‹ Le christianisme et les temps présents (volume 5)Chapitre 33 sur 44 · MATRI FUTURE DEI NASCITURI · texte numérisé non relu

MATRI FUTURE DEI NASCITURI

On trouve des faits analogues jusqu'au fond de la Grande-Bretagne, en des pays où l'épée romaine, pas plus que la langue grecque, n'avaient su pénétrer; ce qui montre que cette croyance remontait encore plus haut, aux origines mêmes de l'humanité *.

1 Annales de Philosophie, tom. VII, p. 328.

Mais, pour juger du mouvement, il faut revenir au centre, à Rome. Là, tous les regards étaient fixés sur la Judée. « On était généralement persuadé, dit Tacite, sur la foi d'anciennes prophéties, que l'Orient allait prévaloir, et qu'on ne tarderait pas à voir sortir de la Judée ceux qui régiraient l'univers *. » Ecoutons Suétone; ce sont les mêmes termes pour attester le même fait. « Tout l'Orient était plein du bruit de cette antique et CONSTANTE opinion, qu'il était dans les destins que, vers ce temps, on allait voir sortir DE la JUDÉE ceux qui régiraient l'univers V » Ecoutons encore Josèphe : « Dans les livres antiques, qu'ils appellent sacrés, il était dit expressément que vers ce temps-là il y aurait un homme qui, sorti de la Judée, prendrait le gouvernement du monde entier s. »

Il y aurait bien à dire sur ces trois textes qui semblent copiés l'un sur l'autre; sur ces écritures qu'on appelle sacrées; sur ce Roi qui va sortir de la Judée; sur cette date si précise de sa venue. Voltaire , qui , dans sa légèreté , était si savant, avait noté toutes ces nuances : « C'était, disait-il , de temps immémorial , une maxime chez les Indiens et les Chinois, que le Sage viendrait de I'Occident; l'Europe, au contraire, disait que le Sage viendrait de TOrient 4. » Il essaye d'esquiver le poids de cette double attente, en ajoutant dédaigneusement : « Toutes les nations ont toujours eu besoin d'un sage. » Mais qu'une

1 Hist. lib. V, cap. xm. Pluribus persuasio inerat, antiquis sacerdotum litteris contineri eo ipso lempore fore ut valesceret Oriens, profectique jud^ea rerum potirentur.

2 In Vespas. Percrebuerat Oriente toto esse in falis ni eo ipso tempore jud^ea profecti rerum potirentur.

3 Josèphe, Guerre des Juifs, liv. VI, en. xxxi.

+ Vollaire, Additions à ncralc, p. 15.

telle observation paraît légère , quand après avoir vu tout l'Orient se tourner vers l'Occident, et tout l'Occident vers l'Orient, et qu'après avoir entendu Tacite, Suétone nommer la Judée, on interroge celle-ci, si bien placée entre l'Orient et l'Occident, et qu'on voit qu'elle l'attend aussi, mais qu'elle l'attend chez elle !

Et cela est si frappant, que Voltaire lui-même n'y résiste pas; et qu'après avoir reconnu qu'il n'y a pas de peuple qui n'ait eu son expectative de cette espèce, T*l ajoute que le point du globe où se tournaient tous les regards, et où il était attendu, pourrait être appelé le POLE DE L'ESPÉRANCE DE TOUTES LES NATIONS ».

Ces conquérants , qui vont venir, et qui viendront de la Judée, Cicéron ne se trompe pas sur leur caractère : ce seront des conquérants pacifiques. On dirait qu'il a entrevu leur empire, quand il écrit ces étonnantes paroles : « En ce temps-là, il n'y aura plus une loi à Rome, plus une loi à Athènes; une loi aujourd'hui, une loi demain; mais, dans toutes les nations et dans tous les siècles, il n'y aura plus qu'une seule loi , perpétuelle et éternelle ; et un seul maître, et un seul empereur. Dieu * ! »

Virgile s'y trompe moins encore; et son pur génie, planant au-dessus des préoccupations plus ou moins troublées de son siècle, lui découvre l'avenir. D'une hauteur où il n'a été dépassé que par les prophètes, il célèbre ce nouvel âge d'or, cette révolution des siècles annoncée par

1 Voltaire, Recherches sur l'origine du despotisme oriental, sect. xe, p. 116.

2 Cicer. de Republic., lib. III. Nec erit alia lex Romœ, alia Athenis; alia nunc, alia posthac; sed et omnes gentes, et omni tempore, una lex, et sempiterna, el immorlalis coniinebit; unusque vrit communis quasi magister et imperator omnium, Dèus.

la sibylle, cet enfant qui descend des hauteurs du ciel , ce tressaillement de la nature, et la rénovation universelle de la terre, non par l'épée, mais par la justice et la paix :

Ultima Cumaei venit jam carminis setas.

Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo. Jam nova progenies cœlo dimittitur alto i.

Ce spectacle l'émeut :

Adspice venturo lœtentur ut omnia saeclo!

Abraham tressaillit autrefois à la vue du grand jour que pressentait Virgile : Exsultavit Abraham ut videret diem. Les prophètes saluaient aussi à leur dernière heure ce terme lointain de leur espérance : A longe aspicientes et salutantes. Virgile, après avoir contemplé ce règne glorieux de l'Enfant divin, eut un mouvement semblable. Il laissa échapper le désir de vivre jusqu'à cette époque fortunée :

0 mihi tam longée maneat pars ultima vitee!

Il n'eut pas ce bonheur. Gomme Moïse, il entrevit la terre promise, et mourut sans y entrer.

« J'ai toujours regretté, écrit un critique célèbre, que dans l'admirable page du Discours sur l'Histoire universelle, où Bossuet arrive à la naissance du Christ, et où, pour la préparer, il prolonge comme la plus magnifique des avenues le spectacle étonnant de la toute-puissance d'Auguste, il n'y eût pas un simple mot ajouté. « Rome, dit Bossuet, tend les bras à César qui demeure , sous le nom d'Auguste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'empire. Il dompte, vers les Pyrénées, les Cantabres et les Astu-

1 Virgil. Eglog. iv.

riens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix ; les Parthes, épouvantés, lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains; les Indes recherchent son alliance. Ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre. La Pannonie le reconnaît; la Germanie le redoute, et le Weser reçoit ses lois. Victorieux par terre et par mer, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance : Virgile a chanté, et Jésus-Christ vient au monde. »

« Virgile a chanté! C'est là, involontairement, le mot que j'ajoute tout bas ; car il me semble que l'époque décisive d'Auguste n'a tout son sens moral , et ne nous livre tout son magnanime tressaillement , que quand on y a entendu Virgile *. »

Mais, si magnanime que fût ce tressaillement de l'empire romain, il n'égalait pas celui de la Judée. C'est là, au sein du peuple de Dieu, que l'attente du Messie se crée un langage digne de Celui qui va venir ; que se font entendre ces accents ineffables qui expriment avec clarté , certitude, puissance, toutes les aspirations du reste de la terre.

« 0 Adonaïî chef de la maison d'Israël, qui avez apparu à Moïse dans la flamme du buisson ardent, et lui avez donné la loi sur le Sinaï, venez, et rachetez -nous dans la force de votre bras.

« 0 Rejeton de Jessé, qui êtes comme un étendard pour les peuples; devant qui les rois se tiendront dans le silence; à qui les nations offriront leurs prières; venez nous délivrer; ne tardez plus.

» Sainte-Beuve, Éludes sur Virgile, p. 7(j.

« 0 Orient, splendeur de la lumière* éternelle! soleil de justice 1 venez et illuminez ceux qui sont assis dans les ténèbres et à l'ombre de la mort.

« 0 Roi des nations! désiré des peuples 1 venez et sauvez l'homme que vous avez formé.

« 0 Emmanuel! notre roi, notre législateur, l'attente des nations et leur Sauveur! venez; sauvez-nous, ô Seigneur notre Dieu ! y>

Ce cri du cœur, cet appel désespéré des peuples a monté jusqu'au trône de Dieu. Les cieux répandent la rosée; le Juste descend comme une pluie féconde; la terre s'entr' ouvre; et, dans un tressaillement d'allégresse, elle enfante son Sauveur. Le Verbe se fait chair, et il apparaît au milieu des hommes plein de grâce et de vérité.

A In fois Dieu et homme, engendré du Pore avant tous | les siècles, il naît, dans le temps, de la race d'Adam, de la tribu de Juda », de la famille de David », à Bethléhem •, au moment où le sceptre sort de Juda f. Il prend naissance dans le sein d'une Vierge, devant laquelle les flots de la corruption originelle s'arrêtent respectueux, et sur le front de laquelle, par une délicatesse exquise, il met les réali- -ublimes de la maternité avec les ic^ales beautés de la virginité 5. Il visite le second temple bâti par Zorpbabel,

1 Gen. xlix, 10; comp. Matth. i, 1.

s Reg. vu, 12; comp. Malth. i, 1.

