‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 34 sur 44 · II Petr. i · texte numérisé non relu

II Petr. i

2 August. in Joan. xix , n° 3.

3 Joan. xv, 5.

Christ qui vit en moi » . Alors , comme d'une part Jésus-Christ est tout entier en Dieu, et que de l'autre il est tout entier en nous, commence cette union intime et transformatrice qui fait que nous vivons de Dieu, que nous sommes en Dieu, que nous participons à la vie de Dieu, en nous incorporant Jésus-Christ, en qui celte vie divine est dans sa plénitude.

Je ne trouve pas de paroles pour exprimer les merveilles de cette vie divine. Je me contente de dire que c'est une sorte d'incarnation du Christ en nous, une sorte de prolongation en nous, d'extension de l'union hypostatique du Verbe avec la nature humaine. Le Christ naît réellement dans les âmes qui croient en lui » ; il y grandit; il s'y développe ». Il s'identifie tellement à l'âme, que nos pensées, nos sentiments, notre vie, sont les pensées, les sentiments, la vie même de Jésus-Christ. Nous vivons en Jésus-Christ, ou plutôt Jésus-Christ vit en nous, et, comme il vit de la vie même de Dieu, nous vivons avec lui et en lui de cette vie sublime. L'identification est si profonde, que nous ne sommes plus seulement des chrétiens, dit saint Augustin, nous devenons un autre Christ : Non solum Christianos , sed Christum. Admirez, exultez, s'écrie le saint docteur dans une sorte d'enthousiasme, nous voilà devenus le Christ : Admiramini, gaudete, Christus facti sumus 4.

Qui dira maintenant les conséquences d'une pareille vie? Supposez un animal devenu homme; quelle horreur il aurait de sa vie passée d'animal! Supposez un homme devenu un autre Christ ; quel mépris pour sa vie d'homme ,

i Paul, ad Philipp. I, 11.

* Saint Jérôme, Epist. ad Gai, cap. n. 3 Saint Paulin, Episl. xxm , n° 2.

* Augutit. in Joan. xxi, n° S.

pour les plaisirs, les honneurs, la vaine gloire, la fortune, tous les biens purement humains! Et en même temps quelle ardeur pour faire croître la vie divine, pour lui tout subordonner, pour l'élever à sa perfection! Quels sacrifices, quelles immolations pour être vraiment un autre Christ! Comme il le contemplera, afin de le mieux comprendre et de se plus complètement transformer en lui! Sa vie ne sera plus qu'une sorte d'extase de foi contemplative. Avec quelle joie il renoncera à ses lumières tout humaines, afin d'adhérer à celles de Jésus-Christ! Il fera le vide en lui, afin que la vie divine se précipite, et remplisse tout de sa plénitude.

Voilà la vie des chrétiens; voilà la vie des saints. Etudiez-la; est-ce que vous n'y voyez pas tous ces traits, dans une beauté qui ravit? est-ce qu'ils sont encore des hommes? est-ce qu'ils ne sont pas surexhaussés dans le Christ , montrant à la terre , dans des corps mortels , je ne dis pas seulement une vie angélique, je dis la vie même de Dieu?

Et comme cette vie est en Jésus-Christ dans son foyer, comme ils n'y participent que dans la mesure même où ils sont unis à Jésus-Christ, comme ils n'ont cette vie qu'à la condition que Jésus-Christ, qui seul la possède, la vive en eux, étonnez -vous s'ils- sont fous d'amour pour Jésus- ' Christ; s'ils méprisent tout pour ne penser qu'à lui; s'ils le cherchent partout; s'ils en parlent toujours; s'ils n'ont qu'une pensée : se plonger en lui , se laisser pénétrer et envahir par lui; et en venir enfin à ce point d'union qu'ils soient entièrement passés en lui avec toutes leurs pensées , tous leurs sentiments, toutes leurs affections; avec tout leur être intérieur et extérieur. Merveille incomparable dont il y a déjà un commencement magnifique ici-bas; mais la

réalité complète n'en existera que quand nous entrerons dans la gloire.

