; Tu ne diras pas de faux témoignages ; Tu honoreras ton père et ta mère ; Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Si ce jeune homme avait eu ce que j'appelle une grande conscience, une conscience sérieuse et profonde qui pénètre jusqu'à l'esprit, par delà la lettre, il aurait senti qu'il n'avait accompli que grossièrement ces différents commandements ; qu'il ne les avait qu'effleurés ; mais que l'esprit, le sens profond , la fleur exquise , il les avait foulés aux pieds, et il se serait jeté aux genoux de Notre-Seigneur pour lui demander la grâce du repentir. Au lieu de cela, séduit par ce que j'appelle la petite conscience, la conscience facile et facilement satisfaite, qui s'en tient à la surface, à l'observation de la lettre: « Maître, dit-il, j'ai gardé toutes ces choses dans ma jeunesse; que me manque-t-il encore?» Et il s'en va, content de lui, mais laissant Jésus triste.

Image de tant d'hommes que leurs vertus, si j'ose ainsi dire, éloignent de Jésus-Christ; honnêtes dans leurs mœurs, probes dans leurs affaires, délicats dans leurs procédés, affectueux dans leurs familles , ils n'ont jamais compris ni les droits de Dieu sur eux, ni l'énormité de leurs péchés, ni le besoin qu'ils ont d'un Sauveur. Comment de tels hommes viendraient-ils à Jésus-Christ? Ils sont trop satisfaits d'eux-mêmes. Ils ne veulent pas de la sainteté qu'il apporte. Ils n'ont pas besoin de sa grâce. Ils entrevoient en Jésus- Christ la beauté morale ; ils sont incapables de comprendre en lui le pénitent sublime. Voilà ce qui les arrête, leur conscience satisfaite, superficielle, ce que j'appelle la petite conscience. Ah 1 donnez-moi un homme qui sente, le poids du péché, qui ail l'horreur du mal, qui, soupirant après une vie meilleure, soit décidé au sacrifice pour trouver la paix, la grâce, le pardon, la vertu, je réponds de cet homme. Il n'a besoin que d'être mis en rapport avec Jésus-Christ pour se donner à lui sans retard et sans retour. Voyez-vous, mon jeune ami, ce qui perd les hommes aujourd'hui, c'est qu'ils ne savent plus que ces paroles : « 0 Père, je vous rends grâces de ce que je ne suis pas semblable au reste des hommes, ravisseurs, injustes, adultères. Je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède. » Voilà ce qu'ils savent dire : Je suis un honnête homme. Ils ne savent plus dire : a Ayez pitié de moi , mon Dieu , parce que je suis un pécheur I »

LE DISCIPLE

C'est-à-dire qu'ils vont à Dieu avec la petite conscience, la conscience superficielle, qui se contente de peu, et qui, pour cette raison, devient vite une conscience fausse. Ils ne savent plus monter au Dieu de toute sainteté avec cette

conscience délicate et profonde qui tremble toujours de n'être pas assez pure pour le trouver. 0 mon Dieu, qui connaissez mes tristesses, mes ardents désirs de la vérité, mes efforts douloureux et stériles, donnez-moi une grande conscience, un grand cœur et un grand esprit; ou plutôt, puisque toutes ces choses sont en moi, faites que je les tourne vers vous, que je tourne vers vous les grands côtés de mon âme. Hélas î et j'en rougis encore, ne m'étais-je pas imaginé quelquefois que j'étais trop grand pour croire ! j'étais trop petit. Oui, tout ce qui me tenait éloigné de Dieu, de Jésus- Christ, de la Religion, était petit, et la vaine estime que j'avais de ma grandeur était plus petite que tout le reste. 0 mon Dieu, recevez cet aveu comme le premier signe de mon retour, et recevez celui-ci encore qui m'humilie davantage : Ne m'étais-je pas imaginé que pour me donner à vous, qui êtes la grandeur même et la source de toute grandeur, il faudrait couper les ailes ou à la liberté de ma pensée , ou à la tendresse de mes affections , ou à l'énergie de mon caractère , ou à l'élan des plus nobles désirs de mon âme? Gloire à vous, je sens comme des écailles qui tombent de mes yeux. Vous n'avez contre vous en moi que ce qu'il y a de petit ; tout ce que j'ai de grand est pour vous. Je vous le donne, ce grand côté de mon âme. 0 mon Dieu, c'est par lui que j'ai retrouvé la lumière. Je veux m'y reposer, y vivre et mourir,

LE MAÎTRE

Que Dieu bénisse cet élan de votre âme, et qu'il continue À vous assister dans la route que nous avons encore à parcourir. Vous venez de voir qu'il faut à l'homme une Religion. Il la faut à l'homme comme il la faut à Dieu. Ni l'un ni l'autre ne s'explique sans un lien qui les relie.

Demandons -nous maintenant qu'elle est cette Religion. Et pour cela , abrégeant le chemin et allant tout de suite à ce qu'il y a de capital, plaçons -nous en face de Jésus- Christ. Jésus-Christ est-il Dieu ? Car, s'il l'est, qu'y a-t-il à faire que de nous prosterner à ses pieds ?

LE DISCIPLE

Oui, maître, Jésus-Christ est-il Dieu? voilà la question. Je vous avoue qu'elle me trouble. Vous m'aiderez à la résoudre. Il n'y en a jamais eu de plus grande.

LE MAÎTRE

Non, jamais de plus grande, ni de plus nécessaire, ni de plus redoutable , ni de plus touchante , ni de plus riche en perspectives et en harmonies de tout genre, ni de mieux faite pour solliciter l'attention d'une grande âme. Mais, grâce à Dieu , il n'y en a jamais eu non plus d'aussi facile. Préparez votre esprit et votre cœur. Nous avons vu les premiers rayons de l'aurore ; nous allons assisle: au lever du soleil.

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