‹ Le christianisme et les temps présents (volume 4)Chapitre 54 sur 68 · LE VATICAN · texte numérisé non relu

LE VATICAN

Le Vatican est la continuation de Saint- Pierre. C'est la demeure profane du Pape, comme Saint-Pierre est sa demeure sacrée. C'est là qu'il reçoit les ambassadeurs de toutes les nations. C'est là qu'il traite avec les évêques catholiques des affaires de leurs diocèses et de l'Eglise tout entière. C'est là que les simples fidèles ont quelquefois le bonheur de le voir, de baiser ses pieds ou ses mains, et de recevoir, pour eux et leurs familles, une bénédiction plus intime.

je l'ai dit plus haut, l'homme crée sa demeure; il y met son effigie. Sous ce rapport, le Vatican est curieux à étudier. La grandeur de la Papauté , sa puissance , la simplicité de ses mœurs, l'élévation et la noblesse de ses goûts, son amour du beau et des arts y sont visibles à chaque pas, et font du Vatican un palais unique.

On n'en sait pas bien les origines. Son nom de Vatican viendrait de ce que, dans les temps païens, sorte de pressentiment divin , on rendait en ce lieu des oracles. Il es* probable que, dès que saint Pierre eut là son tombeau, et aussitôt que la persécution le permit , ses successeurs y

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eurent une habitation quelconque. On croit que saint Anaclet y demeura. Ce qu'il y a de certain, c'est que Léon ÎIl y reçut Gharleraagne, pendant le séjour que celui-ci fit à Rome. Toutefois, ce n'est qu'au retour d'Avignon que les Papes commencèrent les immenses constructions que l'on voit aujourd'hui.

De même que Saint-Pierre de Home est le plus grand temple de l'univers, le Vatican est le plus grand palais du monde. Il a plus de deux cent cinquante mètres de longueur. On y compte vingt cours, huit escaliers d'honneur, deux cents escaliers de service et treize mille chambres. Les plus grands architectes y ont travaillé pendant quatre cents ans.

C'est le Pape Nicolas V, dont la puissante initiative va nous apparaître à chaque pas, qui inaugure les constructions. En 1447, il se fait présenter par Bernardo Rossellini les dessins d'un projet immense de palais. L'année suivante, Alberti se met à l'œuvre, élève une partie de ce vaste ensemble, et l'enveloppe de hautes murailles, détruites plus tard. En 1473, Baccio-Pintelli y ajoute la chapelle Sixtine. En 1506, Bramante commence les bâtiments qui entourent la cour. Saint -Damase, et n'a le temps que d'en construire le rez-de-chaussée. Sur ce rez-de-chaussée, en 1568, Raphaël élève trois rangs de galeries ouvertes superposées [loggie), mais lui aussi meurt avant d'avoir achevé ; il ne fait que la partie qui regarde la ville ; les deux autres sont terminées sous Grégoire XIII. En 1546, San -Gallo bâtit la chapelle Pauline, et la salle royale qui lui sert de vestibule ainsi qu'à la chapelle Sixtine. Enfin, en 1650, Bernini fait l'escalier royal (scala regia) , par où le Pape, porté sur la sedia, descend solennellement à Saint-Pierre,

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Voilà quelques-unes des principales constructions ; car depuis on en a élevé bien d'autres pour loger les musées , sous Clément XIII, Pie VI, Pie VII, etc.. On voit que le travail n'a pas été interrompu depuis près de quatre cents ans. Et il n'est pas un escalier, une salle, une chapelle, qui ne soit signé par un grand nom d'architecte. Là est l'avantage; mais là aussi fut l'inconvénient. On désirerait un peu plus d'unité. D'autre part, le palais se présente mal. Il est masqué par la colonnade. On n'en voit la beauté, les amples et magnifiques dimensions, que lorsqu'on est dans la cour Saint-Damase.