Voilà le plan divin que saint Paul a résumé dans cette belle parole, où l'on voit le progrès des choses qui montent vers Dieu : Primus homo de terra, terrenus; secundus homo de cozlo, cœîestis. Le premier homme, tiré de la terre, était terrestre; le second homme, descendu du ciel, est céleste. »

Sans oublier la belle conclusion : « Igitur, sicut portavimus imaginera terreni, portemus et imaginent cœîestis. Donc, comme nous avons porté l'image du terrestre, portons maintenant l'image du céleste. » u

J'ai parlé tout à l'heure du mépris de la terre et des choses terrestres. Il ne faudrait pas s'imaginer d'après cela que l'avènement de la vie divine sur le globe ait été un obstacle au développement de la vie humaine; car c'est le contraire qui est vrai. Il y a eu immédiatement une sorte de surélévation de toutes les facultés de l'homme. De cette vie supérieure, circulant dans les âmes comme un feu intense, se sont échappés des rayons qui ont élevé, perfectionné, transfiguré tous les actes de la vie naturelle.

Comparez les penseurs chrétiens avec ceux de l'antiquité. Vous verrez dans ceux-ci je ne sais quoi d'inégal qui étonne : à côté d'intuitions superbes, d'inexplicables défaillances. Le fond général des œuvres philosophiques

dans l'antiquité est vague, confus. C'est un ciel gris que traversent de magnifiques éclairs; mais ces éclairs ne font que mieux voir les effroyables abîmes, béants sous les pieds. Nulle part le plein jour, la lumière sereine, égale, qui remplit les yeux sans les fatiguer. En combien d'hommes, d'ailleurs, peut-on remarquer ces belles intuitions, ces magnifiques éclairs? Quand on a nommé Platon, Aristote, Socrate leur maître, Cicéron qui les copie, Sénèque qui est déjà à moitié plongé dans la lumière évangélique, on a tout dit. Tandis que, depuis Jésus- Christ, les philosophes, les théologiens, les contemplateurs et les penseurs se succèdent sans intervalles, se pressent les uns contre les autres, et forment une chaîne lumineuse où chaque anneau s'illumine de celui qui précède et éclaire celui qui vient après. Et quelle plénitude en chacun d'eux ? Là aussi, il y a de brillants éclairs, mais sur un fond lumineux; et nulle part de défaillances. Voulez-vous voir la surélévation de l'esprit humain dans tout son éclat ? D'Origène à saint Augustin ; de saint Jean Chrysostome à saint Thomas, de saint Anselme et de saint Bernard à Bossuet; dans cette succession dix-huit fois séculaire, contemplez ce nouveau et admirable caractère intellectuel, cette solide attitude dans le vrai, cette paix de la vérité, cette pleine santé de l'esprit humain, hardi et humble, chaste et clairvoyant, libre d'orgueil et d'illusion, tous ces traits enfin du génie définitivement établi dans la vérité et soulevé par elle.

Et remarquez que ce n'est pas ici une question de génie. Sous ce rapport, nous aurions de la peine à mettre saint Thomas lui-même au-dessus d'Aristote ; et quant à Platon et à saint Augustin, ce sont deux frères de même puissance intellectuelle. Seulement saint Augustin écrivait en

pleine lumière, tandis que Platon vivait au fond de cette caverne qu'il a si merveilleusement décrite, où ne passe qu'un filet de jour et où l'on n'aperçoit sur les murs que les pâles ombres des réalités. Platon et saint Augustin; voilà les deux plus grands représentants de l'esprit humain qui aient paru sur la terre. Et l'admiration hésiterait entre l'un et l'autre s'ils eussent vécu sous le même soleil. Mais l'air dans lequel Platon essaya de déployer ses puissantes ailes, corrompu et raréfié, ne put le porter dans son vol hardi. Il tomba donc, et souvent, et gravement, conservant toutefois et méritant, jusque dans sa chute, le nom de Divin, comme Aristote , même sous l'empire du Christ, avait gardé le nom de Maître.

