‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 55 sur 68 · DES DEVOIRS ACTUELS DE LA PIETE CATHOLIQUE ENVERS LE PAPE · texte numérisé non relu

DES DEVOIRS ACTUELS DE LA PIETE CATHOLIQUE ENVERS LE PAPE

Et cependant Rome n'est plus la demeure du Pape! Elle est devenue sa prison. Ce que la piété catholique avait donné au Pape, la piété catholique n'a pas su le lui conserver. Si l'on excepte une poignée de braves chez lesquels la foi et l'honneur ont parlé plus haut que tout péril et qui ont fait à la Papauté envahie un rempart de leurs corps, la piété catholique a défailli partout.

Elle a défailli en Autriche, dont le gouvernement, embarrassé par la misérable question de la Vénétie, n'a pas su dire un mot, faire ua geste qui prouvât au Pape el à l'Eglise que le sang des Ilohenstophen coulait encore dans ses veines.

Elle a défailli en Espagne, toujours si catholique, si noble, mais qui, déchirée par la guerre civile, ruinée et affaiblie par ses dissensions, n'a pu envoyer à la Papauté menacée que des vœux stériles et des regrets plus stériles encore.

Elle a défailli en France, où cette défaillance, il faut

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l'avouer, a été particulièrement douloureuse ; car c'était la défaillance d'une sentinelle placée à ce poste depuis douze siècles, et qui, pour la première fois, en présence de l'ennemi , remettait l'épée dans le fourreau et s'en allait, honteuse, sans oser tourner la tête. Il est vrai que la foudre éclatait à l'instant sur la nation prévaricatrice. Elle était brisée sur vingt champs de batailles, son chef jeté bas du trône, et le jeune héritier de l'empire, vainement protégé par son innocence, par la beauté et la noblesse de son âme, mourait à vingt ans comme mourut le fils du premier Napoléon, comme mourront toujours les fils de ceux qui mettront la main sur le Pape ou qui l'abandonneront à ses ennemis.

Nulle part, toutefois, la piété catholique n'a plus défailli qu'en Italie. Cette terre privilégiée, à laquelle Dieu avait fait le grand honneur de la choisir pour être le centre géographique de son Eglise, n'a pas seulement vu s'écrouler l'édifice des siècles, sa grandeur, sa gloire; elle y a contribué elle-même. Elle a secoué de ses propres mains le monument sacré ; elle n'a 6U le repos que quand il a été par terre.

C'est la Révolution qui a imaginé ce grand coup. Voulant tuer l'Eglise, elle a visé à la tête; et, afin que l'Italie ne lui imposât pas d'obstacle, elle l'a aveuglée. Elle a fait miroiter devant ses yeux le rêve trompeur d'une grandeur imaginaire. Elle lui a dit qu'elle était la première nation du monde, la première par ses hommes politiques, par ses littérateurs , par ses poètes , par ses artistes , et que si elle ne jouait aucun rôle en Europe, cela tenait à deux causes : d'abord à la Papauté , qui , placée au centre , était un obstacle éternel à son unité ; ensuite à l'Autriche, dont le sceptre de fer paralysait plusieurs de ses plus belles

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provinces, de Milan à Venise. Otez ces deux poids, et l'Italie se relèvera et montera sur les sommets, comme un vaisseau qu'on a allégé du fardeau qui l'écrasait.

A ces paroles , animées par la flamme du patriotisme , une sorte de fièvre s'empara de l'Italie, et il fut facile d'augurer que rien ne pourrait arrêter cette nation en délire.

Dans ce programme de la Révolution , il y avait cependant du vrai ; car le faux seul ne séduira jamais une âme ou un peuple. Ce qui était vrai, c'est que l'occupation de l'Italie par l'Autriche était une chose illégitime, odieuse, coupable au premier chef. Il n'y a rien de plus honteux dans l'histoire que le spectacle d'une nation qui subit l'esclavage, si ce n'est le spectacle, plus honteux encore, de /a nation qui le lui impose. Toutes les âmes pleurent sur une telle infortune ; et leurs larmes, chauffées au feu de la colère divine, finissent Dar faire sauter en l'air les oppresseurs et leur joug détesté.

Pie IX sentit que l'heure de l'explosion allait venir, et il écrivit à l'empereur d'Autriche pour lui demander d'abandonner librement les provinces italiennes. Mais ce qu'un grand cœur conçoit , un autre cœur n'est pas toujours capable de le comprendre et de l'exécuter. Si l'empereur d'Autriche se fût rendu aux prières du Pape, il n'y aurait pas eu de guerre d'Italie ; les provinces des Etats de l'Eglise ne se fussent pas soulevées, et un retour de la faveur populaire aurait consolidé le Pape sur son trône. Voilà ce que coûte un manque de hauteur de vues ou de magnanimité dans le cœur d'un homme d'État.

Quant à la pensée de faire du Pape un ennemi des libertés et des grandeurs de l'Italie, le vent aurait emporté cette chimère, contre laquelle protestent à la fois l'histoire et la raison. Deux partis se sont successivement disputé

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les destinées de cette noble action: les Guelfes, amis de l'Italie libre, et les Gibelins, partisans de l'Allemagne. Oi le Pape a toujours été Guelfe. Les excès de la liberté n'ont jamais pu le rendre Gibelin, comme ils ont fait du Dante. Il est resté le premier des Italiens, le promoteur des libertés et des grandeurs de l'Italie , le défenseur intrépide de l'indépendance nationale. Il a lutté pour elle jusqu'à la fin, et s'il n'a pu empêcher sa chute, la faute en a été à sa faiblesse , et non à son cœur.