3 Mich. v, 2; comp. Matth. n , 6.

* Gen. xlix, 10; comp. Joan. xix,15; Malth. xxviii, 23.

t Isai. vu, 14; comp. Matth. i, 20.

et qui devait avoir, d'après Aggée, la gloire d'être visité par le Messie, avant sa destruction définitive l. Il commence son ministère alors que le sacerdoce d'Aaron dessert encore le sanctuaire , mais va être abrogé et remplacé par un sacerdoce nouveau, ainsi que l'avait annoncé Malachie *. Il paraît enfin, après que le précurseur a prêché la pénitence dans l'esprit d'Elie », et quand tout Israël soupire après Celui qui devait venir *.

Il paraît , et aussitôt le vieux monde finit.

L'attente cesse, parce qu'elle est réalisée.

Les sacrifices cessent; car la vraie Victime est montée sur l'autel.

Le temple de Jérusalem cesse; car l'heure est venue où l'on n'adorera plus nia Jérusalem ni sur le Gazirim, mais où Ton adorera partout en esprit et en vérité.

Rome elle-même va cesser; elle s'en ira avec ses horreurs et ses infamies, que l'on ne reverra plus partout où aura brillé la lumière de l'Evangile.

Il est arrivé à la naissance du Christ, d'une manière plus haute, ce que l'on avait vu à la naissance d'Adam. A peine le premier homme a paru , que les crises violentes qui jusque-là agitaient et secouaient le globe s'apaisent par degrés; comme si la présence de cet être d'un inonde supérieur avait eu pour effet de pacifier la terre, dont il allait être le roi. Quelques commotions passagères, telles que les éruptions volcaniques, les tremblements de terre, et une crise d'un genre à part, le déluge, rappellent seuls

1 Agg. ii , 6-9.

2 Malach.' i, 10, 11; m, 3.

3 Malach. in, 1; comp. Matth. m, 1; Luc. i, 16; Joan. i, 29.

4 Matth. xvi, 14, 17; xi, 14; Marc, vi, 15; vin , 28; îx, 11; Luc. ix , 8; Joan. i, 19.

les catastrophes des âges qui ont précédé la venue de l'homme. Sous l'attouchement de son pied royal , la terre se calme; ses mains l'embellissent et la fécondent; et son âme y inaugure une vie nouvelle : la vie de l'intelligence, de la liberté et de l'amour.

Voilà l'image de la venue du Christ. D'un côté , il termine le monde ancien; il l'achève, il le couronne; de l'autre, il commence le monde nouveau. Par lui, une vie plus haute est insérée dans les veines de l'humanité; une vie d'un tel ordre, qu'il y a moins de distance entre la vie d'Adam et la vie des règnes inférieurs qui avaient précédé , la plante, l'animal, qu'entre la vie inaugurée par le premier homme et cette vie nouvelle que le Christ apporte avec lui : c'est la vie même de Dieu.

Oui, cette vie qui est en Dieu dès l'origine, qui est la vie propre de Dieu, dont les grands actes, absolument ineffables et incompréhensibles, nous laissent apercevoir une ombre d'eux-mêmes dans ce que nous appelons en l'homme l'intelligence et l'amour; cette vie que Dieu verse incessamment par la génération éternelle dans la personne du Verbe, le Verbe à son tour Ta versée sans mesure, par l'Incarnation, dans l'humanité qu'il s'est unie. Sans doute, comme homme, le Christ mène la vie humaine. Il naît, il grandit, il prie, il souffre, il meurt; et ce ne serait pas assez de dire qu'il fait toutes ces actions avec une élévation, une grandeur, une force, une pureté, une sublimité supérieure à l'imagination elle-même. Ce n'est là que l'écorce. Tout en restant homme dans la réalité et l'intégrité de son être humain, il vit d'une autre vie, plus haute. Sa nature, surexhaussée par son union avec le Verbe audessus et au delà de tout ce que l'esprit peut concevoir, participe à la vie même de Dieu. Il y demeure par une

sorte d'extase permanente, par un ravissement tranquille et profond d'esprit et de cœur, dont nulle parole, si lumineuse soit-eîle, ne saurait donner une idée.

À peine si on ose hasarder une comparaison. De même que le corps de l'homme a été élevé au-dessus de luimême par son union hypostatique avec l'âme , et qu'il a été appelé , tout matériel qu'il est et qu'il reste , à participer d'une manière ineffable à la vie de l'intelligence et de l'amour; de même, et d'une façon incomparablement plus haute, puisqu'il s'agit d'un être intelligent et aimant, la nature humaine a été appelée, dans le Christ, à participer à la vie même de Dieu.