En même temps que les Papes appelaient les plus grands architectes pour construire leur palais, ils appelaient les plus grands peintres pour le décorer. Nicolas V donne ici^ comme plus haut, l'exemple. Il fait venir de Florence le bienheureux frère Jean de Fiesole, surnommé Angelico, à cause de la pureté exquise de son âme et de ses peintures , et le charge d'orner de fresques les murs de sa chapelle. Déjà le bienheureux Angelico portait sa double auréole de grand saint et d'incomparable peintre. 11 avait fait de son couvent de Saint-Marc, à Florence, un musée immortel. Le Pape venait souvent le voir travailler; il admirait sa piété, son recueillement extatique. Pour qu'il perdît moins de temps , il aimait à le faire déjeuner avec lui , et souriait de' ses naïvetés de saint religieux: celui-ci s'excusant à chaque instant de n'avoir pas la permission de faire telle ou telle chose, et n'ayant pas l'air de se douter que l'autorité supérieure du Pape pouvait remplacer celle de son prieur. Les fresques do.nt il a couvert les murs de la chapelle représentent la vie de saint Etienne et celle de saint Laurent. On imaginerait difficilement des groupes composés avec plus d'art, des personnages drapés avec autant

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de noblesse et d'élégance. On aimerait bien à sentir un peu plus de corps sous ces belles draperies ; mais il règne sur les visages une sérénité, une suavité, une grâce d'innocence, une expression céleste, qui ravissent et font tout oublier.

Un peu après, vers 1503, Pie III faisait venir au Vatican le Pérugin, le prince et le chef de l'école ombrienne, le maître de Raphaël. On dit que sur la fin de sa longue vie , écrasé par la mort injuste de Savonarole, le Pérugin laissa corrompre à la fois son âme et son génie ; qu'il ne peignit plus que pour de l'argent et en sceptique , répétant à satiété les mêmes figures , et ne sachant même plus y mettre d'expression. Mais alors il était dans tout l'éclat de son merveilleux talent. Il venait de peindre cette chambre du Cambio de Pérouse (1500-1502), presque digne de figurer à côté des Chambres de Raphaël ; et devant les deux grandes fresques du Cambio : Adoration des bergers et la Transfiguration, venait de commencer ce long cri d'admiration qui n'est pas épuisé. Rome connaissait déjà le Pérugin, qui y était venu dans sa jeunesse, et y avait laissé des traces magnifiques de son passage. Le Pape, ravi d'avoir à sa disposition un tel maître, lui livra, pour en peindre les murs à fresque, plusieurs chambres de ses appartements.

Pendant que le Pérugin arrivait de Pérouse , un autre artiste, très célèbre aussi, Domenico Ghirlandajo, arrivait de Florence, où il venait de couvrir de peintures admirables le chœur de Santa- Maria -Novella (1485-1490). II y avait leprésenté l'histoire de saint Jean -Baptiste et celle de la sainte Vierge, avec une grandeur et une simplicité de style, une beauté de coloris, et déjà un commencement de grâce dans les attitudes, de mouvement dans

les draperies, et une vérité d'expression sur les visages, vraiment étonnantes pour l'époque. C'est lui qui a été le maître de Michel -Ange , si l'on ose dire que Michel-Ange a eu un maître.

Joignons à ces deux grands artistes le Pinturrichio, imitateur et ami du Pérugin, d'un pinceau trop facile, mais d'une imagination brillante, et d'un sentiment plein de délicatesse. Le cardinal Piccolomini (depuis Pie III) l'avait chargé de peindre à fresques, dans la Libreria de Sienne, l'histoire de son oncle Pie II. Il semble s'être fait aider dans l'exécution de ces fresques, par Raphaël, fort jeune alors, à peine âgé de 20 ans. Elles restent néanmoins bien en dessous de ces fresques superbes de Sainte -Marie-du- Peuple, qui sont le chef-d'œuvre du Pinturrichio, et auxquelles il ne manque que de n'avoir pas été si lourdement restaurées pour être un des pèlerinages obligés de tous ceux qui aiment le beau. Il avait également orné de peintures les quatre chambres de l'appartement Borgia ; mais elles ont été détruites sous Léon X.

Bien d'autres peintres, également célèbres, étaient employés en ce temps-là à décorer le Vatican. Nommons les principaux :

C'était Luca Signorelli , de Cortone , dont la grande fresque du Jugement dernier, dans la cathédrale d'Orvieto, si remarquable par la grandeur du dessin et la beauté de l'expression, faisait l'admiration de Michel-Ange, qui s'en est visiblement inspiré. On croit aussi qu'un des anges , celui qui joue du tambour de basque , a été imité par Raphaël, dans le tableau de la Sainte Famille, qui est au Louvre.