Ajoutez que Platon et Aristote ont paru à ce moment exquis où l'art, la poésie, la langue, le goût prêtaient à l'esprit humain tous les secours, tandis que le siècle de saint Augustin et de tous les Pères de l'Eglise, celui de saint Thomas et de tous les grands théologiens ont été des siècles de décadence. Et cependant quelle différence! Toute la supéricrilt; <!es premiers au point de vue de la forme ne sert qjj'à mieux faire ressortir la supériorité des derniers sous le rapport de la doctrine.

Cette surélévation des facultés de l'homme, si éclatante dans les études philosophiques, l'est bien davantage dans les recherches scientifiques. Qu'-st-ce que l'antiquité a découvert, en quatre mille ans, dans le domaine de l'astronomie, de la physique, de ia chimie, de la géologie? Même après Archimède, Kuclyde, Pythagore, Aristote, Ilippocrate, Galien ; oui, même après ces grands hommes, la forme de notre globe n'était pas même connue. L'architecture céleste n'était pas soupçonnée. Tout l'intérieur du corps bu'jliain, donl. on décrit aujourd'hui los moindres

fibres, était voilé. Qui avait soupçonné les merveilles de la Aimière, de l'électricité, et songé à interroger les entrailles de la terre? C'est le génie catholique, le vigoureux esprit des chrétiens qui a créé toutes ces sciences; Copernic, Kepler, Newton, qui ont sondé l'astronomie; Descartes, Leibnitz, qui par l'application de l'algèbre à la géométrie et le calcul infinitésimal ont fait des mathématiques un levier si puissant; Cuvier, Ampère, Elie de Beaumont, qui ont créé la géologie : on pourrait prolonger la liste des noms illustres. Il reste qu'entre le génie de l'antiquité et le génie chrétien, sous le rapport des sciences, il n'y a pas de comparaison à établir. La surélévation de l'esprit humain est évidente.

Oserai- je aller jusqu'au bout? Même dans ces choses, plus légères, qui ne sont que comme une broderie brillante sur le fond sérieux d'une société ; dans cette partie du domaine intellectuel que Dieu avait départie si libéralement à l'antiquité, et qui semblait ne pouvoir être que tolérée dans le Christianisme : la littérature , l'art, la peinture, la musique; oserai -je bien dire qu'ici encore un nouveau coup de lumière est tombé sur l'esprit humain? Oh I sans doute, nous n'avons ni Homère, ni même Virgile; mais nous avons le Dante, le Tasse et Milton. Et si nous sommes vaincus sur ce point, combien nous l'emportons sur d'autres! « A nos yeux, Eschile, Sophocle et Euripide ne balancent point le seul Corneille, créateur d'un pathétique nouveau, inconnu à l'antiquité1. » Et de plus, nous avons Racine, avec ses immortels chefs-d'œuvre : Esther et Athalie. Sans parler de Shakespeare, supérieur à Corneille lui-même, pour l'étendue et la richesse du

1 Cpusin. du Vrai, du beau et du bien, p. 210.

génie dramatique. Dans la troisième partie du Génie du christianisme, la plus originale et la seule vraiment neuve, Chateaubriand a touché en maître, dans une suite de chapitres riches de beautés fines et de remarques exquises, la comparaison entre les types créés par l'antiquité, et ces mêmes types repris par le géu-e chrétien; et, sans forcer la note en une chose où la r^hgion est si peu intéressée, il est éclatant à tous les yeux que le Christianisme a élevé, purifié, agrandi le monde moral, et donné à la poésie de nouvelles ailes.

