DE LA PRESENCE DE JESUS-CHRIST DANS L EGLISE PAR LA SAINTE EUCHARISTIE
On n'admirera jamais assez l'harmonie qui existe entre la religion, catholique et l'âme humaine. Elles sont faites l'une pour l'autre. Il n'y a pas dans la religion une s<mle loi qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de l'âme; et d'autre part, celle-ci n'a pas un élan, une aspiration, je parle des aspirations légitimes, de ces nobles et purs élans qui soiH l'honneur de la nature humaine, dont elle ne trouve la satisfaction, l'apaisement dans la religion catholique Si bien qu'on pourrait dire que l'ensemble des lois de la religion n'est que l'ensemble même des aspirations du cœur humain transportées dans une sphère supérieure et comme divinisées. Aussi plus on avance dans
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la pratique et dans l'amour du Christianisme, plus on avance dans la paix ; et je ne sais pas si les saints, ces héros de l'Eglise, sont plus admirables par l'éclat de leurs lumières et la grandeur de leurs vertus que par l'inénarrable abondance de leur paix !
Sans nous étendre davantage sur cette loi générale que nous avons indiquée déjà en bien des endroits de notre ouvrage et qui en forme comme la dominante , il ne sera pas mauvais d'en signaler un nouvel exemple , et , au moment où nous allons étudier une des plus grandes institutions du Christianisme, la Papauté, d'en montrer les rapports avec un des plus invincibles besoins de la nature humaine.
C'est une banalité de dire que le cœur est fait pour aimer, et c'est une autre banalité plus grande encore d'ajouter que l'ardent besoin du cœur c'est la présence réelle de l'objet qu'il aime. Toute séparation est insupportable à l'amour. De là ces larmes des adieux, ce deuil des longues absences, ces tristesses inconsolables de la mort, toutes ces émotions douloureuses qui disent assez haut que, quand on s'aime, il faut se voir, et, s'il se peut, ne se quitter jamais.
Si donc Dieu aime l'homme, comme la religion l'enseigne et comme la raison même ne saurait en douter, et, d'autre part, si, de tous les amours, le plus profondément enraciné dans le cœur de l'homme et le plus indestructible c'est l'amour de Dieu , quelle devra être la grande loi de la religion, son premier principe, et, pour ainsi dire, son fait central? N'est-ce pas la présence réelle de Dieu à l'homme, et de l'homme à Dieu?
Aussi tout y tend dès les premiers jours. On soupire après elle dès le lendemain de la création. En proportion
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qu'ils ont pour Dieu plus d'amour, les patriarches et les prophètes laissent entendre des soupirs plus ardents. Et les peuples idolâtres eux-mêmes en sentent si profondément le hesoin que les erreurs de l'idolâtrie n'ont pas d'autre source. Ces temples, ces idoles que sont- ils autre chose que le cri de l'humanité appelant Dieu, lui disant : « Viens, descends parmi nous, fais -toi homme, fais -toi marbre, s'il le faut, plutôt que de ne pas nous donner le bonheur de la présence réelle. »
De son côté, Dieu, qui aime l'homme plus qu'il n'en est aimé, car c'est le propre des pères de couvrir leurs enfanta d'un amour que ceux-ci ne leur rendront jamais, aspire plus que l'homme lui-même à la présence réelle. Tant que l'homme en avait été digne , Dieu ne s'était pas refusé ce bonheur, et la sainte Écriture nous le montre se promenant sous les ombrages de l'Eden avec la tendre familiarité d'un ami et d'un époux. Obligé de se retirer, il en souffre. Cette attente de quatre mille ans que sa sagesse lui impose afin de faire sentir à l'homme sa faute , son amour ne la peut supporter. Il apparaît sans cesse aux hommes sous différentes formes ; il leur envoie par ses prophètes des paroles de tendre souvenir ; il invente mille industries pour tromper le temps et faire prendre patience à son cœur, jusqu'au jour marqué dans les desseins éternels où il peut venir enfin , se faire homme et habiter parmi nous , dans tout le charme de la présence réelle.
Voilà le grand fait de la religion et de toutes les religions, parce que toute religion a pour but l'union de Dieu et de l'homme, que cette union ne peut avoir lieu sans amour, et que, dès que l'amour apparaît, il exige la présence de l'objet aimé.
