PAR DELA LA MORT
Résumons ce que nous avons dit aux chapitres précédents. Il y a , dans le fait de la douleur, tout à la fois un mystère et un besoin.
Un mystère pour l'intelligence : pourquoi la douleur?
Un besoin pour le cœur : comment soulager la douleur?
Devant ce mystère et devant ce besoin , tout échoue , excepté la Religion, La philosophie reconnaît son impuissance, et ceux qui souffrent la reconnaissent mieux encore. Seule, la Religion peut ici quelque chose. A sa lumière, l'effrayant fantôme n'est plus si horrible. Ce n'est ni un tyran ni un adversaire. C'est un aide. Il joue un rôle divin. 11 illumine; il purifie; il rend meilleur; il fait grandir la vertu; il refond le cœur dans sa flamme et le rend digne de Dieu. L'âme effrayée se rapproche, le regarde, le palpe avec étonnement, en accepte les coups, s'y résigne du moins, finit par l'aimer, en vient même, en quelques cœurs vaillants, à le désirer; et au lieu de fuir
Pécha fan d , d'en détourner les yeux, de s'y laisser traîner comme un esclave, elle y monte librement, volontairement, et s'y transfigure dans l'amour. Voilà d'abord ce qu'obtient la Religion ; mais il s'en faut bien que ce soit son dernier mot.
La Religion, qui sait d'où vient la douleur et pourquoi elle arrive, sait aussi comment elle finit; et elle le dit avec une précision qui achève de consoler. Elle sait que cette vie n'est qu'un commencement, et elle en connaît le terme ou plutôt le couronnement. Elle sait et elle affirme que pas un des nobles instincts de notre nature ne sera trompé. Lumière infinie, amour sans bornes, vie interminable et heureuse, elle sait que nous trouverons tout cela en dépit de la mort. La mort n'est qu'un tunnel. La lumière reparaît après, plus belle.
Oui, l'Immortalité, c'est-à-dire le plein rassasiement de Pâme, c'est-à-dire l'éternelle réunion, l'amour par delà la mort; voilà ce que la Religion affirme, et. c'est par là qu'elle achève de consoler ceux qui souffrent.
0 mon âme , restons encore un peu sur ces hauts sommets solitaires. Il y fait bon. De là la terre est peu de chose; mais le ciel resplendit. La vie ressemble à cette montagne abrupte du Righi, en Suisse. On sue à la gravir. Mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez le ciel sur votre tête, et l'immense panorama des Alpes sous vos pieds.
Il y a des âmes, heureuses sont-elles, pour lesquelles le grand argument de l'immortalité, c'est la mort. Elles
ne savent pas s'agenouiller près des reliques chéries de ceux qu'elles ont aimés sans se sentir imprégnées d'un parfum céleste, d'un arôme de vie et d'immortalité, sans dire avec le poète :
Peut-on douter sur un tombeau?
Heureuses de telles âmes! Chaque tombe qui se creuse sous leurs pas leur illumine le ciel. Elles arrivent au bout de la vie moins accablées; elles savent que la meilleure partie d'elles-mêmes est déjà là -haut et qu'elles vont la rejoindre.
Mais il y en a d'autres, celles-là plaignons- les 1 sur lesquelles la mort produit un effet opposé. Leurs espérances d'immortalité se voilent dans leur cœur par le nuage de leurs tristesses. La nuit se fait, traversée par un doute aigu : Si tout était fini ! Amère épreuve , qui naît souvent de leur amour même. Elles douteraient moins, si elles aimaient moins.
Or c'est ici surtout que la Religion déploie sa sublimité. Elle rassure l'âme inquiète. Elle lui ouvre ce portique obscur, et lui permet de jeter par delà les ombres du tombeau un regard plein d'espérance. Elle lui aide à retrouver, dans son âme , les certitudes endormies. Car Dieu n'a pas écrit sur la pierre ou sur le parchemin ce dogme nécessaire de l'immortalité. Il Ta écrit dans toutes les évidences de la raison, comme dans les intuitions du cœur. Il a voulu qu'on ne pût le rejeter qu'en s'abdiquant soimême.
L'âme est, donc elle sera. Voilà le plus simple, le plus invincible des arguments gravés par Dieu dans l'âme humaine. Argument sans réplique. Et la preuve, c'est que
quand on ne veut pas de l'âme dans l'avenir, on commence par la supprimer dans le présent. Mais comment faire? Il faut beaucoup d'esprit pour se persuader qu'on n'a pas d'âme. Tout le monde n'est pas capable de cet effort; et comme ce malade auquel on cherchait à persuader qu'on ne meurt que quand on le veut bien, et qui répondait: « J'ai peur d'avoir une distraction, » à la moindre dis- i traction on se retrouve ayant foi à son âme.
Et non seulement l'âme est, mais elle veut être; elle veut être de plus en plus. Encore plus de lumière, encore plus d'amour, encore plus de viel voilà ce qu'elle dit. C'est le cri de toutes les âmes. Et cela aboutirait au néant ! Cette faim, cette soif qui constituent l'essence de l'âme, auraient été inutiles, sans but, sans raison, dénuées de sens! que dis-je? se retourneraient contre elle, comme une moquerie 1 Vous avez soif de lumière infinie : réjouissez-vous, vous aurez des ténèbres éternelles! Vous avez faim et soif de vie : on vous donnera la mort et le néant ! Vous disiez : « Toujours ; » on vous répondra : « Jamais ! » C'est stupide.