La même conclusion se présente quand il s'agit de la peinture. Même après les merveilleuses découvertes qui ont été faites depuis cinquante ans à Ostie, à Pompéi, qu'est-ce que la peinture antique peut opposer à ia peinture chrétienne, à cette pléiade de génies créateur? oue Conduisent Fra Angelico, le Pérugin, Léonard de Vinci, Rubens, Rembrandt et par-dessus tous Raphaël, et qui a fait de l'Italie, de l'Espagne, de la France, de la Belgique, de la Hollande, un immense musée, l'inépuisable ravissement de ceux qui savent voyager? Par les beaux et profonds horizons qu'il ouvre sur le monde visible et invisible, par cette transparence de l'âme qu'il rend de plus en plus sensible à travers le corps ; d'où naît l'expression , si peu connue de l'antiquité, le vrai charme de la peinture; par ses figures de vierges, de martyrs, déjà idéales et transfigurées; surtout par l'adorable et inexprimable beauté du Ghrist que depuis dix-huit siècles le génie chrétien cherche à reproduire sans parvenir à se satisfaire , mais en s'élevant au-dessus de lui-même dans cette lutte impossible , le Christianisme a porté la peinture à une hauteur dont l'antiquité n'avait pas même l'idée. Laissons-lui pour sa consolation le domaine de la sculpture; et, en nous pros-

ternant d'admiration devant les œuvres de Phidias, de Praxitèle ; devant les moindres marbres touchés par ce divin génie de la Grèce, confessons que, même avec Michel-Ange et Jean Goujon, nous avons été vaincus.

Mais prenons vite notre revanche en parlant de la musique. Comment le Christianisme n'aurait -il pas transfiguré cet art, essentiellement spiritualiste et religieux, d'autant plus beau qu'il y entre plus d'âme, et qui éveille plus que tout autre le sentiment de l'infini? La Religion et la musique sont deux sœurs descendues du ciel , et qui ne peuvent pas se quitter. Que serait la Religion , si pour exprimer ses émotions, ses douleurs, ses ioies, ses enthousiasmes, ses extases, elle n'avait pas la musique? Mais que deviendrait la musique, si on lui ôtait Dieu, l'âme, la prière, l'amour, l'infini? Un jour tout cessera, même la foi, même l'espérance; il ne restera que l'amour; et l'amour n'aura plus qu'un langage : la musique. Heureux qui a déjà eu , de cette musique céleste , une sorte d'avant- goût, dans les divines harmonies de Mozart, de Beethoven , de Rossini , d'Auber, de Gounod ! Heureux qui à Rome, au Vatican, dans les solennités du culte catholique, ont entendu les mélodies de Léo, de Durante, de Pergolèse. Ils ont un moment assisté au concert des anges 1 J

Mais c'est surtout en descendant dans les profondeurs toujours agitées du monde moral et social , qu'on voit mieux encore comment l'avènement de la vie divine a élevé , pu-

572 les poqips du credo

rifié, agrandi, surexhaussé la vie humaine. Ici, nulle contestation n'est possihle. A peine Jésus- Christ a paru, que les vertus naturelles se fortifient, les mœurs s'adoucissent, les lois se transforment, et partout se montrent les germes d'une régénération lente et pacifique, mais grande, universelle, progressive, à l'épreuve du temps et des passions humaines. Il y aurait un volume à faire sur ce laborieux et magnifique enfantement de la civilisation moderne. Mais du moins comment n'en pas rappeler aux lecteurs instruits les grandes lignes? Qui n'a étudié, un jour ou l'autre, cette merveilleuse reconstruction de l'humanité dans la justice : ce travail profond de l'Eglise, qui prend l'esclave dans la boue, sans nom, sans droit, sans liberté, presque sans âme, du moins à ses yeux et à ceux de ses maîtres, et qui en fait d'abord un chrétien pour en faire un homme; puis l'élève peu à peu de l'état d'esclave à l'état de serf; de l'état de serf à l'état d'homme libre, de citoyen d'une commune; et enfin, couronnant ce don de la liberté par celui de l'égalité, le rend de plus en plus apte à toutes les fonctions publiques? Et tout cela avec une telle profusion de bienfaits, que nos malheurs viennent en partie de cette libéralité incessante; non par la faute du Christianisme, mais par la faute de ceux qui un jour s'imaginèrent pouvoir couper l'arbre et conserver les fruits.

