LES CONCLUSIONS LOGIQUES DE LA. VIE DE JÉSUS-CHRIST
Arrivés au terme de cette histoire, si prodigieuse par l'immensité des résultats, et dont le prodige est rendu plus éclatant encore par sa courte durée, il faut nous recueillir et résumer nos impressions. Quel est-il donc, cet être extraordinaire qui, il y a un peu plus de dix-huit siècles, au sein d'un petit pays et d'un peuple obscur, a mis tout à coup sur le. monde une main si souveraine; « qui y a fondé, pour l'humanité tout entière, l'éternel royaume de la vraie et parfaite religion i ; » — « cet être, le plus pur parmi les puissants, et le plus puissant parmi les purs, qui de sa main percée a soulevé les empires hors de leurs gonds, et changé le lit du torrent des siècles'? » Quel est -il? Est-ce un Dieu? Est-ce un homme? N'est-ce
1 Baur, Le Christianisme et l'Eglise chrétienne, 2« édit., 1860, p. 322.
J Richter, De Dieu dans l'histoire et dans la vie, p. 6.
qu'un accident heureux de la nature, un effort sublime de la race humaine pour se donner enfin un représentant digne d'elle? Ou bien cette beauté d'âme, cette physionomie incomparable , ce grand esprit, ce cœur plus grand encore, et les immenses résultats de cette vie extraordinaire, amènent-ils invinciblement l'esprit à entrevoir en lui plus qu'un homme? Dieu transpire-t-il visiblement, si j'ose ainsi parler, à travers la parfaite humanité de Jésus? Et de même que, quand on rencontre des natures privilégiées, rien qu'à voir leur physionomie, leurs yeux, leurs lèvres, rien qu'à entendre leur parole, on dit : Voilà une âme où il y a de la grandeur, de la noblesse, de la bonté, du génie, de même aussi suffit- il de voir Jésus pour être amené à dire : Voilà une âme où il y a de la divinité?
Telle est la question. Autrefois on ne procédait pas ainsi. On étudiait à peine la perfection unique de l'humanité du Sauveur. Son humanité se perdait, comme au Thabor, dans les splendeurs de sa divinité.
Aujourd'hui nous suivons une autre marche. Je ne sais quel attrait, chaque jour plus vif, nous porte, ô Jésus, à votre très douce et très belle humanité. Nous regardons vos pieds et vos mains percés pour nous, votre beau front tout radieux du plus compatissant génie, votre cœur qui bat d'un si grand amour; et nous arrivons de cette manière à soupçonner d'abord , puis à entrevoir, et bientôt à adorer votre divinité.
L'autre marche était plus haute peut-être, celle-ci est plus douce. Elle convient mieux à ce siècle amoureux des faits plus que des idées, épris d'enthousiasme pour la méthode d'observation, et plus apte, par conséquent, à accepter la preuve qui remonte de l'humanité du Christ à
sa divinité. N'est-ce pas celle, d'ailleurs, que vous avez conseillée, ô Jésus, à l'esprit troublé d'un de vos disciples : « Thomas, mets ton doigt dans la plaie de mes pieds et de mes mains; mets-le surtout dans la plaie die mon cœur, et veuille, je t'en prie, ne plus être incrédule? » Et noli esse incredulus i. Tendre et intraduisible noli! Thomas n'y résista pas. 11 vit l'humanité, et il confessa la divinité. Vidit hominem, Deum confessus est '.
O Jésus, nous entrons dans la même voie; aidez - nous , et faites que nous montions, nous aussi, des beautés humaines de votre esprit, de votre cœur, de votre conscience, de votre âme tout entière, jusqu'à la pleine certitude, jusqu'à l'humble et joyeuse adoration de votre divinité.
Regardons d'abord et dans son ensemble la physionomie de Jésus.
La physionomie, je l'indiquais tout à l'heure, c'est la transpiration de l'âme à travers la poussière du corps. C'est l'âme sortant, pour ainsi dire, de sa retraite, montant au visage , et y mettant une beauté qui est sans égale dans l'ordre des choses créées. « Que sont, dit Fénelon, tous les feux du soleil à côté du feu du regard dans un homme de génie? » 11 avait raison; et encore il n'indiquait là qu'un des traits de la beauté humaine. Ce n'est pas seulement le génie qui a des feux; le cœur en a d'aussi chauds et de plus tendres, et il les envoie plus vite encore
1 Joan. xx , 27.
» S. Aug.
au visage. Et la volonté elle-môme n'en est pas dépourvue. N'est-ce pas d'elle que vient cette claire et virile flamme du courage et de la force qui achève sur le front d'un homme le mystère de la beauté?
Or, sous tous ces rapports, la physionomie de Jésus est incomparable. Manifestement l'esprit humain est, en lui, à sa plus haute puissance. « Je suis la lumière, » disait Jésus- Christ. Cela ne se peut contester : il est la lumière pure. Autour de lui , comme autour des plus grands génies, il n'y a ni nuages, ni brumes, ni brouillards montant des sens. On a trouvé des taches dans le soleil. 11 n'v
en a point ici. L'esprit est tout lumineux; il rayonne en tous sens, librement, royalement, sans efforts. 11 se déploie en élévation, en profondeur, en fécondité, dans toutes les directions, avec une simplicité, une aisance qui sont tout ce qu'on peut imaginer de plus étonnant.
Où, je vous prie, a-t-on vu plus d'élévation qu'en Jésus- Christ? Quel but fut jamais plus haut que le sien, avec des moyens, pour y atteindre, plus spirituels et plus simples? Quels éclairs dans sa conversation, à la fois doux et vifs, qui vous illuminent sans vous saisir, tant ils semblent naturels! Comme il monte tout à coup aux plus sublimes sommets, et vous y emporte avec lui! Ou plutôt il n'y monte pas, il y est toujours. S'il montait comme l'homme, nous éprouverions, en montant avec lui, cette oppression, cette fatigue heureuse de l'ascension; et, saisi lui-même de cette apparition sublime, il nous communiquerait son saisissement. Il n'en est rien. « On le voit plein, dit Bossuet, des secrets de Dieu; mais on voit qu'il n'en est pas étonné; il en parle naturellement, comme étant né dans ce secret et dans cette gloire 1. »
1 Bossuet, Hist. univers., II» part., ch. xix.
Cette sérénité dans une telle lumière, cette absence d'efforts pour atteindre à ces hauteurs où si peu d'hommes parviennent et pour y demeurer toujours, ont paru à quelques auteurs le trait suprême de ce prodigieux esprit. J'avoue cependant que je suis plus frappé encore de sa profondeur. La profondeur est d'un ordre plus divin peutêtre que l'élévation. C'est le trait des esprits supérieurs; mais qu'il est rare! Que de trouble, d'incertitude dans la prévision des plus grands génies l quels démentis cruels ils reçoivent tous les jours! Et que néanmoins c'est une enviable grandeur de pouvoir ainsi, même en hésitant, pénétrer dans les replis cachés des choses, et, à travers le présent, entrevoir et déjà saluer l'avenir! Or ce magnifique état, c'est l'état habituel de Jésus-Christ. Rien n'échappe à l'extraordinaire pénétration de son regard. Qui n'a remarqué dans l'Évangile cette claire intuition avec laquelle il va saisir, en dépit d'une apparence trompeuse, la secrète pensée des cœurs? Comme il excelle à jeter au fond d'une âme telle parole pleine de mystère, qui, incomprise d'abord ou méprisée, n'éclatera que plus tard, pour couvrir celui qui l'aura reçue de confusion ou de lumière, selon ses dispositions! Avec quel art souverain, quelle magistrale connaissance du cœur de l'homme, il sait faire tourner au profit de sa mission le moindre entretien, et prendre la place du maître là où l'on voulait lui imposer celle de disciple! Comme il voit à fond le cœur de ses apôtres, et, au moment même où ils multiplient les protestations de dévouement, comme il leur annonce doucement, mais clairement, leur chute prochaine !
Et cette immédiate, absolue et divine intuition des âmes n'est rien encore II connaît les destinées des peuples
comme les secrets des cœurs. L'avenir de Jérusalem est aussi clair à ses yeux que l'avenir de Pierre ou celui de Judas. Cette grande révolution qui commence; ce monde nouveau cmi va naître au pied de sa croix; cette croix qui attirera tout à elle; ces humbles apôtres qui enseigneront toutes 'es nations; les peuples qui se convertissent; un seul troupeau pour tout recueillir et un seul pasteur pour tout diriger : il voit tout cela avec une certitude immédiate, avec une clarté absolue. Et son immense esprit, que ne bornent ni le temps ni l'espace, s'élance jusqu'aux derniers jours du monde, et, dans les ruines, annoncées par lui, de Jérusalem, nous donne la preuve qu'il sait comment finira l'humanité.
Du reste, nul effort, nul étonnemeU dans sa prophétique intuition, pas plus qu'il n'y en avait dans son élévation sublime. « La science de l'avenir n'a rien qui la frappe, qui le trouble, qui le surprenne, parce qu'il renferme tous les temps dans son esprit. Les mystères futurs qu'il annonce ne sont point en lui des lumières soudaines et imprévues qui l 'éblouissent, ce sont des objets familiers qu'il ne perd jamais de vue, et dont il trouve les images au dedans de lui; et tous les siècles à venir sont, sous l'immensité de ses regards, comme le jour présent qui nous éclaire * . »
A cette élévation, à cette profondeur, ajoutons, pour avoir au complet l'esprit de Jésus-Christ, une troisième et suprême beauté intellectuelle. Chacune de ses paroles est féconde. Elle ensemence l'avenir. Il dit : Bienheureux les pauvres. Bienheureux ceux qui pleurent. Bienheureux les purs. Bienheureux ceux que souffrent persécution pour la jus-
1 Massillon, Sermon sur là divinité de Jcsus-Jhrùt.
tice. Graines merveilleuses, qui dira quelles moissons en sont sorties! Tous les apôtres sont venus de là; toutes les vierges, tous les martyrs, tous les bienfaiteurs de l'humanité ! Il dit : Rendez à César ce qui est à César; et il pose les bases de la distinction des deux pouvoirs, d'où est née la civilisation moderne. Il dit : Notre Père, qui êtes aux Cieux ; et il jette la semence de la fraternité universelle dans la vraie égalité. Chaque parole de ses lèvres est un germe de progrès indéfini.
Et ce qui porte au comble l'étonnement que cause un tel esprit, c'est la langue qu'il parle. Jamais de plus hautes pensées n'ont été exprimées en moins de mots ; mais jamais non plus ces mots,, si lourds, si matériels par eux-mêmes, désespoir de ceux qui écrivent, n'ont été à ce point idéalisés et transfigurés par la pensée. A la lettre, ils sont « esprit et vie », selon la superbe expression de Jésus- Christ lui-même. Aussi peu de matière que possible : des mots courts, transparents, évidés, si j'ose ainsi dire, et laissant voir l'esprit qui les anime. La science a trouvé le moyen de mettre sous le plus petit volume possible les hautes énergies médicinales et vivifiantes de la nature; Jésus-Christ a fait de même. Sous trois mots, nets, distincts, tous chargés de lumière, il a renfermé les lois éternelles des choses, les principes fondamentaux des familles et des sociétés , les causes et les remèdes de la décadence des peuples , surtout les lois divines des âmes. Et tout cela sous une forme si simple , que c'est à la fois du lait pour les enfants et du vin pour les vieillards.
Ainsi l'élévation jusqu'au sublime, la profondeur jusqu'à la prophétie, la fécondité immédiate et illimitée, croissant avec les siècles, jusqu'au renouvellement de l'homme, de la famille et de la société : voilà l'esprit de
Jésus-Christ. D'où est venu un pareil génie? De qui procède-t-il dans le passé? On l'a cherché, on a renoncé à le trouver. Il n'y a jamais rien eu de pareil.
Maintenant, après avoir vu l'esprit de Jésus -Christ, fixons nos regards sur son cœur. D'autres dons, d'autres attraits; la même transpiration de la divinité. Ou plutôt une transpiration plus puissante encore; car le cœur est naturellement plus beau que l'esprit, et il est fait d'une pâte plus céleste; il est bien meilleur conducteur de la divinité.
Vous rappelez -vous comment est fait le cœur de l'homme? Vous serez étonné de voir combien peu lui ressemble celui de Jésus- Christ. Nous aimons sans doute; nous nous donnons. C'est notre gloire, le signe que nous venons d'en haut. Mais nous aimons peu. Qui est-ce qui aime jusqu'au don total, jusqu'à la soif du sacrifice? Qui est-ce qui, monté sur ce Thabor où l'on s'immole dans l'amour, n'a pas aspiré à en descendre? Tous nous portons au cœur cette triste plaie de ne pas pouvoir souffrir longtemps, même pour ceux que nous aimons le plus. Il n'y a qu'une exception, c'est le cœur de Jésus-Christ. Il aime et il donne tout. Et parce qu'il n'y a pas de plus grand acte d'amour que de mourir pour ceux qu'on aime, du premier moment de son existence jusqu'au dernier, il n'aspire qu'au sacrifice. « Son heure, » comme il l'appelle, celle qu'il attend avec impatience, c'est celle où il pourra enfin, sur le Calvaire, élever ses douleurs à la hauteur de son amour.
Mais voici bien une autre merveille du cœur de Jésus, correspondant à une autre infirmité du cœur de l'homme. Précisément parce que nous aimons peu, nous aimons peu de personnes. Nous nous enfermons pour aimer; nous
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nous bâtissons un petit nid où nous plaçons les êtres qui nous sont les plus chers : un père, une mère, une femme, des enfants, quelques rares amis. Que voulezvous! nous n'avons qu'une goutte d'amour; nous la ménageons; nous ne la donnons qu'à quelques-uns; car, même en donnant à ces quelques-uns tout ce qu'on a d'affection , on n'est pas encore sûr de leur en donner assez. Que le cœur de Jésus est différent 1 il aime tous les hommes, et il les aime de la même ardeur» Les petits, les grands, les pauvres, les riches, les justes, les pécheurs, les délaissés, les abandonnés du monde, qui a-t-il oublié? Qui n'a-t-il pas aimé tendrement, ardemment? Quel être s'est trouvé ou trop souillé pour ce cœur si pur, ou trop vulgaire pour ce cœur si noble, ou trop grand pour ce cœur si humble, ou trop petit pour ce cœur sublime? Il semble même que cette immensité ne lui suffit pas, et on saisit dans ses paroles, dans ses prières, des élans d'amour avec lesquels il embrasse toutes les créatures et des mondes même qui nous sont inconnus.
Et, avec un tel cœur, une pureté que je n'ose pas appeler an^élique, car ce serait trop peu dire. Il vit au milieu du monde, à la table des pécheurs. Il voit à ses pieds toutes les faiblesses; et jamais, je ne dis pas l'ombre d'un doute dans une conscience honnête, mais l'ombre d'un outrage sur des lèvres infâmes n'est monté jusqu'à lui. On a tout attaqué, excepté la pureté de cet être céleste. Et comme s'il fallait que ce cœur, si aimant et si pur, eût une auréole unique, il a fait une foule de cœurs à son image , cœurs de vierges , aimants et purs comme lui.
Mais voici qui achève sa beauté. Au lieu de se présenter au monde avec cette tristesse qui faisait dire si mélancoliquement à Pascal : a La plus grande infirmité de
l'homme, c'est de pouvoir si peu pour ceux qu'on aime! » il se présente, au contraire, avec une contenance sereine, avec la pleine certitude de guérir, consoler, sauver, béatifier tous ceux qu'il aime. Venez à moi, s'écrie-t-il, vous tous qui êtes fatigués, et je vous soulagerai, et vous trouverez du repos pour vos âmes. Heureux cœur qui peut prononcer une telle parole 1 Hélas ! nous n'oserions pas la dire à un père, à un ami, à des enfants, et il l'a dite au monde entier 1 Si quelqu'un a soif, s'écrie-t-il, qu'il vienne à moi et qu'il boive! Soif de bonheur, soif de consolation, soif de sainteté, soif de paix, il ne distingue pas. Son grand cœur, qui se sent capable de réaliser tous ses rêves, s'enhardit en avançant. Que votre cœur ne se trouble pas; je vous apporte la paix, une paix que le monde ne donne pas, une paix qui surpasse tout sentiment. Et non seulement la paix, mais la joie : Voici que vous allez être inondés d'une joie parfaite; vos tristesses elles-mêmes vont se changer en joie. Heureux, je le répète, qui peut parler ainsi à ceux qu'il aime, qui peut leur offrir autre chose que des désirs impuissants ou des larmes stériles! Mais quelle grandeur suppose un tel langage! Et, à moins d'y reconnaître avec tristesse les illusions d'une noble et généreuse nature, il faut y saluer avec admiration un cœur d'homme sans doute, mais un cœur unique, au travers duquel on aperçoit comme une évidente transpiration de la divinité.