C'est Boticelli, qui garde trop" la raideur, les lignes sèches des écoles primitives, mais que recommandent la

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tendresse passionnée ainsi que la beauté délicate et souffrante de ses vierges et de ses saints.

C'était Philippine Lippi, qui termina, à l'église del Carmine de Florence, les fresques de ce Masaccio, mort à vingtsix ans, et devant lesquelles vinrent étudier successivement le Pérugin, Raphaël, Léonard de Vinci et Michel -Ange ; presque égal, du reste, à son modèle, ou du moins ayant si bien achevé ses peintures, qu'il est difficile de dire où commence son œuvre et où se termine celle de Masaccio.

C'était enfin Antonio Razzi, dit le Sodoma, trop peu connu en France, mais dont les fresques de Sainte-Catherine de Sienne, surtout le Spasimo, sont dignes des plus grands maîtres.

On le voit, le Vatican était alors, pour la peinture, ce qu'avaient été, au xme et au xiv° siècle, l'église de Saint- François -d'Assise et le Campo-Santo à Pise. Quiconque se signalait à Florence, à Pérouse, à Sienne, à Orvieto, à Cortone, dans toute l'Italie, par quelque peinture célèbre, était immédiatement appelé par le Pape à la décoration du Vatican.

La plupart de ces maîtres y travaillaient ensemble lorsqu'on y vit arriver un jeune peintre que Jules II avait rencontré à Pérouse , et dont les premiers essais l'avaient frappé. C'était Raphaël. Il avait à peine vingtsept ans, et déjà on ne comptait plus les chefs-d'œuvre qu'il avait semés autour de, lui. Il était de cette race d'êtres qu'on peut appeler divins, qui embellissent tout ce qu'ils touchent, et lui communiquent, une fleur de beauté idéale. Jules II lui donna à la fois la salle et le sujet (1511). Il le chargea de peindre ce qu'on a appelé improprement la Dispute du Saint -Sacrement, ce qu'on devrait

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nommer la contemplation et l'adoration du Saint -Sacrement. Raphaël termina rapidement, en quelques mois, cette fresque immense , où soixante-cinq personnages , des saints dans le ciel, des Papes, des évêques, des religieux sur la terre, s'unissent dans une même adoration. Et immédiatement après, comme pour en faire mieux ressortir l'idée fondamentale, il peignit en face YÉcole d'Athènes. Ce fut un long cri d'admiration. / es deux fresques ne se ressemblaient en rien, t se faisaient d'autant plus valoir. D'un côté, une unité parfait*», une contemplation paisible, ardente, un calme, un ^*epos céleste. Tout le ciel et la terre concentrés sur la personne de Notre -Seigneur : ici présent dans la gloire, là caché sous le voile eucharistique.

Uans VÉcole d'Athènes, tout le contraire. Plus d'unité. Des groupes seulement. Au sommet, Platon et Aristote; mais personne ne s'occupant d'eux ; chacun étant à son système, formant groupe, école. Image parfaite de ce qu'a été la philosophie antique, où il y eut autant de systèmes que de têtes.

Mais , dans les deux fresques , la même perfection de dessin ; la même vie des corps sous les vêtements ; la même splendeur idéale sur les figures; des jeunes gens éblouissants de beauté, des vieillards d'une sérénité divine; et partout ce charme ineffable de la sobriété et de la grâce, tel que l'entendaient les Grecs.

Le pape Jules II, étant descendu pour voir ces deux fresques, en fut tellement ravi qu'il ordonna de faire effacer immédiatement tout ce qui avait été peint jusquelà, et de livrer à Raphaël tous les appartements du Vatican. Mais le noble jeune homme s'y refusa; il conserva les fresques du pjafond , exécutées par son maître le Pérugin, ainsi que les compartiments arrêtés par le Sodoma et dif-

férents sujets mythologiques peints par lui, et les fit entrer habilement dans son œuvre.