Et dans cette recontruction de l'humanité dans la justice, comment oublier cet amour tendre , respectueux , persévérant pour ceux qui, en dépit de toutes les institutions et de toutes les lois, resteront petits, pauvres, abandonnés, souffrants? Comment oublier cette doctrine merveilleuse, inattendue « de l'éminente dignité des pauvres », qui les a rendus si vénérables, si grands aux yeux de la foi, que

des légions de vierges ont tout quitté pour les servir; et que les rois, les seigneurs, les riches, se sont honorés et s'honorent tous les jours de leur baiser les pieds?

Et que dire encore de cette reconstruction de la famille dans l'unité, dans l'indissolubilité, dans la sainteté, dans l'honneur, c'est-à-dire dans l'amour? C'est là qu'a apparu ce prodige, la source visible de la supériorité des. races modernes sur celles de l'antiquité; je veux dire l'épouse et la mère chrétienne. L'épouse , type auguste de vertu généreuse, de fierté délicate, de tendresse exquise, de chasteté libre, de dévouement inaltérable; une des plus hautes bénédictions que puisse mériter et recevoir un homme qui sert Dieu! La mère dont il n'y a rien à dire, sinon de répéter tout bas de la sienne , avec des larmes de reconnaissance dans le cœur, le mot que prononçait M. de Mafetre : Ma sublime mère!

C'est à elle, à la mère chrétienne, semée comme le sel sur la surface du monde , que l'Europe doit ses enfants , plus beaux, plus nobles, plus purs, plus délicats, plus fiers , plus grands enfin que ne les vit jamais l'antiquité. Et cela sans préjudice de la virginité, qui fleurit à côté de la maternité comme un champ de lis, et qui embaume le monde comme une composition de parfums.

Et enfin, plus haut que la société, que la famille, que dire de cette merveille qui renferme tout, e qu'on a appelée la civilisation chrétienne? ï)ans l'impossibilité de la peindre avec l'ampleur que. demanderait un pareil sujet, contentons-nous du magnifique tableau qu'un grand écrivain trace de ses caractères principaux :{« Une conscience publique admirable , riche de sublimes maximes morales, de règles de justice et d'équité, de sentiments d'honneur et de dignité; conscience qui survit au nau-

frage de la morale privée, et empêche que l'effronterie de la corruption n'arrive aux excès qu'a vus l'antiquité; une certaine douceur générale de mœurs, qui dans la guerre écarte de grandes catastrophes , et dans la paix rend la vie plus aimable; un respect profond pour l'homme et pour ce qui lui appartient, ce qui rend très rares les violences des particuliers, et sert, sous tous les régimes politiques, comme d'un frein pour contenir les gouvernements; un désir ardent de perfection dans toutes les branches; une tendance irrésistible, parfois mal dirigée, mais toujours vive, à rendre meilleur l'état des classes malheureuses: une impulsion secrète qui porte à protéger la faiblesse, à secourir l'infortune; impulsion qui veut avoir un libre cours, ou qui, contrariée, refoulée, produit dans la société un état de malaise et d'inquiétude assez semblable à l'état d'un remords; un esprit d'universalité, de propagande; un fonds inépuisable de ressources pour se rajeunir sans périr, et se sauver dans les plus grandes crises ; une impatience généreuse qui veut devancer l'avenir, et d'où résultent une agitation, un mouvement incessant, sources de périls, mais plus communément sources de grands biens, et symptômes d'une vie puissante : tels sont les grands caractères qui distinguent la civilisation européenne; tels sont les traits qui la placent à une élévation immense au-dessus de toutes les autres civilisations , anciennes et modernes*. » 1/

Or d'où vient, à la civilisation européenne, cette éclatante supériorité? D'où est -elle sortie, si fière, si riche, si variée et si féconde; avec ce cachet de dignité, de noblesse et d'élévation; sans castes, sans esclaves, sans

1 Balmès, du Protestantisme comparé au catholicisme, t. I, chap. xx.

eunuques; sans aucune de ces misères qui rongent les peuples antiques? Il n'y a qu'une réponse : Jésus- Christ !