La force est le troisième rayon de la beauté au front de l'homme. Elle est ici incomparable. Jésus- Christ a toutes les forces : la force modeste dans le triomphe au milieu de l'enthousiasme des foules; la force patiente devant les entêtements de ses disciples, les chicanes des pharisiens et la mauvaise foi des princes des prêtres ; la force sereine et radieuse en face des injures, des soufflets, des crachats,
des verges; et, ce qui est plus étonnant encore, la force résignée dans l'angoisse, au milieu du plus alTreux accablement de la nature. Ce courage absolu et cette calme dignité dans des circonstances si bien faites pour déconcerter et pour abattre , forment ce qu'on peut voir de plus beau dans l'ordre de la volonté. Et cependant ce n'est rien encore. Le dernier mot de la force en Jésus -Christ, le trait vainqueur, c'est la manière dont il a soulevé le monde, selon son expression : Omnia traham ad meipsum. Archimède disait : « Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde 1 » et il n'a point voulu de point d'appui. lia pris douze artisans, pauvres, grossiers, sans génie, et, ce qui est plus rare que de soulever le monde, il l'a changé, amélioré , transfiguré. Et afin que cet acte eût un éclat incontestable, il ne l'a pas fait de son vivant. De son vivant, il n'a rien fait. Il est mort abandonné sur une croix. Mais c'est alors, comme il l'avait dit, quand il a disparu de la terre et que son œuvre a semblé éteinte, évanouie avec lui , c'est alors qu'il a prouvé sa force par des merveilles d'outre -tombe, et que du fond de ce sépulcre où on la croyait ensevelie à jamais, sa belle œuvre a reparu tout à coup pleine d'une vie infinie et d'une éternelle fécondité.
Inutile d'ajouter, en terminant ce premier aperçu, que ces divines splendeurs de la physionomie de -Jésus -Christ, cette beauté de l'intelligence, celle de la bonté et de l'amour, celle de la force et du courage, sont en lui dans un équilibre parfait. On n'y trouve ni une lacune, ni une défaillance, ni une tache, pas plus qu'on n'y voit un excès ou un effort. Chaque faculté y atteint le plus haut degré d'intensité; mais il est impossible d'en signaler une qui éclipse les autres. Elles sont harmonieusement fondues
Mais continuons. Ce ne sont là que quelques traits, bien légers encore, de la physionomie de Jésus-Christ. A mesure que la critique devient plus pénétrante, l'observation plus intelligente et plus exacte, elle découvre dans le caractère du Christ des traits que l'ancienne apologétique he soupçonnait pas. Le Christ étincelle sous son regard,
WS JÉSUS-CHRIST
ensemble. Aussi tout, en lui et dans sa vie, est grandeur tranquille, douce simplicité, sublime paix.
L'humanité a produit de temps en temps des êtres extraordinaires; aucun qui puisse se comparer à celui-ci. Il a tout, et tout dans une mesure unique. En lui la pensée, la pardle, la poésie, l'éloquence, l'amour et l'influence pratique, et l'immensité des résultats, tous les dons et toutes les forces sont réunis, et dans une telle perieetion, que l'esprit qui a médité la vie de Jésus- Christ est incapable de concevoir quelque chose de plus grand.
Et c'est là le sens de ce mot : Fils de l'homme , qui revient à toutes les pages de l'Evangile. Jésus-Christ n'est pas seulement un fils de l'homme comme tous les descendants d'Adam : il est le fils de l'homme au sens absolu ; l'homme idéal, beau, pur, complet; la plus haute fleur, le fruit le plus suave que la terre ait jamais produit, ou, pour mieux dire, la seule fleur, absolument belle et parfaite, qui soit sortie des racines du tronc de l'humanité.
comme le ciel étudié avec les puissants instruments de la science moderne.
Outre ces qualités nettes, précises, dont nous venons de parler, et qui, élevées à leur plus grande puissance, harmonieusement fondues ensemble, marquent la physionomie de Jésus- Christ d'une si royale beauté humaine, on commence à apercevoir en lui des choses moins faciles à saisir, illimitées, indéfinies. On le sent homme, et à chaque instant on sent qu'il est plus qu'un homme. Je ne sais quoi d'absolu, d'universel, d'inépuisable, vous avertit que les limites ordinaires de l'humanité ne sont pas ici. Considérez tour à tour sa perfection morale, sa personnalité, son esprit, vous en trouverez bien la forme, jamais la mesure.
La mesure de sa perfection morale! vous l'aurez trouvée quand vous aurez rencontré quelque part un point de comparaison. Mais où y en a-t-il? Je ne parle pas de l'antiquité; un tel idéal n'était même pas soupçonné. « Jésus met dans l'ombre, dit Channing, toutes les perfections humaines par sa grandeur et par sa beauté l. » Et non seulement les perfections humaines qui l'ont précédé, mais celles même qui l'ont suivi, celles qu'il a fait naître»; car son apparition a été comme un coup de lumière qui a révélé un idéal inconnu jusque-là, et qui a créé la passion de l'imiter. Voilà dix-huit cents ans que ce'te figure pose dans le monde, que des millions d'hommes s'efforcent de la reproduire, et qu'à mesure qu'ils la copient mieux, ils arrivent à une plus grande beauté; mais l'égaler n'a été donné à personne. Dans ces innombrables copies, il y en 8 qui ravissent d'admiration : celles-ci par leur pureté,
* Channing, Discours sur l'Imitation du Christ.
celles-là par leur force. Mais pas une ne peut servir> même de loin, ô un terme de comparaison. Que dis- je! la beauté unique de Jésus ne surpasse pas seulement toute beauté créée, elle est absolue. On ne lui connaît point d'idéal.
Vous savez ce qui arrive quand nous nous trouvons en présence de la beauté. Nous la contemplons ravis; puis bientôt, excités par cette apparition, nos ailes s'ouvrent, et nous montons plus haut. Nous apercevons une beauté supérieure, dont toutes les beautés créées, si splendides qu'elles soient, ne sont que des expressions incomplètes. Et plus nous montons, je veux dire, plus notre imagination est puissante, plus l'idéal fuit devant nos yeux, nous désespérant et nous excitant par cette fuite sublime, et créant le grand art par l'impossibilité où il met le génie de réaliser jamais ce qu'il voit. Or, quand il s'agit de Jésus- Christ, le phénomène se retourne. Ce n'est pas la réalité que nous laissons pour courir après l'idéal ; c'est la réalité que nous ne pouvons pas atteindre. Tous nos efforts pour trouver à Jésus-Christ un idéal, c'est-à-dire une beauté distincte de la beauté qu'il réalise et supérieure à elle, sont impuissants. En contemplant Jésus-Ch rist , nous ne voyons pas son idéal monter, fuir; c'est lui, lui réel, lui peint aux Evangiles, qui s'élève, qui fuit, qu'on ne peut pas atteindre, ni par le pinceau, ni par Je ciseau, ni par la plume, ni par le cœur. C'est là ce qui faisait couler les larmes du bienheureux Angélique de Fiesole, incapable de reproduire une telle beauté; ce qui arrachait de dépit le pinceau à la main puissante de Léonard de Vinci ; ce qui désespérait Bossuet et Pascal. Pour la première fois, ou plutôt pour la seule fois, la perfection suprême de l'art reste au-dessous de la vérité historique, et l'imagi-
nation même du génie ne parvient pas à idéaliser la réalité. .
Cette réflexion devrait suffire, à elle seule, pour faire comprendre à tout esprit sérieux que le caractère de Jésus- Christ, quoique véritablement humain et naturel, s'élève bien au-dessus des proportions humaines; mais je veux vous faire considérer quelque chose de plus étonnant encore, un autre absolu bien plus inexplicable. Nous n'avons pas trouvé les limites de sa beauté morale, de sa perfection; cherchons maintenant les limites de sa personnalité. Ce qui limite la personnalité, c'est le temps, le lieu, la race. Si grand qu'on soit, on est né ici; on a vécu là; on est sorti des entrailles d'un peuple, on en porte l'empreinte. Voyez les plus grands hommes : ils sont de leur temps. Ils en épousent vivement les intérêts, les passions, les joies, les douleurs. Cela est évident des hommes politiques, des législateurs, des conquérants. Sur quoi s'appuieraient-ils pour gouverner le monde et pour le soulever, s'ils n'étaient pas de leur temps ? Mais même les hommes de la pensée pure, les rêveurs solitaires, les poètes, les philosophes, les artistes, ceux dont la vie vouée au culte de l'idéal va plus loin dans l'humanité et passe moins vite, est-ce qu'ils ne sont pas, eux aussi, de leur temps? Est-ce qu'à travers les strophes de leurs poèmes on n'entend pas, avec les cris de l'humanité, les cris de leur époque; avec les soupirs de l'âme humaine, les soupirs du peuple, du siècle, de la ville où cette âme humaine a prié, a pleuré, a souffert, a aimé? Nommez les plus grands: Homère, Job, Eschyle, Isaïe, Socrate, Phidias , Sophocle , Platon, Virgile, Tacite, Dante, Michel- Ange, Shakespeare, Milton, Corneille, Racine, Bossuet. Que sont- ils? les incarnations de la Grèce, de l'Arabie, de
la Judée, de Rome païenne, de l'Italie chrétienne, de l'Espagne, de la France, de l'Angleterre. Et plus ils sont grands, mieux ils incarnent en eux, avec le génie de l'humanité, !e génie de cette partie de l'humanité dont ils sont plus directement les fils. Le grand Pélasge, c'est Homère; le grand Hellène, c'est Eschyle; le grand Arabe, c'est Job; le grand Hébreu, c'est Isaïe; le grand Romain, c'est Tacite; le grand Italien, c'est Dante; le grand Anglais, c'est Shakespeare; le grand Français, c'est Bossuet. Et Jésus- Christ, qu'est- il? Ni Hébreu, ni Grec, ni ancien, ni moderne. Qu'est- il donc? Il est homme, ou plutôt il est l'homme. Dans les autres, vous ne trouvez pas l'humanité tout entière; vous en touchez les bornes; en Jésus-Christ, jamais.
Et notez bien que cetle universalité n'est pas, en Jésus- Christ, l'impersonnalité. Car quelle personnalité fut jamais plus haute, [tins nettement accentuée? Qui fit jamais un plus magistral usage du moi? Où trouver une plus complète indépendance? Cherchez de qui il dépend. Ni de la multitude qui l'acclame, ni de ses disciples, ni de son siècle, ni des idées et des mœurs qui l'entourent. Personne ne put jamais se flatter d'avoir été son maître. C'est par la sublimité même de sa personnalité qu'il arrive à cette originale universalité. Moïse est Juif par ses vues, ses sentiments, ses mœurs, ses habitudes, encore plus que par son origine. Socrate ne s'est jamais élevé au-dessus du type grec. Mahomet était Arabe. La Fontaine, Molière sont si Français, que les Anglais ont autant de peine à les comprendre que nous en avons nous-mêmes à goûter Gœthe. Dans tous ces grands hommes il y a des parties locales, transitoires, qui ne sont pas comprises au delà de la montagne ou de l'Océan, qui ne pourraient pas être imi-
tées partout, qui passent avec le siècle, qui renaîtraient quelquefois avec un autre siècle, mais pour passer de nouveau. Oscillation singulière, qui les montre de purs hommes, quoique les plus grands d'entre les hommes. En Jésus-Christ, rien de pareil; tout ce côté manque à sa physionomie. On y voit l'humanité; on n'y voit pas ce qui la limite, ce qui la borne. Aussi est-il le modèle universel proposé à l'universelle imitation. Tous les âges le copient : l'enfant, la jeune fille, la mère, le vieillard; toutes les conditions s'approchent de lui pour y trouver une consolation , une force : le pauvre comme le riche , le prisonnier dans son cachot et le roi sur son trône. Vainement le mouvement du monde et de la civilisation amène sur la scène des acteurs nouveaux; Jésus-Christ n'est étranger pour aucun d'eux : ni pour le Grec , quoiqu'il se souciât peu de philosophie; ni pour le Romain, quoiqu'il n'ait point gagné de bataille; ni pour le barbare du IVe siècle ou le civilisé du XIXe, quoique leurs idées, leurs habitudes, leurs mœurs, ne se ressemblent guère. Il a été adoré par les Peaux -Rouges de l'Amérique, par les noirs sauvages de l'Afrique, par les brahmes de l'Inde; et cette adoration y a créé des vertus aussi pures, et les mêmes, que celles qui étaient nées parmi les Romains dégénérés du Bas-Empire: tant cette figure est universelle, sympathique et accessible à tous les hommes; imitée par tous et toujours , quoique jamais égalée 1
Ce que nous disons de sa beauté morale, de sa personnalité, il est bien inutile de le dire de son action. Cela va de soi. Elle n'a point de limites, ni dans le temps ni dans l'espace. Rien ne la borne nulle part, dans aucun sens. Aucun siècle surtout ne la dépasse. L'humanité marche; elle va vite; c'est un coureur pressé. Elle bénit, elle ac-
clame sur son passage les génies qui se lèvent pour lui tenir le flambeau. Puis bientôt elle les laisse derrière elle. La philosophie de Platon a été bonne ; mais elle ne suffit plus. La science de Newton a été admirable; mais elle est dépassée. La géologie de Guvier a été une révolution ; elle s'en va. L'humanité marche. Allumez, allumez de nouveaux flambeaux. Iïippocrate est dépassé; Archimède est dépassé; Copernic est dépassé; Galilée est dépassé; Lavoisierest dépassé; Montgol lier est dépassé; Jésus-Christ? non. « Jésus -Christ, dit M. Renan, ne sera jamais dépassé 1 ! »
C'est l'honneur des grands maîtres, et en même temps leur faiblesse, de poser, à force de génie, des formules d'où on partira pour aller plus loin , et de se créer ainsi des disciples qui les font oublier. Quoique nous ne les valions pas, nous savons mille choses qu'ignoraient Socrate et Platon, Cicéron et Sénèque. Nous en voyons d'autres qui auraient jeté dans l'étonnement Bossuet, Newton ou Pascal. « Mais, dit très bien Parker, voilà dix-huit siècles écoulés depuis que le flot de l'humanité s'éleva si haut en Jésus, et quel homme, quel siècle a dépassé sa pensée, a su même la saisir, l'appliquer complètement à la vie? Que le monde réponde à son cri de détresse. Les hommes se sont partagé les habits de Jésus , ils ont jeté le sort sur sa robe sans couture; mais l'esprit qui travailla avec tant d'énergie au sein du péché et de la mort, qui expira, qui eut à souffrir et qui a vaincu le monde, l'a-t-on épuisé, le possède-t-on même, le comprend -on »? » Il est, après dix-huit siècles, inépuisé et inépuisable.
11 semble même que plus l'humanité marche, plus l'ac-
1 Renan, Vie de Jésus, p. 325.
2 Théodore Parker, Discours sur les matières relatives à la Religion, 3« édit. Boston, 1847, p. 275.
tion de Jésus-Christ devient frappante. A chaque nouvel horizon, à chaque nouveau besoin, elle répond par un nouveau jet de lumière, par un remède inconnu jusque-là. Que de merveilles, par exemple, les chrétiens des premiers siècles n'ont jamais soupçonnées, et dont nous sommes contraints de dire : Elles étaient dans ses vues 1 Et que de merveilles que nous n'entrevoyons pas, et dont nos petitsneveux diront : Il les avait aussi prévues ! Et en même temps qu'elle se prolonge ainsi à travers les siècles, qu'elle se renouvelle avec les moindres mouvements de la civilisation , cette action de Jésus-Christ ne perd rien de son intensité. Après dix-huit siècles écoulés, elle s'empare des âmes comme au premier jour. « On s'enflamme, disait Napoléon , au récit des conquêtes d'Alexandre. Eh bien 1 voici un conquérant qui s'approprie, qui s'assimile non seulement une nation, mais la race humaine tout entière. Quel miracle! l'âme humaine avec toutes ses forces devient une partie intégrante de l'existence de Jésus-Christ '. »
Si maintenant, après avoir cherché en vain la mesure de sa beauté morale, de sa personnalité, de son action , nous regardons son esprit, nous voici en présence d'un phénomène de même ordre, mais plus étonnant encore. L'esprit de Jésus-Christ n'est pas seulement supérieur à tout esprit humain, comme nous l'avons montré plus haut; il ne lui ressemble pas. Il contient de l'incompréhensible, de l'inaccessible à tout regard.
