MULTIPLIEZ
Quelles paroles! Je ne dirai pas qu'ici le langage s'élève; car jamais il n'a été plus simple; mais le fond est sublime. Chaque mot étincelle. Il illumine, dans leurs dernières profondeurs, tous les problèmes qui tourmentent la pensée humaine. Abordons successivement ces problèmes, et ne reculons devant aucune difficulté.
Gen., I, 26. — Et Dieu dit : Faisons l'homme. Voilà la première parole. A quelle époque a-t-elle été prononcée? Quel est le moment précis de l'apparition de l'homme sur la terre? Il est difficile de le dire. Mais ici encore, la vieille Bible, qui nous a appris tant de choses, nous en enseigne trois que reconnaît enfin toute vraie science.
1° L'homme est l'être le plus récent de la création. L'induction suffisait à le constater. Car ce long et magnifique poëme, que la science reconstruit chant par chant, a pour caractère, comme toutes les choses superbes, la beauté croissante. Des minéraux aux plantes, des plantes aux animaux, des animaux à l'homme, il y a une progression si évidente que personne ne l'a jamais contestée, et qu'elle conduit invinciblement à cette conclusion : Si l'homme est le plus parfait des êtres créés , il en est aussi le dernier.
La science du reste en convient. Elle n'a trouvé les débris de l'homme que sur la croûte superficielle du globe; jamais dans ses profondeurs. L'homme est quaternaire. Et quand on voudrait, en s'appuyant sur quelques faits peu nombreux et contestables, prétendre qu'il est de l'époque tertiaire, toujours serait-il certain qu'il n'apparaît qu'à la superficie de l'époque tertiaire, dans les couches de terrain les plus élevées, jamais dans les plus profondes. A plus forte raison, pas dans les terrains jurassiques et crétacés » de l'époque secondaire, où l'on ne trouve que les grands
reptiles, les poissons et les oiseaux; et encore moins dans 'les terrains carbonifères, où abondent les plantes l.
2° Non-seulement l'homme, au double témoignage de la Bible et de la science, est le plus récent de tous les êtres ; mais c'est le dernier, celui par lequel se clôt la création. Après avoir créé l'homme, dit la sainte Ecriture, Dieu se reposa. Il cessa de créer, et c'est ce que la science a constaté. A partir de l'homme, il n'y a plus de créations nouvelles, ni dans le champ de la vie végétative, ni dans le cnamp ae la vie animale. Gomme Dieu, la nature se repose.
3° Enfin, ce que la science a longtemps nié, ce qu'elle constate aujourd'hui , mais ce que la Bible a toujours dit très-clairement, c'est que l'homme a été créé le sixième jour, en même temps que les grands animaux terrestres. Il est le contemporain du mastodonte, du mammouth. Il apparaît à la fin de la période où ces gigantesques quadrupèdes commençaient à. s'abîmer dans ces lits de glace ou de vase où nous trouvons aujourd'hui leurs restes mêlés à ceux de l'homme. Je ne sais pas pourquoi Cuvier avait tant de peine à admettre cette contemporanéité démontrée aujourd'hui par la science; la Bible l'enseigne si fortement 1 Elle place la création des mammifères et de l'homme au même jour. Et tandis qu'entre les autres créations il y a un soir, c'est-à-dire un retour de ténèbres, une catastrophe quelconque , une certaine solution de continuité , ici , entre la grande création des gigantesques mammifères et de l'homme, il n'y en a point. Us sont contemporains. Ils vivent ensemble. Bonnes bêtes du reste que ces mastodontes, ces mammouths, semblables à nos éléphants, à
1 Léonhard, Géologie, i,282.
nos hippopotames qu'un enfant conduit par la main , guère plus grands, tout aussi doux.
Mais si la science reconnaît aujourd'hui avec la Bible que l'homme vient le dernier et qu'il clôt la grande œuvre de la création , elle ne veut pas admettre qu'il soit aussi récent que la Bible le dit. D'après la Bible, l'homme ne serait sur la terre que depuis six à sept mille ans. Or c'est ici que la science conteste. Hier, c'était au nom de l'histoire; aujourd'hui, c'est au nom de la géologie. Arrêtons-nous ici un instant, et, avant d'aller plus loin, tâchons de tirer au clair tout ce débat.
Remarquons d'abord que nulle part la Bible ne dit d'une manière formelle quelle est la vraie date de l'apparition de l'homme sur la terre. On ne retrouve cette date que par voie de calcul, en partant de la naissance de Jésus-Christ, et en remontant de générations en générations jusqu'à Adam. Travail très-délicat , et qui de plus est tout humain , et par conséquent sujet à l'erreur. Est-on bien sûr, en effet, que, dans ces généalogies de la Bible, il n'y a pas de lacunes? Au contraire, on sait qu'il y en a, et on le prouve par la Bible elle-même. Tel qui est donné, dans saint Matthieu ou dans saint Luc, pour le père de tel patriarche, n'est que son grand-père; tel autre son aïeul seulement. Quant à la liste des patriarches antédiluviens, voudrait-on répondre que Moïse a donné toute la succession , et qu'il n'a pas seulement choisi les têtes principales,
les grands ancêtres; comme nous, quand, résumant notre histoire nationale, nous disons le trône de Louis XIV, de Henri IV, de saint Louis , de Charlemagne et de Clovis? Le fait est qu'il y a plus de cent quarante systèmes de chronologie, et que l'écart est considérable. Hâtons-nous cependant de le dire , quelque système qu'on adopte , l'impression qui résulte de la Bible, c'est que le monde est jeune , et que l'apparition de l'homme sur la terre ne peut pas être reculée au delà de six, sept ou huit mille ans.
Or, je le répète, c'est ici que s'insurge la science, du moins une certaine science moderne. Au siècle dernier, enthousiasmé qu'on était des recherches historiques , c'est là qu'on croyait avoir trouvé les preuves de cette haute antiquité dont les nations comme les familles ont toujours été jalouses. Volney n'hésitait pas à faire- remonter à 13,000 ans avant Jésus-Christ la formation des collèges de prêtres égyptiens. Quant aux listes des rois de l'Egypte, de l'Inde, de la Chaldée, elles se perdaient, disait Dupuis, dans une antiquité fabuleuse. On rit aujourd'hui de ces généalogies fantaisistes. « Il a été reconnu, dit Klaproth, que les tables astronomiques des Indous auxquelles on avait attribué une antiquité prodigieuse ont été construites dans le septième siècle de notre ère '. » Ona déchiiïré ce fameux zodiaque de Dendérah dont on avait fait tant de bruit, et on y a lu une inscription hiéroglyphique où se trouve le nom de l'empereur Tibère 2. Cette histoire d'E-
l Biot, Journal des savants, 1859, p. 108. De Humboldt, Cosmos, m, p. 195. Cuvier, Discours sur les révolutions du globe, p. 180 et suiv.
* Champollion. Voir Discours de Wiseman sur les rapports de la religion et de la science, p. 328.
gypte, qui se perdait dans la nuit des temps, ne remonte en réalité qu'à l'an deux mille sept cent avant Jésus-Christ1; celle de l'empire chaldéen, à deux mille deux cent trentequatre2; celle des Chinois, à deux mille deux cent3; au delà ce sont les ténèbres. Sur ce point encore, l'histoire a donné une pleine confirmation au récit de la Genèse , et elle a appris une fois de plus aux chrétiens à laisser passer certaines affirmations de la science comme un nuage qui obscurcit un instant la lumière du soleil, mais dont il n'est plus question demain.