Mais si belles que soient ces choses , et quoique d'un prix inestimable, ce n'est pas pour cela, j'ai hâte de le dire, que Jésus-Christ est venu sur la terre. Ce ne sont là que des conséquences de la vie plus haute qu'il a apportée. C'est comme ce parfum , versé sur la tête d'Aaron , et qui découlait sur sa barbe et jusque sur les dernières franges de son vêtement ». Avant tout, ce que Jésus-Christ est venu donner au monde, c'est la vie divine. Ce qu'il cherche, ce sont des âmes, rien que des âmes; des âmes qui s'uniront à lui, et qu'il élèvera à l'honneur de vivre sur la terre, comme il a vécu lui-même, de la vie même de Dieu. Ces âmes, il les cherche, il les recueille, il les purifie, il les transfigure; il ne voit qu'elles. Que des obstacles s'opposent à leur salut , il ébranlera tout pour les délivrer. « 11 met les âmes à ce prix. Il remue le ciel et la terre pour enfanter ses élus; et comme rien ne lui est cher que ces enfants de sa dilection éternelle, que ces membres inséparables de son Fils bien-aimé, rien ne lui coûte, pourvu qu'il les sauve*. » Les peuples s'imaginent qu'ils ont des destinées; ils en ont une, c'est de donner des saints à Dieu. Ils ne durent que tant qu'il y a des élus à tirer de

i Ps. CLIl, 2.

2 Bossuet, Oraison de Madame Henriette, lrc partie.

leur sein. « Constitua terminos populorum, juxta numerum filiorum Israël : Il a marqué les limites des peuples selon le nombre des enfants d'Israël qu'il avait en vue '. » Quand il n'y a plus d'élus à recueillir dans une nation , à quoi pourrait-elle servir?

Quand vous avez tiré d'une carrière, d'une mine, tout "or qu'elle contient, qu'en faites -vous? Vous la laissez vide, dé-jolée , noircie, déchirée par le feu. A quoi seraitelle bonne maintenant? Il n'y a plus d'or!

Quand vous avez pressé une orange, et que vous en avez exprimé tout le jus, que faites-vous de l'écorcc? Vous la jetez aux balayures.

Voilà ce que Dieu fait d'un monde, d'un peuple. Il en exprime tout ce qu'il contient de vie divine ; puis il le jette aux balayures.

Voyez le monde romain. Comme il l'a pressé, travaillé, pendant quatre siècles! Quelles belles âmes de vierges, d'apôtres, de martyrs il en a extraites! Puis, quand tout a été fini, il a donné un coup de sifflet, et cette écorce vide, il l'a poussée du pied aux barbares.

Voyez l'Afrique chrétienne au temps d'Origène et de saint Augustin. Qu'elle a été belle un moment, et féconde! Comme un mineur, Jésus-Christ travaillait. Il récoltait de l'or, de la lumière, de la vertu; puis, la mine épuisée, le désert vint; il roula sur ce cadavre de peuple les flots dé son pale linceul; et douze siècles après, quand la France remua du bout de son épée ces ruines ensevelies , à peine si elle put trouver la place où tant de fécondité et tant de gloire s'étaient couchées !

Voilà comment finissent les peuples; comment dispa-

1 Dcutcron. xxn, 8.

raissentles familles, quand elles ne donnent plus de saints à Dieu. Voilà comment finira le monde, comment s'éteindront les astres. Ils s'éteignent déjà. Dieu les éteint, quand

■ésus-Christ n'y est plus.

