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QUATRIÈME ERREUR RELATIVE A LA SOCIÉTÉ MODERNE

(Prop. LXXX.)

C'est une erreur de dire que le Pontife romain peut et doit se réconcilier et se mettre en harmonie avec le progrès y le libéralisme et la civilisation moderne.

Au fond , si le Syllabus a soulevé une tempête , c'est à cette proposition, mal comprise, qu'on le doit. Et cependant quoi de plus simple? S'il s'agit de la société moderne, telle que nous l'avons peinte plus haut, de ce bel ensemble d'institutions, nées de l'Evangile, amenées à maturité par l'Eglise, le Pape n'a pas besoin de se réconcilier avec elle.

S'agit-il, au contraire, de cette société moderne, captée par le libéralisme révolutionnaire, empoisonnée par lui, ennemie acharnée de l'Église, le Pape ne peut pas se réconcilier avec elle. Or il suffit de lire le contexte de l'allocution Jam dudum , d'où elle est tirée , pour voir qu'il s'agit uniquement de celle-là.

« Quelle est , dit le cardinal Pecci , aujourd'hui Léon XIII, cette civilisation moderne que l'Eglise condamne, et avec laquelle son auguste chef, l'infaillible maître des croyants, dit qu'il ne peut avoir rien de commun ? Certes , ce n'est pas la civilisation par laquelle l'homme se perfectionne au triple point de vue que nous avons indiqué ; non , ce n'est pas celle-là , mais une civilisation qui veut se substituer au Christianisme, et nous

ravir avec lui tout le bien dont nous a enrichis son action. » Il ajoute : « Si ceux qui se servent habilement du Syllabus pour le dresser comme un épouvantail en face du monde , avaient réfléchi qu'il ne suffit pas d'être habiles , mais qu'il convient surtout d'être honnêtes, ils ne se seraient pas contentés d'offrir à la haine du monde une proposition détachée d'un long discours , mais ils auraient cherché à en fixer le sens d'après l'ensemble des documents où on l'a prise, et qui étaient indiqués avec soin. En procédant ainsi, ils se seraient aisément convaincus que ce n'est pas la civilisation véritable, issue comme une fleur et un fruit de la racine du Christianisme, qui a été condamnée par le Saint-Père, mais bien cette chose bâtarde qui n'a conservé de la civilisation que le nom, et qui est l'ennemie implacable de la civilisation légitime*. »

Plus on étudie l'ensemble des documents pontificaux , plus on est frappé de la prudence avec laquelle procèdent les Souverains Pontifes dans cette délicate question de la société moderne. Ils se tiennent bien plus à la circonférence qu'au centre. Ils condamnent énergiquement la Révolution ; ils dénoncent ses faux principes , ses excès , ses exagérations, la liberté de la presse sans limites et sans frein, la liberté des cultes proposée comme un idéal, la sécula-

* Lettre pastorale de M°r Pecci , archevêque de Pérouse, sur l'Eglise el la civilisation , 1877-1878.

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risation religieuse de l'Etat donnée comme un progrès; mais nulle part ils ne condamnent la liberté sage, honnête, réglée, limitée par de bonnes lois. On ne citerait pas d'eux un mot qui implique la condamnation de la société moderne en elle-même. Au contraire, ils travaillent à la rendre viable, en écartant d'elle les erreurs qui rendraient impossible le jeu de ses institutions, et la mèneraient inévitablement à l'abîme.

Et comme si toutes les lumières devaient nous être données en un sujet si délicat, au moment où mourait Pie IX, dont la mission avait été de promener son épée flamboyante sur les frontières de la société moderne pour en éloigner les ennemis , Léon XIII montait sur le trône de saint Pierre , tenant à la main ces belles lettres pastorales , où il établit que non seulement il n'y a aucune incompatibilité entre le progrès , la civilisation et l'Eglise , mais que toutes ces grandes choses viennent de l'Eglise et ne peuvent exister que par elle.

0 bonheur de la foi ! ineffable bienfait d'un enseignement divin 1 Une situation périlleuse se présente. Les esprits se passionnent. Même parmi les catholiques, les pensées se divisent. Les uns , effrayés des doctrines de la Révolution, confondant à tort avec elle la société moderne , maudissent celle-ci , la déclarent absolument mauvaise , et la poursuivent de leurs diatribes les plus amères, au point de faire croire que les catholiques sont ennemis/ jurés de la société moderne. Les autres, inquiets d'une telle manière de procéder, sentant qu'on fait fausse route, se tournent résolument vers la société moderne. Mais, dans leur désir de l'attirer à Dieu, croyant à tort aussi qu'elle ne fait qu'un avec la Révolution, ils faiblissent vis-à-vis de celle-ci , jusqu'à lui emprunter des principes

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ou au moins des tendances inconciliables avec la foi. Heureusement l'Eglise est là. Elle fait le jour. Elle sépare la lumière d'avec les ténèbres. Elle dit aux uns : Ne confondez pas la société moderne avec la Révolution, pour vous croire le droit de maudire la société moderne. Elle dit aux autres : Ne confondez pas la Révolution avec la société moderne, pour vous croire le droit d'amnistier la Révolution. Séparez ce qui doit être séparé. Aimez la société moderne, qui vient du Christianisme; et haïssez la Révolution , qui est son ennemie.