Et en même temps que le Verbe surexhausse ainsi jusqu'à lui la nature humaine, il la consacre, la déifie et la glorifie en versant, sur les moindres actions propres à l'humanité, un prix infini. Chacun des actes du Christ est comme un sacrement, débordant d'une vie infinie, capable d'élever, de purifier, de transfigurer toutes les actions analogues, dans tous les hommes qui voudront s'unir à lui jusqu'à la fin des siècles.

Le voyez- vous maintenant, ce nouvel Adam dont parle saint Paul , ce second homme , tout céleste , secundus homo cœlestis x, qui vit de la vie même de Dieu, et qui, en la versant dans l'humanité, inaugure ce nouvel âge du monde , cet ordre plus haut qu'entrevoyait le poëte.

Magnus ab integro sœclorum nascitur ordo !

Pendant des milliards de siècles, la vie physique s'était épanouie toute seule au sein de la nature ; et par le premier Adam , primus Adam, un pont avait été jeté entre cette

1 Paul, ad Corinth. xv, 47.

forme intérieure de l'existence et une forme plus haute : l'existence de l'âme intelligente et libre. Quarante siècles sont donnés à cette forme supérieure, pour accomplir son évolution. Et alors apparaît le second Adam, ou, pour parler plus exactement, le dernier, novïssimus Adam, après lequel il n'y en aura plus d'autres, qui opère le passage de la vie humaine à une vie définitive, parce qu'il ne peut pas y en avoir de plus grande : la vie même de Dieu au sein de l'humanité.

Depuis lors, la flamme de cette vie divine brûle dans Je monde, se propageant partout où elle trouve l'aliment qui lui convient, et se ranimant sans cesse en Jésus-Christ. Elle découle de lui , comme la vie humaine découle d'Adam : Si vous ne naissez de nouveau de l'eau et de l'esprit, vous n'aurez pas la vie en vous ! . — Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang , celui-là a la vie en lui *. Il n'y a ici ni à s'étonner, ni à contester. Si vous ne naissez d'Adam, vous n'aurez pas la vie humaine; si vous ne naissez du Christ, vous n'aurez pas la vie divine. Où voyez-vous là des difficultés? Et comment ne comprenez -vous pas ces harmonies ?

Cette vie toute spirituelle , des organes spirituels aussi la propagent. Le baptême la donne; la confirmation l'augmente; la sainte Eucharistie l'entretient et la perfectionne. Sept canaux la versent dans le monde; sept fleuves de vie, de lumière, d'amour, de grâce, vont la porter dans toutes les âmes. Qui a soif, qu'il vienne et qu'il boive! On naît fatalement d'Adam; on naît librement du Christ. Mais, ici et là, qui ne puise pas à l'urne génératrice, ne vit pas.

1 Joan. vi, ï>o.

2 lbid., m, 5.

Qui y puise au contraire reçoit la vie , la vie même de Dieu. Si humble qu'il soit, il est surexhaussé jusqu'à participer, dit saint Pierre , à la nature même de Dieu : Divinœ consortes naturœ *. Voilà ce que Jésus -Christ lui donne. Au lieu d'une semence qui nous fait homme, c'est une semence qui nous fait Dieu. Nous sommes illuminés, vivifiés, béatifiés, par la substance même de Dieu. Ab ipsa Dei substantia, dit saint Augustin , animam illuminari, vegetari, beari *. Ah! que ces pensées sont belles! Je n'attendrai donc pas l'éternité pour vivre de vous, ô mon Dieu! J'en vis déjà; et la seule différence entre le ciel et la terre, c'est qu'ici je vis de vous dans la nuit de l'amour, et que là- haut j'en vivrai dans la splendeur de la lumière! Au bonheur de sentir, j'ajouterai le bonheur de voir. Mais, ici et là, ce que j'ai en moi, ce qui est la source de ma vie, c'est la substance même de Dieu : Divinœ consortes naturœ.

Et comment aurai-je en moi cette vie ? par quel moyen ? Ecoutez Notre- Seigneur : « Manete in me, demeurez en moi. Ego sum vitis, vos palmites 3. Je suis la vigne, vous êtes les rameaux. » Ouvrez -vous à la sève divine; attachez-vous à moi et dilatez- vous , afin que la vie qui est en moi s'écoule en vous tout entière.

Voilà le moyen : s'attacher à Jésus-Christ, s'unir à lui par le baptême , par la sainte Eucharistie , par la prière , par l'amour; demeurer en lui; passer, si j'ose ainsi parler, en lui , de telle façon que l'on puisse dire avec l'Apôtre : Ma vie, c'est le Christ ; ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-

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