« Finir! parole stupide, s'écria Gœthe un jour. Pourquoi finir! Fini et rien, c'est même chose. » Si ce qui est créé doit finir, que signifie donc la glorieuse création? Non, non , ce qui est ne peut finir que pour recommencer.
D'ailleurs cette vie croissante n'est pas seulement un besoin; c'est une réalité. 11 y a des âmes qui grandissent vraiment. Et comment se fait leur progrès? A force de douleur et à force d'amour. Mais quoi 1 la douleur et l'amour sont dans le monde! Ils purifient l'âme, ils l'agrandissent; ils lui donnent une beauté que personne ne conteste. Et pourquoi faire, s'il n'y a pas d'immortalité? Quoi I tout ce que j'ai rêvé est perdu; tout ce que j'ai aimé
est mort ; tout ce que j'ai désiré est fondu dans mes mains ; il ne me reste rien de tous mes rêves; et je me consolais en pensant que du moins mon cœur me restait purifié, agrandi, embelli, digne de Dieu qui m'attend et dans lequel je retrouverai tout ce que j'ai perdu! Et vous venez me dire que mon cœur va périr avec tout le reste !
Quoi! voilà vingt ans, trente ans que je travaille mon cœur pour le rendre pur, fécond , pour le détacher de tout ce qui est bas, vil, périssable, passager; et au moment où il donne des fruits et des fleurs, c'est la mort qui cueillera les fleurs, c'est le néant qui moissonnera les fruits! Non, non, cela est impossible. J'affirme que vous vous trompez. L'âme ne peut s'agrandir pour mourir! Elle ne peut pas se parer pour le néant !
Et si , rien qu'en interrogeant mon cœur où habitent la douleur, i'amour, la vertu, le progrès désiré et déjà, quoique faiblement , réalisé , je sens s'allumer toutes mes espérances d'immortalité, qu'est-ce donc quand je lève les yeux au ciel et que je pense à Dieu?
Car Dieu est, je n'en ai jamais douté. Nulle des ardentes passions de ma jeunesse n'a mis sur ce point une ombre à mon front. En tout cas il n'y en a plus. Chacun de mes chagrins m'a dit son nom. Chacune de mes rides m'a prouvé sa grandeur. Je possède maintenant un évangile qui ne me permet pas le doute, ce sont mes cheveux blanchis et mes rêves éteints.
Dieu est donc; il est créateur, il est père; il aime les âmes, il les a créées par amour: car autrement pourquoi? Pendant vingt ans, trente ans, il les a bénies, protégées, vivifiées, aimées, et puis tout à coup il les anéantirait, il ne s'en souviendrait plus! Moindre en amour que cette mère qui est louée dans les saintes Ecritures de n'avoir pas
voulu se consoler parce que ses enfants ne sont plus ! Quia non sunt!
Et après avoir anéanti toutes les âmes qui sont sur notre globe, s'il y en a dans les soleils et dans ces millions de mondes qui flottent sur nos têtes, après que ces âmes auront vécu, prié, souffert, aimé, quand elles seront bien belles, il les anéantira aussi I
Tous ses enfants, nés du souffle de son cœur, seront éteints, anéantis et par lui, et pour toujours! Et il emploiera le reste de son éternité à jouir du bonheur de n'avoir plus d'enfants; à veiller, comme un fossoyeur sans ouvrage, sur ces cimetières où il n'y aura plus même de reliques! Quel Dieu vous vous faites!
Et si vous dites qu'il créera sans cesse, comme en dé- | finitive c'est pour anéantir sans cesse, quel artiste vous imaginez! Il n'y aurait donc, dans la grande œuvre de Dieu, que des commencements, des essais, des ébauches ! Rien de complet, de fini ! Un concert où l'on n'entendra que des préludes! un drame qui s'arrêtera brusquement, et finira dans l'horreur! Cela est impossible. « Je verrai mon Dieu dans la terre des vivants. »
Oui , je verrai mon Dieu! c'est ma foi absolue. Reposita est hœc spes mea in sinu meo. Je trouverai en lui tout ce que je cherche. J'ai cherché si longtemps la lumière, la lumière pure, sans ombres, et je ne l'ai pas trouvée! Je m'en vais, ayant sondé tous les problèmes, n'en ayant résolu aucun ; entouré à soixante ans de plus de ténèbres qu'à vingt, sachant que l'homme ne sait rien; mais non découragé, toujours avide de savoir, et saluant avec bonheur la terre où je pourrai me rassasier : Satiabor cum appartient.
J'ai cherché l'amour, et je ne l'ai guère trouvé davantage. Et je ne parle pas seulement de l'amour des créatures. Oh!
lui, manifestement, n'a été qu'un commencement, une ébauche. J'avais à peine les lèvres à la coupe qu'elle m'a été enlevée! Je parle de l'amour de Dieu. Qu'est-ce que j'en ai goûté? Et cependant que de désirs! mais quelles ombres! et quelle distance de lui à moi ! et quel voile entre nous! Oh! il se déchirera, ce voile! Je ne chercherai plus mon Dieu comme un aveugle qui palpe dans les ténèbres. Je le verrai de mes yeux. Et je me rassasierai éternellement d'amour en le voyant : Satiabor cum apparuerit.