Qu'était-ce cependant que cette antiquité demandée par les généalogies égyptiennes à côté de celle que rêvent en ce moment les géologues? Ce n'est ni 10,000 ans, ni 20,000 ans d'antiquité qui sauraient les satisfaire; on aurait trouvé des crânes qui auraient 250,000 ans d'existence ! Fulhrott estime que l'homme habite notre planète depuis 2 à 300,000 ans. Sir C. Lyell porte à 200,000 ans la durée des grandes oscillations qui ont fait émerger le nord de l'Europe du sein de la mer, et il admet comme probable que l'homme a été le contemporain de ces oscillations. Le docteur Dowler, en prenant pour base l'accroissement annuel des troncs d'arbres sous lesquels il reposait, donne au squelette de la Louisiane une antiquité de 57,500 ans. Sur certains silex taillés se seraient déposées des couches de terre dont la lente élévation demanderait des milliers de siècles. Les plus modérés veulent au moins 50,000 ans.
Disons d'abord, et d'une manière très -générale, que rien de tout cela n'est prouvé. Hypothèses sur hypothèses,
1 Marcel de Serres, De la Cosmographie de Moïse, etc.
2 Heeren, Ideenûber Polilik , etc., lre partie, ch. ni, p. 142.
3 Barthélémy Saint-Hilaire, Journal des savants, 1860, p. 462. Miiller, History of anc. sansc. litr. 1859, p. 517.
imaginations lancées à toute vapeur dans le champ de l'inconnu, romans bâtis par des demi-savants uniquement dans le but de faire échec à la Bible; voilà le fond de presque tous ces travaux sur l'ancienneté de l'homme.
Disons ensuite à ceux qui sont plus sérieux, qu'ils font fausse route, et que toutes leurs théories, si bien bâties qu'elles leur paraissent, échouent toutes aux trois ou quatre difficultés que voici :
1° Si l'homme est vieux de deux cent mille ans, expliquez-moi comment il n'a laissé de traces de son passage que depuis six mille ans. Depuis six mille ans il vit, il parle, il agit, il incruste sa pensée dans la pierre, dans le marbre, dans le bronze. On bouleverserait aujourd'hui la terre que les traces de ce passage resteraient indélébiles. Au contraire, avant cette époque, pendant deux cent mille ans, il ne fait rien ; il ne crée rien; il ne laisse rien ; absolument rien; tout au plus, et ceci est très-obscur, des silex grossièrement taillés. Est-ce possible? D'autant plus que les perturbations survenues depuis son apparition sur la terre ne sont qu'à la surface. Dépôts de glace, lits de vase qui recouvrent, qui ensevelissent, qui ne détruisent pas. Et non- seulement il ne laisse aucun monument, mais il ne garde aucun souvenir. Il est depuis deux cent mille ans sur la terre; soit; mais il ne se souvient que depuis six mille ans, c'est-à-dire depuis l'époque où Moïse signale son avènement. Ceci est capital.
2° On dit : Ces deux cent mille ans, l'homme les a employés à se dégager de l'animalité, à s'élever au rang d'homme civilisé. Il a employé d'abord la pierre, le silex taillé grossièrement; c'est l'âge de la pierre. Puis il s'est servi du bronze; c'est l'âge du bronze. Enfin il a employé le fer; et arrivé là, il a connu toute civilisation.
Hypothèses pures, je le répèle. L'homme n'a pas commencé par l'état sauvage. L'expérience prouve que le sauvage ne monte pas, il descend; il descend jusqu'à ces dernières limites de l'animalité où l'on meurt. Pour qu'il se relève, il lui faut l'arrivée d'une race supérieure; et encore ne parvient-elle pas toujours à le relever1. Ces hommes qui taillaient la pierre et le silex, ce n'étaient pas les hommes primitifs; c'étaient des hommes dégénérés, des tribus sauvages échappées au grand foyer de lumière, l'Orient. Elles sont restées là , jusqu'à ce que d'autres tribus se soient emparées de leurs terres et, en échange de la servitude, leur aient apporté le fer, le bronze, tous les arts. Puis d'autres tribus, plus élevées encore, devinrent maîtresses à leur tour, et leur apprirent à ensemencer la terre. Ainsi se sont étages, dans les entrailles du sol, les silex , les marteaux de pierre , les haches de fer, les ornements de bronze ; si tant est que ce soient vraiment des âges distincts , et que toutes ces choses n'aient pas coexisté en même temps. Or, pour tout cela, il n'a pas fallu deux cent mille ans. Quelques siècles, et souvent quelques années suffisent. « Supposez, dit Pozzi, que les géologues futurs, en fouillant les lacs et les rivières de l'Amérique et de l'Australie, trouvent les armes, les flèches des indigènes, mêlées aux armes à feu des peuples européens qui les ont chassés et vaincus; seraient-ils fondés à conclure qu'il a dû s'écouler un nombre incalculable de siècles entre les deux époques représentées par ces débris * ? »
D'ailleurs, comment n'a-t-on pas vu que ces prétendues haches de silex , il était radicalement impossible de les
1 Benjamin Constant, De la Religion, liv. I, chap. vm.
2 Pozzi, La Terre et le récit biblique, p. 409.
emmancher solidement; impossible de s'en servir, de couper avec elles le moindre morceau de bois un peu dur, sans à l'instant briser leur fil? Comment n'a-t-on pas vu qu'il était impossible de les tailler avec tant d'art, sans avoir précédemment des instruments plus parfaits? Gomment n'a-t-on pas vu que, dans la même page de la Bible, où le fer, le bronze jouent un si grand rôle pour la construction de l'arche, il est commandé de faire des couteaux de pierre pour la circoncision? La succession prétendue des âges de la pierre , du bronze , du fer, est une duperie égale à celle du zodiaque de Dendérah. Inventée en 1837 par le Danois Thomsen1, acceptée à la légère et généralisée arbitrairement, introduite, trop solennellement pour nous, dans le musée Saint-Germain et à la grande exposition de 1864, elle est répudiée aujourd'hui par la vraie science. Il y a quelques années, la direction du musée central romano- germanique de Mayence s'était servie de cette classification dans le premier volume de son grand ouvrage; mais dès le second volume elle la répudiait et demandait pardon de s'être laissé abuser à ce point*.
3° On insiste et on dit : « Ces silex , ces ossements humains se trouvent mêlés à ceux des mammouths, des mastodontes, des aurochs, et d'une foule d'animaux qui ont disparu. Or, que de siècles n'ont pas été nécessaires pour la destruction de ces espèces ! » Que de siècles ? Mais vous n'en savez rien. Il faut beaucoup de temps, ou il en faut très-peu pour la destruction d'une espèce; cela dépend des circonstances. Plus de quarante espèces d'animaux, d'oiseaux, se sont éteintes depuis les Egyptiens. Plusieurs ont
1 Thomson, Leitfaden zur nordischen Altcrlhumskunde , Kopenhagen, 1837, p. 58.
* Reusch, La Bible cl la nature, p. 551.
disparu depuis César, notamment l'unis si exactement décrit dans les Commentaires , et le cerf à bois gigantesque que les nobles romains faisaient venir d'Angleterre à cause de la bonté de sa chair ». Ce travail se poursuit, et on cite des espèces qui ont disparu depuis le commencement de ce siècle. Le temps n'y est pour rien , tout dépend des circonstances. L'homme actif, industrieux, le lion, le tigre, qui franchissent en quelques bonds de si grandes distances, ont pu traverser sans périr ces inondations de glace ou de vase où se sont ensevelis les mastodontes. Ce sont les bêtes les plus gigantesques qui ont naturellement péri les premières. Elles sont plus lourdes; elles échappent difficilement à leurs ennemis; elles sont moins fécondes. Elles étaient peu utiles à l'homme. Ayant moins de feu, moins de nerfs, trop de graisse, qu'est-il étonnant qu'elles aient péri les premières?