Achevons ce magnifique sujet par un dernier mot. Cette société moderne , que l'Eglise n'a jamais condamnée, avec laquelle elle a traité solennellement , qu'elle a défendue et déjà rendue viable en dénonçant les erreurs et les passions qui la menacent, il n'y a qu'elle qui puisse l'amener à maturité. N'accusons pas l'Eglise de ne l'avoir pas encore fait. L'Eglise a le génie des situations difficiles. Elle a des délicatesses de mère. Si la société moderne , au lieu de se fermer devant elle et de la traiter avec défiance , s'était tournée de son côté , la Papauté aurait déjà trouvé des formules lumineuses, où les vrais rapports de la vieille Eglise et de la jeune société auraient été exposés au grand avantage de tous. Elle les trouvera, et par là elle assurera l'avenir; car l'avenir est définitivement acquis à la société moderne.

Les intuitions des hommes de génie s'accordent ici avec

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les faits. La société moderne ne retournera pas en arrière. Les sociétés, pas plus que les fleuves, ne remontent à leur source. En moins d'un siècle , elle a conquis la moitié de l'Europe; elle conquerra le reste. La Russie sera obligée de céder. Elle domine en Angleterre et en Amérique; elle dominera en Australie , en Océanie , partout où règne le génie anglo-saxon. Déjà le Japon s'ébranle; il veut avoir «es assemblées parlementaires, sa liberté de la presse; il aura sa liberté des cultes. Il en sera de même de Constantinople, de l'Egypte, de l'Inde, de tous les peuples, jusqu'aux limites extrêmes de l'Orient. Les monarchies absolues périront les unes après les autres, et seront remplacées par cette forme de société que caractérise le règne des libertés publiques. Sans doute, cette forme de société étant périlleuse, il y aura de temps en temps, çà et là , des réactions , des coups d'Etat , des restaurations d'empires ; mais cela ne durera qu'un temps. La société moderne reprendra son cours et fera de nouvelles conquêtes. Ce fut, à différentes époques, l'opinion de tous les penseurs du xixe siècle , de Napoléon Ier, du comte de Maistre, de Chateaubriand, de Tocqueville, du P. Lacordaire. On sent aue l'ancien monde finit, et qu'on entre dans un âge nouveau. Voilà ce qu'ils disent tous.

Dans cet âge nouveau , quelle sera la situation de l'Eglise? Il n'est pas difficile de l'entrevoir. Tout a été étudié pendant ce siècle, et tout est prêt. L'Eglise ne contestera, avec la société moderne, sur aucune de ses libertés publiques. Elle les acceptera toutes , et peu à peu elle les transformera toutes. Elle acceptera la liberté des cultes; mais elle ne permettra ni à ses prêtres , ni à ses fidèles de prétendre que c'est là l'idéal et que l'unité de toutes les âmes dans la confession d'une même foi ne vaudrait pas mieux. Elle

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acceptera la liberté de la presse, mais pas la liberté donnée à tous de tout écrire , même ce qu'il y a de plus impie et de plus obscène. Cette liberté-là , elle la réputera toujours une infamie, et peu à peu elle en convaincra les peuples. Elle n'exigera pas des gouvernements d'être reconnue comme religion d'Etat; et elle ne se plaindra pas d'être privée de certains privilèges dont elle peut absolument se passer ; mais elle exigera la pleine liberté et publicité de son culte, et elle rappellera aux peuples qu'ils doivent rendre à Dieu, en tant que peuples, un culte public. Ces points garantis , l'Eglise laissera la société moderne suivre tous ses développements, et elle sourira à tous ses progrès.