Il est vrai que, le Pape ayant sa chaire éternelle à Rome, il fallait renoncer à faire de l'Italie une puissance une, ou lui chercher un centre ailleurs. C'est ce que disaient tous les hommes sages. Mais dans les temps d'émotions populaires, les sages sont-ils écoutés? On a donc passé outre. Et bien que cela date d'hier, un malaise général, une absence de foi dans l'avenir, de la part des chefs mêmes du gouvernement italien, semblent avertir qu'on s'est heurté à quelque dessein secret de la Providence. Ce sentiment se développera ; on verra de plus en plus que la vraie destinée de l'Italie n'était pas d'être réduite à l'unité; que sa configuration s'y oppose, et que, même avec Rome pour capitale , la force qui doit relier Naples et Palerme avec Milan et Venise sera toujours faible. On verra qu'au lieu de faire une nation riche, florissante, on a fait une nation pauvre, perdue de dettes, incapable de s'enrichir jamais. On regrettera le temps des brillantes républiques ou des principautés puissantes et rivales ; le temps où l'on vivait à Rome sans conscription, sans impôts ; et les défauts du gouvernement paternel, contre lequel on a tant crié, paraîtront peu de choses à côté des charges intolérables de l'unité. Quand ces pensées seront mûres , la piété catholique de l'Italie aura un grand rôle à jouer.

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Mais il ne faut pas qu'elle attende ce moment-là ; il faut qu'elle le prépare; il faut que par la parole, par la plume, par le vote , par la presse , par tous les moyens de l'autorité et de l'influence , elle élève sans cesse la protestation du droit et de la justice. Il faut qu'elle empêche la prescription ; il faut qu'elle travaille à réconcilier ces deux causes sacrées: l'Italie et la Papauté, et qu'elle amène l'heure où, sans force armée, surtout sans appel de l'étranger, par les seules ressources de la foi et de la piété ressuscitées dans les âmes, elle rende Rome au Pape.

La restitution de Rome au Pape par les votes libres de l'Italie catholique : voilà l'œuvre magnifique de l'avenir.

En attendant , les catholiques de France et des autres pays n'.oublieront pas la pauvreté du Pape. S'il a perdu les ressources de sa royauté, il a gardé toutes les charges de son pontificat. Il a la sollicitude de toutes les Églises, de celles qui naissent et de celles que la persécution veut détruire. Il faut qu'il fasse vivre les missionnaires qui sillonnent en tous sens les forêts de la Chine , du Japon , de ia Corée, et les évêques placées en vedette jusqu'aux extrêmes frontières des Indes. Il faut qu'il entretienne les séminaires de la Propagande , dont on vient de vendre les biens pour tarir la source de l'apostolat. Ce n'est pas tout. Ce grand collège des cardinaux qui l'entourent de leurs conseils, et qui sont comme la seconde majesté de la Papauté, est à sa charge ; et encore plus , ces tribunaux ecclésiastiques, ces grandes congrégations chargées de terminer toutes les questions théologiques , canoniques , liturgiques, sous tous les cieux et dans toutes les langues , et dont les bureaux de nos ministères français ne sauraient donner qu'une faible idée. Il doit aussi conserver avec un religieux respect Saint-Pierre de Rome, Sainte-Marie-Majeure, Saint-

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Jean-de-Latran , Sainte-Croix de Jérusalem , ces quatre basiliques laissées à la charge du Pape et qui sont à Rome ce que sont à Paris Versailles, Fontainebleau et Compiègne. Enfin , il faut qu'il ne laisse pas dépérir le Vatican et les merveilles de Raphaël et de Michel -Ange dont ses prédécesseurs l'ont enrichi. Le budget d'un roi n'y suffirait pas, et il n'a rien! Et après dix- huit siècles de bienfaits, dépouillé et pauvre, il nous tend aujourd'hui les mains.

0 Père , qui aurait pensé que vous en viendriez là , et qu'après a voir converti, civilisé l'Europe, vous seriez obligé de lui dire, comme autrefois saint Pierre : « Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne. J'ai la vérité qui éclaire encore de ses rayons captifs votre Europe agitée ; j'ai la grâce, dont la circulation mystérieuse à travers les âmes y suscite les seules vertus qui demeurent et qui suffiraient à vous sauver. J'ai l'autorité qui soutient ce qui vous reste d'autorité ; je crée l'obéissance que vous détruisez , et je maintiens sur vos têtes un rayon de majesté dont vous n'êtes plus dignes. » 0 Père, nous sentons de tels bienfaits. 0 Vicaire de Jésus-Christ, humilié et triomphant en proportion des mépris qui l'entourent, nous ne vous abandonnerons pas. Nous lutterons avec vous jusqu'à la fin ; nous ne ménagerons pas plus notre or que notre sang; et, tant que durera la crise, nous aurons à la mémoire cette magnifique parole de saint Louis :

« Cher fils, n'oublie jamais le Pape de Rome et vienslui en aide dans toutes ses nécessités. »

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