Vous avez lu l'Evangile. Dans ces pages d'une doctrine si pure, et en même temps si profonde, et cependant si claire, n'avez-vous pas remarqué une lumière d'une nature étrange, qui ressemble à de l'obscurité, mais qui n'en
1 Conversations de Napoléon à Sainle-IIélène, avec le général Bertrand.
est pas, car l'obscurité ne saurait se concevoir dans ce sublime et vigoureux esprit; qui est tellement différente de la lumière naturelle que quelques-uns l'ont appelée de la déraison, ce qui est impossible, car depuis dix-huit siècles l'humanité en aurait démontré l'absurdité; qui est certainement lumière, car elle a un rayonnement très vif, quoique le foyer en soit impénétrable, et que nous avons appelée, ne «sachant comment la définir, le mystère, c'est-à-dire l'incompréhensible, l'inaccessible.
Oui, dans ces discours si lumineux de l'Evangile, on dirait qu'il flotte de l'ombre. Des mots obscurs apparaissent de temps en temps ; obscurs non par absence de lumière, au contraire, par intensité; et la preuve, c'est que les plus grands génies, religieux ou impies , les étudient depuis dix-huit siècles sans parvenir, ni ceux-ci à les comprendre, ni ceux-là à les détruire. Un Origène, un Augustin, un Thomas, un Bossuet, un Leibnitz, un Pascal, ont arrêté, sur ces formules étranges, ces regards qui avaient découvert les lois de la pensée et la marche des astres; et ils ont déclaré qu'ils ne comprenaient pas, mais que ces mystères, qu'ils ne voyaient pas eux-mêmes, leur faisaient tout voir et tout comprendre. En même temps une autre race s'est levée, grands esprits aussi, habiles à saisir les côtés faibles des choses, à démêler les sophismes ou à verser la raillerie et le ridicule, et qui ont entrepris de montrer qu'il n'y avait que contradiction, déraison, ténèbres dans ces formules; mais ils n'ont pas mieux réussi. En effet, s'ils eussent prouvé leur assertion , le Christianisme serait mort dans le mépris. En sorte qu'après dix-huit siècles de la plus haute discussion qui ait jamais existé, ces formules subsistent , non pénétrées, et par conséquent impénétrables.
Voilà le phénomène; il est unique. Cherchez dans les livres des philosophes. L'impénétrable, où est-il? Vous y trouverez l'obscurité ; mais l'obscurité n'est qu'une preuve de faiblesse. Vous y trouverez quelquefois la contradiction, et vous en ferez la preuve. Mais l'incompréhensible, l'inaccessible, vous ne l'y trouverez jamais. N'est pas incompréhensible qui veut. Ne pose pas dans le monde un mystère qui veut. Ce que conçoit un esprit, un autre esprit le conçoit, et s'il est donné au génie de monter le premier sur certains sommets, il ne lui est pas donné de s'élever si haut que les autres esprits n'y montent avec lui , ou du moins après lui. Le génie ressemble à l'aigle qui prend ses petits sur ses ailes, et qui les mène- au soleil, incapables qu'ils seraient d'y aller tout seuls. Il n'y a que Jésus-Christ qu'on ne peut pas suivre. On le voit planer sur les cimes comme les génies de ce monde. Il a, comme eux, l'élévation, la profondeur, la fécondité; comme eux et plus qu'eux, il verse des torrents de lumière humaine. Puis tout à coup il monte plus haut; il entre dans la nuée; il se perd dans une lumière intense, impénétrable, où nul ne peut plus le suivre.
Et c'est ce qui fait de l'Evangile un livre incomparable. La lumière accessible et la lumière inaccessible se mêlant dans le même discours, on est à la fois ravi et terrassé. On sent par moments qu'on perd pied ; mais on ne s'effraye pas ; on sait avec qui l'on monte. Quand on ne voit plus, on adore. Et puis, cette lumière intense, impénétrable en elle-même, a de si beaux rayons! C'est comme le soleil, dont on ne voit pas le foyer; le foyer brûlerait le regard ; mais on voit les rayons qui sortent du foyer, et ce sont ceux qui éclairent le monde et qui donnent à tout la beauté.
Ces traits singuliers, si peu humains, au sein d'une nature si humainement belle , ont vivement frappé tous les observateurs qui , depuis deux siècles surtout , ont commencé à étudier Jésus-Christ , non plus comme autrefois par le côté extérieur de son être , mais par le côté intime. Déjà Rousseau , au xviii6 siècle , après un regard bien superficiel pourtant, avait laissé éclater son admiration dans cette parole célèbre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu V. » De nos jours , Napoléon n'eut besoin que d'arrêter un instant sur Jésus -Christ son regard d'aigle, pour prononcer cette parole plus belle encore : « Je me connais en hommes, et je vous dis que Jésus-Christ n'était pas un homme» I » Goethe, le plus universel et le plus puissant, mais aussi le plus païen de tous les poètes modernes, nomme le Christ l'homme divin, le saint, le type et le modèle de tous les hommes3. En Amérique, Channing, qui a fait de si grands efforts pour ruiner dans l'esprit de ses contemporains l'idée de la divinité de Jésus- Christ, ne pouvait s'empêcher de reconnaître qu'il y avait en lui des choses que la présence de la seule humanité n'expliquait pas. « Je crois, disait-il, que Jésus-Christ est plus qu'un homme! » Et il ajoute : « Ceux qui ne lui attribuent pas la préexistence (c'est-à-dire qui nient sa divinité), ne le regardent nullement pour cela comme un simple homme. Us font sans cesse entre lui et nous une différence profonde. Ils le considèrent comme jouissant d'une intimité particulière avec Dieu, comme revêtu de dons, de biens, de forces, de secours, de lumières tels
1 Rousseau, Emile ou l'Éducation, livre VI.
* Beauterne, Sentiments de Napoléon sur le Christianisme.
3 Goethe, Entreliens avec Eckerman, 3' vol., p. 371.
que jamais homme n'en posséda, et comme brillant d'une pureté sans tâche, cette suprême distinction du ciel. Us accordent avec joie que Jésus-Christ met dans l'ombre toutes les perfections humaines par sa grandeur et par sa bonté 1 . »
Enfin, ceux mêmes qui dans ce siècle ont regardé de très près le caractère de Jésus-Christ, mais avec les yeux de la haine, qui se sont constitués les ennemis publics de Jésus-Christ, M. Strauss en Allemagne, M. Parker en Amérique, M. Renan en France, n'ont pu s'empêcher de laisser échapper des paroles significatives : « Le Christ, dit Strauss , ne saurait être suivi de personne qui le dépasse, ni même qui puisse atteindre après lui et par lui le même degré absolu de la vie religieuse. Jamais, en aucun temps, il ne sera possible de s'élever au-dessus de lui , ni de concevoir quelqu'un qui lui soit même égal ». » Parker est encore plus explicite. La divinité qui transpire à travers le beau caractère humain de Jésus-Christ semble se montrer à lui : « Jésus répand une lumière nouvelle , brillante comme le jour, sublime comme le ciel, et vraie comme Dieu. Philosophes, poètes, prophètes et rabbins, il s'élève au-dessus* de tous. Et cependant Nazareth n'était point une Athènes où l'on respirât l'air de la philosophie; il n'y avait ni Portique ni Lycée ; il n'y avait pas même une école de prophètes. Dieu est dans le cœur de ce jeune homme s / » C'est la conclusion de Parker. Voici celle de M. Renan : « Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur. Ton
1 Ghanning, Discours sur le caractère du Christ.
2 Strauss, Du Passager et du Permanent dans le Christianisme. Altona, 1839, p. 137.
3 Th. Parker, Discours sur les matières relatives à la Religion, p. 275.
œuvre est achevée... Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort que durant ton passage ici-bas , tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l'humanité, qu'arracher ton nom de ce monde serait l'ébranler jusque dans ses fondements. Entre toi et Dieu on ne distinguera plus. Pleinement vainqueur de la mort , prends possession de ton royaume , où te suivront , par la voie royale que tu as tracée, des siècles d'adorateurs 1 . »
Voilà où nous en sommés. ïl y a dans tous les observateurs, même les plus distraits, même les plus ennemis, une vénération involontaire, une admiration croissante pour la pureté sans tache, pour la perfection morale, pour la beauté de ce caractère sans égal. On semble sentir de plus en plus et convenir qu'il est le plus saint parmi les saints dans l'histoire de notre race, le plus grand et le meilleur qui ait foulé cette terre. On le trouve même si grand, si bon, et, après dix-huit siècles écoulés, si vivant, que les meilleurs se demandent involontairement s'il est homme, et que ses ennemis eux-mêmes sentent malgré eux la question se poser dans leur esprit. Or, que la question se pose, que le doute naisse de lui-même, qu'il faille un effort pour éloigner une question qui ne se pose pour aucun autre homme, n'est-ce pas déjà une présomption et comme une première preuve de sa divinité?
* Benan, Vie de Jésus, p. 426.
Mais continuons, et en Ponçons-nous hardiment dans les profondeurs de cet incomparable sujet. Tout ceci n'est encore que le péristyle et le portique. Si, en effet, Jésus- Christ est Dieu, comment se serait-il contenté de laisser sa divinité transpirer à travers son intelligence humaine , son cœur humain, sa volonté hnmaine? Est-ce qu'un tel demi-jour pouvait nous suffire? Il allait nous demander une foi absolue; il fallait donc qu'il nous donnât de sa divinité des preuves proportionnées à la grandeur de l'adoration qu'il exigeait de nous. Et puisque Dieu, qui nous a fait de si beaux dons, ne nous a pas permis de mettre la main sur les lois de la création ; puisqu'à force de génie nous pouvons traverser les tempêtes, mais non pas les calmer; puisque nous ne savons pas ressusciter nos morts, même les plus chéris, il fallait que Jésus-Christ le fît, et qu'après nous avoir permis d'entrevoir sa divinité à travers le voile de son humanité , comme une lumière trop vive qui s'adoucit sous un beau globe de cristal, il y eût quelques jets de lumière absolument vifs, quelques-uns de ces actes souverains qui ôtent tout doute aux âmes de bonne volonté , et qui les prosternent dans l'adoration.
Jésus-Chrisl l'a fait. Rappelez-vous l'aveugle-né guéri, Lazare ressuscité. Rappelez-vous le Thabor ou le lac. Si ces faits sont vrais, est-ce qu'il n'y a pas là une sorte d'explosion de la divinité?
Mon intention n'est pourtant pas d'insister en ce moment sur la certitude historique de ces faits. Nous voulons savoir si Jésus- Christ est Dieu. Il y a pour cela deux méthodes : la première , c'est d'établir qu'il a fait de vrais miracles, c'est-à-dire des actes supérieurs à toutes les forces humaines , dérogeant à toutes les lois de la création; qu'il les a faits souvent , sans cesse , des milliers de fois; qu'il les a faits au soleil d'une publicité éblouissante, dans Jes rues, sur les places, devant ses amis, en présence de foules immenses , sous le regard ardent et haineux de ses ennemis; que ces miracles, dont ses contemporains n'ont jamais douté, il n'y a nulle manière humaine de les expliquer; et que toutes les impossibilités physiques, métaphysiques, scientifiques, que l'on allègue contre eux, ne signifient absolument rien. Voilà la première méthode. C'est celle de l'ancienne apologétique, qui l'a poussée à sa perfection.
Il y en a une seconde, qui est plus belle, plus dans l'esprit de notre livre. C'est de montrer que ces actes , quels qu'ils soient, Jésus les a accomplis d'une manière surhumaine. C'est de les regarder non plus dans leurs circonstances intérieures, mais en eux-mêmes; de les ouvrir comme on ouvre une fleur, pour que le paffum s'en exhale; et d'y retrouver, sous une autre forme, la vraie physionomie de Jésus-Christ , son grand et lumineux esprit, son cœur sublime, sa prodigieuse vertu, et comme une impression plus haute de sa divinité. Il fallait être Dieu pour faire de tels actes; mais il fallait encore plus être Dieu pour les faire comme il les a faits. Voilà la seconde méthode. Nous la préférons à l'autre , et c'est celle que nous allons employer en ce moment. Elle donne moins de prise, en ceux qui cherchent et qui doutent, aux arguties
de l'esprit; elle ouvre un vaste horizon aux intuitions du cœur; elle en appelle à la conscience, vrai juge en ces matières, et, pour toutes ces raisons, elle est»merveilleusement propre à nous faire faire un pas nouveau et décisif dans la connaissance de Jésus-Christ.
On demande quelquefois d'où venaient au Sauveur se popularité et le succès de son œuvre; et on est tenté de répondre : C'est à ses miracles, qui, le montrant supérieur à la nature, prosternaient tout à ses pieds. Cette réponse est au moins fort incomplète. Jésus-Christ aurait pu ne faire aucun miracle, sans en moins prosterner le monde à ses pieds; et d'autre part, en eût-il fait mille fois et de plus éclatants, s'il n'avait pas mis dans de, tel: actes la beauté morale, la douceur, la discrétion, la ten dresse infinies qu'il y a mises, au lieu d'attirer à lui Ici âmes, il les aurait effrayées et repoussées. « Dans l'esprit des anciens, dit un profond observateur, le pouvoir surnaturel n'était pas invariablement lié avec l'idée de Dieu et du bien. On le regardait comme appartenant aux malins esprits aussi bien qu'aux bons, et il inspirait souvent l'horreur autant que le respect. Quand le Christ exerçait ce pouvoir, la première impression qu'en recevaient les spectateurs était une impression de trouble et d'alarme; ils étaient moins enclins à admirer ou à adorer qu'à désirer d'échapper promptement à une puissance si formidable. Les Gadaréniens conjurent le Christ de s'éloigner de leurs rivages. Pierre lui-même lui adresse la même demande , et cela à une époque où il connaissait trop bien son maître pour se méprendre complètement sur son caractère et son dessein.
« Déployés en toute liberté, ces pouvoirs surnaturels étaient donc plus propres à entraver le plan du Christ cjiï'à
le servir. Le sentiment d'être dans la main d'un divin Maître est salutaire et ennoblissant , mais l'action imminente d'une force accablante opprime la liberté et la raison. Si le Christ avait usé sans réserve du pouvoir surnaturel, comme ses compatriotes semblaient l'attendre de lui, et comme ils semblaient autorisés à l'attendre de lui par les anciennes prophéties qui représentaient le Messie gouvernant les nations avec une verge de fer et les brisant comme le vase du potier, nous n'imaginons pas qu'aucune rédemption eût pu être accomplie dans les hommes. Le pouvoir surnaturel eût rendu vaines , au lieu de les seconder, la sagesse et la bonté qui l'exerçaient; il eût enchaîné et glacé les facultés de ceux sur qui il s'exerçait. Le Christ évita soigneusement cet effet. Il s'imposa une extrême réserve dans l'usage de son pouvoir surnaturel. Il adopta ce principe, qu'il était envoyé, non pour détruire la vie des hommes, mais pour les sauver; et dans la pratique il s'abstint strictement de faire à qui que ce fût aucune sorte de mal ou de dommage. Il persévéra si fermement dans cette conduite , qu'elle finit par être généralement comprise. Chacun savait que ce roi, dont les prétentions royales étaient si éclatantes, avait une patience sans limite, et qu'il supporterait les plus poignantes critiques, les plus violentes et les plus malignes attaques. On discutait ses prétentions et son caractère avec une entière liberté. Loin de le regarder avec cette excessive crainte qui aurait empêché les auditeurs d'écouter sa doctrine avec intelligence, ils apprirent peu à peu, même en reconnaissant son extraordinaire pouvoir, à le traiter avec une vivacité intempérante, qu'ils auraient hésité à témoigner à un ennemi. Par une étrange inconséquence, ils l'accusaient d'être ligué avec le diable; en d'autres termes, ils le déclaraient ca-
pable de faire un mal infini ; et pourtant ils le craignaient si peu, qu'ils étaient sans cesse sur le point de le provoquer à user contre eux de tout son pouvoir. A vrai dire, ils le croyaient désarmé, par sa propre volonté, de la force qu'il possédait, et ils avaient raison; il ne punissait leur malice que par des paroles de reproche , et ils prirent ainsi peu à peu le courage d'attaquer la vie de Celui dont ils ne mettaient pas en question la miraculeuse protection *. »
On remarquera ces vues très belles et très neuves d'un auteur protestant. C'est tout un côté de la merveilleuse physionomie de Jésus-Christ qui s'éclaire. On ne fait pas seulement aujourd'hui des conquêtes dans le domaine de la science, on en fait dans le domaine de la critique. En voici une. Ce désarmement volontaire du Christ; cette discrétion infinie autant par sagesse que par amour; ce pouvoir formidable que tout le monde sait dans ses mains et qui ne fait peur à personne; cette conviction, devenue peu à peu générale, qu'il est incapable d'en abuser; et ces foules s'enhardissant jusqu'à attaquer la vie de Celui dont elles ne mettent pas en question la miraculeuse puissance : tout cela, je le répète, est neuf, profond, et jette sur la vraie physionomie de Jésus un rayon de lumière à la fois des plus doux et des plus vifs.