4° On ajoute, et c'est la dernière objection : « Ces débris humains , ces silex , mêlés aux restes des plus anciens mammifères, où les trouve-t-on? Sous des couches de terrain qui se sont déposées lentement, plusieurs pendant des milliers de siècle. Et dès lors , qui peut calculer la haute antiquité de l'homme? »
Mais d'abord, pour que ce raisonnement eût quelque valeur, il faudrait constater trois choses : premièrement l'objet trouvé est- il réellement un produit de l'industrie humaine? Secondement la couche où il gisait était- elle intacte, tant de la part des hommes que de la part des éléments? Troisièmement quel est l'âge de la couche en question? « Or, dit M. Desmoulins, je déclare en mon nom et en celui de M. Gourges, que depuis trente -cinq
1 Sur les animaux disparus dans les derniers siècles, voir dt, p. 2-M.
ans que nous étudions ces instruments nous n'en avons jamais trouvé dans une couche qui n'eût été remuée de la main des hommes1. »
De plus ce raisonnement, ainsi que celui qu'on tire du soulèvement de certains rivages, de l'élévation des dunes, de la formation des tourbières, a une base défectueuse. Oui, aujourd'hui, il faudrait peut-être des milliers de siècles pour obtenir ces couches superposées de terrains ; et encore l'élévation et l'affaissement du sol n'ont nulle part un mode uniforme de se produire. Mais alors, dans ces temps anciens, qui peut dire ce qui s'est passé? Quelles élévations subites? Quels affaissements inattendus? Quels refroidissements instantanés ? Quelles catastrophes de tout genre? Est-il possible de conclure de ce qui est à ce qui a été? « Telle couche, épaisse de quatre pieds, dit Wagner, peut avoir été formée en autant de minutes que Morlot demande de siècles2. Nous sommes dans le champ des pures hypothèses, et la vraie science ne doit pas y demeurer. Qu'elle rentre dans le domaine, plus restreint mais plus sûr, des choses démontrées , et alors les objections disparaîtront, et il sera établi une fois de plus que la science rend partout témoignage à la vérité des Ecritures , et qu'ici , en particulier, l'homme des géologues et l'homme de la Bible sont arrivés le même jour sur la terre.
1 Desmoulins, La Question diluviale et le silex ouvré, Paris,
2 Wagner, Sitzungsberichle , 1876, tom. Il, p. 467.
Mais laissons là toutes ces difficultés qui n'arrêteront jamais que ceux qui veulent bien se laisser arrêter, et reprenons la suite de notre texte : Et Dieu dit : Faisons l'homme à noire image et à notre ressemblance; et qu'il commande aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux bêtes et à toute la terre.
On sent, dans ces paroles, la dignité et la grandeur de celui qui va venir, et on y voit aussi pourquoi il apparaît le dernier. La terre est faite pour lui ; il fallait donc qu'elle fut prête à le recevoir. Aussi, à peine il se montre, qu'elle le reconnaît et lui fait fête. Elle se calme. Toutes ses agitations précédentes s'apaisent; plus de catastrophes; plus de ces émotions qui pourraient troubler celui qui est à la fois son fils et son maître.
Il est son fils, sorti de ses entrailles. Adam veut dire : terre rouge. Il vient de la terre. Il est terre comme elle. J'ai visité une grande usine, œuvre du génie de l'homme, où l'on formait des perles avec de la terre. Comme on la préparait 1 Par combien d'eaux on la faisait passer l On la tamisait. On appelait le feu après l'eau pour l'idéaliser, jusqu'à ce qu'enfin cette terre, noirâtre et vulgaire, lourde et opaque , se transformât en perle d'une blancheur transparente qui réfléchissait le ciel *.
Voilà le sens de toutes ces révolutions géologiques que
1 Briare-sur-Loire. Fabrique de M. Bapterosses.
nous avons vues. Elles avaient pour but de purifier, de spiritualiser la matière, afin qu'elle pût servir d'instrument intelligent à l'esprit et d'organe sensible à l'amour.
Encore, après l'avoir préparée ainsi pendant des siècles, faut-il que Dieu y mette la main? Toutes les créations précédentes avaient commencé par ce mot : Et Dieu dit. Et Dieu dit. Et Dieu dit. C'est comme un refrain divin au commencement de chaque strophe. Et qu'avait dit Dieu? Que la terre pousse son jet et produise des plantes! Que la terre produise des animaux! On entrevoit là, comme dans une synthèse divine, les deux grands systèmes qui divisent le monde. Les uns veulent que tout soit sorti de la terre par des combinaisons sans fin. Ils se trompent; il y a fallu le : Et Dieu dit. Les autres veulent que tout ait jailli du néant au commandement de Dieu. Ils se trompent. Il y a fallu le sein fécond de la terre. Que la terre produise des plantes, des animaux!
Maintenant voici l'homme. Le ton change. Il y a encore le : Et Dieu dit. C'est le côté divin de l'opération. Mais il n'y a plus le : Que la terre produise!
Cependant la terre ne sera pas absente. Dieu se recueille, se consulte comme un artiste qui va faire quelque chose de grand. Il arrête les yeux sur le modèle idéal qui est en lui; puis il se baisse, et il prend dans ses mains sacrées une poignée de terre. Qu'y a-t-il qui ressemble moins à la poussière inerte, que la chair de l'homme, cette chair si belle, si vive, si colorée, si séduisante? Cependant la science l'a analysée; qu'y a-t-elle trouvé? De la chaux, du soufre, du phosphore, de la potasse, de la soude, de l'azote, c'est- I à-dire les mêmes éléments, et pas d'autres, que ceux qui sont dans une poignée de poussière.
Dieu prend donc cette poussière, et il commence à la
pétrir. Avez- vous vu un grand artiste pétrir un bloc de marbre? Il réchauffe, il l'attendrit. A trois siècles de distance, ce marbre semble tiède encore des souffles de son cœur. Il lui donne son âme. Il y a des marbres sublimes à qui il ne manque que la parole.
Ici elle ne manque pas. Seus les attouchements amoureux du plus grand de tous les artistes, la matière se spiritualise. Toutes les beautés, répandues dans les divers règnes de la nature, se condensent ici dans ce corps de T homme, l'idéal des formes créées. Toutes les vies répandues dans les différents êtres, ces vies immenses, prodigieuses, si riches que chacune d'elles forme le type d'une espèce tout entière, se superposent ici, sans se confondre, dans un concert harmonique. L'homme a l'être comme les pierres; la sève comme les plantes; l'instinct et la vie comme les animaux, avec quelque chose dans les yeux, sur les lèvres, qu'on n'avait pas encore vu, je ne sais quelle flamme céleste qui ne ressemble à rien dans les créations précédentes. Après des milliers d'années d'essais, voici enfin la beauté matérielle dans ce qu'elle a de plus idéal et de tout à fait exquis.