J'ai cherché la vie.- Pendant quelques années, je l'ai sentie croître en moi. Je grandissais, je me fortifiais. Puis tout à coup elle s'est arrêtée. Et, parvenu à ce sommet où l'on demeure si peu , après lequel il ne reste plus qu'à descendre la pente si rapide des années je l'ai sentie décroître, comme une lampe qu'on ne renouvellerait plus. Maintenant me voici affaibli, brisé, meurtri, penché vers la terre. Est-ce la fin? Oh! non. « Je reverrai mon Dieu dans la terre des vivants. » Je trouverai en lui la vie que je rêve, une vie inépuisable, la vie éternelle. Satiabor cum apparuerit.
Voilà par quelles pensées la Religion soutient , fortifie, attendrit les âmes; comment elle les aide à traverser les régions solitaires de la vieillesse, et les endort doucement dans la mort. A mesure qu'elles déclinent dans l'ombre, la grande lumière se lève. Quand le chrétien ne voit plus la terre, la Religion vient s'asseoir à son chevet et lui montre le ciel. Elle l'avertit tendrement de sa dernière heure. Elle touche, pour les préparer à la lutte suprême, ses membres lassés de la vie, et, toujours grave, elle mêle des idées de repentir à ses paroles d'espérance. Après l'avoir rendu humble, résigné, doux, par le souvenir de ses fautes, elle le revêt de force, en mettant dans ses mains l'image
du Dieu qui a souffert pour nous. Ainsi armé, elle le mène par la main au-devant de la mort, et lui apprend à la saluer comme une libératrice. Encore un moment, et tous ses rêves seront réalisés. Il se désaltérera aux sources intarissables de la lumière et de l'amour. Voilà ce que dit la Religion à cette âme inquiète, qui a tant désiré, tant souffert, qui a si peu possédé. Déjà le mourant en respire l'avant -goût. L'aurore du jour sans fin commence à lui apparaître; il en a comme un reflet sur le front. Un parfum d'immortalité enveloppe la couche où il meurt dans la paix. Et les yeux de ceux qui l'ont aimé le cherchent encore sur la terre que déjà il s'est envolé dans le ciel.
Mais si haute que soit cette première espérance et cette première consolation donnée par la Religion à ceux qui meurent et à ceux qui survivent, elle ne pouvait pas suffire. Elle est trop divine; elle n'est pas assez humaine. Elle ne tient pas assez comple de ce coeur de chair que Dieu nous a donné et qu'il veut immortel aussi. A cette première parole, la Religion en ajoute une seconde, non moins belle.
En cette terre heureuse , vers laquelle je marche , je ne trouverai pas seulement mon Dieu. Je verrai mon Dieu dans la terre des vivants. Oui, je le trouverai entouré de tous ceux qui vivent; « car Dieu n'est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vivants. » Si je vis, pourquoi tous les miens ne vivraient-ils pas? Si ma foi, mon amour, ma beauté croissante ont triomphé du néant, pourquoi, eux aussi,
n'en auraient-ils pas triomphé? Si je garde mon intelligence, ma conscience, ma liberté, ma personnalité, ils auront aussi la leur. Je les reconnaîtrai. J'achèverai la vie, l'amitié, l'amour, la paternité, que je n'ai qu'ébauchée. Je l'agrandirai. Fils, je remonterai la longue suite de mes aïeux jusqu'au commencement; je les connaîtrai tous. Père, je descendrai la suite de mes enfants, jusqu'au jour où mon sang s'éteignit par la volonté de Dieu ou par ma faute. Je retrouverai mes amis, tous ceux que j'ai aimés. Je les aimerai vraiment. Nous sourirons ensemble de ce peu que nous appelions autrefois l'amour. Voilà ma foi absolue. Cette seconde vie , cette vie de la famille , de l'amitié , de l'amour, de la société, aura comme l'autre son couronnement. C'est mon second acte de foi, aussi certain que le premier. Reposita est spes mea in sinu meo.
Mais voilà que j'aperçois dans certaines âmes, non pas sceptiques, mais religieuses, un doute étrange. Est-ce qu'on se reconnaîtra dans le ciel? L'une d'elles disait : « Les oiseaux sont bien heureux : ils émigrent en famille. Nous presque toujours, un à un, nous faisons une émigration solitaire. On vécut deux, on part seul pour le voyage inconnu. Grande tristesse au cœur de ceux qui aiment. Je crois, j'espère, je me confie. Je ne mourrai que pour vivre. Mais, hélas ! si c'était pour vivre sans revoir ce que j'aimai I »
Et une autre, une mère qui avait perdu une jeune fille de dix-sept ans et qui était momentanément éloignée d'une seconde enfant très malade : — « Oh! si j'étais sûre de revoir ma fille 1 — Votre petite malade? lui dis-je, croyant qu'elle parlait de celle-là. — Oh î non, l'autre. — Comment, vous en doutez? — Je n'en doutais pas quand j'étais heureuse; mais maintenant je doute. Je ne vois là qu'une pieuse croyance. L'Eglise ne dit rien, l'Evangile se tait,
et il y a même des livres où Ton enseigne qu'on ne se reconnaîtra pas dans le ciel. Cela me brise le cœur. »
Voilà comment les faux mystiques glacent les âmes, et comment ils créent, sans le vouloir, par de sottes doctrines, entre les plus nobles instincts du cœur de l'homme et de la Religion, des abîmes. Et parce que les extrêmes se touchent, voilà comment ils achèvent, de leurs pieuses mains, l'œuvre des impies. Ceux-ci ne veulent point d'immortalité. Ceux-là en enseignent une, mais odieuse.