Cette puissance qu'il contenait si bien, et qu'il portait souverainement quand il s'agissait de lui-même, à ce point qu'aucune provocation, aucun péril, aucune trahison, au
s Ces paroles sont tirées d'un ouvrage anonyme publié, il y « quelques années, en Angleterre, sous le titre : Ecce Homo. M. Guizot en a traduit et cité en appendice, dans ses Méditations sur l'essence de la Religion chrétienne, de très remarquables fragments.
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cun mépris ne pouvaient le décider à en user en sa faveur, il y a cependant une circonstance où elle lui échappait, c'est quand il s'agissait de faire du bien aux autres. Rencontrait-il un pauvre, un malade : alors ce pouvoir divin jaillissait de son cœur comme jaillissent les actes d'amour, plus rapide que l'éclair. Quelquefois on eût dit qu'il n'en était plus le maître, comme dans l'incomparable histoire de cette pauvre malade qui s'approcha humblement par derrière, en disant : « Si je pouvais seulement toucher le bord de sa robe, je serais guérie! » A de certains moments même, il y avait en Jésus-Christ des larmes , de subits frémissements, un trouble singulier qui témoignaient de l'intensité de son amour. Qui ne se rappelle ce vif mouvement qui l'emporte à Naïm, près du cercueil de ce fils unique et de cette pauvre mère en pleurs? Qui n'a remarqué son émotion , si contenue mais si profonde , quand il ressuscite la fille de Jaïre? Comment oublier l'extraordinaire saisissement qu'il éprouva au tombeau de Lazare? Mais ni ces troubles , ni ces tendres mouvements du plus sensible de tous les cœurs ne pénétraient dans la région tranquille où résidait son pouvoir miraculeux. De même qu'on le voit toujours serein au milieu des plus hauts mystères, il est calme en opérant les plus grands miracles. « Il ressuscite les morts comme il fait les actions les plus communes; il parle en maître a ceux qui dorment d'un sommeil éternel, et l'on sent bien qu'il est le Dieu des vivants et des morts; jamais plus tranquille que quand il opère les plus grandes choses 1 . »
Peu à peu, de ce pouvoir sublime et de l'usage plus sublime encore qu'il en faisait, il se forma sur le front de
1 Massillon, Sermon sur la divinité de Jcs us-Christ.
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Jésus une auréole d'un genre nouveau. « Cette réserve dans l'usage de son pouvoir surnaturel , conclut l'auteur anglais que nous avons cité , est le chef-d'œuvre du Christ. C'est un miracle moral superposé à un miracle physique. » Le repos dans la grandeur, et, je l'njoute, le désarmement dans la force, font de lui la plus majestueuse figure qui ait jamais été offerte à l'imagination humaine.
Mais si ce pouvoir miraculeux ne se déployait que dans Pamour, par le mouvement de l'amour le plus tendre, le plus miséricordieux, le plus délicat et le plus fort, uni au plus merveilleux oubli de soi-même, ce n'est pas seulement par là que Jésus ravissait les foules. On y sentait aussi sa sublime intelligence. Il ne se contentait pas de guérir, il montait plus haut, jusqu'aux âmes. A vrai dire, il ne s'occupait jamais que d'elles. A travers les maladies du corps, il est manifeste que Jésus voyait les âmes malades. Il voyait le point douloureux de l'âme qui avait engendré un point douloureux dans le corps. C'est là qu'il appliquait sa haute et bienfaisante puissance. Ses miracles n'étaient pas seulement des actes extraordinaires, car il peut y avoir des actes de ce genre qui ne donnent pas de lumière ; ni même seulement des actes de compassion et de bonté; c'étaient des actes plus profonds , et où se déployait toute sa puissance rédemptrice. Le Sauveur des âmes, le Rédempteur était vivant et visible à travers ces miracles. Aussi, avant d'en accomplir aucun, il voulait que les énergies divines qui sont dans les âmes se missent en éveil et s'unissent à lui. Croyez-vous? leur disait-il. Ou bien : Voulez-vous être sauvé? Et encore : Oh! si vous pouviez croire! 11 n'agissait que quand l'âme malade avait essayé au moins de se tourner vers le médecin.
Mais, en agissant ainsi, et dans ce ministère auguste, qui dira la discrétion de cet être pour lequel toutes les âmes étaient diaphanes? Quelle touchante réserve 1 quelle délicatesse pour ne pas humilier celui dont il voyait les plaies, surtout pour ne pas le trahir devant ceux qui l'entouraient! Quels demi-mots pour éclairer le malade, sans rien révéler à personne de son état: Allez en paix, m péchez plus/... Beaucoup de péchés vous sont remis, parce que vous avez beaucoup aimé! Et mille autres mots de la discrétion la plus touchante, de la plus divine délicatesse 1 Aussi il ne pouvait faire un pas sans être entouré de tous ceux qui avaient eu part à ses bontés , des malades qu'il avait guéris, des lépreux qu'il avait purifiés, des possédés qu'il avait arrachés à la puissance du démon, et d'une foule de pécheurs, de pécheresses, que, par un pouvoir qui ne les humiliait pas, il avait sauvés du vice et de la dégradation.
Quand on voit la manière dont les choses se passaient alors , et quvon pense aux préoccupations de nos incrédules modernes, à ces commissions de physiciens, de chimistes, de médecins qu'ils demandent pour la constatation des miracles , on ne peut s'empêcher de sourire comme d'un aveugle qui raisonnerait delà lumière. Ce n'est pas le miracle qui ravissait le plus les foules, c'était la manière dont il s'opérait, c Que Celui dont la puissance et la grandeur paraissaient avec tant d'éclat dans ses miracles en fît un si modeste usage et parût y attacher si peu de valeur ; qu'il vécût au milieu des hommes comme s'il eût été l'un d'entre eux; qu'ils leur prescrivît de s'aimer les uns les autres, et supportât avec une imperturbable patience ïes assauts de la calomnie; que plus ses ennemis s'acharnaient contre lui, plus il endurât en silence leurs attaques;
qu'enfin les hommes le vissent arrêté, torturé, mi3 à mort , et se refusant constamment à user pour lui-même du pouvoir qu'il ne croyait avoir reçu que pour le bien des autres ; cette combinaison de grandeur et de sacrifice, ce pouvoir suprême contenu par une volonté suprême, cette inexplicable et involontaire condescendance, c'est là ce qui lui gagnait les cœurs et ce qui fonda son empire \. »
Pour cela, il n'était pas besoin d'une commission de physiologistes et de physiciens. Jamais rien de pareil ne s'était montré au monde. Jamais les hommes n'avaient soupçonné un personnage d'une telle grandeur. « Ils le virent avoir faim, quoiqu'ils le crussent capable de changer en pain les pierres; ils virent ses prétentions royales méprisées, quoique, dans leur pensée, il pût en un moment perdre tous les royaumes de la terre et leur gloire ; ils virent sa vie en danger; ils le virent expirer dans la plus cruelle agonie, quoiqu'ils fussent convaincus que, s'il l'eût voulu, aucun danger n'eût pu l'atteindre, et que, s'il s'était précipité du haut du temple , des anges l'auraient doucement reçu dans leurs bras. Témoins de ses souffrances, et persuadés , par les miracles auxquels ils assistaient, qu'il les endurait volontairement, les cœurs des hommes étaient touchés; la compassion pour sa faiblesse s'unissait étrangement à l'admiration pour son pouvoir sans bornes; un mouvement de gratitude , de sympathie et de surprise qu'aucune autre cause n'eût pu exciter, s'emparait des âmes; et lorsque, rapprochant les actes du Christ de ses paroles, ses disciples voyaient que le même désintéressement qui présidait à sa vie était le principe qu'il prescrivait
1 Ecre Homo, id*. ibid.
à la leur, leur reconnaissance éclatait en obéissance joyeuse; le désintéressement enfantait le désintéressement, et la loi comme le législateur étaient gravés dans les cœurs par une même et inséparable vénération ' . »
Ces dernières paroles nous conduisent à considérer un nouveau trait, le plus beau peut-être, de la physionomie de Jésus-Christ. Je veux dire sa sainteté parfaite , la perfection immaculée et souveraine de sa vie au milieu d'un monde rempli de péchés et de souillures. Nous avons déjà contemplé son esprit, son cœur, sa volonté, ses actes ; faisons encore un pas. Regardons sa conscience.
Pascal , l'ayant contemplée , fut saisi d'une sorte d'éblouissement , et sa main émue jeta sur le papier ces mots d'un décousu sublime : « Jésus-Christ a été doux , patient , saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. Oh ! qu'il est venu en grande pompe et en prodigieuse magnificence aux yeux du cœur et de ceux qui voient la sagesse! »
Voilà, en effet, le trait divin, et tout ce que nous avons étudié jusque-là pâlit devant la sainteté de Jésus-Christ.
Mais ce qui me frappe le plus dans cette sainteté unique , ce n'est pas la merveilleuse efflorescence de toutes les vertus, atteignant, chacune d'elles, leur idéal dans un groupement harmonieux. Non : c'est quelque chose de plus délicat, de plus humain que je cherche en lui et que je n'y trouve pas. J'y cherche le regret du péché, le triste souve-
* Ecce Homo, id., ibid.
iiir des fautes d'autrefois, et aussi les saintes larmes du repentir, les fermes résolutions de mieux faire, tout ce côté divin de l'âme et de la conscience humaine. Voilà ce que je cherche , et je ne le trouve pas.
Chose étrange ! je trouve en lui les plus hauts sommets de la sainteté, je n'en trouve pas la base. Qu'est-ce que cela veut dire, et qui m'expliquera ce mystère?
Saint Jean déclarait que « celui qui se croit sans péché est victime de la plus grossière illusion ». Saint Paul se nommait « le premier des pécheurs, un homme vendu au péché, et en qui n'habitait aucun bien ». M. de Maistre disait : « Je ne sais pas ce qu'est le cœur d'un scélérat ; je ne connais, que celui d'un honnête homme : c'est affreux. » Ainsi parlent toutes les consciences saines. Imaginez un saint, même le plus grand de tous, et mettez sur ses lèvres ce mot : « Je suis saint; il n'y a point de péché en moi! » A l'instant il tombe de son piédestal, et la conscience indignée se retourne contre lui et lui arrache sa couronne. C'est l'honneur de l'homme de ne pas plus réaliser le rêve de la sainteté qu'il ne réalise les autres rêves ; de s'arrêter impuissant devant l'idéal du bien comme devant l'idéal du beau; et au moment où il jette sur la toile un chef-d'œuvre, comme au moment où son noble cœur, en se brisant, enfante une vertu, de s'indigner contre lui-même et de dire en gémissant : Je n'y arriverai jamais.
Voici cependant une exception. 11 y a un homme qui a dit un jour : « Je suis saint; » un homme qui a dit : « Qui de vous me convaincra de péché? » Il y a un homme, le plus humble, le plus pur, le plus clairvoyant de tous, qui a dit : « Soyez saints comme je suis saint ; » sans que cette affirmation étrange, répétée vingt fois, ait rien ôté à
l'auréole qui entoure son front. Et non seulement on ne pourrait pas, dans sa vie entière, surprendre un seul instant d'hésitation dans l'affirmation sereine de sa perfection absolue; mais cet homme, qui apparaît partout avec le plus vif sentiment du péché, qui a soif du repentir de l'humanité tout entière; qui passe sa vie à crier sur les places publiques : « Convertissez-vous, faites pénitence; » qui, touchant les yeux des aveugles, les membres des paralysés, semble n'être ému que de leurs pèches : Allez en paix, vos péchés vous sont remis... Allez, ne péchez plus ; cet homme, dis-je, ne laisse jamais paraître la plus imperceptible arrière- pensée qu'il puisse avoir besoin pour luimême de pardon. Jamais il ne frappe sa poitrine; jamais il ne verse une seule larme de repentir, ni au jardin des Olives, ni au Golgotha; jamais il ne regrette une seule de ses pensées , une seule de ses actions. Il dit à ses disciples : « Vous, quand vous prierez, vous direz: « Notre Père, « qui êtes aux cieux, pardonnez-nous nos offenses. » Lui ne prie jamais ainsi. Enfin, homme comme nous, agissant comme un homme, vivant, souffrant, mourant comme un homme, je dirai plus, tenté comme un homme, entouré de péchés, en ayant la plus vive horreur, ayant soif du salut de l'humanité tout entière, nulle part on ne le voit occupé de son propre salut. Il porte une conscience vierge, immaculée, d'une sérénité et d'une paix sublimes, où ne passe jamais ni un regret, ni un remords, ni une crainte; et le souffle pur de sa poitrine, l'ineffable clarté de son regard, le calme divin de son âme, murmurent incessamment : « Saint, saint, saint, innocent, séparé des pécheurs. »
Cette conviction que Jésus-Christ avait de la pureté parfaite et souveraine de son âme, tous ses contemporains
l'ont aussi, même ceux qui l'approchent de plus près. Que dis-je! plus ils vivent dans sa familiarité, plus ils nous apparaissent prosternés dans une admiration sans égale. La perfection de leur Maître les frappe, dès le premier jour, d'une persuasion instantanée et qui ne cesse plus de croître. Ils sont à ses pieds, et ils y entraînent le monde avec eux. Non p»s, nous l'avons déjà remarqué, qu'ils se répandent en louanges, en cris d'admiration sur ses vertus; ils n'y pensent même pas. Ils racontent humblement, simplement, sans phrases, sans commentaires, ce qu'ils ont vu. Mais ce qu'ils ont vu est de tel ordre, que, quand on lit l'Évangile, les paroles de Pascal, dans leur pénétrante émotion, montent involontairement au cœur : « Jésus- Christ a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, sans aucun péché. »
C'est l'impression que ressentaient ses ennemis euxmêmes. Comprenant, avec ce flair souverain de la haine, qu'aucune faute n'est compatible avec le rôle qu'il se donne, ils passent leur temps à l'épier, à lui tendre des pièges. Comme un voyageur attardé dans une nuit d'hiver est suivi par une bande de loups; s'il fait un faux pas, il est perdu. Ainsi Jésus a traversé la vie, entouré des pharisiens qui cherchent à lui arracher un mot, un acte imparfait ou coupable, et la preuve qu'ils n'y réussissent pas, c'est qu'ils finissent par la violence. Pour lui, toujours pur et doux, toujours calme, rayonnant de paix intérieure, il ne répond à toutes leurs embûches que par ce mot d'une si royale sainteté : « Qui de vous me convaincra de péché? » Personne ne l'avait dit avant lui, et personne n'a osé le redire après.