Ah 1 vous voulez chasser Jésus-Christ du monde, et vous

ous imaginez que le monde continuera sa marche! Vous voulez démolir sa demeure , et vous croyez que les vôtres resteront debout 1 Quoi! Celui qui a fait le ciel et la terre n'aurait plus un temple, un autel , et vous auriez des maisons! Des casernes, soit! des prisons, à la bonne heure! des phalanstères si vous voulez! des repaires magnifiques et immondes ! Mais une maison , un foyer, un de ces lieux augustes où l'homme a une couche honorée, où il peut abriter un berceau! Non, non, jamais! Et vos repaires eux-mêmes, si splendides qu'ils soient, flamberont sous le feu de la colère divine 1

Du reste, vous n'y pourrez rien. Jésus- Christ est un sublime ouvrier. Il travaille dans les catacombes, au fond des prisons, aussi bien que dans la splendeur des temples et dans la liberté des places publiques. Et qui sait même si les tempêtes et les catastrophes ne font pas avancer son «uvre ?

0 révolutions, j'ignore, Moi, le moindre des matelots, Ce que Dieu dans l'ombre élabore Sous le tumulte de vos flots.

Qui sait comment Dieu travaille?

Qui sait si l'onde qui tressaille, Si le cri des gouffres amers , Si les éclairs et les tonnerres, Seigneur, ne sont pas nécessaires A la perle que font les mersl

Quand toutes les perles auront été recueillies, toutes les âmes sanctifiées, et que le corps de Jésus-Christ sera complet, le monde finira. La création, épurée par l'épreuve, rentrera dans l'éternité d'où elle est sortie. Alors commencera le dernier monde qui ne finira plus : le monde de la gloire.

De même qu'après avoir triomphé de la mort, Jésus- Christ est monté, transfiguré, dans le ciel, les âmes y monteront aussi. Je les vois qui y montent déjà. Elles s'échappent de terre, à chaque heure du jour et de la nuit. Elles s'élèvent, silencieuses, de tous les points du globe. Écoutez le Prophète: Vidi turbam magnam, quam dinumerare nemo poterat, ex omnibus tribubus , populis et linguis l. C'est l'assemblée des âmes qui, sur la terre, ont vécu de la vie divine. Jésus-Christ en sera encore le centre. Là il les enivrera d'un amour dont elles n'ont connu que l'aurore. Là il brillera au milieu d'elles comme un soleil qui appelle les regards sans les éblouir, et qui fait fondre les cœurs. C'est à travers la pure lumière de ce soleil que nous apercevrons l'adorable Trinité. Nul œil créé ne peut voir l'essence infinie de Dieu, ni la Génération éternelle du Verbe, ni la Spiration du Saint-Esprit. On les verra à travers l'humanité resplendissante du Sauveur, comme on voit une lumière trop vive à travers un globe de cristal. 0 l'heureuse vision, dont on ne 'pourra se rassasier! Le

1 Joan. Apoc, vu, 9.

temps ne sera plus là, ce temps qui passe si vite, quand on est heureux. La mort ne sera plus là, cette mort odieuse qui est toujours prête à dévorer nos joies. Il n'y aura plus qu'un alléluia éternel, un ravissement si pur, si profond, qui surpassera tellement nos rêves, que l'éternité ne sera pas assez longue pour nous remettre de notre étonnement. Aimons donc sur la terre, nous qui sommes destinés à tant aimer. Faisons l'apprentissage de l'amour. 0 Jésus, venez dans mon cœur; commençons l'incendie. C'est le dernier mot du livre inspiré : a Et l'Esprit et l'épouse disent : Venez. » Spiritus et sponsa dicunt : Veni l. Et Jésus-Christ répond : a Oui, je viens sans retard. » Etiam veniocito. Et l'âme s'écrie de nouveau dans un plus profond tressaillement: Amen, oh! venez, Seigneur Jésus! Vem, Domine Jesu! Venez, et commençons ici-bas, dans cette terre des ombres, l'éternelle société dont nous jouirons avec vous dans le ciel. Amen, Alléluia,

1 Joan. Apoc, xxn, 17-20.

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