Comment la terre n'aimerait-elle pas l'homme? C'est sa plUs haute fleur. Mais d'autre part comment l'homme n'aimerait- il pas la terre? Il en sent les moindres frémissements. Ce que le baromètre ne sent pas, ce que le thermomètre ne soupçonne pas encore, l'homme le sent. Le moindre courant qui émeut la terre, émeut l'homme. Il est la terre sublimée.
Et aussi, quand il est triste, quand il souffre, comme la terre le reçoit! Elle l'enveloppe de ses parfums, de ses ombrages, de ses silences, de sa solitude, de sa paix, pour le consoler ou le guérir. Elle l'ensevelit dans ses sables
tièdes pour le ranimer. Elle le plonge dans ses océans pour le refaire. Elle l'appelle à ses eaux chaudes comme à un sein brûlant de tendresse, pour le renouveler. Il est son fils, né d'elle, son amour, son orgueil. Et, pour ma part, je ne trouve pas exagéré ce mythe de l'antiquité qui nous peint les combats de l'homme, fils de la terre. Chaque fois que, brisé par un ennemi supérieur, il fléchissait et touchait de son épaule humiliée le sein de la terre, il y retrouvait la vie et se relevait plus fort.
Mais en même temps que l'homme est son fils, il est son roi. Il la gouverne et là domine. Mais il ne la domine que parce qu'il a en lui un élément qui n'est pas en elle. Le corps, dit la sainte Ecriture , retourne à la terre oVoù il est sorti; V esprit remonte à Dieu qui l'a donné l.
L'esprit! voilà ce que n'avait pas la terre; l'élément nouveau qui apparaît pour faire faire à la création un pas immense. D'où vient-il? Où en sont les sources profondes? La sainte Ecriture se sert ici d'une expression majestueuse qu'il ne faut pas exagérer, mais qu'il ne faut pas affaiblir. Dieu, dit-elle, tira un souffle de son sein, et il le souffla sur la face de l'homme. Ainsi d'un côté, le sein de la terre d'où sort le corps de l'homme; et de l'autre, le sein de Dieu d'où sort son âme. Ce n'est qu'une image, je le répète; mais combien grandiose et qu'elle donne à réfléchir I
On a analysé le corps de l'homme; on sait de quoi il se compose; mais comment analyser l'esprit? Il est plus grand que toutes les immensités; il les remplit en un instant de sa pensée. Il est plus grand que tous les siècles; il les déborde, et l'éternité elle-même ne lui paraît pas capable d'user son existence. Il se nourrit de je ne sais quelle nourriture invisible qui lui fait dédaigner tout le reste.
1 Eccles., xn, 7.
On a vu des bêtes qui meurent pour leurs petits. L'homme monte plus haut. Il meurt pour la vérité qu'il ne voit pas, pour la vertu qui ne rapporte rien et qui le meurtrit; il meurt pour l'honneur.
Et non-seulement il meurt lui-même; mais il sacrifie à la vérité jusqu'à la femme la plus aimée; il immole à l'honneur ses propres enfants.
Tout ce qui est visible, il le sacrifie à l'invisible. Et il prouve ainsi qu'il n'est pas seulement le fils du visible, qu'il en est le roi et le dominateur, puisqu'il sait mettre sous ses pieds le terrestre , le passager, pour monter jusqu'à l'éternel et à l'infini.
Voilà les deux éléments constitutifs de l'homme. Par l'un , il réunit dans son corps tous les règnes inférieurs de la nature. Tout est condensé, harmonisé en lui, en sorte qu'il est, sous ce rapport, comme le résumé vivant de toute la création matérielle. Par l'autre, il réunit dans son âme tout ce qui fait la gloire des hiérarchies supérieures : la pensée et l'amour. Où y a-t-il un être pareil? Si je regarde au-dessous de lui, je ne vois que matière pure. Si je regarde au-dessus, je ne vois qu'esprit pur. Lui, il est le nœud. Les deux mondes sont en lui. Pourquoi? Nous le verrons bientôt. Mais déjà ne peut-on pas le demander : est-ce pour qu'il abîme le monde supérieur dans le monde inférieur? pour qu'il enfouisse la pensée, la liberté, l'amour dans l'instinct et l'animalité? N'est-ce pas plutôt pour que ces mondes inférieurs qui sont en lui, il les élève jusqu'à Dieu?
Oui, voilà la vraie grandeur de l'homme. Il priera, et tous les mondes qui sont en lui prieront avec lui. Il adorera , et tous les mondes adoreront. Il s'élèvera plus haut que toutes les choses visibles, jusqu'à Dieu; et la création
entière montera avec lui. Il n'en sera pas seulement le roi , il en sera le prêtre !
Et Dieu dit : Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. Et il le fit, en effet, à son image; et il LES créa HOMME ET FEMME, et il leur dit : CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.
Que ces paroles sont prodigieuses! Déjà nous avons vu que l'homme a été fait à l'image de Dieu ».
« C'est une trinité créée, dit Bossuet, faite à l'image de la Trinité incréée. »
Faisons l'homme à notre image. Donnons-lui la puissance, dit le Père; donnons-lui l'intelligence, dit le Fils; donnons-lui l'amour, dit le Saint-Esprit. Et les trois Personnes : Faisons -le à notre image; donnons- lui la puissance, l'intelligence et l'amour.
Je ne reviens pas sur ces choses qui ont été suffisamment dites; et je passe à un autre grand spectacle , à une seconde image de la Trinité, bien merveilleuse aussi.
En Dieu, les trois éléments que je viens d'indiquer, la Puissance, l'Intelligence et l'Amour, ne sont pas seulement unis et fondus ensemble dans l'unité de la substance divine. S'il n'y avait que cela, l'image imprimée sur l'âme de l'homme eût sufti. Mais ils forment trois Personnes distinctes. Voilà pourquoi, après avoir créé l'homme, et y avoir fondu en un la puissance, l'intelligence et l'amour,
i Voir plu.s haut, p. 118.
Dieu dit : Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Divisons-le en trois personnes. Et Dieu créa l'homme à son image. Il LES
fit HOMME et FEMME. Et il leur dit : CROISSEZ ET MULTIPLIEZ.
C'est-à-dire : Soyez trois : l'homme, la femme et l'enfant. Et comme dans le ciel les trois Personnes ne font qu'un, qu'ainsi en soit-il sur la terre, au sein de la trinité humaine. Qu'ils soient un comme nous sommes un!
Dieu donc, continue le livre saint, envoya à Adam un profond sommeil. Ce n'était pas ce sommeil qui est une défaillance de la nature; c'était ce mystérieux et divin sommeil qu'on appelle un ravissement, où l'âme élevée au-dessus d'elle-même et perdue en Dieu laisse, pour ainsi dire, sommeiller ses puissances inférieures, et ferme ses yeux pour mieux voir. Tel était l'état d'Adam. Endormi dans l'extase, il regardait Dieu agir. Et Dieu mettait la main au flanc d'Adam; il creusait tendrement et puissamment à l'endroit où bat le cœur, et, de ce foyer ardent, il tirait de quoi former une seconde personne, distincte d'Adam et consubstantielleàlui, la femme, image rayonnante de l'homme, dit saint Paul '. Comme le Verbe est la gloire de Dieu le Père, la femme est la gloire de l'homme. Et comme Dieu le Père, c'est aussi dans la contemplation de cette vivante image que l'homme produit le dernier terme de son amour, l'enfant.