Où ont- ils pris cette doctrine qu'on ne se reconnaîtra pas dans le ciel? Où ont -ils trouvé que la contemplation sublime de Dieu effacera tout souvenir? C'est toujours le même procédé d'outrager la nature humaine sous prétexte de faire triompher la grâce, comme si Dieu pouvait se plaire au déshonneur de ses enfants ! Comme si les instincts profonds, invincibles du cœur humain n'étaient pas nécessairement, ici et partout, la lumière absolue! Est-ce que tout ce qui prouve l'immortalité de l'âme ne prouve pas en même temps l'immortalité du souvenir, l'immortalité de l'amour, l'immortalité de l'union avec ceux qu'on aime? Est-ce que le dernier mot, la démonstration suprême de l'immortalité n'est pas celle-ci : Je veux aimer toujours ceux que j'aime? Donc ils vivront. Oui, si Dieu existe, si le monde a un sens , si la création n'est pas une raillerie , un immense à quoi bon , voilà le dernier mot de l'immortalité , sa preuve souveraine.
Écoutez les échos du cœur humain.
« 0 mort , disait une noble intelligence , je pourrais te livrer tout le reste; mais je ne te livrerai pas mes amis. »
Et une autre : « Ohl non , je ne crois pas qu'on puisse aimer avec innocence, avec profondeur, sans être pénétré de religion et d'immortalité. Ce que j'éprouve me semble
être le présage d'une autre vie. Comment des émotions de ce genre ne franchiraient- elles pas la tombe? »
Et un poète : il ne faut pas mépriser les poètes ; ils ont des intuitions :
Où vivent-ils? quel astre à leur paupière
Répand un jour plus durable et plus doux?
Ont-ils perdu ces doux noms d'ici-bas?
A nos appels ne répondront-ils pas?
Ohl non , mon Dieu ! si la céleste gloire ] • Leur eût ravi tout souvenir humain, Tu nous aurais enlevé leur mémoire, Nos pleurs sur eux couleraient-ils en vain?
Et deux jeunes époux errant sur les bords de l'Adriatique : « N'est-ce pas une souffrance d'aimer pour cette vie seulement? N'avez- vous pas le goût des amours éternels? »
Voilà le vrai. Que l'Eglise s'explique ou se taise sur ces questions, que l'Evangile ne parle pas : qu'importe? le cœur parle, et ici, en ces choses qui sont absolument de son domaine, il est infaillible. 0 mort, je pourrais t'abandonner tout le reste, mais non pas ceux que j'aime I
Il est vrai qu'au saint Évangile, Jésus- Christ, consulté par les sadducéens sur le mystère de la vie future, et sur le sort en particulier de ceux qui auront été mariés plusieurs fois, répond : « Dans la résurrection il n'y aura plus d'époux et plus de noces. In résurrections neque nubent, neque nuben-
tur. » Mais qu'est-ce à dire? Ils ne seront plus époux au sens de la terre. Non. Que seront-ils donc? Fiancés, amants éternels.
Et si vous me dites : « Mais que deviendra leur amour? » je réponds : Il ressemblera à l'amour d'un frère pour ses sœurs, ou à l'amour d'une mère pour ses enfants :
Chacun en a sa part5 et tous l'ont tout entier ;
ou, si vous aimez mieux, à l'amour de Notre- Seigneur pour les âmes. Chacune est épouse, et il n'y a qu'un unique Epoux.
Voilà ce que dit l'Evangile, non pas, certes, pour contredire cette intuition du cœur de l'homme ; au contraire , pour l'affirmer, même aux pages où cette doctrine apparaît le moins ; car il y en a où elle étincelle. Qu'est-ce que l'Evangile, sinon l'histoire du Sauveur mort et ressuscité; ayant aimé les siens, mais les ayant aimés jusqu'à la fin par delà le tombeau; n'ayant perdu dans la contemplation sublime de son Père, dans sa transfiguration après sa mort, le souvenir d'aucun de ceux qu'il avait aimés; étant venu le leur redire vingt fois, cent fois avec un accent plus tendre qu'avant sa mort, et avec des délicatesses, des nuances d'affection vraiment touchantes? Il avait une mère : qu'en a-t-il fait? ne siège-t-elle pas à sa droite, toute-puissante sur son cœur, et plus puissante même qu'aux jours de sa vie mortelle? Et qui oserait dire que dans le ciel elle ne reconnaît plus son fils et n'en est pas reconnue ?