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Mais, nous l'avons vu plus haut1, cette réelle habitation de Dieu sur la terre, telle qu'elle fut réalisée par l'Incarnation , avait deux grandes infirmités. Elle était trop courte. Quoil trente-trois années, et ce sera fini! C'est une apparition, c'est une visite à l'humanité; ce n'est pas cette présence réelle que le cœur réclame ; car de celle-là il veut la durée ; il dit à l'objet aimé : « Restez, restez toujours, ne nous quittons jamais l » De plus, cette présence de l'Incarnation était trop étroite. Quoil la Palestine, un petit coin de terre, aura vu le Sauveur, et le monde entier sera privé de cette joie I Et ces milliers d'âmes disséminées sur tous les points du temps et de l'espace , qui , elles aussi , sont aiïamées du besoin de la présence réelle, n'en auront jamais le bonheur l Gela est impossible ; et par conséquent Jésus- Christ venu sur la terre ne pouvait plus la quitter; il fallait qu'il y demeurât jusqu'à la fin des temps.
Mais ici se présentaient d'autres difficultés. L'Evangile allait être publié, la foi répandue, l'Eglise établie. L'amour divin allait remplir toutes les âmes. Que serait-il advenu si Jésus-Christ fût demeuré visible sur la terre? Ces milliers de martyrs qui donnaient si généreusement leur sang pour lui, ces vierges qui l'aimaient comme leur unique époux, ces solitaires qui se sauvaient au désert pour que rien ne pût les distraire du bonheur de ne penser qu'à lui, ces docteurs qui l'exaltaient avec tant d'éloquence , toutes ces âmes élevées au plus haut degré de l'union divine ne se seraient - elles pas précipitées vers la Palestine ? Et si , douze siècles plus tard, l'Europe chrétienne se jeta tout entière sur l'Orient uniquement pour délivrer le tombeau du Christ, si on vit ces immenses armées de croisés pleurer
1 Le Christianisme et les temps présents, t. 1 , ch. x.
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comme de simples femmes en faisant le tour des murailles de Jérusalem , qui peut prévoir ce qui fût arrivé dans le cas où Jésus-Christ y aurait été vivant et visible ? Le mouvement des affaires humaines et le développement des sociétés temporelles devenaient impossibles.
Et la liberté des âmes I croit -on qu'elle n'eût pas souffert d'une présence aussi éclatante que celle de l'Incarnation ! C'était bien, tant que le Saint-Esprit n'avait pas illuminé le monde. Jésus-Christ visible dans sa chair était couvert de l'ignorance générale comme d'un voile. Il était au milieu des hommes, et les hommes ne le voyaient pas ; ses apôtres eux-mêmes eurent jusqu'à la fin un bandeau sur les yeux. Mais transportez -vous par la pensée au lendemain de la Pentecôte, au moment où le bandeau tomba ; savez -vous ce qui serait arrivé? La plupart de ces âmes dont je parlais .tout à l'heure, accourues au fond de la Palestine pour voir Jésus -Christ, n'auraient plus voulu le quitter, se seraient attachées à lui, et auraient été promptement confirmées en grâce et élevées au plus haut degré de l'amour divin. On peut croire aussi qu'un grand nombre, ravies de la beauté toute céleste qui éclatait en Notre- Seigneur, auraient été entravées dans leur perfection par la joie trop sensible d'une telle présence, comme il en arriva des apôtres auxquels Notre-Seigneur ne se faisait connaîtra que peu à peu , et qui , à mesure que le voile se soulevait , s'attachaient à lui trop humainement. D'où vient que Votre-Seigneur leur disait : « Il est utile pour vous que je m'en aille. » Et d'où vient encore qu'après sa résurrection il ne se laissa toucher qu'à ceux qui doutaient , et qu'il ne voulut pas le permettre à là Madeleine dont l'âme était lluminée de foi, de peur que cet attouchement d'amour ne nuisît à la perfection de sa vie sacrifiée.