Et ce défi, il ne l'adresse pas seulement à ses ennemU de Jérusalem; il l'adresse à l'humanité de tous les temps
et de lous les siècles. C'est sur ce mot qu'il fait reposer son Eglise. Là est sa base de granit. Elle a pour pierre de l'angle le diamant de la pureté immaculée de Jésus. Supposez, en effet, qu'on vienne à découvrir une imposture dans la vie de Jésus-Christ, une chute; que dis-je! une de ces fautes comme il y en a des milliers dans notre vie : voilà l'Eglise évanouie. De ce majestueux édifice où sont écloses, au soleil de la vertu de Jésus-Christ, tant de vertus, il ne reste rien. Fait unique, qui élève Jésus -Christ à une hauteur incommensurable au-dessus des plus grands hommes de ce monde. Car lequel d'entre eux a été sans péché? Lequel a donné sa pureté immaculée pour base une œuvre de dix-huit siècles? Lequel a tellement identifié sa vie avec la beauté morale , que s'en éloigner, c'est s'éloigner du bien, et que la copier, c'est y atteindre? Sous ce rapport, Jésus-Christ n'a ni pareil ni rival. Il est unique, et, par le seul fait de sa pureté immaculée, il nous apparaît, au milieu des autres hommes, comme dans une sublime solitude.
Faut -il ajouter maintenant que la sainteté de Jésus n'est pas purement négative? Ce qui la caractérise, ce n'est pas seulement l'exemption de tout péché , c'est l'efflorescence de toute vertu. Elles sont toutes en lui, et chacune d'elles atteint son développement total, remplit pleinement son idéal, monte si haut en fleurs, en fruits, en parfums, que tout l'effort des grandes âmes sera de suivre de loin cette marche, ce progrès, sans y atteindre jamais. Et quoique chaque vertu soit en lui dans son plein et absolu développement, elle ne nuit pas à la vertu contraire; elle l'appelle. En sorte qu'en Jésus-Christ on ne voit jamais une seule vertu à la fois, on en voit toujours deux, absolument opposées, aussi belles l'une que l'autre, d'où ré-
sultent les contrastes les plus imprévus, qui finissent par se résoudre, comme nous l'avons vu pour les qualités de son esprit et de son cœur, dans une parfaite harmonie. Qui fut, par exemple, plus austère que Jésus- Christ? et cependant qui fut plus tendre? Qui eut plus que lui le sentiment de sa gloire intérieure? et néanmoins qui fut plus humble? Cette union de l'esprit d'humilité, dans sa forme la plus profonde et la plus délicate, avec la conscience d'une gloire incomparable et divine, disait Channing, est la marque distincte la plus merveilleuse de ce merveilleux caractère1. » Tout à l'heure nous admirions en lui l'innocent, l'immaculé; où trouver cependant un pénitent plus austère? Qui a connu comme'Tui la misère de l'homme? et qui jamais a plus aimé l'homme? qui l'a moins méprisé? qui en a attendu davantage? « Pour moi, dit M. Guizot, rien ne me frappe plus, dans les Evangiles, que ce double caractère de sévérité et d'amour, de pureté austère et de sympathie tendre qui apparaît et règne constamment dans les actes et les paroles de Jésus-Christ '. »
Enfin prenez toutes les vertus, les beautés d'âme les plus opposées et les plus contradictoires en apparence. Nommez-en une, vous verrez jaillir l'autre; et pendant que vous vous demanderez laquelle est la plus belle, vous les verrez se fondre dans une proportion si parfaite, dans une si pure harmonie, que vous en serez ravi.
En tout cela sans effort comme sans lacune. On ne voit pas en lui de ces instants où l'homme se retrouve ; on n'y voit pas davantage de ces instants où l'homme se soulève au-dessus de lui-même par un effort violent qui l'honore,
1 Discours sur le caractère du Christ.
2 Guizot, Méditations sur l'essence de la Religion chrétienne; 1864, p. 274.
mais qui ne peut pas durer. Il monte sans peine au sommet des plus hautes vertus. Ou plutôt il n'y monte pas; il y est, dans un naturel parfait, une simplicité singulière. Je dis singulière, car c'est ce naturel, cette simplicité qui constituent sa vraie originalité. Jean-Baptiste est assurément une des plus grandes âmes qui aient jamais paru. On s'arrête plein d'émotion devant ce géant de la pénitence. Mais il n'y a rien d'original en lui. Il continue le type prophétique : il ressemble à Elie, à Elisée; sa sainteté est de même ordre. Jésus-Christ est tout autre. Là, point de peau de bête autour des reins, point de miel sauvage, ni d'austérités qui fassent peur. Tout est simple, uni, commun; mais si vous regardez bien, vous apercevrez une vertu qui surpasse tout comme en se jouant; un fonds intense d'humilité, de détachement, de pénitence, de mépris pour le monde, de charité pour les hommes, d'union avec Dieu, qui ne paraît presque rien au premier coup d'oeil , mais qui désespère bientôt ceux qui essayent d'en approcher. C'est, dans l'ordre des vertus, ce que sont, dans l'ordre des pensées , cette simplicité , ce bon goût , cette fleur de beauté , cette sobriété exquise que l'on remarque dans les plus grands génies de la Grèce. On croit qu'il n'y a qu'à tailler sa plume pour écrire comme eux, et on apprend bientôt, en la jetant de dépit, ce qu'il en coûte pour arriver à ce naturel.
Du reste, comme c'est la douleur qui est la pierre de touche de la perfection morale, elle ne lui est pas ménagée. Toules les épreuves fondent sur lui pour y faire étinceler toutes les vertus. Il avait dit : Bienheureux les pauvres! et voilà qu'on l'expose nu sur une croix, sans parvenir à altérer la sérénité de son visage. Il avait dit : Bienheureux les doux ! et il est attaché à une colonne, flagellé inhumai-
nement, souffleté, insulté, sans qu'on obtienne de lui une plainte. 11 avait dit : Bienheureux les miséricordieux! et quand Judas le trahit par un baiser, quand Pierre le renie, quand les bourreaux lui crachent au visage, il n'a qu'une parole, un regard, une prière, la parole du pardon et de l'amour. Il avait dit : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice! et après qu'il a tout donné au monde, son esprit, son cœur, sa vie, recevant en échange le supplice et l'infamie de la croix, il tressaille de bonheur. Ah ! il est beau, quand on fait le bien dans ce pauvre monde, de ne pas demander de récompense. Nous mettons un genou en terre devant ceux qui s'oublient eux-mêmes en se dévouant, et devant ceux, plus heureux encore, qui sont oubliés par ceux qu'ils ont le plus aimés. Mais être haï par eux, persécuté par eux; faire le plus grand bien possible; donner aux hommes sa vie tout entière, la plus pure, la plus élevée de toutes les vies; n'en avoir point de récompense; ne récolter que l'ingratitude; succomber sous le poids de ses bienfaits, en être heureux; il n'y a jamais rien eu de plus grand sur la terre. Oui, je voilé la divinité de Jésus-Christ. Je le regarde sur sa croix, ayant fait le bien par l'impulsion du plus pur amour qui fut jamais , l'ayant réalisé au prix des plus grandes souffrances , et payé par l'ingratitude; et je dis que c'est là le sommet sublime de la beauté morale et de la vertu. Qu'est-ce que la mort de Socrate à côté de celle-ci? qu'est-ce que l'idéal du juste souffrant de Platon auprès de cette réalité? Et que je comprends bien le mot de Rousseau : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ! »
Lorsque, ému d'une vertu si haute, si constante, si soutenue dans la vie et dans la mort, si simple même en
temps et si naturelle, et, en un mot, si parfaite, je cherche quelle en était la cause; lorsque, après avoir suivi le cours de ce beau fleuve, j'essaye de remonter à sa source, et, pour comprendre l'homme extérieur qui m'étonne, de pénétrer jusqu'à l'homme intérieur, savez -vous ce que j'y trouve? On dirait qu'il y a en lui, au plus intime de son âme, je ne sais quel hôte invisible qui ne le quitte pas. Il ne me laisse jamais seul, dit-il en en parlant. Pendant que les hommes font silence pour recueillir ses paroles, lui fait silence aussi, mais c'est pour l'écouter. Il s'entretient avec lui comme avec un confident. Il contemple sa face, invisible à tous, excepté à lui-même. C'est un commerce intime avec un autre ; à ce point que dans les moments solennels, comme un homme qui penserait tout haut, il laisse échapper des paroles qui ne sont que des fragments détachés du mystérieux colloque qui se continue au dedans. Je savais bien, se prend-il à dire au tombeau de Lazare, que tu m'exauces toujours. Et au jardin des Olives : S'il était possible que ce calice s'éloignât de moi! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. Et sur la croix : Pourquoi m' as -tu donc abandonné? On dirait un autre luimême, au-dessus de lui, et cependant son égal, qu'il adore en silence, qu'il aime surtout, dont il est aimé, et avec lequel il vit dans cette tendre unité dont il a dit : Lui et moi nous ne sommes qu'un.
Du reste, il ne fait pas mystère de cette intimité intérieure. Il ne tarit pas quand il entreprend de faire connaître à ses disciples l'ineffable relation qui l'unit à cet invisible, plus vivant, plus présent, plus familier, plus visible pour lui que le plus tendre de ses apôtres : Mon Père, c'est ainsi qu'il l'appelle, m'aime... Comme mon Père me connaît, ainsi je connais mon Père... Les paroles que je
vous dis, je ne les dis pas de moi-même; je les ai apprises de mon Père. . . Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père. . . Moi et mon Père, nous ne sommes quun; et une foule de paroles semblables que nous retrouverons tout à l'heure.
Mais quelle est donc cette relation qui existe entre lui et son Père, cette pleine et perpétuelle habitation de Dieu en lui? N'est-ce que la relation que nous avons nous-mêmes avec Dieu, relation plus haute sans doute, mais semblable? Est-ce autre chose? Qui nous le dira? Qui le sait, sinon lui? Nous marchons comme nous pouvons, du dehors au dedans; nous soupçonnons, nous entrevoyons : mais, à un certain point, le regard expire. Si Dieu est là, qu'il le dise. Nous avons pénétré jusqu'au tabernacle, 6 Dieu! ouvrez-le; dites si vous y êtes! 0 Jésus! n'êtes-vous qu'un saint, un juste, un homme plus tendrement, plus profondément uni à Dieu? Y a-t-il autre chose? Y a-t-il plus? Parlez, parlez. Il en est temps, et nos cœurs, préparés à vous entendre, répondront à vos paroles par le silence de l'adoration et le joyeux élan de l'amour.
C'était déjà une singulière et surprenante révélation de sa vraie nature que ce grand nom de Fils de l'homme, dont nous parlions un peu plus haut, que Jésus prenait sans cesse, et qui revient plus de quatre-vingts fois dans les Evangiles. Car d'où aurait pu lui venir cette singularité sublime de n'être pas seulement un fils de l'homme, comme tous les descendants d'Adam; mais d'être le Fils de l'homme, l'homme parfait, en qui s'est accompli, et pour cette fois
seulement, l'idéal humain? Comment seul a-t-il réalisé tout ce que eontient l'idée d'homme? Et comment se saitil et se dit-il , à cause de Cela, la tête de l'humanité, que seul il peut relever, guérir, éclairer, à condition qu'elle s'unisse à lui? « Le Père lui a donné tout pouvoir, parce qu'il est le Fils de l'homme U » « Le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui avait péri ». » « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, et si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous 3. » « Que celui qui veut être le plus grand soit votre serviteur; car le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour plusieurs4. »
Tous ces textes et tant d'autres, qui expriment : ceuxci son élévation surhumaine au-dessus de l'universel niveau, ceux-là sa touchante condescendance et son volontaire abaissement pour atteindre jusqu'à notre race déchue, constituent déjà, à notre sens, le frontispice et comme le portique éclatant de sa divinité.
Mais s'il se disait Fils de l'homme, il se disait, bien plus nettement encore, Fils de Dieu, son Fils unique, engendré du Père avant tous les siècles, descendu du ciel, et seul capable d'y remonter et d'y faire remonter avec lui la race humaine.
Fils de Dieu, c'est le nom que tout le monde murmure autour de lui, sans provoquer dans cette âme si humble le moindre étonnement ni la moindre résistance. Pierre tombe à ses genoux et lui dit : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant 5. » Marthe : « Oui , Seigneur, je crois
1 Joan. v, 27.
* Matth. xviii, 11.
a Joan. vi, 53.
« Matth. xx , 27.
* Ihid., xvi, 13-17.
que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde 1. » Thomas, après avoir touché les plaies de ses pieds et de ses mains : « Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu 8. » Et tous les apôtres, quand il a calmé la tempête: « Vraiment vous êtes le Fils de Dieu*. »
A tout cela que répond Jésus -Christ? Est-ce qu'il s'étonne? Est-ce qu'il frémit de douleur et d'indignation, en voyant transporter à la créature le nom sacré et incommunicable de Dieu? Trois ans après, quand les peuples, émus de la doctrine et des miracles de Pierre et de Barnabe, se jettent à leurs pieds pour les adorer, Pierre s'indigne, Barnabe déchire ses vêtements, et du cœur honnête des deux apôtres sort un cri : « Mes frères , que faites-vous? nousne sommes quedes hommes. » Rappelonsnous aussi les précautions délicates prises par Jean-Baptiste pour ne pas tromper le peuple. Il ne cesse de dire : « Je ne suis pas le Christ, je ne suis pas celui que vous attendez. » Et qui ne sait les colères de Moïse, et ses nobles indignations, et le soin de cacher son tombeau, pour ne pas enlever à Dieu la gloire qui lui appartient? Ici , rien de pareil. Tout le monde l'appelle Dieu, Fils de Dieu, vrai Fils de Dieu. Et cet être, si pur et si humble, si saint, si perspicace, se laisse tranquillement appeler Fils de Dieu et adorer comme tel.
Et non seulement il accepte ce titre, mais il félicite, il acclame et il récompense ceux qui le lui donnent. « Tu es bien heureux, dit-il à Simon après qu'il a confessé la divinité du Christ; car ce n'est pas la chair, ni le sang, c'est-à-dire les préjugés, les ignorances et les passions qui
1 Joan. n, 27.
2 Ibid., xx, 28.
» Matth. xiv, 25.
ont mis cette confession sur tes lèvres, mais c'est mon Père qui est dans le ciel. Et c'est pourquoi je te dis : Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle * »
Jésus- Christ fait plus encore que d'accepter ce titre et de féliciter ceux qui le lui donnent; il le prend lui-même, il provoque ceux qu'il veut sauver ou guérir à le lui donner. Il dit à l'aveugle-né : « Croyez -vous au Fils de Dieu?» Et l'aveugle, levant sur lui ses yeux nouvellement ouverts, répond : « Qui est-il , afin que je croie en lui? » Et Jésus reprend : « Tu l'as vu, et Celui qui te parle, c'sst ~ui » Vidisti eum, et qui loquitur tecum ipse est. Et alors l'aveugle se prosterne et l'adore. Et procidens adoravit eum *. Que veut-on de plus? Si Jésus-Christ n'est pas Dieu, n'y a-t-il pas là une provocation au crime?
Et afin qu'on ne .s'imaginât pas que ce nom de Fils, il ne l'a que comme nous qui sommes les enfants de Dieu par adoption , >ou qu'à la manière de ces grands hommes qu'on nomme divins, il s'affirme nettement le Fils unique de Dieu. Il dit à Nicodème : « Dieu a tant aimé le monde, qu'il lui a donné son Fils unique, utFilium suum unigenitum daret , le Fils unique par nature, unigenitum a Pâtre, le Fils qui est dans le sein du Père, qui est in sinu Patris*. »
Et ce qu'il a dit à Nicodème dans le secret d'un entretien intime, il en fait le thème ordinaire de ses prédications à Jérusalem. Il affirme sa filiation divine, absolue et éternelle, son unité d'essence avec le Père, en des termes tels, qu'à chaque instant les Juifs frémissent, se révoltent, bouchent leurs oreilles, prennent des pierres
« Matth. xvi, 13- 17.
* Joan. ix, 36-41.
» Ibid., iii,16.
pour le lapider. Et quand Jésus leur dit : « J'ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres; pour laquelle me lapidezvous?» ils savent fort bien répondre: «Ce n'est pour aucune bonne œuvre, mais pour votre blasphème, parce qu'étant homme, vous vous faites Dieu1. »
On le traduit devant les tribunaux, et ni prières, ni menaces, ni supplications de la part des âmes troublées, ni la perspective du dernier supplice, ne le font varier un instant : « Si vous êtes le Christ, dites-le-nous. » Et Jésus répond : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas. » Les prêtres répliquent : « Tu es donc le Fils de Diuu? — Oui, je le suis ». »
Le grand prêtre ne se contente pas de cette réponse. Il veut poser la question dans toute sa netteté, dans toute la grandeur religieuse : « Je t'adjure , au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es le Christ, Fils de Dieu. » Et Jésus répond : '« Oui, je le suis. Ego sum3. »
On le mène à Pilate; et quelle accusation porte-t-on contre lui? Nous avons une loi, et d'après cette loi il doit mourir, parce qu'il s'est donné pour le Fils de Dieu, quia Filium Bei se fecit *.