Pendant que Raphaël pénétrait ainsi en maître au Vatican, y commençait les Chambres (stanze) et se préparait à élever, puis à peindre les Loges (loggie), un autre génie, extraordinaire aussi, était appelé par le même Jules II à peindre, comme par force, le plafond de la chapelle Sixtine. C'était Michel -Ang^. Il ne faut pas comparer Michel -Ange et Raphaël; ce sont deux génies sublimes tous deux, mais d'une nature absolument opposée. L'un, improvisateur divin ; l'autre , travailleur obstiné et opiniâtre. Celui-ci qui laissait tomber presque sans effort ses créations les plus parfaites, comme des fruits mûrs qui se détachent de l'arbre; celui -In jamais satisfait, maniant et remaniant ses œuvres, ne parvenant pas à réaliser son idéal , et les ayant laissées aussi presque toutes inachevées. Raphaël, heureux, souriant, mort à trente-sept ans, dans la beauté de sa jeunesse et dans la plénitude de son génie; Michel-Ange, qui s'éteint au bout d'une interminable vieillesse, sombre, meurtri des douleurs de sa patrie, dégoûté de tout, même de son art, et portant sur sa figure quelque chose des amères tristesses empreintes sur le visage de son maître le Dante.

Au fond , Michel-Ange était plus sculpteur et architecte que peintre. La volonté du Pape, exigeant qu'il décorât *a chapelle Sixtine, lui paraissait un caprice odieux, et peut-être même une manœu/re de ses ennemis. Longtemps il résista. Obligé de s'y mettre, comme il n'avait jamais peint de fresques, il fit venir des artistes praticiens pour l'aider. Mais bientôt, mécontent de leur médiocrité, il les renvoya , s'enferma dans la chapelle et commença à travailler seul, mais lentement. Jules il n'y tenait pas d'im-

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patience, o En finiras-tu donc? demandait -il souvent à l'artiste. — Quand je serai content de moi , répondait Michel-Ange. — Si tu ne termines pas bientôt , je te ferai jeter à bas de ton échafaud. » Michel -Ange ne se pressait pas davantage. Obstiné , infatigable , vivant de pain et d'eau, travaillant dans une effroyable tension de ses pensées, il acheva le plafond de la Sixtine en quatre ans. Quand on le découvrit, Jules II, hélas! était mort; mais par la ténacité de sa volonté, égale à celle de Michel-Ange, il avait forcé celui-ci à faire une œuvre incomparable. Le plafond de la Sixtine est, en peinture, le chef-d'œuvre de Michel- Ange, mille fois supérieur à son Jugement dernier 3 en ayant toutes les qualités, la grandeur, la fierté, l'audace , l'âpreté de la passion ; n'en ayant pas les défauts, ou n'en ayant que de légers commencements. On admirera éternellement toutes ces scènes bibliques, si puissamment interprétées : Dieu jetant le globe dans l'espace; la création du soleil et de la lune ; Dieu planant sur les eaux ; la sublime création d'Adam; la chute du premier homme, l'expulsion du paradis. On peut dire que Michel -Ange a ajouté à la beauté du texte sacré. Contemplez aussi les prophètes et les sibylles : Jonas, d'un si grand style; Jérémie, dont la tête tombe dans ses mains sous le poids d'une si amère douleur; la Sibylle de Cumes, plongeant des yeux si ardents dans le livre qu'elle tient fiévreusement ouvert devant elle. Regardez toutes ces figures à travers la poussière de trois siècles, la fumée des cierges, la hauteur de cent pieds qui vous en sépare, et dites s'il est possible de créer une œuvre plus grandiose et en même temps plus harmonieuse.

Cependant Raphaël continuait son œuvre. Comme architecte, il élevait les loggie; comme peintre, il les decorait.il