L'impiété peut sourire de cette parole : Et Dieu prit une côte d'Adam, et il en bâtit la femme 2. Pour moi, je la trouve simplement sublime. Quand il s'était agi de former le corps de l'homme, Dieu avait pris un peu de terre qu'il avait pétrie dans ses mains adorables. Oh! que je couvois bien
1 Paul, / ad Corinth., xi, 7.
s Gen. ii, 21 et 22.
qu'il lui faille maintenant quelque chose de plus chaud, de plus vivant, de plus tendre, de plus humain! Seigneur, vous avez bien fait d'aller jusque-là, au cœur de l'homme, au tabernacle de l'amour, et d'en tirer les éléments qui vont vous servir à former sa compagne ! Par là , l'homme vous ressemblera davantage, puisqu'il sera le principe de tout sur la terre , et sa compagne lui sera plus chère , puisqu'elle sera une moitié de lui-même.
Adam voyait tout cela dans son extase. De l'Etre infini qui créait, sa pensée était peu à peu descendue à l'être charmant qui était créé. 11 s'y retrouvait plus beau, et il chantait : Celle-ci est vraiment Vos de mes os et la chair de ma chair; c'est pourquoi elle s'appellera CELLE QUI VIENT DE l'homme , parce qu'elle a été faite de Vhomme. Et l'homme quittera son père et sa mère et il s'attachera à son épouse, et ils seront deux en un *.
L'homme était un; Dieu en prend une portion pour en faire deux; puis des deux il en crée un troisième, et ces trois, réunis dans la famille, ne font de nouveau plus qu'un. « Il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel, dit saint Jean, le Père, le Verbe, et l'Esprit : Très sunt qui testimonium dant in cœlo , Pater, Verbum, et Spiritus sanctus , et hi très unum sunt. » De même aussi , il y en a trois qui rendent témoignage sur la terre : le père, la mère et l'enfant; et ces trois ne font qu'un.
Oh ! qu'il y aurait de belles choses à dire sur ces trois personnes, sur leur distinction, sur leur unité, sur cette harmonie hiérarchisée à l'image de l'adorable Trinité! C'est de là que viennent toutes les saintes lois du mariage : l'unité, l'indissolubilité, la fidélité. « N'avez-vous pas lu,
» Gea. n, 27-42.
dit Notre -Seigneur, que Celui qui a fait l'homme dès le commencement les a faits homme et femme, et qu'il a dit : C'est pourquoi Vhomme quittera son père et sa mère et s'attachera à son épouse, et les deux seront une seule chair? Ils ne sont donc plus deux, mais un. Ce que Dieu a ainsi uni, que l'homme ne le sépare point *. » Par où le Christ, interprète de la parole éternelle, proscrit à la fois le divorce et la polygamie, et rend au mariage son honneur avec sa sécurité; car partout où règne la polygamie, la femme est victime de l'homme; et partout où règne le divorce, les enfants sont victimes de l'homme et de la femme.
Et de là encore le saint désintéressement du mariage, son élévation et sa tendresse, et le religieux respect dont l'homme doit entourer sa compagne; puisque cette sublime et douce créature a été créée pour lui , mais comme lui et de la même parole , et qu'elle a été tirée , non pas de ses pieds comme un être inférieur, mais de son cœur comme une égale et une compagne.
Mais de là surtout le but divin du mariage, qui est de commencer sur la terre une union digne, par sa sainteté, de se continuer dans le ciel.
Voilà ce qu'il faudrait dire , et ce que nous verrons plus tard. En attendant, je le demande aux esprits graves, aux hommes mûrs : N'est-ce pas une preuve nouvelle de la vérité du récit mosaïque , qu'une telle doctrine , si haute et si profonde , écrite en quelques paroles si courtes au frontispice du plus ancien de tous les livres , répétée pendant quatre mille ans sans hésitation et sans défaillance, toujours la même à travers tant de révolutions , et dont la sagesse, la plénitude, la clarté, la simplicité, la force, la
» Matth. xix, 4-6.
pureté, la fécondité, au sein d'une ignorance profonde et universelle, excitent à la fois la surprise et l'admiration.
Mais n'insistons pas davantage, et arrivons vite à une des difficultés les pius considérables que la science essaye d'élever aujourd'hui contre le récit mosaïque.
La Bible enseigne donc que tous les hommes sont nés d'un couple unique, d'un seul homme et d'une seule femme, et que c'est d'eux que descendent tous les peuples, quelles que soient la couleur de leur peau et la forme de leur crâne.
D'abord il me semble que la science contemporaine ne devrait élever ici aucune espèce d'objections. Car que prétend-elie en ce moment? A quoi use-t-elle toute son activité? A établir que les hommes viennent tous, nonseulement d'un seul couple, mais d'un seul animal, d'une seule cellule, d'un seul œuf éclos au soleil. Et non-seulement tous les hommes, mais tous les animaux, toutes les plantes, tout est* né d'un seul œuf, et du même œuf. Dès lors où est donc la difficulté que tous les hommes soient nés d'un seul couple? Et si les différences de peau et de couleur sont des obstacles à ce que tous les hommes aient eu le même père, comment ont-ils pu avoir le même œuf, et que devient la doctrine de la variabilité indéfinie des espèces? Mais voilà la science moderne, moins désintéressée, moins impartiale, plus dogmatique qu'elle ne voudrait le laisser paraître 1 Quand il s'agit d'établir que tous les hommes descendent d'Adam et d'Eve, comme cela lui
paraît impossible! Et quand il s'agit d'établir que tous les hommes viennent d'un seul œuf, comme cela lui paraît simple! Selon qu'elle en a besoin, dans sa passion irréli^ligieuse , elle allègue la transmutation des espèces ou elle la renie.
Mais arrivons aux vraies preuves de l'unité de l'espèce, et donnons- les simplement et courtement.
