‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 18 sur 44 · LA CRÉATION (FIN) LE DERNIER TRAIT DE LA REAUTÉ DES MONDES · texte numérisé non relu

LA CRÉATION (FIN) LE DERNIER TRAIT DE LA REAUTÉ DES MONDES

Telle fut donc la création de l'homme et des mondes. Voilà cepoëme adorablement beau dont la moindre strophe suffirait à jeter dans l'extase. Dieu, qui l'avait créé, ne put lui-même le contempler sans tressaillir, et le récit de sa grande œuvre se termine par une sorte d'applaudissement divin. Dieu dit : « C'est bien, c'est très-bien. » Vidit Beus cuncta quœ fecerat, et erant valde bona l.

Mais ici un cloute se lève involontairement dans l'âme. Ce qui faisait ainsi tressaillir Dieu au terme de son œuvre, est-ce bien ce que nous avons décrit? Quoil des arbres, des fleurs, des montagnes, des mers, des soleils, est-ce assez pour lui? Quoi! des âmes, des anges, ces lueurs d'intelligence, ces pâles ombres d'amour, Dieu pourra se complaire en eux ! Ce bégaiement de louanges, d'adoration, d'action de grâces, l'Infini s'en contentera! Est-ce vraiment en voyant cette beauté bornée que Dieu a tressailli ? Et quand il disait : C'est bien , c'est très-bien , son œil n'apercevait-il pas une beauté plus haute et vraiment digne de lui?

1 Gen. i , 31.

Beaucoup de théologiens le pensent. La création leur apparaît baignée, dès avant la chute, dans les feux divins de l'Incarnation. A leurs yeux, c'est la descente du Verbe incarné au sein de la création, descente préordonnée de Dieu, qui seule explique la création, comme seule aussi elle en achève la beauté, l'unité, la perfection.

Cette doctrine est la nôtre ; et nous sommes persuadé , comme nous allons essayer de le montrer, que ce n'est qu'en se plaçant à cette hauteur qu'on peut voir, dans toute sa splendeur, le poëme adorable de la création.

Les théologiens dont je parle s'arrêtent d'abord au premier caractère d'une œuvre sortie des mains d'un si merveilleux artiste, à savoir la beauté. Cette beauté est incomparable. Cependant le poëte le plus divin , le peintre le plus enthousiaste l'avouera : elle est finie. Evidemment elle peut être augmentée. Pourquoi Dieu ne la pousserait-il pas jusqu'à ses dernières limites? Est-ce que ce n'est pas l'aspiration de tout grand artiste, de donner à son œuvre toute la beauté possible? Ce concert des mondes, Dieu n'en a-t-il pas fait un crescendo magnifique, un ensemble de notes de plus en plus belles? Dans l'arrangement de son drame, n'a-t-il pas suivi cette règle suprême du génie et du goût : l'intérêt croissant? A mesure qu'il crée, on va d'une beauté à une beauté plus grande. D'abord le minéral, immense de nombre, varié de couleurs, infini d'aspects. Puis le végétal , qui ajoute à la première créa-

tion ces merveilleuses nouveautés : la sève, le parfum, le fruit, l'ombrage. Puis l'animal, qui y met le mouvement, la vie, le chant. Et enfin l'homme, qui fait tout pâlir en apportant trois choses absolument sublimes : l'intelligence, la liberté, l'amour. Mais pourquoi ai-je dit : Enfin? Est-ce vraiment là le dernier mot ? Pourquoi ne monterait-on pas encore? Après avoir donné à son divin concert, en créant l'homme, une note intelligente et libre; en créant l'ange, une voix d'amour pur, pourquoi Dieu n'imaginerait-il pas une note encore plus belle, un accent tout à fait digne de lui , un accent infini ? Eh quoi ! l'artiste suprême s'arrêtera avant d'avoir épuisé son pouvoir ! Il se contentera plus facilement que les artistes d'ici-bas !