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avait appelé auprès de lui ses jeunes disciples, enthousiastes de son génie : Jules Romain, Jean d'Udine, Penni, etc. etc. Il les faisait travailler, et il travaillait avec eux. En général, il créait lui-même les plans, traçait à la sépia les esquisses , achevait certaines parties et faisait achever les autres sous ses yeux. On venait de découvrir les Thermes de Titus, couverts des plus charmantes arabesques. Il s'en emparait, les embellissait encore à l'aide de son inépuisable et brillante «imagination. Michel -Ange venait de donner une traduction magistrale des premières scènes bibliques. Raphaël reprenait le même sujet sur un autre ton, ne cherchant pas à rivaliser avec le peintre de la chapelle Sixtine, si ce n'est en deux ou trois sujets où il se montrait à la hauteur des conceptions les plus puissantes de Michel-Ange. Hélas! Raphaël ne put pas finir. Un jou" qu'il était à son atelier, averti que le Pape voulait lui parler, il se rendit en toute hâte au Vatican, traversa sous un ciel brûlant la place Saint-Pierre, et arrivé dans la grande salle qui précède le cabinet du Pape, il dut attendre celui-ci, qui était occupé. Il prit froid, rentra avec la fièvre, et mourut en quelques jours à trente-sept ans. Le Pape inconsolable vint le visiter sur son lit de mort, et baisa avec des larmes la main qui avait signé tant de chefsd'œuvre. Ses disciples achevèrent, comme ils purent, les Chambres et les Loges sur les dessins que le grand peintre avait laissés, et qui, du reste, étaient exécutés avec un soin extrême.

Cependant la chapelle Sixtine n'était pas finie; restait cette immense surface qu'occupe aujourd'hui le Jugement dernier. Le Pape désirait qu'on couvrît ce mur d'une grande fresque, et manifestement il n'y avait que Michel- Ange qu'on pût en charger. Lui seul pouvait poser une

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telle œuvre sous ce plafond, qui, décoré par lui avec tant de génie, aurait écrasé toute autre peinture. Mais Michel -Ange ne s'en souciait pas. Il était alors occupé et absorbé par le Tombeau des Médicis, et il n'entendait pas qu'on vînt le distraire d'une œuvre déjà tant de fois interrompue. Le Pape dut négocier avec les Médicis, obtenir qu'on simplifiât le tombeau , qu'on le débarrassât de plusieurs statues qui eussent demandé trop de travail et de temps, et qu'on lui renvoyât Michel -Ange le plus tôt possible. Et comme, arrivé à Rome, le grand artiste ne paraissait pas plus disposé à entreprendre cetfe œuvre, le Pape se rendit un jour à son atelier, accompagné de dix cardinaux, dans une sorte de visite souveraine. Devant une telle démarche, Michel-Ange dut s'incliner et se mit à la fresque du Jugement dernier comme il s'était mis aux peintures du plafond, presque malgré lui.

Mais les temps étaient bien changés. Michel-Ange n'avait plus trente -six ans; il en avait près de soixante. De plus, ses vingt- cinq dernières années, il les avait employées à étudier la sculpture antique, l'anatomie, les torses grecs ou romains, le nu sous toutes les formes. Enfin, bien qu'il fût resté chrétien, plein de foi, son esprit et sa main avaient contracté je ne sais quel tour païen qui allait s'imposer à lui, quoi qu'il fit. Les connaisseurs ont noté dans cette immense fresque un caractère frappant de hâte. « Avant la fin de l'œuvre, l'impatience a gagné l'ouvrier; la partie inférieure est faible, soit que, mécontent de son travail , il Tait laissé inachevé comme le tombeau des Médicis, soit que, pour se distraire et s'exciter à finir, l'arliste ait eu recours à la fantaisie , même à la caricature *. » Quoi

i iSigaloo, 279.

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qu'il en soit, quand on découvrit cette fresque, ce ne fut plus ce long cri d'admiration qui avait accueilli le plafond ; les opinions étaient divisées ; beaucoup secouaient la tête , et , après trois siècles , l'unanimité de l'admiration ne s'est pas établie.