Il avait des disciples, douze apôtres : les a-t-il oubliés? Que leur disait-il avant de les quitter? « Que votre cœur ne se trouble pas; je vais vous préparer un lieu f. » Et pour-
' Joan. xiv, 24.
quoi? « Afin que là où je suis, vous soyez aussi. » 0 parole divine! c'est le même cri que tout à l'heure : « 0 mort, je puis bien t'abandonner tout le reste, mais non pas ceux que j'aime. »
Et à Pierre, qui lui disait, inquiet : « Où allez-vous? — Où je vais , tu ne peux me suivre à présent ; mais tu me suivras ensuite. » Vous les voyez qui vont se réunir. Et que répond Pierre ?« Pourquoi pas tout de suite1 ? Est-ce que je ne puis pas mourir pour vous? » Comme s'il disait : Estce la mort qui est l'obstacle? Eh bien I je mourrai, afin que nous ne nous séparions pas.
Et que leur dit-il encore : « Vous serez sur douze sièges, jugeant les enfants d'Israël *. » Dira-t-on que sur ces douze sièges ils ne se reconnaîtront pas entre eux? ou bien qu'ils ne reconnaîtront pas ceux qu'ils devront juger? ou encore, que ceux qui devront être jugés ne connaîtront pas leurs juges?
Et sous quelle figure parle-t-il du ciel? sous la figure d'un banquet. « Celui qui aura vaincu , je lui donnerai de s'asseoir à ma table, dans mon royaume. » Des convives se reconnaîtront-ils , oui ou non ? Et s'ils ne se connaissent pas, imagine-t-on cette ombre de festin où se glissent silencieusement des ombres qui ne se connaissent pas? Ce sera bien agréable.
Après avoir lu l'Évangile, veut-on maintenant entendre l'Eglise? Elle affirme mille fois, sous toutes les formes,
1 Joan. xiii, 37.
* Matth. xxx, 29.
avec une précision absolue , qu'au ciel on se verra , on se reconnaîtra, on s'aimera. Elle veut qu'on prie Dieu pour avoir ce bonheur. Qu'est-ce que les saints qu'elle honore? Sont-ce de pures ombres, pâles, vides, sans personnalité, ne se reconnaissant pas les unes les autres, ne se souvenant plus de la terre, et abîmées dans la contemplation sublime de Dieu? Ce sont, au contraire, des êtres actifs, vivants, personnels, conservant au ciel leur physionomie distincte, s'aimant, s'intéressant à nous, se mêlant aux choses de la terre, suivant de l'œil nos combats, nos victoires, et y applaudissant. Et que demande pour nous l'Eglise dans chacune de leurs fêtes? que nous ayons le bonheur de vivre dans leur société. Da nobis in œterna beatitudine de eorum societate gaudere. Voilà ce qu'elle demande, et assurément le bonheur de vivre dans leur société suppose que nous les connaîtrons et que nous en serons connus. Ce n'est pas assez; il faut qu'il n'y ait pas d'équivoque : que demandet-elle encore? Que nous ayons le bonheur de les voir : Da, quœsumus, Domine Deus noster, ut sieut tuorum commémoratione sanctorum temporali gratulamur affectu, ITA perpetuo LiETEMUR aspectu. Est-ce clair? Notre bonheur sera de les voir, et d'en être vus; nous ne serons pas seulement côte à côte absorbés dans la sublime contemplation. Nous nous verrons, nous nous reconnaîtrons, nous nous aimerons. C'est l'Eglise qui le dit, qui nous le fait répéter vingt fois, cent fois chaque année, ou plutôt tous les jours à la fête de chaque saint.
Mais voici quelque chose de plus consolant. Il y a dans le Missel, pour être dite à la messe, une oraison que le prêtre peut réciter pour son père ou sa mère après leur mort : Pro pâtre et maire sacerdotis. Or que demande ici l'Eglise? Est-ce simplement le bonheur éternel pour ce
père et pour cette mère? Est-ce simplement, pour le fils, le bonheur de les savoir au ciel et d'y être aussi un jour? Non, cela ne serait pas suffisant, s'ils ne devaient, l'enfant et le père, la mère et l'enfant, continuer dans le ciel la douce vie de famille. Pour être parfaitement heureux, il faut qu'ils SE VOIENT. « 0 mon Dieu, qui avez ordonné d'entourer d'honneur notre père et notre mère, traitez avec bonté l'âme de mon père et l'âme de ma mère; oubliez leurs fautes; pardonnez-leur, et faites que, dans la joie de la lumière éternelle, j'aie le bonheur de les voir : Meque EOS IN jETERNjE claritatis gaudio fac videre. »
Ce qu'elle dit du père , de la mère, de l'enfant, l'Eglise le dit de l'époux, de l'épouse. Elle affirme que leur mutuel amour se continuera dans le ciel sous une forme plus haute et dans une tendresse plus grande. Et c'est dans ce sentiment exquis, délicat, qu'elle a puisé cette répugnance qu'elle éprouve pour les secondes noces, auxquelles elle retuse la pompe solennelle des prières, où elle ne tolère ni voile, ni couronne, ni bénédiction du prêtre et presque aucune expression de joie. Que veut-on de plus? Et c'est au moment le plus auguste des saints mystères que l'Église nous fait prier ainsi.
Il paraîtra maintenant peu utile, après ces affirmations solennelles, de faire entendre ici le témoignage de la tradition. Je le ferai pourtant, mais avec rapidité. Vous verrez passer devant vous les plus grands génies et les plus nobles
cœurs , et vous sentirez une fois de plus quelle harmonie il y a entre Dieu et l'homme, entre les enseignements infaillibles de la Religion et les intuitions non moins sûres du cœur humain.