1° On appelle métis, dans l'ordre végétal ou animal, tout être qui doit sa naissance à l'union de deux êtres appartenant à deux espèces ou à deux races différentes. Or la loi universelle est que le métis est stérile. Tout être, quel qu'il soit, plante ou animal, qui naît du mélange de deux sèves ou de deux sangs différents, n'engendre pas, ou n'engendre que des êtres quim'engendreront pas. L'étude a été sur ce point poussée si loin par Jussieu, deCandolle, Geoffroy Saint-Hilaire, Buffon , Cuvier, Flourens, Quatrefages, qu'il n'y a plus place à aucun doute. Donc, s'il y avait sur la terre plusieurs races d'hommes, tout être qui résulterait de l'union de deux de ces races serait stérile. Or cela n'est pas. Unissez un blanc et une négresse, vous avez le mulâtre, qui se reproduit très-rapidement. Unissez la race rouge et la race noire, vous avez ces lignées de créoles dont la permanence et la fécondité forment un des plus solides arguments biologiques en faveur de l'unité de l'espèce humaine. Prenez les enfants issus des Européens et des indigènes aux Philippines; ils sont plus beaux que ceux des races non mélangées. Bref, sur toute la surface du monde, l'union de l'homme et de la femme, quelles que soient leur couleur, la forme de leur crâne, la différence de leur type, reçoit de la bénédiction de Dieu une fécondité qui traverse indéfiniment les siècles. Preuve sans réplique de l'unité du genre humain. C'est l'opinion de
Buffon 1, Cuvier 2, Flourens , Humboldt4, Blumenbach 5. Wagner 6, Burdach 7, Prichard8, Camper9, Wisemann ,0. Burmeister lui-même est obligé d'en convenir. « Toutes les nations de la terre appartiennent à une seule et même espèce dans le sens naturel et historique, et leurs différences peuvent à bon droit passer pour des variétés ". »
2° A cette première preuve tirée de l'union féconde de toutes les races, on peut en ajouter une seconde : l'identité de la constitution de l'homme sous tous les cieux. Partout même durée moyenne de la vie, même température du corps, même vitesse du pouls, même durée de la grossesse, même période de dentition ,2. Tous les hommes ont la même taille moyenne, la même démarche droite, fondée organiquement sur la constitution du pied 13, la même et admirable perfection de la main, sorte de compas qui sup-
1 Buffon , Discours sur les variétés de l'espèce humaine. « Puisque tous les hommes peuvent communiquer et produire ensemble, les hommes viennent de la même souche et sont de la même famille. »
2 Cuvier, Le Règne animal, n, p. 88.
3 Flourens, Histoire des travaux de Cuvier, p. 297.
* Humboldt, Cosmos, h, 320.
5 Blumenbach, De generis humani Varietate naliva, p. 75.
6 Wagner, Geschichte der Urwelt , il, p. 8.
7 Burdach, Anthropologie, p. 696.
* Prichard, Natur geschichte des Menchengeschlechts, elc, p. 7'.).
9 Camper, Dissertation sur les différences que présentent les traits du visage , chez les hommes.de différents pays.
10 Wisemann, Discours sur les rapports de la religion et de la science; 3e discours.
11 Gurmeister, Beschichte der Schœpfung , p. 272.
12 Schubert, Gesch. der. Natur, m, p. 407. Cratiolet, Anatomie comparée, etc., IIe vol.
13 Burmeister, Geolog. Bilder, i, p. GÎj.
pose l'intervention d'un géomètre infini, selon l'expression de Blainville *.
3° A cette identité dans la structure anatomique du corps , il faut joindre l'identité plus merveilleuse encore de l'âme. Partout mêmes facultés et mêmes passions. Oui, partout l'intelligence , la liberté , la conscience , le sens du bien et du mal. On peut obscurcir ces facultés sans doute; mais trouvez-moi une peuplade, si abrutie qu'elle soit, où, se trompant dans les détails, on ne possède pas le sens du bien et du mal? Et, partout aussi, le don introuvable de la parole. L'expérience montre que les différences que l'on remarque dans les facultés de l'âme sont accidentelles , nées de causes externes. Sous le rapport intellectuel, un européen peut descendre au-dessous du nègre. Mais un nègre à son tour peut s'élever à la hauteur d'un européen.
Partout aussi la même inclination au mal, la même difficulté pour le bien, le même goût pour le fruit défendu, la même propension à l'orgueil, à la concupiscence, à la révolte. Et avec cela, le même besoin de Dieu, la prière, l'adoration, le culte privé et public; du moins, si dégradée que soit une peuplade, on peut l'élever jusque-là. Preuve évidente que tous les peuples appartiennent à la même race. « En affirmant, dit M. de Humboldt, l'unité de l'espèce humaine, nous répudions hautement la classification de races supérieures et inférieures. Il est des peuples plus aptes à être moralises, policés et ennoblis par la civilisation, mais il n'en est point de plus nobles que d'autres2. »
4° Cela étant établi, identité de structure anatomique,
1 Gratiolet, De l'Homme, etc. Revue des cours scientifiques , tom. I , p. 192.
s De Humboldt, Cosmos, i,385.
identité de facultés intellectuelles, morales, religieuses, parenté de tous les sangs, on se demande : Où sont donc les objections? Il y en a deux : la couleur de la peau et la forme du crâne.
La couleur de la peau! Tous les hommes ne sont pas teints de la même manière. Il y en a de blancs (Européens), de bruns (Malais), de cuivrés (Mongols), de rouges (Américains), de noirs (Éthiopiens). Mais d'abord ces différences sont-elles essentielles? Quand un homme a la même constitution anatomique, la même vie, la même âme, diffèret-il essentiellement parce que sa peau n'est pas colorée de la même manière? N'y a-t-il pas quelquefois, dans la race française, des hommes qui sont olivâtres, jaunes, sans qu'aucune goutte de sang étranger soit dans leurs veines. Transportez l'Européen en Egypte, en Abyssinie, est-ce que vous ne verrez pas son teint se transformer, même de son vivant? Ecoutez les grands voyageurs : « Lorsque je vins à Ghadames, dit Richardson, j'avais un teint rose; maintenant je suis devenu jaune comme ces hommes au milieu desquels j'habite l. » Langsdorf trouva dans les îles Marquises des Européens qui étaient devenus aussi bronzés que les naturels -. « En Egypte, dit Pruner, les Européens prennent une teinte brune; elle est bronzée en Abyssinie, et presque rouge cuivre en Guinée 3. »
Voilà ce qui arrive, même aujourd'hui, dès la première génération; que devait-ce donc être aux époques primi-
1 Richardson, Trav. in ihe gr. désert of Saharah, 1848, 1, p. 265.
2 Langsdorf, Bemerkungen auf einer Beise um die Welt, p. 77.
' Iruner, Krankheilein des Orients , 1847, p. 83.
tives, quand les éléments extérieurs, plus puissants, avaient sur l'homme une action dont nous ne pouvons avoir aucune idée *.
On a étudié d'ailleurs de nos jours ce qui constitue la différence de couleur. Elle vient d'un pigment qui se dépose dans les cellules de la membrane muqueuse. Quelquefois ce pigment se dépose par plaques sur le corps de l'Européen. C'est ce qu'on nomme taches de rousseur, grains de beauté. D'autres fois, dans les races de couleur, il envahit la peau tout entière. Il n'y a donc , dans les Européens et dans les nègres, qu'une différence d'étendue.
Dans les uns et dans les autres, c'est sur un point ou sur toute la surface une certaine accumulation de carbone. Mais de là à une différence spécifique, il y a loin. « Les grains de beauté, dit M. Quatrefages, ne sont autre chose que des points où les cellules du corps muqueux sont colorées comme chez le nègre 2. »
Arrivons maintenant à la forme du crâne. Certes partout le crâne est le même : deux yeux, un nez, une bouche, des oreilles, et, sous le bouclier osseux, les lobes du cerveau; où donc est la différence? Elle est dans ce qu'on nomme l'angle facial. Dans une figure vue de profil, tirez une ligne qui aille du milieu de l'oreille jusqu'à la base du nez; puis une seconde qui aille de la partie la plus proéminente du front à l'extrémité de la mâchoire supérieure; vous aurez, à l'intersection de ces deux lignes, un angle. Or, en proportion que cet angle est plus ouvert, une sorte de beauté plus grande illumine le visage, et on en a conclu à une plus grande intelligence. La tête du
1 Voir le beau travail de M. de Quatrefages, sur VUnité de l'espèce humaine.
2 Quatrefages, loc. cit., p. 638.
Journal des savants, 1860, p. 295, et 1802, p. 233. 2 Herder, Ideen zur Philosophie des Gesch. der Menschhcil3
vu : 2.