Au point de vue chrétien, c'est une oeuvre manquée. Le Christ n'est pas le Dieu de l'Évangile, c'est un Jupiter tonnant. La Vierge n'est pas la Virgo potens en qui se confient les chrétiens; elle tremble autant que les autres. Les anges , débarrassés dé leurs ailes , sont de forts garçons qui suent à porter la croix, la colonne. Et tant de corps nus, jetés les uns sur les autres, mêlés, confondus dans les situations les plus étranges; et ces corps des ressuscites qui, au lieu d'être légers, spirituels, ont besoin d'être hissés avec des cordes jusqu'auprès du Juge; et cette barque à Caron , et ce Styx , et tous ces souvenirs païens ; tout cela étonnait et scandalisait. Peu s'en fallut que Paul IV, pressé par des réclamations indignées, ne fît effacer la fresque. On habilla quelques nudités trop révoltantes, et elle resta. Il faut en remercier les Papes; car en dépit de ses défauts trop évidents, l'œuvre est encore d'un effet puissant et terrible. Les couleurs ont poussé au noir, les nuances ont disparu; la fumée des cierges et des siècles à jeté sur ces figures grandioses une sorte de crépuscule noirâtre veiné de bleu: et cependant, regardez-les un peu de temps , à loisir ; détachez les groupes les uns des autres ; oubliez le sujet pour ne voir que chaque personnage en particulier, vous en trouverez qui égalent ce qu'on a fait de plus grand. Le vieil Adam dans sa supplication formidable; la puissante Eve qui serre contre son flanc une de ses filles épouvantées, dans la position de la Niubé antique; le damné assis ùsjis son désespoir, qui met une

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main sur ses yeux pour ne pas voir l'abîme où il s'engloutit; et cet autre qui, enlacé par un serpent, demeure immobile avec une rire amer : voilà de la grande peinture, des conceptions de génie égales aux plus grandes pages du Dante et de même inspiration qu'elles.

Mais c'est assez sur ce sujet , qui demanderait des volumes. Après avoir fait élever leur palais par les plus grands architectes , c'est ainsi que les Papes l'ont fait décorer par les plus grands peintres. Où y a-t-il rien de semblable? Considérez les Tuileries avant qu'elles fussent brûlées; Versailles, quand il était habité par le grand roi; le palais de Saint-James en Angleterre; vous y trouverez des meubles de prix, des glaces brillantes, des dorures à profusion. Où trouverez-vous cette simplicité, cette grandeur, cette magniticence du bon goût et du grand art? Montrezmoi un palais devenu le pèlerinage obligé de tous les ar" tistes, où il faille que le souverain se retire pour faire place à la multitude des curieux passionnés et enthousiastes qui envahissent ses appartements et qui veulent y contempler à loisir les chefs -d'oeuvre dont il les a enrichis.

Ce n'est pas, toutefois, la seule merveille qui attire les étrangers au Vatican; il y en a une seconde, égale au moins à celle-là, et sinon supérieure, du moins plus extraordinaire. C'est la magnifique collection de statues antiques, la première du monde au dire de tous les connaisseurs, commencée par Jules II et Léon X, continuée par Clément VII et Paul III, et enfin installée splendidement par Clément XIV , Pie VI et Pie VII. C'est Clément XIV qui a construit la cour du Belvédère avec ses quatre cabinets aux angles, si bien entendus pour une contemplation silencieuse des cheîs-d'œuvre qu'ils contiennent. C'est Pie VI

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qui a bâti les grandes salles des Muses, des Bustes, de la Bigue , etc. etc. , et qui les a enrichies de deux mille statues; et enfin Pie VII a achevé cette magnifique installation par la construction du Braccio-Nuovo, qui, à lui seul, a coûté deux millions et demi.

Et ce n'est pas seulement la richesse des salles qu'on admire, pavées de marbre blanc, soutenues de colonnes en granit ou en porphyre, enrichies des mosaïques les plus précieuses; c'est leur merveilleuse disposition. « Les statues les plus précieuses sont dans des cabinets distincts, peints en rouge sombre, en sorte que les yeux ne sont point distraits et que la statue a tout son jour. L'ornementation est grave et d'une sobriété antique; les traditions se sont conservées ou renouvelées ici mieux qu'ailleurs; les Papes et leurs architectes ont eu de la grandeur dans le goût, même au xvii0 et au XVIIIe siècle 1 . »

Mais ce qui surpasse tout, et la grandeur des salles' et leur disposition artistique, c'est la quantité, c'est la valeur des chefs-d'œuvre qu'elles renferment. « C'est ici probablement, dit encore M. Taine, le plus grand trésor de sculpture antique qu'il y ait au monde *. » « Le musée du Vatican, dit M. Ampère, est le premier musée du monde, celui qui renferme le plus de chefs-d'œuvre antiques et les plus grands. L'esprit reste confondu au premier abord de leur nombre et de leur beauté*. » Nommons-en quelques-uns dans la cour du Belvédère, Je Laocoon, d'une douleur qui touche au désespoir, mais, ce que les modernes n'ont pas toujours compris , conservant la beauté dans la douleur; l'Apollon, qui, s'il n'égale pas