Je cite, du reste, sans suivre d'autre ordre que celui des temps.
Tertdllien. Voici d'abord un des plus vastes esprits du Christianisme, génie sombre, cœur austère, peu ouvert aux choses de l'affection, et dont pour cette raison, et parce qu'il touche aux temps apostoliques, les paroles sont deux fois précieuses : « Dans la vie éternelle, Dieu ne séparera pas plus ceux qu'il a unis qu'il ne permet leur séparation dans cette vie terrestre. La femme sera toujours la compagne de son mari ; et le mari possédera ce qu'il y a en elle de principal et de meilleur, le cœur. L'absence des relations inférieures ne lui fera rien perdre. L'union n'estelle pas plus haute quand elle est plus pure 1 ? »
Saint Gyprien. Ecoutez d'admirables paroles : « Puisque nous traversons ce triste monde comme des étrangers et des voyageurs , soupirons après le jour qui nous ramènera dans notre maison et qui nous réintégrera dans le ciel. L'exilé n'a-t-il pas hâte de rentrer dans sa patrie? Et celui qui s'embarque sur mer pour revenir près des siens , ne désire-t-il pas un vent favorable afin de pouvoir embrasser plus tôt ceux qu'il aime? Notre patrie, c'est le ciel, et nos pères nous y ont devancés. Hâtons-nous, courons pour les saluer. Nous sommes attendus au ciel par un grand nombre de personnes qui nous sont chères; nous sommes désirés par une foule considérable de parents, de frères et d'enfants, qui , assurés désormais de leur bonheur, sont inquiets de
» Tertull. de Monog., cap. x.
notre salut. Allons les voir ; allons les embrasser. Ah ! quelle joie pour eux et pour nous * ! »
Saint Athanase. Il n'y a ici , de ce grand et profond théologien, qu'un mot, mais lucide comme un diamant. Un de ses traités est intitulé : Questions nécessaires qu'aucun chrétien ne doit ignorer. Or, dans la réponse à la XXIIe question , on lit : « Aux âmes justes dans le ciel , Dieu accorde un grand bien, qui est de se connaître mutuellement *. »
Saint Ambroise. Son doux et tendre génie ne pouvait pas hésiter sur une pareille question. Il s'épanche dans une admirable prière, adressée à son frère qui venait de mourir. « 0 mon frère, puisque vous m'y avez précédé, préparezmoi une place dans cette demeure commune à tous qui est désormais pour moi la plus désirable. Et de même qu'icibas tout fut commun entre nous, de même au ciel ignorons la loi des partages. Ne faites pas attendre longtemps, je vous en conjure , celui qui éprouve un si pressant besoin de vous rejoindre. Attendez celui qui s'avance ; aidez celui qui se hâte ; et si je vous parais encore trop tarder, faitesmoi venir. 0 mon frère, quelle consolation me reste-t-il, si ce n'est cet espoir de vous rejoindre bientôt ? Oui, je me console en espérant que la séparation mise entre nous par votre départ ne sera pas de longue durée, et que vous obtiendrez la grâce d'attirer à vous plus promptement celui qui vous regrette si vivement*. »
Saint Augustin. Tous ses ouvrages sont pleins de cette doctrine. Citons- en deux passages seulement : d'abord celui sur Nebridius, qui venait de mourir, d'être enseveli, selon l'antique expression, dans le sein d'Abraham. « Quel
1 S. Cypr. de ImmortaL, in fine.
2 S. Athan. Quxstiones ad Antiochum.
3 S. Ambr. de Excessu fratris sut, lib. I, n. 78
que puisse être ce sein d'Abraham, reprend saint Augustin, c'est là qu'il vit, mon Nebridius, mon doux ami. 11 vit au séjour bienheureux dont il me faisait tant de questions , à moi qui avais si peu de lumière pour répondre. Il n'approche plus son oreille de ma bouche; mais il approche sa bouche de vous, mon Dieu, source de vie ; et, heureux à jamais, il se désaltère à loisir, selon l'immensité de sa soif. Et, toutefois, je n'ai pas peur qu'il s'enivre là jusqu'à m'oublier, puisqu'il vous boit, ô mon Dieu, vous qui ne m'oubliez jamais1. »
Et cet autre passage sur sa mère : « Oh ! non, disait- il un jour à son peuple, les morts ne reviennent pas. Car, si ce pouvoir leur était donné, il n'y a pas de nuit où je ne verrais m'apparaître ma pieuse mère, elle qui, pendant sa vie, ne pouvait pas vivre séparée de moi ; qui m'a suivi par terre et par mer, jusque dans les contrées les plus lointaines, afin de ne pas me quitter. Car, à Dieu ne plaise qu'en entrant dans une vie plus heureuse elle soit devenue moins aimante, et qu'elle ne vînt pas me consoler lorsque je souffre, elle qui m'a aimé plus que je ne saurais dire l »
Entrant dans une vie plus heureuse, il n'est pas possible quelle soit devenue moins aimante ! Voilà la certitude absolue et le divin fondement de cette précieuse doctrine, que nous nous reconnaîtrons un jour pour continuer à nous aimer.