Peu à peu les peuples s'apercevront que l'Eglise n'est pas l'ennemie de leurs libertés publiques, et, encore agités par la Révolution qui expirera, ils comprendront qu'elle est leur vrai appui. Alors la face du monde changera, a Si le Catholicisme, dit M. de Tocqueville, parvenait enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a fait naître, je ne doute presque point que ce même esprit du siècle qui lui semble si contraire ne lui devînt très favorable, et qu'il ne fît tout à coup de grandes conquêtes1. » C'est ce qu'on verra. Les peuples se rapprocheront de l'Eglise; ils redeviendront chrétiens, et ils lui demanderont de bénir leur nouvel état social. L'Eglise le fera, et, consacrées par elle, les libertés publiques cesseront d'être périlleuses. On aura encore la liberté des cultes , mais ce sera à côté de la religion nationale, comme une hospitalité délicate donnée aux autres cultes. On aura la liberté de la presse, mais modérée, responsable, renfermée dans de

1 De la Démocratie en Amérique, t. III, p. 48.

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justes bornes, devenue un office public, un noble service rendu à la société. On aura les assemblées parlementaires, votant seules les lois et les impôts, et entourant de leurs lumières le pouvoir qui sera de moins en moins une domination. Et s'il reste à cette société nouvelle des agitations, — autrement ce ne serait plus une société humaine. — du moins elle aura une base ; au milieu des orages , elle reposera sur ses ancres. « Le Christianisme, écrivait au commencement du siècle M. de Chateaubriand, paraît être descendu au tombeau ; il aura sa résurrection, et c'est sur la base du Christianisme que sera reconstruite, après un siècle ou deux, la vieille société qui se décompose à présent ». »

Dans cet état de société, il est probable que l'Eglise, malgré son droit absolu, n'aura plus les mêmes immunités ni les mêmes privilèges. Mais ce qu'elle perdra d'un côté, elle le regagnera de l'autre. Assurément elle rencontrera , dans ce nouvel état social, autant de passions, autant de haines, autant de persécutions, autant de luttes; mais elle y trouvera de nouvelles armes pour les soutenir et pour en triompher : une indépendance plus sérieuse , garantie par la liberté de tous; une plus grande facilité de rapports entre le Pape, les évêques et les prêtres ; une réunion des conciles qui ne dépendra plus que de l'Église; dans les fidèles une foi plus sincère parce qu'elle sera plus désintéressée, une initiative sans cesse stimulée par l'activité générale, et enfin, aux yeux de tous, un plus grand éclat de la divinité de l'Église, puisqu'elle subsistera parmi tant de difficultésr soutenue par personne.

1 Études historiques, Introduction.

D'autres avantages se joindront à ceux-là. L'Eglise a seule une puissance rationnelle capable de supporter les luttes qui naissent inévitablement de la liberté de la presse et de la liberté des cultes. Le protestantisme ne l'a pas, et à plus forte raison les cultes idoîâtriques. L'Eglise souffrira de ces luttes, mais elle n'y périra pas. Le protestantisme, au contraire, achèvera d'y mourir. Ses églises nationales , soutenues par l'Etat, appuyées depuis trois siècles par l'épée et la loi , s'effondreront au souffle de la liberté des cultes. Le libre examen, enchaîné, garrotlé, retrouver» sa vie, ranimé par la liberté de la presse, et produira ses vrais fruits. Les conversions, les retours à la foi, prendront des proportions considérables.

Ce sera bien autre chose encore dans les nations idoîâtriques. Rien ne tiendra au souffle de la liberté de la presse. Les idoles crouleront sur leurs bases; l'enseignement des Livres sacrés deviendra impossible; l'épée persécutrice tombera des mains du pouvoir, arrachée par la liberté des cultes, en Chine, au Japon , au Tong-King. Rien n'arrêtera plus les missionnaires , et ils pénétreront sans efforts jusque dans les pays les plus reculés.

Combien de temps durera cette nouvelle forme du monde, que nous appelons aujourd'hui « la société moderne »? Qui le pourrait dire? Mille ans peut-être, et davantage. Et quand les peuples en seront las, comme ils se sont fatigués de la forme romaine, de la féodalité du moyen âge, du pouvoir absolu delà Renaissance, et qu'ils convoleront à de nouvelles formes sociales, ils verront encore l'Eglise devant eux, souriant à leurs premiers essais, condamnant et écartant les erreurs qui pourraient amener des catastrophes et les introduisant, d'une main maternelle, dans une nouvelle « société moderne » qui

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leur semblera magnifique , car tout ce qui commence est beau, mais où son cœur de mère et sa vieille expérience leur montrera des joies et des douleurs, des espérances et des déceptions , des épreuves et des sacrifices , comme il y en avait du temps de Louis XIV , sous la féodalité , à l'époque de Constantin ; épreuves que nul progrès matériel, moral, politique, industriel, ne pourra supprimer, et dont ils ne sortiront vainqueurs qu'en s'appuyant sur rEglî«A. p.t en observant la loi de Dieu l

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