Remarquez d'ailleurs d'où vient la beauté des créatures. Elle ne vient pas du génie de Dieu, si j'ose parler ainsi : elle vient de son cœur. Les créatures sont belles parce qu'il est en elles et dans le degré où il y est. Il y a ascension dans la série des êtres , beauté croissante , parce qu'à chaque degré il a donné davantage. La beauté augmente, parce que l'union avec Dieu augmente. Dieu, dit saint Grégoire le Grand, touche tous les êtres, mais il ne les touche pas d'une manière égale. Deus omnia tangit, nec tamen omnia œqualiter tangit *. Il les touche plus ou moins tendrement. Il y a des contacts, dit excellemment le saint docteur, qui ne donnent que l'existence, sans la vie; ces êtres -là chantent l'être de Dieu. Il y a des contacts qui, avec l'existence donnent la vie, le sentiment. Ces êtres-là, plus élevés que les autres, ont un chant plus beau; ils disent la vie de Dieu, son inépuisable fécondité 1 Il y a des contacts plus divinement généreux qui, à l'exis-

* In Ezech., Homil. VIIU, n<> 16.

tence, à la vie^ au sentiment, ajoutent la pensée, la liberté, l'amour. Ces êtres, les plus parfaits de tous, chantent l'amour infini. Enfin, dans ce nombre, il y en a que Dieu élève plus haut encore , jusqu'à l'amitié , jusqu'à la familiarité, jusqu'à une union avec lui si merveilleuse qu'elle les jette dans l'extase, dans le ravissement. Or, puisque Dieu est si bon , pourquoi n'irait-il pas plus loin encore? On ne contient pas son génie quand on est artiste : est-ce qu'on s'arrête à moitié chemin quand on se donne? Cette union avec sa créature qui va déjà à l'amour, à l'union, à l'extase, au ravissement, pourquoi ne pas la pousser jusqu'à son degré sublime, jusqu'à la personnalité ? Dieu ne le peut-il pas? Mais, s'il le peut, pourquoi ne pas le faire? Quelle merveille alors que la création ! quel poëme vraiment digne de Dieu ! Toutes les créatures trouvant en l'homme une parole pour célébrer leur créateur, et cette parole trouvant en l'Homme-Dieu une beauté infinie, ce serait sublime !

Mais ce n'était pas seulement la beauté de la création qui semblait réclamer l'Incarnation comme son couronnement, c'était encore plus son unité. Nous avons vu avec quel ordre Dieu a procédé dans la création. Sur cette ligne incommensurable et illimitée qui va du néant à l'infini , il jette d'abord les esprits purs, ensuite les corps : la double série ascendante et descendante de tous les êtres. Puis, par un coup hardi, il les unit en. un : l'homme, qui devient ainsi le nœud des deux séries et le centre d'unité du monde. On s'arrête saisi d'admiration devant une conception si magnifique et si simple; mais bientôt un scrupule vient. Est-il bien vrai que l'homme soit le centre d'unité des mondes? Est-ce même possible? Qu'il emporte toutes les natures inférieures dans son mouvement autour de Dieu;

cela se conçoit. Mais les anges , les séraphins , les chérubins , comment l'homme pourrait-il être leur centre et les emporter dans sa gravitation autour de Dieu? Evidemment cela n'est pas possible. Il faut qu'im plus grand que lui vienne saisir à la fois la série ascendante des êtres spirituels, et la série descendante des êtres matériels. Mais où viendra-t-il , ce plus grand ? Supposez que , pour tout mettre dans l'unité, il plaise au Verbe de prendre place dans la série illimitée des êtres, où ira-t-il? Est-ce à un point quelconque de la série ascendante des esprits? Non, parce que la matière échapperait. Est-ce à un point quelconque de la ligne descendante des êtres matériels ? Non , les purs esprits ne seraient pas saisis. Où donc alors? Là où il y a un nœud ; là où l'esprit et la matière sont unis. Il les prendra tous deux en se faisant homme , et il mettra le ciel et la terre dans l'unité. Ah! que de telles harmonies, que nous exposerons plus tard dans leur ensemble, sont belles! Et comme je conçois qu'elles aient séduit les doux et sublimes esprits dont je parlerai tout à l'heure !