Le peuple ne comprend pas autrement son supplice, et il l'insulte jusque dans son agonie par ce cri significatif : « Va, descends de la croix, si tu es le Fils de Dieu Si Filius Bei es , descende de cruce 5 . »
Ainsi Jésus s'est dit Dieu, Fils de Dieu, vrai Fils de Dieu. Il ne s'est pas contenté d'accepter ce titre, de féliciter et de récompenser ceux qui le lui donnaient. Il l'a pris lui-
i Joan. x , 24-37.
2 Luc. xn , 67.
3 Matth. xvi, 64.
* Joan. xxix, 4, 5.
* Matth. xxvii , 40.
même, en secret, en publie, dans les rues de Jérusalem, devant les tribunaux. 11 est mort plutôt que d'y renoncer. Il est mort pour l'avoir pris. Il n'y a pas à équivoquer sur ce point. C'est ce qu'avoue la science la plus rationaliste : « L'expression Fils de Dieu, dit M. Salvador, était d'un usage ordinaire chez les Hébreux, pour marquer l'homme d'une haute sagesse, d'une haute piété. Ce n'est point dans ce sens que s'en servait Jésus-Christ. Elle n'aurait pas causé une si vive sensation. » Et il ajoute « La question déjà soulevée parmi le peuple était celle-ci ' Jésus s'est -il fait Dieu ? Or le sénat, jugeant que Jésus, fils de Joseph, né à Bethléhem, avait profané le nom de Dieu en l'usurpant pour lui-même, simple citoyen, lui lit l'application de la loi sur le blasphème, la peine capitale fut prononcée1. » Voilà le fait, et il donne certes à réfléchir. Mais ce qui frappe plus encore que la nouveauté, la hardiesse, la force croissante de cette affirmation, c'est, si j'ose ainsi dire, son intrépidité logique. En effet, tous les titres de Dieu, Jésus les prend ; tous les hommages dus à Dieu, Jésus les réclame; et, le dirai-je? tous les pouvoirs de Dieu, Jésus les exerce. Nous voici au vif de la question ; car on peut discuter sur un nom , sur le sens hébraïque d'une expression, quoique dans certaines conditions de netteté, de précision, comme celle que nous venons de dire, la discussion soit bien difficile. Mais la question n'est pas là. Jésus-Christ n'a pas seulement pris le nom de Dieu, de Fils de Dieu; il en a pris les fonctions, les actes, les attributs nécessaires et suprêmes. Voilà où il faut que la bonne foi et l'attention se donnent la main pour une définitive solution.
i Vie de Jésns-Chrtst, t. lï, p. 217.
Notons d'abord qu'en se disant Dieu, Jésus-Christ se distingue nettement de Dieu le Père, qui l'a envoyé et dont il est venu faire les œuvres, à la volonté duquel il est soumis, qu'il prie, avec lequel il converse intérieurement : Mon Père m'aime... Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père... Ce qui plaît à mon Père, je le fais toujours... Je prierai mon Père... 0 Père, je sais que vous m'exaucez tou* jours. » Voilà la distinction parfaitement établie.
Il se distingue tout aussi clairement du Saint-Esprit, qui reposa sur lui à son baptême , qu'il souffla sur ses disciples, qu'il promit de leur envoyer comme l'esprit de vérité et de sainteté, avec la plénitude de tous les dons : Je prierai mon Père , et il vous enverra un autre consolateur. — Je vous dis la vérité, il vous est bon que je m! en aille; car si je ne m'en vais pas, le Paraclet ne viendra pas à vous; mais si je m'en vais, je vous renverrai.
Jésus se distingue donc nettement du Père et du Saint- Esprit. Il ne se distingue jamais du Fils. Il n'en parle jamais comme d'un autre que lui. C'est lui qui est ce Fils. Il en prend le nom, et dans un sens qui n'implique rien moins que l'égalité absolue et substantielle avec le Père et avec le Saint-Esprit. Ecoutez et méditez cette page d'une si lumineuse profondeur : « Je suis la voie, la vérité, la vie. Nul ne vient au Père que par moi. Philippe lui dit : Seigneur, montrez-nous le Père, et cela suffit. Jésus lui dit : Depuis si longtemps je suis avec vous, et vous ne m'avez point connu? Philippe, qui me voit, voit aussi mon Père. Comment dites-vous donc : Montrez -nous le Père? Ne croyez -vous pas que je suis dans le Père, et que le Père est en moi? Croyez du moins à cause de mes œuvres. En vérité , en vérité je vous le dis , qui croit en moi , les œuvres que je fais, il les fera aussi, et il en fera de plus
grandes; parce que je vais au Père, et tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, je le ferai, afin que le Père soit glorifié dans le Fils. Si vous m'aimez, gardez mes commandements, et moi je prierai le Père, et il vous donnera unautre Paracl et pour qu'il demeure toujours avec vous, V Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point et ne le connaît point. Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole , et mon Père l'aimera , et nous viendrons en lui , et nous demeurerons en lui 1. »
Voilà bien les trois personnes de la sainte Trinité. Voilà leur union et leur distinction. Et dans ces trois personnes, Jésus est le Fils. C'est en cette qualité qu'il affirme sa préexistence réelle et consciente avant que l'homme fût, que dis-jel avant que le monde commençât. « En vérité, en vérité je vous le dis, avant qu'Abraham FUT (commençât d'être), JE SUIS ». » Et dans la prière de la Cène : « 0 Dieu, glorifiez-moi de nouveau de la gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde fut 3. » Et de là toutes ces expressions étranges et sublimes : Je suis la lumière du monde... Moi, la lumière y je suis venu dans le monde... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres.. . Je suis la voie, la vérité, la vie. . . Je suis le Principe... Je suis la résurrection et la vie... Je suis le pain vivant descendu du ciel. Expressions qui seraient d'un fou, si elles n'étaient pas d'un Dieu. Elles auraient dû lui brûler les lèvres, et il les prononce avec un calme divin. Au milieu de déclarations si nouvelles, vous ne sauriez découvrir en lui la plus petite pensée d'orgueil, d'ambition ou de vanité. Il parle, il agit avec la simplicité et l'ascendant de la vérité la plus manifeste.
1 Joan. xiv, 6-23.
* Luc. vin, 5-8.
3 lbid., xvii. î>
Et non seulement il prend tous les titres qui ne conviennent qu'à Dieu; mais, conséquent avec lui-même, toutes les actions de Dieu , il les fait. Il parle en Dieu : Il a été dit aux anciens, et moi je vous dis \ Il commmande en Dieu : Allez; enseignez toutes les nations; apprenez-leur à garder tout ce que je vous ai commandé. Voici QUE JE SUIS
AVEC VOUS JUSQU'A LA CONSOMMATION DES SIÈCLES*. Il pardonne en Dieu : Qui peut remettre les péchés, disaient les Juifs , si ce n'est Dieu? — Afin donc que vous sachiez que j'ai le pouvoir de remettre les péchés, levez -vous, je vous le commande3. Et s'adressant à la Madeleine, il lui remet tous les péchés qu'elle a commis contre Dieu, comme une dette qu'elle a contractée envers lui, et à cause de l'amour qu'elle a pour lui. Enfin il juge en Dieu : il annonce qu'il paraîtra à la fin des siècles, au milieu des airs, environné de puissance et de gloire, et que toutes les nations assemblées et tremblantes attendant à ses pieds leurs destinées, il prononcera en souverain leur arrêt définitif*.
Et ce qui est le couronnement, après avoir pris tous les titres de Dieu, après s'en être attribué tous les pouvoirs, il en réclame tous les hommages. La foi : Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi ». La prière : Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, je le ferai, afin que le Vère soit glorifié dans le Fils*. L'amour : il veut être aimé par-dessus tout, plus qu'un père, plus qu'une mère, plus qu'une épouse, plus qu'un fils et une fille, aimé d'un
1 Matth. v, 21.
* Ibid.,v, 28.
3 Luc. v, 20, 24.
'• Matth. xxv, 31.
B Joan. xiv, 1.
* lbid., 14, 15
amour qui ne recule pas devant la mort. Ceux qui mourront pour lui, il leur donnera la vie éternelle *.
Comment ne pas être ému quand on pense au noble cœur d'où sortaient de telles paroles; au grand et sublime esprit qui les prononçait; à la conscience pure, immaculée, lumineuse, où elles avaient été engendrées ! Le plus sage, le meilleur, le plus saint des hommes , en serait-il donc le plus pervers ! Le plus humble et le plus modeste en seraitil maintenant le plus orgueilleux! L'homme idéal, l'hommetype , celui qui avait eu toutes les perfections de l'humanité, en serait-il le plus malade ! Bien malade, en effet, s'il n'est qu'un homme, lui qui s'identifie, par sa volonté, par son essence et par ses attributs, avec le Dieu infini , en un sens si étendu , si profond , si unique, qu'aucun homme ne pourrait le faire un seul instant sans blasphème et sans folie ! Et ces paroles qui nous révolteraient sur les lèvres d'un autre, ces paroles dont les plus belles âmes auraient horreur, que nul n'a jamais prononcées , nous les trouvons toutes naturelles sur les lèvres de Jésus. Elles lui paraissent encore plus naturelles à lui-même. Elles sont si magnifiquement appuyées par une vie et des œuvres extraordinaires, que ceux mêmes qui ne croient pas en lui n'osent pas l'accuser de fraude, ou de vanité, ou d'ambition. C'est à renverser le sens humain.
Et s'il fallait encore une preuve, après toutes celles-là, de la conscience qu'il avait de sa divinité, je n'en voudrais point d'autres que sa manière de procéder dans l'exécution de sa grande œuvre. Pour éclairer et guérir les hommes, il n'a qu'un moyen, c'est de se proposer au monde comme objet de foi, c'est-à-dire d'amour, d'admi-
i Matth. x, 37.
ration, d'adoration; ce qui, pour le dire en passant, suppose la conscience d'une telle supériorité, sous peine d'une telle absurdité, qu'on est obligé de reconnaître, chez celui qui parle ainsi , une présomption au moins en faveur de ses droits à l'adoration du genre humain. Oui, pour guérir l'humanité, pour panser ses plaies, pour l'élever à la vertu, à toutes les vertus, Jésus-Christ ne connaît qu'un moyen : lui, lui seul, lui aimé, lui connu, lui adoré. S'il enseigne , ce n'est pas pour exposer un système, c'est pour révéler son esprit; s'il souffre, s'il meurt, c'est pour manifester son amour. Et quand il dit sur la croix : Tout est consommé, c'est qu'en effet il a déployé son âme tout entière , et que dès lors il ne lui reste plus rien à faire. Il laisse des disciples après lui; mais n'allez pas croire que ce soit pour propager ses idées , c'est pour le prêcher lui-même, pour le montrer au monde, le faire rayonner comme la lumière, et, selon l'expression même dont il se sert, lui servir de témoins par toute la terre. Il ne donne que cette mission à ses disciples, et, après dixhuit siècles , son Eglise n'en accomplit point d'autre.
On a souvent essayé d'établir un parallèle entre Jésus- Christ et ces grands génies qui ont, comme lui, réuni et formé des disciples; et le nom de Socrate s'est présenté de lui-même à tous les esprits, parce qu'il a eu, lui aussi, l'honneur de mourir pour la vérité. Mais la ressemblance n'est qu'apparente ; la différence est profonde et radicale. Socrate prêchait la vérité, Jésus- Christ se prêchait luimême. Socrate réputait illogique, illégitime, toute adhésion à son enseignement qui eût procédé de la confiance en lui, de l'admiration pour son génie; Jésus-Christ voulait que la conviction de ses disciples eût pour base une foi entière à sa parole. Socrate, tremblant d'ètrp un
obstacle à la vérité, ne se lassait jamais de s'effacer luimême, et dissimulait avec soin sa supériorité, digne en cela d'une éternelle mémoire; Jésus-Christ, au contraire, affirme constamment, avec un imperturbable sang -froid, sa supériorité absolue et la nécessité de croire en lui. Si Jésus-Christ n'était pas de beaucoup au-dessus de Socrate, il serait de beaucoup au-dessous. Mais c'est que l'un enseigne en homme, l'autre en Dieu. Et, en me servant du tour célèbre de Rousseau, je dirais volontiers : Si l'enseignement de Socrate et sa manière de procéder pour conduire les âmes à la vérité sont d'un sage, l'enseignement et le procédé de Jésus- Christ sont d'un Dieu.
Nous allons encore plus à fond. Nous venons de voir que Jésus -Christ ne s'était pas contenté de se dire Dieu, qu'il en avait réclamé tous les droits et tous les hommages. Or, parmi ces hommages, il en est un qu'il a demandé avec une insistance singulière, qu'il a obtenu d'une manière souveraine, et qui le marque d'un trait unique. Je veux parler de l'amour que Jésus -Christ a exigé des hommes; amour si plein, si haut, si absolu, si héroïque, que la seule idée de le demander suppose la conscience de la plus divine de toutes les supériorités, et qu'on ne s'étonne plus qu'il l'ait obtenu, ayant osé le demander. Et comme si tout le sens humain devait être renversé quand il s'agit de cet être extraordinaire , en même temps qu'il demandait l'amour des hommes, il se prophétisait à lui-même leur haine, une haine aussi sublime que leur
a tu our. Et ce qu'il disait a été accompli. A la fois aimé et haï, adoré et conspué, l'objet d'un amour qui va jusqu'à la folie, et d'une haine qui va jusqu'à la fureur; amour et haine que dix -huit siècles n'ont pu ni assouvir ni expliquer. 0 Jésus, je vais comme je puis à la recherche de votre divinité. Je l'ai vue d'abord transpirer, douce et comme à demi voilée , à travers l'éblouissante beauté de votre physionomie humaine. Maintenant il me semble qu'elle irradie. Les nuages sont dissipés. Le ciel est pur. Le soleil brille, je parle du soleil de votre divinité, ô Jésus 1 Aidez-nous encore un peu, afin que nous ne nous armions pas contre vous de la dernière ressource qui nous reste, celle d'abaisser volontairement notre paupière et de dire au soleil lui-même : Je ne vous vois pas.
Nous avons raconté, dans le cours de cette histoire, les principales circonstances où Jésus-Christ a émis cette singulière prétention d'être aimé , de gagner et de conquérir tous les cœurs. Or, dans cette prétention, je note trois choses qui, réunies, en font un phénomène unique dans l'histoire des sentiments de l'homme.
La première, c'est que Jésus -Christ a voulu être aimé de tous. Hélas! nous avons bien de la peine à être aimés de quelques-uns : comment songer à nous faire aimer de tous"/ Et aussi qui y a songé? Personne, pas même les fondateurs de religion : tant, dans cette difficile opération, chacun sentait son irrémédiable misère 1 Et d'ailleurs, est-ce que, pour être heureux, nous avons besoin d'être aimés de tous? Enfants, nous nous éveillons à la vie, sous le regard d'un père , d'une mère , entourés de petits frères et de sœurs qui jouent et qui chantent avec nous; cela suffit longtemps aux aspirations de notre cœur. Plus tard , quand nous avons grandi , nous cherchons parmi
les compagnons de notre jeunesse quelques âmes qui sympathisent avec la nôtre , et quand nous en avons trouvé une, nous nous estimons heureux. Et enfin, lorsque vient cet âge plus ardent à la fois et plus sérieux, où ces premiers charmes ne peuvent plus suffire, qu'est-ce que Ton se dit? J'aurai un jour une maison, un foyer paisible et pur , quelques rares amis , et si Dieu permet que je rencontre une affection noble, élevée, fidèle, c'est assez pour mon* bonheur. Et quand on a cela, en effet, les orages peuvent venir, le lourd poids des affaires humaines peut nous faire courber la tête , on ne succombe pas ; car on a un abri, un port et un soutien. Voilà le cœur de l'homme. Il lui faut des flots de lumière, des flots de gloire, des flots de bonheur. Mais pour l'amour, qu'il en trouve une goutte, et c'est assez I Quand donc on voit Jésus -Christ entrer dans le monde d'une tout autre manière , déclarer qu'il veut être aimé de tous, on éprouve déjà un prorond étonnement.