1 Taine, Voyage en Italie, t. I, p. 1L>3.

2 Id., ibid., p. 144.

3 Ampère, t. II, p. 27.

la Vénus de Milo , n'en est pas moins , par l'élégance de tout l'ensemble et par la beauté radieuse de la tête , une des merveilles de l'art antique; l'Antinous moins célèbre que l'Apollon, plus grand peut-être, d'une manière plus simple et plus large; le Méléagre, chasseur et guerrier, souple et fort dans une grâce parfaite; le torse du Belvédère , si étudié , si admiré par Michel- Ange, etc. Dans le Braccio-Nuovo, la magnifique statue d'Auguste, celle non moins belle de Démosthènes ; la statue de la Pudicité , si chaste dans ses longs vêtements; le Coureur antique, tenant dans sa main gauche un strigile pour s'enlever la sueur; la statue de Minerve, trouvée au xvie siècle sur l'Esquilin; la colossale statue du Nil avec ses seize enfants, symbole des seize degrés de sa crue ; une Canéphore antique , dans le grand style primitif des statues du Parthénon , etc. On n'en finirait pas si on voulait compter les chefs-d'œuvre réunis avec tant d'amour par les Papes, traités avec tant de respect et installés si splendidement par eux dans leur propre palais. On a reproché aux Papes d'avoir fait habiller quelques statues à Saint- Pierre et à la chapelle Sixtine. Mais c'était dans des églises, au pied des autels, sous les yeux des femmes et des enfants. Ici, ils n'ont rien fait de pareil; ils ont offert les chefs-d'œuvre grecs et romains dans leur simplicité antique, aux yeux des observateurs sérieux qui voudront les étudier.

Notons , pour pure mémoire , une foule d'autres musées que contient le Vatican : le musée étrusque, le musée égyptien , le musée profane , le musée sacré , le cabinet des papyrus, la vaste galerie des inscriptions païennes et chrétiennes, et arrivons à une autre merveille du palais des Papes : la bibliothèque.

Nicolas V doit être regardé comme le fondateur de la bibliothèque; il réunit neuf mille manuscrits. Sixte-Quint construisit le bâtiment actuel en 1588. Et bientôt de grandes acquisitions , faites avec intelligence , ont élevé la bibliothèque vaticane au rang de la première collection de manuscrits.

Ici encore, on a écarté tout ce qui était vulgaire, facile à trouver ailleurs. On s'est attaché à ce qu'il y a de plus rare et de plus précieux. On est arrivé a vingt-trois mille cinq cent soixante -dix -sept manuscrits tant orientaux que grecs et latins , mais de premier ordre.

Le nombre des imprimés n'est que de cinquante mille environ , mais c'est là peut-être que se trouve la plus belle collection d'incunables qui soit au monde. Je ne parle pas des archives, qui, par la quantité et la valeur des pièces, sont sans prix.

Voilà le palais des Papes. Il ne déplaira pas aux catholiques de constater que, de tous les palais royaux de l'Europe, c'est le plus intellectuel, le plus artistique, le mieux approprié aux choses de l'âme et de l'esprit; où tout respire la simplicité , la grandeur , l'absence du faux luxe , où brillent sur tous les murs les traditions du bon goût et du grand art.

Dans ce palais immense , le Pape occupe quelques chambres à peine, les plus modestes de toutes. « Grégoire XVI me reçut, écrit M. de Chateaubriand, dans une petite chambre étroite, assis devant une table que surmontait un grand crucifix. Il m'a montré qu'il lisait le Génie du christianisme , dont il avait un volume ouvert sur sa table. On ne peut voir un meilleur homme, un plus digne prélat et un prince plus simple. »

Ainsi j'ai vu Pie IX ; ainsi que je viens de voir Léon XIII ;

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et cette simplicité dans la grandeur, cette pauvreté au milieu de tels trésors donnés au monde, à l'art, à la science, ont achevé dans mon âme la physionomie de la Papauté, telle que ma foi la comprenait et que mon cœur désirait ia trouver.

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