Il y a d'ailleurs une raison plus haute que celle-là. Pourquoi Dieu avait-il créé des êtres ? c'était pour les aimer et pour en être aimé. La création était sortie comme un torrent d'un cœur qui débordait d'amour et qui sollicitait l'amour. Or ne peuplez les mondes que d'êtres finis, étroits, incapables d'aimer Dieu comme il le mérite, cette œuvre de Dieu se conçoit à peine. Supposez au contraire l'immense création baignée dans la lumière de l'Incarnation , toutes ces intelligences surélevées au-dessus d'elles-mêmes par leur union avec le Verbe incarné, ces cœurs battant avec lui d'un amour infini, ce concert d'adoration , de gratitude trouvant un accent digne du bienfait, comme tout cela est beau! On avoue bien que tout cela, le Verbe incarné Ta

fait après le péché ; pourquoi ne l'aurait-il pas fait avant ? Il est venu pour tout purifier ; pourquoi , si le monde eût conservé la fraîcheur de son aurore, ne serait-il pas venu pour tout élever , tout glorifier, tout diviniser ? La raison n'y voit point d'obstacles, et le cœur y salue mille convenances. Il est si doux de penser que Dieu, se décidant à créer les mondes, s'est décidé en même temps à leur donner toute la beauté possible, et à ne leur refuser aucun don, pas même le don de l'infini !

Fondés sur ces principes , un grand nombre de théologiens ont donc pensé que la seconde Personne de la sainte Trinité se serait incarnée, lors même qu'Adam n'eût pas péché. Pour eux, l'Incarnation était impliquée dans le fait seul de la création. En aucune hypothèse, disent-ils, la création ne devait être une œuvre purement finie, incapable de rendre à Dieu l'amour et la gloire qu'il mérite. Toujours il fut dans son intention d'en faire partie, afin que l'œuvre fût digne de lui. Le péché et la chute d'Adam ont donné plus tard à l'Incarnation le caractère d'un grand remède appliqué à un grand mal; mais ils n'ont amené qu'un changement de forme : l'Incarnation dans la douleur au lieu de l'Incarnation dans la gloire; le Calvaire à la place du Thabor.

C'était la pensée d'Albert le Grand », de Rupert2, d'Ho-

1 Alberti Magni, in 3. Sent. d. 20, a. 4. « An si homo non peccasset, Filius Dei incarnatus fuisset? Quantum possum opinari, credo quod Filius Dei factus fuisset homo, etiamsi nunquam fuisset peccatum. Credo hoc inagis concordare pietati fidei. »

2 Kuperti, De Gloria et honore Filii et hominis, lib. XIV. De Gloria sanctissimœ Trinilatis, xm, 20.

norius d'Autun ', d'Alexandre de Halès2, du B. Denys le Chartreux3, de Duns Scot, et de toute cette grande école à laquelle il a donné son nom 4 ; de Suarez 5, de saint François de Sales6, de M. Olier7, du P. d'Argentan8, d'Abelly9, et d'une foule d'autres. Ecoutons saint François de Sales. Cette belle doctrine allait trop à son tendre et noble cœur pour qu'elle ne prît pas place dans son admirable traité de V Amour de Dieu.

« Dieu, dit-il, connut éternellement qu'il pouvoit faire une quantité innombrable de créatures en diverses perfections et qualités, es quelles il se pourroit communiquer; et considérant qu'entre toutes les façons de se communiquer, il n'y avoit rien de si excellent que de s'unir à quelque nature créée en telle sorte que la nature fust comme entée et insérée en la Divinité pour ne faire avec elle qu'une

1 Honorii August., De Angel. et Homin., cap. n.

2 Alexandri Halens., Summa, p. 3, q. 3, n. 13. « Et si non fuisset natura humana lapsa, adhuc esset convenientia ad Incarnationem. »>

3 B. Dionys. Garth., 3, Sent. d.i,q. 2.

4 Duns Scot, Com. in lib. 3, Sent. d. 7, q. 3 et d. 19, q. I.

5 Suarez, De Incarnat., III» pars, quaest. î, art. 4, disp. 5, s. 2, et passim.

6 Saint François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. II, en. iv.

7 Vie intérieure de la sainte Vierge, I, p. 55. Note de M. Faillon.

8 D'Argentan, Grandeurs de Jésus-Christ, 5e conf., art. 5 à 10. Le P. d'Argentan explique très-bien une foule de textes des Pères dont on abuse pour montrer que si Adam n'avait pas péché , le Verbe ne se serait pas incarné. « Quand l'église chante : 0 heureuse f autel 0 péché vraiment nécessaire qui nous a valu un tel Rédempteur, elle veut dire que c'est le péché d'Adam qui nous a fait avoir un Dieu rédempteur, passible et mortel; sans ce péché, nous eussions eu un Dieu- Homme immortel et impas-^

Page 1