Et cependant ce n'est rien encore. Non seulement Jésus- Christ veut être aimé de tous, mais il veut que chacun l'aime au-dessus de tout;"û exige l'amour le plus fort, le plus généreux; un amour qui arrache l'homme aux plaisirs; qui, dans certaines circonstances, aille jusqu'au témoignage du sang. Que dis -je ! il demande à l'homme un amour qui fasse pâlir tous les autres amours.
Vous êtes enfant, je suppose; vous aimez votre père et votre mère ; vous les couvrez de votre vénération ; et je ne sais pas pourquoi je dis : Vous êtes enfant; car y a-t-il un âge où l'on ne couvre pas son père et sa mère de vénération ? Et il semble même qu'à mesure qu'on avance dans la vie, quand on voit les années tomber sur ces têtes vénérables, et qu'on aie sentiment qu'elles ne nous sont plus
prêtées que pour un instant, on sent cette affection grandir encore, s'élever jusqu'à une sorte de culte. Eh bien! vous avez un père , une mère ; vous les aimez de toutes les tendresses de votre âme. II y a quelqu'un qui veut être aimé plus que votre père, plus que votre mère : c'est Jésus -Christ. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi.
Vous êtes mère , vous tenez sur vos genoux ce petit enfant si attendu, si désiré, si aimé. Il y a quelqu'un qui veut être aimé plus que lui, quelqu'un à qui vous devrez, au besoin, sacrifier cet enfant : c'est Jésus-Christ. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n'est pas digne de moi.
Et dans ces aifections plus intimes encore, alors que les deux âmes n'en font plus qu'une, il y a quelqu'un qui se croit le droit de pénétrer dans ces replis impénétrables et qui demande à être encore plus aimé. Celui qui aime son épouse plus que moi n'est pas digne de moi.
Mais est-ce possible? c'est de la folie! mais poser des conditions pareilles , c'est s'exposer à la solitude , à l'abandon, disons le mot , au ridicule et au mépris l mais si vous l'obteniez de quelques-uns, ce serait une abomination! car pour l'homme , plus haut que son père , que sa mère , que son épouse , plus haut que ses enfants , il n'y a que Dieul tout autre amour, supérieur à celui-là, serait un sacrilège!
Continuons cependant. Tout ici déroute le sens humain. Non seulement Jésus -Christ veut être aimé de tous, non seulement il veut être aimé par -dessus tout, mais cet amour si fort, si étrange, si impossible, il annonce qu'il l'obtiendra après sa mort! Il n'a pas été aimé de son vivant, et il compte être aimé après sa mort! Quand il
était en ce monde et qu'il portait sur sa physionomie tout ce charme que nous essayions de peindre tout à l'heure, il n'a pas su se faire aimer! Car qui s'est sacrifié pour lui? Qui l'a accompagné jusqu'au Calvaire ? Il y est monté seul; et là, comme disent les saintes Ecritures, il cherchait un consolateur , et il ne le trouvait pas. Et ayant été abandonné de son vivant, renié de son vivant, trahi de son vivant, n'ayant pas été aimé de son vivant, rêver, quand il aura disparu, qu'il sera aimé de cet amour si fort, si héroïque, si extraordinaire, encore une fois, cela est d'un fou, à moins que ce ne soit d'un Dieul
Ah ! il ne connaissait donc guère le genre humain 1 il ne savait donc pas que le grand aliment de l'amour c'est la présence, ni avec quelle facilité l'homme oublie 1 Un instant, je le veux, quelques larmes fidèles nous suivent par delà la tombe ; mais bientôt ceux qui pleurent viennent se coucher à leur tour dans la même poussière; et, un jour, le voyageur indifférent foule du même pied ceux qui ont aimé et ceux qui ont été aimés. Voilà le peu que dure l'amour 1 Et n'ayant pas été aimé pendant sa vie, rêver qu'on le sera après , jusqu'à la fin des temps, oh! non, je n'attendais pas une telle présomption d'un esprit si lumineux, si vigoureux et si sain.
Et cependant , quelque étrange que soit la prétention , tïlle a été dépassée par le résultat. A peine il a été mort que l'amour s'est éveillé sur sa tombe. Sa croix a été couverte de baisers. On a vu apparaître toute une génération d'hommes, de femmes, de jeunes filles, passionnés pour Jésus-Christ, enthousiastes d'amour, qui le descendaient, pour ainsi dire, de son gibet, lui baisaient les pieds, et qui criaient : Qui nous séparera de l'amour que nous avons pour lui? Est-ce la faim, ia soif? Est-ce la persécution?
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Non , non , rien jamais n'arrachera de nos cœurs la charité de Jésus-Christ.
Vainement les années sont venues , les siècles se sont succédé. Le temps, qui détruit toutes les affections, a vu grandir celle-là. Les révolutions elles-mêmes ont été impuissantes contre elle. Certes l'Europe a passé par bien des divisions, par des convulsions effroyables; on Ta fractionnée en mille pièces; mais il y a une unité qu'on ne lui a jamais ôtée, c'est l'unité de l'amour de Jésus-Christ. Photius a pu arracher l'empire grec à la houlette du pontife romain; il n'a pas fait descendre Jésus-Christ du trône qu'il occupait dans le cœur des populations orientales. Henri VIII a pu jeter dans le schisme cette grande nation anglaise; au-dessus d'elle plane Jésus-Christ connu, aimé, servi, adoré. Luther a pu séparer la Germanie de l'unité catholique, mais l'Allemagne aime toujours Jésus- Christ. Enfin, par quelques épreuves que nous ayons passé nous-mêmes, après Voltaire et Rousseau, au lendemain de la régence et de la révolution , est-ce que Jésus-Christ ne plane pas, ne rayonne pas dans les adorations de la France entière? « Jésus-Christ, dit M. Renan lui-même, est mille fois plus aimé aujourd'hui qu'il ne l'a été de son vivant. x>
Mais , mon Dieu l un doute me prend : Jésus-Christ a-t-il été aimé autant qu'il l'a voulu? A-t-il été aimé de cet amour vainqueur qui pousse l'âme à tous les sacrifices, de cet incomparable amour qui fait pâlir tous les amours?
Si vous en doutez , allez frapper à la porte d'un de ces monastères du Carmel , dont la clôture seule vous fait peur ou vous irrite. Demandez à cette jeune fille pourquoi, à l'âge de la jeunesse et des illusions, elle a tout abandonné
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pour se cacher derrière des grilles impénétrables et sous une robe de bure. Elle vous répondra : Amo Christum. Voilà l'amour de Jésus-Christ; il a été si fort, qu'il a fait la vierge chrétienne. Il a fait la sœur de Charité, la petite sœur des pauvres. Il a fait l'apôtre. Il a fait le martyr. Il a pris l'homme dans sa faiblesse , dans son égoïsme, et, le couronnant du triple diadème de la virginité, du martyre et de l'apostolat, il l'a élevé aux sommets les plus divins de l'amour.
11 a fait plus encore. Car souffrir , mourir , ce n'est pas là le sommet de l'amour, parce que ce n'est pas le comble du sacrifice. Le comble du sacrifice c'est de voir mourir ceux qu'on aime ! Le plus haut sommet de l'amour, quand on est mère, par exemple, ce n'est pas de donner sa vie à Jésus-Christ, c'est de lui donner la vie de son enfant. Et cela s'est vu ! Il y a eu des mères qui ont aimé Jésus- Christ jusque-là, jusqu'au sacrifice de leur enfant! Jésus- Christ a osé le demander, et il l'a obtenu. Oui, il mourait à peine, que déjà les mères chrétiennes prenaient leur enfant , le mettaient sur leurs genoux, et lui disaient : « Mon enfant, j'aimerais mieux te voir mort que de te voir trahir Jésus-Christ. » Et ce qu'elles disaient, elles le faisaient. Elles accompagnaient leurs enfants devant les juges ; elles descendaient avec eux dans le Colisée; elles montaient sur l'échafaud; elles les exaltaient de leur enthousiasme; et, si elles craignaient qu'ils ne vinssent à faiblir, elles se jetaient à leurs genoux en disant : « Mon enfant, souvienstoi que je t'ai porté dans mon sein, que je t'ai nourri de mon lait : par pitié pour ta mère, ne trahis pas Jésus- Christ. » Ce qu'une femme , une mère doit souffrir dans un moment pareil, ce qu'ont souffert une Félicité, une Symphorose et tant d'autres qui les ont imitées, jamais
parole humaine ne le dira; on sent seulement que, pour récompenser de pareils sacrifices, cène sera pas trop de leur donner une éternité de bonheur, avec leurs fils dans leurs bras.
Ah ! l'émotion me gagne. Quel est donc celui qui a pu obtenir un pareil amour? Quel est celui qui , dans un petit village de la Palestine, a pu se dire un jour : Je veux être aimé par tous, je veux être aimé par-dessus tout, et qui, l'ayant dit, l'a obtenu à ce point que tout amour pâlisse devant le sien? Encore une fois, quel est-il? Et qui osera dire que celui-là n'était qu'un homme?
C'est le grand argument qui frappait le captif de Sainte- Hélène dans ces années de grâces que Dieu lui avait données pour contempler les choses éternelles, après avoir tant remué les choses du temps. Il disait : « Jésus-Christ veut l'amour des hommes; il veut ce qu'il est le plus difficile d'obtenir , ce qu'un sage demande vainement à quelques amis, un père quelquefois à ses enfants, une épouse à son époux, un frère à son frère, en un mot, le cœur; c'est là ce qu'il veut pour lui... Il l'exige, et il y réussit. J'en conclus sa divinité. »
Il ajoutait : « Le Christ parle, et désormais les générations lui appartiennent par des liens plus étroits, plus intimes que ceux du sang, par une union plus sacrée, plus impérieuse que quelque union que ce soit. Il allume la flamme d'un amour qui fait mourir l'amour de soi, qui prévaut sur tout autre amour... J'y ai pensé souvent, et c'est ce que j'admire davantage, et ce qui me prouve absolument la divinité du Christ. »
Et insistant sur le caractère que j'indiquais tout à l'heure, que Jésus-Christ a voulu se faire aimer après sa mort, il disait : « J'ai passionné les multitudes qui mouraient pour
moi; mais aussi il fallait ma présence, l'électricité de mon regard, mon accent, une parole de moi!... Aujourd'hui que je suis à Sainte-Hélène, maintenant que je suis seul et cloué sur ce roc, où sont les courtisans de mon infortune? qui se remue pour moi en Europe? où sont mes amis? » Et remontant de lui à Louis XIV, et jetant sur le grand roi un regard désabusé des vanités des choses humaines, il ajoutait: « Le grand roi n'était pas encore mort, et déjà il était laissé seul , dans l'isolement de sa chambre à coucher de Versailles, négligé par ses courtisans et peut-être l'objet de leur risée. Ce n'était déjà plus leur maître, c'était un cadavre, un cercueil, une fosse et l'horreur d'une imminente décomposition. Encore un moment, et voilà mon sort; voilà ce qui va m'arriver à moi-même. Quel abîme entre ma misère profonde et le règne de Jésus-Christ, prêché, aimé, adoré et vivant dans tout l'univers I... »•
Et, avant lui, Pascal, quand il jetait, sur ces bouts de papier qu'on a recueillis depuis comme des reliques, les éclairs de son génie, écrivait ces trois mots qui eussent fait sous sa plume un si admirable chapitre : m Jésus-Christ a voulu être aimé, il l'a été, il est Dieul »
Si éclatante cependant que soit cette preuve, on ne l'a pas tout entière, si on n'y joint la seconde prophétie de Jésus-Christ, non moins étrange que la première, non moins étrangement réalisée. Jésus-Christ n'a pas seulement
demandé l'amour, et il l'a obtenu; il a prophétisé qu'il serait haï, et cette haine il l'a eue; et il l'a encore. Voilà îa contre-épreuve, et c'est là, je l'avoue, une chose qui me confond davantage encore.
Qu'un humble artisan , doux et pacifique , descende un jour sur la place publique et dise : Jusqu'à la fin du monde je serai haï ; qu'il groupe autour de lui une douzaine d'artisans, aussi doux et aussi pacifiques que lui, et qu'il leur dise : Vous aussi, vous serez haïs jusqu'à la mort; qu'il ait sur les lèvres une doctrine élevée, noble, pure, et qu'il leur dise : Jusqu'à la fin du monde cette doctrine suscitera des cris de rage; que, mourant enfin dans un supplice qui aurait dû attendrir toutes les âmes, il annonce que sa croix oera, elle aussi, un objet de haine, et qu'il y aura des hommes qui ne pourront pas la contempler sans bondir de colère; c'est là, à mon sens, une chose incompréhensible. Car enfin, s'il est difficile de se faire aimer, est-il donc si facile de se faire haïr? Dans un de ses admirables discours sur Jésus-Christ, le Père Lacordaire disait : « Qui a été aimé des grands hommes? qui dans la guerre? qui dans la sagesse? qui? nommez-m'en un qui ait laissé l'amour sur sa tombe. » Je m'emparerais volontiers de ces paroles , et je dirais : Qui a été haï? qui sur le trône? qui dans la philosophie? qui? nommez-moi un homme, un grand homme, un philosophe, un fondateur de religion qui ait laissé la haine sur sa tombe. Que si quelques-uns, un moment, ont vu leur mémoire poursuivie par l'indignation publique, le temps a fait un pas, l'oubli est descendu, et la haine s'est évanouie. Il n'y a que Jésus-Christ qui ait eu l'honneur d'une haine inextinguible.
Si donc je trouve étrange que Jésus-Christ se soit prophétisé la haine, je trouve plus étrange encore que cette
prophétie ait été réalisée. Car enfin que peut-on haïr en Jésus-Christ? Est-ce sa physionomie? Mais manifestement il n'y en a jamais eu de plus belle ici-bas. Est-ce sa doctrine, son Évangile? Mais vous avouez qu'aucun livre ne peut se comparer à celui-là. Qu'est-ce donc que vous haïssez en Jésus-Christ?
Vous direz : C'est bien simple. Ce que je hais, c'est le mensonge, et un mensonge d'autant plus odieux qull joue un rôle plus grand. Il y a dix-huit siècles, il a paru dans le monde une imposture éblouissante, voilà ce que je hais.
Sans doute, si vous aviez la certitude que Jésus-Christ est un imposteur, je comprendrais ce sentiment; mais on peut défier tout homme sérieux d'avoir cette conviction ; et cela pour mille raisons, et pour une en particulier : c'est qu'il y a dans le monde trop d'hommes instruits et de bonne foi qui sont convaincus de sa divinité. Bossuet, Pascal, Leibnitz, Grotius, Newton, tous les grands hommes depuis dix-huit siècles avaient étudié, et cependant ils ont fléchi les genoux devant Jésus-Christ; ils ont cru à sa divinité et ont fait à cette croyance des sacrifices notables dans leur vie. Car c'est la différence entre ceux qui ne croient pas à Jésus-Christ et ceux qui y croient : les uns font à leur foi des sacrifices, et les autres n'en font point.
Mais, soit; j'admets que Jésus-Christ est un imposteur. Alors ce qui est faux, c'est l'amour que nous avons pour lui. Ce qui est vrai, c'est la haine que vous lui avez vouée. Ce qui, par conséquent, doit être fécond, ce qui doit renouveler le monde, transformer les hommes et la société, c'est la haine de Jésus-Christ ; car si l'amour, qui s'est trompé en s'attachant à cette chimère, à cette idole, fait de telles* choses, que ne fera pas la haine qui la renverse!
Eh bien! qu'a-t-elle fait pour l'homme, cette haine de Jésus-Christ? où sont ses œuvres? quels peuples a-t-elle retirés du vice, de la barbarie ? quelles âmes a-t-elle consolées? où sont ses sœurs de Charité, ses frères de la doctrine chrétienne? où sont ses petites sœurs des pauvres? 11 y a des hommes qui manquent de pain; ô haine de Jésus-Christ, où sont vos quêteuses ? Il y a des hommes qui meurent dans la douleur; où sont vos gardes-malades? Partout où l'on souffre, partout où Ton pleure, ô haine de Jésus-Christ, je vous cherche, et je ne vous trouve pas.
Et si vous n'avez rien fait pour l'homme, qu'avez-vous fait pour Dieu? Quand vous avez arraché Jésus-Christ d'un cœur, y avez-vous mis plus d'amour de Dieu? Il y a encore, à l'heure qu'il est, des nations entières courbées aux pieds des idoles. 0 haine de Jésus-Christ, «où sont vos apôtres ? Je ne demande pas où sont vos vierges, et encore moins où sont vos martyrs.