Saint Jean Chrysostome. Ce sublime orateur veut consoler une jeune veuve qui venait de perdre son mari après cinq années de la plus douce et de la plus chrétienne union. Que lui dit-il ? Est-ce qu'il lui dit : « Consolez-vous, vous ne le reverrez jamais. Vous vivrez dans le même ciel,
1 S. Au g. Confesg.
mais si absorbés dans la divine contemplation que vous ne vous reconnaîtrez même pas. » Oh ! non ; écoutez ce qu'il lui écrit : « Si vous désirez revoir au ciel votre mari , si vous voulez jouir de votre mutuelle présence, faites briller en vous la même pureté de vie qui brillait en lui. Vous habiterez avec lui non seulement pendant cinq années, comme sur la terre , non seulement pendant vingt , cent, mille, dix mille années, mais pendant des siècles sans fin. Vous le retrouverez , non plus avec cette beauté corporelle dont il était doué quand il partit, mais avec une autre splendeur, une beauté qui surpassera en éclat les rayons du soleil.., Après avoir pratiqué les mêmes vertus, vous serez reçue dans la même demeure, et vous pourrez de nouveau être unie à lui dans les siècles éternels, non par le lien du mariage terrestre, mais par un autre lien meilleur. Le premier unit seulement les corps , tandis que le second , plus pur, plus agréable et plus saint, unit l'âme à l'âme1. »
C'est ce que nous disions plus haut. Ils ne seront plus époux au sens de la terre, mais amants éternels. Du mariage , la seconde union tombera ; l'autre subsistera, plus belle.
Saint Théodore Studite. Moine austère du vme siècle qui, ayant vu apparaître de son temps cette doctrine odieuse des faux mystiques, cette altération de la vraie Religion, bondit d'indignation : « Assertion insensée, assertion impie ! Oui , il faut n'en pas douter, le frère reconnaîtra le frère, le père ses enfants, l'épouse son époux, l'ami son ami. Nous nous reconnaîtrons , afin que l'habitation de Dieu en nous soit rendue plus joyeuse par un bienfait ajouté à tant d'autres, celui de nous reconnaître les uns les autres. »
1 S. Ghrysost. ad Viduam juniorem.
Il écrivait à une veuve : « Le Dieu qui vous a créée , et qui, vers le milieu de votre jeunesse, vous a unie lui-même à un homme distingué, saura bien vous unir à lui de nouveau, au jour de la résurrection. Regardez donc son éloignement comme un voyage. Ne vous y résigneriez-vous pas si un roi l'ordonnait ? Or celui qui a ordonné ce voyage est le roi véritable, le seul roi de l'univers. Je vous y exhorte, sachant que vous posséderez de nouveau votre mari au jour du Seigneur *. »
Sainte Thérèse. On recueille plus volontiers encore sur les lèvres de ces âmes tout embrasées de l'amour de Dieu les élans d'un cœur que cet amour dilate et agrandit sans le déshonorer. Un jour sainte Thérèse était accablée de tristesse, souffrante, épuisée, comme il arrive quelquefois, même dans les vies les plus fortes. Que va taire Notre- Seigneur pour la consoler? Elle-même nous l'apprend. « Quelques instants s'étaient à peine écoulés, qu'un ravissement vint, avec une irrésistible puissance, m'enlever à moimême. Je fus transportée en esprit au ciel, et les premières personnes que j'aperçus furent mon père et ma mère1. » Elles les voit de la terre au ciel; elle les reconnaît malgré l'immense distance qui s'étend entre le paradis et notre cœur. Ne les verra-t-elle plus lorsque la distance sera détruite ?
Saint François Xavier. Écoutez ce cri : a Vous dites, écrivait-il à saint Ignace , vous dites, dans l'excès de votre amitié pour moi , que vous désireriez ardemment me voir encore une fois avant de mourir. Ah l Dieu seul , qui voit l'intérieur de nos cœurs , sait quelle vive et profonde impression a faite sur mon âme ce doux témoignage de votre
1 S. Theod. Stud. Episl. lib. 1, ep. xxix.
* Sainte Thérèse, sa Vie écrite par elle-même, ch. xxxviii.
amour pour moi. Chaque fois que je me le rappelle, et cela m'arrive souvent, mes yeux se remplissent de larmes involontaires ; et si l'idée délicieuse que je pourrais vous embrasser encore une fois vient se présenter à moi , je me trouve en un instant surpris par un torrent de larmes que rien ne peut arrêter. Hélas ! il est probable que nous ne nous verrons plus sur la terre autrement que par lettres ; mais dans le ciel, ah 1 ce sera face à face ! Et alors, comme nous nous embrasserons 1 ! »
Saint François de Sales. Tous les livres du saint évêque de Genève, on le devine bien, sont pleins de cette consolante doctrine que nous nous reverrons au ciel, et que nous y achèverons l'amitié, la famille, l'union que nous n'avons que misérablement ébauchée en ce monde.