nègre présente un angle de 75 degrés; celle de l'Indien, de 77 ; celle de l'Européen, de 80. Les Grecs, dans leurs divines statues, le portaient à 90. En sorte que chez l'homme, sur toute la surface du globe, l'angle facial varie de 75 à 80. Dans l'animal, au contraire, il ne s'élève jamais au delà de 65, et il descend jusqu'à 30. Mais franchement, dans cette variation de l'angle facial de 75 degrés à 80 , y a-t-il là une différence de race? Ne voit-on pas en France des hommes, peu intelligents il est vrai, mais de même race que nous, dont l'angle facial n'est que de 75 degrés, comme celui du nègre ? Et n'en voit-on pas d'autres , trèsintelligents, chez lesquels l'angle facial ne s'élève pas à 80? D'ailleurs cet angle facial est- il une mesure si certaine de l'intelligence? D'après les expériences de Wagner, sur neuf cents cerveaux étudiés par lui, Dupuytren n'est, sous le rapport du développement, que le cent quatre-vingt-quatorzième. Et à quel rang aurait-on placé Socrate »?
Du reste, on en revient de cette division de l'humanité en races distinctes. Cuvier en notait trois; Retzius, quatre; Blumenbach, cinq; Prichard, sept; Bory de Saint-Vincent, quinze; Morton, vingt-deux. Jean Muller au contraire n'en voit plus qu'une, avec des variations infinies. C'est aussi l'opinion de Herder : « Il n'y a ni quatre, ni cinq races, ni en somme des variétés exclusives sur la terre. Les couleurs se fondent les unes dans les autres pour ne former que les ombres et les teintes d'un grand tableau qui occupe le monde entier 2. » Et M. de Humboldt : « Tant qu'on s'en est tenu aux variétés extrêmes, on pouvait être porté à voir dans les diverses races autant d'espèces hu-
maines différentes. Mais les nombreux intermédiaires, au point de vue de la peau, de la couleur et de la structure du crâne, qu'ont fait découvrir dans ces derniers temps les rapides progrès de la géographie, témoignent hautement pour l'unité de l'espèce humaine '. »
5° Reste l'objection tirée de la diversité des langues. Je n'en dis qu'un mot. Quand même la science parviendrait à établir qu'il y a des familles de langues irréductibles , c'est-à-dire qu'on ne peut par aucun moyen ramener à un type primitif, nous n'en serions pas embarrassés. La Bible, en effet, n'enseigne-t-elle pas que Dieu a brisé lui-môme l'unité de la langue primitive au pied de la tour de Babel? Mais du reste il s'en faut bien que la science arrive à de telles conclusions. Elle lâche pied de toutes parts ; et après avoir soutenu avec tant de hauteur la diversité absolue des langues, la voilà qui arrive, comme pour la question des races, à confesser de plus en plus la probabilité d'une seule langue primitive. Ecoutons Pott , ce disciple si hardi de Hegel : « L'étude des langues ne vient nullement à l'encontre de l'opinion qui fait descendre tous les peuples d'un seul couple 2. » Et plus loin : « A mesure que la comparaison des langues avance, un grand nombre d'idiomes, qui semblaient isolés et privés de tout rapport avec les autres, peuvent maintenant être) rangés dans les groupes plus importants, et le nombre dp ces groupes eux-mêmes tendra de plus en plus à diminuer 3. » Et M. de Humboldt : « Bien que certaines langues paraissent au début complètement isolées , et quelles que soient leurs particularités et leurs fantaisies , elles ont cependant toutes de
1 Humboldt, Cosmos, i, p. 379.
2 Pot, Die Ungleichheit der Menschlichen Racen, p. 14. a Id., ibid., p. 21.
l'analogie entre elles, et leurs nombreuses affinités apparaîtront d'autant plus que l'histoire philosophique des peuples et la linguistique seront plus complètes1. » — « Il semble, dit à son tour Steinthal, que l'étude comparative ies langues confirme de plus en plus la pensée que toutes tes langues, si pleines d'analogie entre elles, dérivent outes d'une langue mère parlée aux temps préhistojques 8. »
Voilà où nous en sommes. C'est-à-dire qu'à mesure que /a vraie science grandit, les preuves de l'unité de l'espèce humaine se développent , et les objections s'évanouissent. Oh! qu'à côté de ces recherches sérieuses, une certaine science, qui s'appelle la science moderne, paraît misérable! Qu'y a-t-il de plus beau que cette question de l'unité de la race humaine, d'où découle la fraternité universelle? Supposez que la Bible enseignât que l'humanité est née de races diverses, comme on se moquerait d'elle! Comme on l'accuserait de favoriser l'esclavage, la tyrannie! Comme on se rirait de ces petites différences de couleur de peau et de forme du crâne! Comme on insisterait sur cette identité absolue de structure anatomique , sur cette similitude de facultés intellectuelles, morales, religieuses, sur cette fécondité indéfinie, sur cette manifeste parenté de tous les sangs! Mais quoi! la Bible enseigne que nous sommes tous frères, nés du même père! C'est assez pour que l'on rejette une doctrine si manifestement vraie, pleine d'harmonie avec nos sentiments les plus intimes, créatrice et soutien de la dignité personnelle, de l'égalité, de la civilisation; cette belle doctrine de l'unité du sang qui seule a rendu
1 Cité par Klaproth, Asia polyglotta, p. 6.
2 Steinthal, Ueber den Ursprung der Sprache und Zusam» menhang mit den letzten Fragcn ailes Wissens, 1848.
possible l'unité de l'esprit et de l'amour. Ah ! détournons nos yeux de cette science fratricide et abjecte qui rougit de notre parenté avec le nègre et qui s'enthousiasme de notre prétendue parenté avec le singe; et reposons-nous de ces abaissements en contemplant l'homme tel que la Bible nous le montre au sortir des mains de Dieu : jeune, beau, saint, aimant sa compagne d'un amour que la terre ne reverra jamais, et n'ayant reçu avec elle l'empire souverain de la nature, que pour tout emporter dans leur gravitation autour de Dieu.
Et cependant, si grand que fût l'homme, ce n'était encore, dans les plans de l'amour infini, qu'un commencement de créature; initium aliquod creaturœ * . Après l'avoir comblé de dons, Dieu n'était pas content. Il en avait fait la plus noble des créatures; il rêvait quelque chose de plus. IL voulait l'élever encore, lui communiquer sa substance divine, greffer sur cette grandeur naturelle, par un miracle d'amour, une grandeur infinie, et achever ainsi, par un bienfait qui éclipsât tous les autres, la création de l'homme.
Nous avons vu les dons naturels de l'homme : l'intelligence, la liberté, l'amour, une félicité sans ombres, en attendant une félicité sans fin. Assurément, Dieu, qui avait fait de telles choses, aurait pu s'en tenir là. Le destin
» Jac. i, 18.
était assez grand pour que l'humanité tout entière, pendant les siècles des siècles, y répondît par une action de grâces.