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Voilà ce qu'eût été, pour les justes, la présence visible' Je Jésus -Christ se continuant après la Pentecôte. D'autre part, l'esprit s'épouvante en pensant au caractère qu'aurait revêtu le péché et à la rapidité avec laquelle se seraient consommées les réprobations. Ces attentats ininterrompus qui font l'histoire sanglante de l'Eglise, ces persécutions, Des hérésies, ces soufflets donnés au Pape, se seraient portés sur Jésus -Christ en personne. Chacun de ces crimes eût revêtu le caractère du déicide, et dès lors il aurait! fallu , comme pour le peuple juif, des punitions éclatantes qui eussent poursuivi jusque dans la plus lointaine géné-l ration la dernière goutte du sang coupable. C'était un autre monde que celui que Dieu avait créé.
Jésus -Christ avait paru visiblement dans sa chair tant que le monde ne l'avait pas connu. Le jour où le monde allait le connaître , il fallait qu'il disparut ; ou plutôt que sans disparaître, car ni lui ni nous ne pouvions nous passer de la présence réelle, il demeurât en ce monde sous un voile, et qu'à la présence de l'Incarnation il substituai une autre présence tout aussi réelle , tout aussi complète mais d'un autre genre , plus en harmonie avec les condi tions d'existence des âmes et des sociétés.
C'est oe que Jésus- Christ a fait par l'institution de la sainte Eucharistie. Le voile qui était sur tous les yeux pen dant les trente-trois années de sa vie mortelle et qui allait tomber à la lumière éclatante de la Pentecôte, il le mit sur sa personne adorable, et, en multipliant les miracles, il trouva le moyen de demeurer caché sous ce voile, préseni a tous les siècles, et dans chaque siècle à tous les lieux. et dans chaque lieu à toutes les âmes.
Je ne discute pas ; j'expose. Je ne cherche pas à convaincre ceux qui ne croient pas ; j'essaye de rappeler à
ceux qui croient ce mystère ineffable , qui est la base de la religion et son auréole suprême.
Qu'ils sont à plaindre ceux qui blasphèment un tel mystère ; qui ne comprennent pas que c'est le chefd'œuvre de l'amour ; qu'il répond à tous les élans , à toutes les aspirations du cœur ; que toutes les âmes qui aiment rêveraient, si elles l'osaient, de créer à leur bénéfice une institution semblable ; et que c'est le désespoir de l'amour de ne pas pouvoir y parvenir. Vous êtes père , je suppose ; votre petite famille croît autour de vous. Un jour vient où un coup de vent disperse vos fils et vos filles à tous les points du ciel, loin du nid bien-aimé de leur enfance. Vous restez seul au foyer désormais désert. Supposons que votre puissance égalât votre amour ; que feriezvous ? Ne voudriez- vous pas demeurer avec chacun de vos enfants et avec tous? Et n'est-ce pas pour cela que vous allez passer un mois près de celui-ci, un mois près de celle-là, essayant de tromper votre cœur par cette espèce de présence réelle, imparfaite, infirme, trop courte, qui ne vous suffit pas, et dont il faut pourtant vous contenter ? Mais si tout à coup ces chers enfants , disséminés à différents points du ciel , avaient besoin de vous ; si vous appreniez qu'ils sont malades, mourants; si au même instant ils vous appelaient tous à leur secours , que feriez - vous ? Si vous pouviez vous doubler, vous multiplier, pour être en plusieurs lieux à la fois, dussiez -vous en souffrir, ne seriez-vous pas heureux de le faire ? Et ces lettres , et ces chemins de fer, et ces télégraphes électriques, qu'est-ce donc, sinon d'admirables inventions pour venir au secours de votre cœur, et pour vous créer une espèce de présence réelle aussi étendue que vos affections. Mais quoi l le monde est dans l'enfantement de cette merveille ; il y
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touche. Après des siècles de génie il va la créer ; et ce que vous voudriez faire , vous vous étonnez que Dieu Tait fait l Dieu qui est père, qui est plus père que vous ; qui a des enfants en Orient et en Occident , dans les villes et dans les villages ; des enfants qui ne peuvent pas se passer de lui et dont il ne veut pas se passer! Ah! niez, si vous voulez , l'existence de la présence réelle ; mais ne la blasphémez pas. C'est le plus divin des rêves ; c'est la plus sublime institution de l'amour. Vous l'auriez créée, si vous aviez du.