A une dame qui venait de perdre son mari : « Dans peu de temps nous le suivrons au ciel , lieu de notre repos. Ce sera là où nous accomplirons et parferons sans fin les bonnes et chrétiennes amitiés que nous n'avons fait que commencer en ce monde. C'est la principale pensée que nos amis décédés requièrent de nous... etc. *. »
A une de ses cousines qui venait de perdre son père : « Ne nous fâchons pas, ma fille ; nous serons bientôt réunis. Nous allons incessamment et tirons pays du côté où sont nos trépassés. Pensons seulement à bien marcher et à suivre tout le bien que nous aurons reconnu en eux3. »
A une mère qui avait perdu son enfant : « Demeurez en paix, ma très chère fille, et tenez bien votre cœur au ciel, où vous avez ce brave petit saint. Vous le retrouverez
1 S. François Xavier, Lettre xcm.
2 S. François de Sales, édit. Migne, t. V, p. 407. * lbid., p.*938.
bientôt. Notre société, désunie par la mort, sera restaurée au ciel ' . »
Fénelon. On aurait pu craindre que le grand archevêque de Cambrai , séduit et aveuglé par ses rêves d'amour pur, ne méconnût la doctrine que nous développons ici. La tendresse de son cœur le protégea. N'est-ce pas lui qui écrivait : « On serait tenté de désirer que tous les bons amis s'attendissent pour mourir ensemble le même jour. »
Aussi, voyez comment il console ceux qu'il aime, lorsque leur cœur est frappé. Non seulement il croit que l'on se reconnaîtra un jour et que la séparation de la mort sera détruite, mais il nie à la mort le pouvoir de séparer, même dès ce monde, ceux qui s'aiment. Jamais ils ne sont plus présents que lorsque la mort a fait cesser la présence visible. « Non, écrit- il à la duchesse de Beauvilliers, il n'y a que les sens et l'imagination qui aient perdu leur objet. Celui que nous ne pouvons plus voir est plus que jamais avec nous. Nous le trouvons sans cesse dans notre centre commun. 11 nous y voit, il nous y procure les vrais secours ; il connaît mieux que nous nos infirmités , lui qui n'a plus les siennes ; et il demande les remèdes nécessaires pour notre guérison. Pour moi , qui étais privé de le voir depuis tant d'années, je lui ouvre mon cœur, je crois le trouver devant Dieu; et, quoique je l'aie pleuré amèrement, je ne puis croire que je l'aie perdu. Oh ! qu'il y a de réalité dans cette société intime ! »
Et à la veuve du duc de Chevreuse : « Unissons-nous de cœur à celui que nous regrettons ; il ne s'est pas éloigné de nous en devenant invisible. Il nous voit, il nous aime, il est touché de nos besoins. Arrivé heureusement au port,
1 S. François de Sales, édit. Migne, t. V, p. 895.
il prie pour nous, qui sommes encore exposés au naufrage. Il nous dit d'une voix secrète : Hâtez-vous de nous rejoindre. Les purs esprits voient, entendent, aiment toujours leurs vrais amis dans leur centre commun. Leur amitié est immortelle comme sa source. Les incrédules n'aiment qu'euxmêmes ; iJs devraient se désespérer de perdre à jamais leurs amis; mais l'amitié divine change la société visible en une société de pure foi ; elle pleure , mais en pleurant elle se console par l'espérance de rejoindre ses amis dans le pays de la vérité et dans le sein de l'amour même * . »
Arrêtons -nous ; nous pourrions multiplier les textes ; nous n'augmenterions pas la lumière. Elle est ici à ce haut degré d'intensité après lequel elle ne croît plus. Ainsi donc le cœur de l'homme ne se trompait pas ! ce qu'il rêve, il le trouve enseigné par la religion. Ainsi donc la Religion ne se trompe pas 1 ce qu'elle enseigne , elle le trouve rêvé, entrevu, désiré, cru ardemment par le cœur de l'homme. Les deux lumières, celle qui vient d'en haut, de Dieu, et celle qui vient, je n'ose pas dire d'en bas, du cœur de l'homme, sont harmoniques. Elles disent toutes deux, pour achever de consoler l'homme, que la terre n'est qu'un commencement, et que nous achèverons là -haut ce que nous n'avons pu qu'ébaucher sur cette terre; que notre esprit s'y rassasiera de lumière et notre cœur d'amour ; et cela, non pas seuls, isolés, mais dans la société, dans la famille, dans l'amitié. Ce sera la même vie que celle que nous menons ici -bas, avec le péché de moins et Dieu de plus.
Voulez-vous vous faire une idée de cette belle vie du ciel ? Rappelez-vous la scène de saint Augustin et de sainte Monique à la fenêtre d'Ostie. Tous deux sont là, un soir, s'en-
1 Fénelon, Lettre».
tretenant ensemble. Il ont devant eux de grands jardins solitaires, le ciel d'Italie, le Tibre si triste et si mélancolique toujours, l'infiri de la mer devant leurs regards, l'infini du ciel dans leurs cœurs. Ils s'élèvent peu à peu par la pensée, par la prière, plus haut que ces vastes campagnes, plus haut que les astres, plus haut même que leurs âmes, au-dessus de toute créature, jusqu'à Dieu. Ils y arrivent, ils y touchent, ictu oculi, ictu cordis, d'un élan du cœur, et, pendant une minute au moins, leurs âmes s'oublient dans la vision de l'éternité. Mais ils n'y montent pas isolés. Le fils, dans son extase, n'oublie pas sa mère; la mère, dans son bonheur, n'oublie pas son fils ; ils montent ensemble; leurs mains se joignent, se serrent; et, en se communiquant ainsi leurs émotions, ils redoublent leurs ravissements. Voilà le ciel, en y joignant la durée : les yeux et le cœur en Dieu, et la main dans la main de ceux que nous aimons 1