Mais ce qui suffisait à l'homme ne suffisait pas à Dieu. Cette intelligence, cet amour, cette grandeur naturelle, cette dignité royale, tous ces dons qui avaient coulé sans mesure du cœur de Dieu, ne pouvait-on pas les augmenter encore? Après tout, si lumineuse que soit l'intelligence de l'homme et quoiqu'elle atteigne à Dieu avec certitude, arrivée là, que voit-elle? L'extérieur de Dieu, si j'ose ainsi dire; son action au dehors, quelques traits de sa puissance, de sa sagesse, de sa bonté. Pourquoi ne pas lui aider à aller plus loin, ne pas agrandir ce regard? On a inventé le télescope qui prend l'œil de l'homme là où il défaille , et qui le transporte plus loin , où naturellement il n'aurait pas pu arriver. N'y aurait-il pas, dans les trésors de la bonté infinie, quelque moyen de prendre l'intelligence de l'homme et de la transporter, elle aussi, là où jamais par ses propres forces elle ne saurait atteindre? Dieu se connaît d'une connaissance infinie, et, dans cette connaissance infinie, il voit des choses que, laissé à lui-même, nul être créé ne verra jamais. Ne pourrait- on pas initier l'homme à cette connaissance sublime, en sorte que, par un don merveilleux qui ne lui était pas dû , l'intelligence humaine fût comme greffée sur l'intelligence divine et pût participer à ses lumières?
En second lieu, de même que Dieu se connaît, il s'aime. Ne serait-il pas possible d'étendre, d'agrandir divinement le cœur de l'homme, de le rendre capable de communier à cet amour infini dont Dieu s'aime?
Enfin l'homme est destiné au bonheur. Fidèle à Dieu, il doit jouir à jamais de ce monde que Dieu a fait pour lui
et des félicités naturelles qu'il renferme. Mais ici enoore, pourquoi ne pas aller plus loin? Au lieu de cette félicité immense, mais finie, bornée, pourquoi ne pas lui donner une participation à la félicité infinie de Dieu même, dans le saint tressaillement de l'adorable Trinité?
Et afin que l'homme pût porter ces lumières, ces affections qui étaient sans proportion avec sa nature , ne pourrait-on pas le greffer en quelque sorte sur Dieu, lui insérer la vie de Dieu, et le rendre participant, d'une manière qui dépassât toute intelligence, à la nature même de Dieu?
Oui, ne le pourrait-on pas? Est-ce vraiment impossible? Mais, dans ce cas, je le demande, d'où viendrait donc l'impossibilité?
Serait-ce du côté de Dieu? Assurément non. Dieu est l'amour infini, et, quand on a prononcé ce mot, y ajouter le mot impossible est une puérilité. D'ailleurs, quand un homme devient père, se contente-t-il de donner à son enfant le strict nécessaire? Oh! non. Il lui donne tout ce qu'il a, son nom, sa fortune, son honneur, jusqu'à sa propre substance; il voudrait donner davantage. Son bonheur serait de s'abîmer et de disparaître dans la gloire de son fils. Voilà l'origine et l'explication de la vie surnaturelle. Tout ce que Dieu peut donner, et jusqu'à sa nature, il nous l'a communiqué par le libre épanchement d'un amour qui, entré dans la voie des dons, n'a plus voulu s'arrêter.
S'il n'y avait point de difficultés, du côté de Dieu, à cette magnifique effusion de la vie surnaturelle en nous, y en avait-il du côté de l'homme? Mais d'où auraient -elles pu venir? Il s'agissait d'une augmentation de lumière. Est-ce que l'homme y répugne? 11 s'agissait d'une augmentation
d'amour. Est-ce que le cœur de l'homme n'en a pas soif? Il s'agissait d'une élévation, d'une sorte de déification de sa nature. Est-ce que ce n'est pas l'éternelle ambition de l'homme? Il a essayé de ravir le feu du ciel et il l'essaiera toujours. Feu du génie, feu plus divin de l'amour, ô anges, gardez bien tous ces foyers, ou l'homme essaiera de les prendre. Rêver que l'homme ne se soucie ni d'augmentation, ni de dilatation, ni de divinisation de ses facultés; prétendre qu'il y répugne , c'est de la folie !
En réalité, l'homme a été créé apte à être greffé de Dieu. Voilà pourquoi aucune de ses facultés n'est naturellement complète. On dirait une pierre d'attente. Elle demande un agrandissement; et de qui pourrait- elle le recevoir, si ce n'est de Dieu? Toute plante ne peut pas recevoir la greffe de toute autre plante, même plus noble. Il faut que les deux plantes soient assimilables. Mais Dieu et l'homme sont de même nature. Celui-ci peut être greffé sur celui-là. Au fond l'homme le désire; il sent qu'il n'aura toute sa grandeur que quand il aura été greffé sur Dieu.
C'est ainsi que les choses se sont passées. Ou plutôt Dieu ici a prévenu les désirs de l'homme. La vie surnaturelle a saisi notre vie naturelle , au moment où elle allait être. En réalité, elle n'a jamais été. C'est comme dans le Christ : au moment où la personne humaine allait naître de l'union de l'âme et du corps , le Verbe s'est abattu sur elle, s'en est emparé, et l'a élevée à la dignité de Personne divine. De même, l'homme n'a jamais vécu de la vie naturelle; il est né dans les magnificences de la vie surnaturelle.
Des poëtes nous représentent, dans d'admirables vers, le premier homme debout sous un ciel spiendide. Les arbres
versent sur lui leurs ombres odorantes. Le soleil resplendit sur sa tête. Adam regarde; il cherche; il se demande d'où viennent tant de merveilles; puis tout à coup il lève les yeux au ciel, il joint les mains et il tombe à genoux.
Vaines peintures ! images incomplètes et même fausses ! Adam naquit dans la lumière et dans l'amour. Il n'eut ni à lever les yeux, ni à consulter sa raison. Dieu était en lui, et il était en Dieu. L'union ineffable de la charité les unissait. Alors s'échappa du cœur de l'homme, le premier, le plus pur acte d'amour, le plus ardent, le plus dévoué, le plus généreux, le plus humble, le plus divinement beau qu'ait jamais entendu Dieu. Je n'en excepte que deux : celui de Marie, la Vierge sans tache, au moment où elle naquit immaculée et prédestinée à la maternité divine; et celui, absolument incomparable, que jeta, dans les flancs de sa divine Mère, le Verbe fait homme : Ecce venio ut faciam, Deus , voluntatem tuam !
Mais ceux-là exceptés, ni saint François de Sales qui disait : « La mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure; » ni sainte Thérèse qui criait : « Ou souffrir ou mourir; » ni sainte Catherine qui montait encore plus haut, s'il est possible : « Souffrir, toujours souffrir, et ne jamais mourir; » ni tant de saints, célèbres par leurs ardeurs séraphiques , ne donneront une idée de ce qu'éprouva Adam lorsqu'il naquit, l'esprit inondé de toutes les lumières de Dieu, le cœur consumé de toutes les flammes de son amour. Eve, sa noble compagne, tressaillait des mêmes sentiments divins. C'est ainsi qu'ils traversaient les solitudes embaumées de l'Eden; Adam, le plus beau de tous les hommes qui devaient être ses fils; Eve, la plus charmante de toutes celles qui devaient
être ses tilles ■ . Heureux s'ils avaient compris la vraie grandeur de leur destinée; et si, conservant leur innocence, ils avaient épargné, à eux et à leur postérité de si terribles malheurs !
1 M il ton, Paradis perdu, îv.