Encore une fois, qu'est-ce donc qui a engendré cette haine de Jésus-Christ ? Mahomet n'a pas été haï ; Numa n'a pas été haï ; Zoroastre n'a pas été haï; aucun fondateur de religion n'a été haï. Néron, Tibère, Domitien,ces monstres n'ont connu la haine qu'un instant. La haine n'a pas pu prendre ; elle s'est desséchée sur leur tombe. Jésus-Christ seul a eu l'honneur d'une haine inextinguible. A quoi cela tient-il ?
Le voici : cela tient à ce que nous ne haïssons que ce qui nous gêne , ce qui nous fait obstacle , ce qui nous écrase. Quand Néron pesait encore de tout le poids de son infamie sur le monde, je conçois qu'il ait été haï; et je ne m'étonne pas si Tacite n'éprouvait qu'un regret, celui de n'avoir pas un burin assez fort pour le marquer éternellement d'un fer rouge. Mais aujourd'hui que Néron est bien
loin , que ses vices dorment méprisés et impuissants dans ses os, qui hait Néron ? qui hait Tibère? qui hait Domitien? La haine! ce serait trop vraiment; c'est assez du mépris.
Et Arius, et Nestorius, et, avant eux, Ebion . Cérinthe, tous les grands sophistes des premiers temps , je ne m'étonne pas qu'un saint Jean, un saint Polycarpe, un saint Ignace éprouvassent à leur endroit une colère indignée. Ils étaient puissants alors, ils déchiraient Jésus-Christ, ils amoindrissaient l'Eglise; c'étaient des obstacles. Mais aujourd'hui que dans cette grande lutte ils ont été vaincus; aujourd'hui qu'ils ne sont plus qu'une poussière morte, inanimée, et que leurs erreurs ne séduiraient pas un enfant, étonnez- vous si la haine est partiel
Et Voltaire lui-même, ne sentez-vous pas que nos sentiments se sonj modifiés à son égard? J'ai connu dans ma jeunesse un vénérable vieillard qui avait vécu avant la révolution , qui avait vu Voltaire dans toute sa splendeur, régnant, dominant, écrasant Jésus-Christ de son rire sardonique ; il ne pouvait parler de Voltaire sans avoir sur les lèvres quelque chose de cette colère qui retentit dans les œuvres du comte de Maistre. Mais nous, qui avons vu refleurir tout ce que Voltaire avait voulu saccager ; renaître dans une splendeur plus grande tout ce qu'il s'imaginait détruire ; nous pour qui Voltaire, à l'heure qu'il est, est un vaincu ; qui savons que ses œuvres tant lues par nos pères ne le seront pas par nos enfants, à mesure qu'il diminue nous sentons aussi l'indignation et la colère tomber de nos âmes. Voilà le cœur humain! nous haïssons tout ce qui nous fait obstacle, ce qui nous écrase de son talon. Mais le jour où ce talon n'est plus qu'une vile poussière, à quoi voulez-vous que nous nous prenions pour haïr? La haine s'en va, et le mépris la remplace.
Il n'y a que Jésus-Christ vis-à-vis duquel la haine n'a jamais faibli, comme aussi le mépris n'est jamais venu. Qu'est-ce que cela veut dire, sinon que Jésus-Christ ne désarme jamais, ne diminue jamais, qu'il gêne les passions, qu'il est toujours roi et toujours vainqueur?
Mais ce n'est pas tout. Il y a dans la haine quelque chose de bien plus profond. Elle se glisse quelquefois entre des âmes que Dieu avait destinées à vivre ensemble dans une union intime; et alors elle devient horrible! Avez-vous vu quelquefois la haine de deux frères ? Quand elle apparaît là, entre ces deux êtres sortis du même sein , nourris du même lait , qui auraient dû entrelacer leurs rameaux pendant leur vie entière et se couvrir mutuellement d'ombrage, c'est quelque chose d'affreux, presque toujours d'irréconciliable. De même , et bien plus encore , quand elle apparaît entre deux époux. Ahl si vous avez rencontré cela une fois dans votre vie, vous devez savoir que de tous les spectacles celui-là est le plus amer. Mais , dans cette haine apparaissant là où devrait fleurir l'amour, avez-vous remarqué quelque chose d'étrange? Quand une âme s'est donnée tout entière dans une vraie affection , et qu'elle a été trahie, abandonnée, qu'elle est en face d'un infidèle, si elle le haïssait je le concevrais encore. Si elle disait avec le poète :
Je vous ai trop aimé pour ne pas vous haïr,
à la bonne heure ! Mais les choses ne se passent pas ainsi. Ce n'est pas la victime qui hait ; celui qui hait , c'est l'infâme ; celui qui hait, c'est l'infidèle ; celui qui hait , c'est celui qui a violé tous ses serments. Et plus la victime est belle, plus elle est pure, plus il la hait. Si elle était moins
irréprochable, il la haïrait moins, parce qu'elle l'accablerait moins. Et si, à cette beauté, à cette irréprochabilité , elle venait à joindre des bienfaits; si elle en avait la main pleine, si elle en avait inondé l'ingrat; si elle l'en inondait encore; alors, comme elle le dominerai^ deux fois des hauteurs de sa pureté et des hauteurs de son amour, elle créerait dans son âme une passion que rien ne pourrait satisfaire jamais!
Eh bien ! ce que l'on voit sur la terre se passe quelquefois entre l'homme et Dieu. Quand l'homme a été comblé de grâces, et que son âme n'est pas assez grande pour répondre par la gratitude à ce que Dieu a fait pour lui , il arrive que l'amour s'aigrissant se tourne en haine, et que Dieu devient l'objet d'une irréconciliable fureur.
C'est cette passion que l'on vit s'allumer un jour dans cet empereur qui a laissé un nom si tristement célèbre, Julien l'Apostat. Des marches du temple où il .avait été recueilli et élevé, des bienfaits de Dieu dont il avait été inondé, des prédilections attentives de l'Eglise qui lui avait conservé sa couronne, n'ayant pas un cœur assez grand pour y répondre, il se tourna contre elle, et la haine s'alluma dans son âme. Ce ne fut pas assez de détruire l'Eglise; il voulut la déshonorer. Toutes les forces de l'empire romain y furent employées; et, croissant dans la haine à mesure qu'il croissait dans la vie, il ne s'arrêta que le jour où il succomba dans les champs de la Perse , en criant : Tu as vaincu, Galiléen!
C'est cette même passion que notre poète immortel , Racine , a mise en scène dans un de ses chefs-d'œuvre , dans Athalie. Cette figure de traître qui apparaît de temps en temps pour servir de repoussoir à la grandeur et à la noblesse des autres personnages, qu'est-elle? d'où vient-elle?
qui lui a mis la haine au cœur? Le grand prêtre le dit, dès le début, dans un vers célèbre :
Ce temple l'importune, et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitté.
Voilà la haine contre Dieu ! Voilà la haine contre Jésus- Christ 1 car on ne les sépare jamais Quiconque aime Dieu aime Jésus-Christ. Quiconque hait Jésus-Christ hait Dieu. Aux yeux de l'humanité, ils ne font qu'un dans l'amour et dans la haine. Eh bien! après avoir conquis une solidarité pareille, ne sentez-vous pas que c'est être Dieu?
En présence de tels faits, de prétentions si extraordinaires et encore plus extraordinairement réalisées ; en présence surtout des paroles si nettes, si précises, si concordantes, par lesquelles Jésus-Christ a affirmé sa divinité, et en a demandé tous les hommages, il ne reste, à ceux qui ne veulent pas croire, que deux partis à prendre : attaquer le propre témoignage de Jésus-Christ, s'ils tiennent pour vrais les Evangiles , ou bien mettre en soupçon les Evangiles eux-mêmes.
Attaquer le témoignage de Jésus-Christ, c'est-à-dire supposer que, par défaut de lumière, de clairvoyance, il aura pu de bonne foi se méprendre sur sa propre nature, ou que, par défaut de sincérité, il aura voulu nous tromper I
Dans les deux cas , Jésus-Christ s'abaisse au-dessous de lui-même et de tout. Plus rien ne se tient dans sa vie ; plus rien ne s'explique dans son caractère. Tout croule et se contredit, et l'esprit effrayé recule devant les impossibilités qui s'amoncellent les unes sur les autres. « Est-ce qu'il y a une union possible entre la lumière et les ténèbres? » disait le prophète. Evidemment non. Vous ne sauriez faire cohabiter ensemble dans un même lieu, dans une même âme , le soleil et la nuit, la vérité et le mensonge, la pureté absolue et la fraude, la clairvoyance, l'intuition sublime et l'illusion grossière. Ce sont des éléments qui se combattent. Si la lumière est là, elle chassera les ténèbres. Si le Christ est ce que nous avons vu, un être si pur et si saint, si complètement humble et modeste, si parfaitement calme et doux dans sa lumière, affranchi de toute exaltation, de tout enthousiasme, il n'a pas pu se méprendre sur sa vraie nature. Il n'a pas pu se croire Dieu. Il n'a pas pu le dire, ne le croyant pas. Voilà tout un côté de son caractère , le côté lumineux qui chasse l'autre , absolument, radicalement, comme le soleil chasse la nuit. Ne sentez-vous pas que dans ce sublime esprit, limpide comme le ciel, dans ce grand cœur, absolument pur et transparent comme le cristal, dans ce caractère sain et vigoureux à tous égards , toujours fort et toujours sûr de lui-même, il n'y a aucune place à une illusion si radicale, si étonnante, et aux enivrements d'un tel rêve sur sa nature, et encore plus aux prestiges et aux misérables moyens pour en convaincre le monde? Voilà qui est l'évidence même. C'est, je le répète, le soleil qui chasse absolument la nuit.
Si au contraire vous croyez que Jésus- Christ s'est mépris, que par défaut de clairvoyance il s'est cru Dieu , ou que
par défaut de sincérité il a voulu nous le faire croire, soit! Mais alors il n'est plus saint; il n'est plus grand. Barrez ce mot de Pascal : a II a été humble, patient, saint, saint, saint à Dieu, terrible aux démons, sans aucun péché. » Il n'est plus rien de tout cela. 11 en est l'opposé. Comment serait-il humble, et modeste, et clairvoyant, si, n'étant qu'un homme, il s'est cru Dieu? Comment serait-il saint, si, sachant qu'il ne l'était pas, il l'a dit néanmoins ? Comment serait-il grand , si , pour le faire croire , il a employé de misérables et indignes moyens? Mais quoil Jésus-Christ n'a pas été grand! Quoi! il n'a pas été doux, modeste, humble, divinement beau dans sa vie et dans sa mort, idéalement et sublimement pur dans le moindre souffle de sa poitrine , dans le plus imperceptible battement de son cœur! Alors que croire? que dire? Où y a-t-il encore quelque chose de certain , quelque chose que je puisse admirer, aimer, vénérer? Où est le vrai, où est le bien, où est le beau si Jésus-Christ n'est qu'illusion, mensonge, fraude, laideur morale, jointe par je ne sais quel mystère monstrueux à la plus divine grandeur qui ait jamais apparu? Pesez, pesez cela. Il faut qu'un caractère se tienne. On ne peut pas inspirer à la fois le mépris et l'amour, l'adoration et le dégoût. Point de milieu. Tel que Jésus-Christ se présente au monde, il faut de toule nécessité ou qu'il tombe dans la poussière , ou que nous, nous tombions à ses pieds. Il est tout ou il n'est rien.
Essayerez-vous d'amoindrir la difficulté en écartant l'acrusation de la tête du Christ, et en la transportant sur colle des apôtres et des évangélistes? Direz- vous que ce sont ceux-ci qui ont inventé cette fable et qui nous l'ont persuadée ? Mais vous allez vous heurter à une foule d'im-
Dossibilités. « Encore faut-il, dit Bossuet, que la plus forte persuasion qui ait paru sur la terre , et dans la chose la plus incroyable, et parmi les épreuves les plus difficiles, et dans des hommes les plus incrédules et les plus timides, ait une cause apparente. La feinte ne va pas si loin , la surprise ne dure pas si longtemps , la folie n'est pas si réglée. Car enfin , poussons à bout le raisonnement des incrédules: qu'est-ce qu'ils pensent de nos saints apôtres? Quoi ? qu'ils avaient inventé une belle fable qu'ils se plaisaient d'annoncer au monde? Mais ils l'auraient faite plus vraisemblable. — Que c'étaient des insensés et des imbéciles qui ne s'entendaient pas eux-mêmes? Mais leur vie , mais leurs écrits , mais leurs lois et la sainte discipline qu'ils ont établie, et enfin l'événement même prouvent le contraire. C'est une chose inouïe ou que la finesse invente si mal , ou que la folie exécute si heureusement. Ni le projet n'annonce des hommes rusés, ni le succès des hommes privés de sens. Ils nous disent : Nous avons vu, nous avons ouï , nous avons touché de nos mains, et souvent, et longtemps, et plusieurs ensemble, ce Jésus- Christ ressuscité des morts. S'ils disent la vérité , que reste-t-il à répondre? S'ils inventent, que prétendent-ils? Quel avantage, quelle récompense, quel prix de tous leurs travaux? S'ils attendaient quelque chose, c'était ou dans cette vie ou après leur mort. D'espérer pendant cette vie? ni la haine, ni la puissance, ni le nombre de leurs ennemis, ni leur propre faiblesse, ne le soulfrent pas. Les voilà donc réduits aux siècles futurs; et alors ou ils attendent de Dieu la félicité de leurs âmes, ou ils attendent des hommes la gloire et l'immortalité de leur nom. S'ils attendent la félicité que promet le Dieu véritable, il est clair qu'ils ne pensent pas à tromper le monde : et si le monde
veut s'imaginer que le désir de se signaler dans l'histoire ait été flatter ses esprits grossiers jusque dans leurs bateaux de pêcheurs, je dirai seulement ce mot : Si un Pierre, si un André, si un Jean, parmi tant d'opprobres et de persécutions, ont pu prévoir de si loin la gloire du christianisme et celle que nous leur donnons, je ne veux rien de plus fort pour convaincre tous les esprits raisonnables que c'étaient des hommes divins, auxquels et l'esprit de Dieu et la force toujours invincible de la vérité faisaient voir, dans l'extrémité de l'oppression , la victoire très assurée de la bonne cause '. »
Voilà quelques-unes des difficultés, exposées avec la logique, la vigueur d'esprit et l'éloquence de Bossuet. Mais il y en a d'autres, une surtout plus grande que toutes celleslà, absolument insoluble, qu'avait entrevue Rousseau luimême, et que la critique moderne a amenée déjà à un degré de lucidité qui ne permet pas de réplique. Vous dites que ce sont les apôtres qui ont inventé ce caractère du Christ, cette vie, celte mort, ce plan, cette physionomie. Rousseau répondait : « L'inventeur serait plus étonnant que le héros.» La critique moderne va plus loin, elle dit : L'inventeur est impossible; pour inventer le caractère de Jésus, il aurait fallu être Jésus.
J'ai déjà cité , en traitant des Evangiles, les textes forjt remarquables de Channing, de Goethe, de Fauteur anonyme d'Ecce Homo, montrant l'impossibilité pour les apôtres de créer un caractère qui les dépasse absolument ». Car, qu'on me permette d'y insister , il ne s'agissait pas. comme on le disait autrefois , d'inventer un fait, le fait de
1 Bossuet , Panégyrique de saint Anârt.
* Voir, au commencement de ce volume, p. 130 et sttirt.
la résurrection, par exemple, ce qui est déjà impossible, ni de broder et d'arranger quelques événements; il fallait créer un caractère qui se tînt. Or, si les apôtres l'eussent essayé, ils auraient créé un caractère humain, et très probablement un caractère juif; un rabbi perfectionné comme Hillel ou Gamaliel, au plus un prophète tel qu'Elie ou Jean-Baptiste , et si , s'exaltant pour sortir des types connus, ils eussent forcé les proportions, ils n'en auraient pas fait un caractère vivant. Car de créer un caractère comme celui que nous avons vu se développer sous nos yeux, c'est-à-dire le plus extraordinaire, le plus nouveau, le plus original , le plus en dehors de toutes les idées du temps, opposé à toutes les aspirations juives, le moins humain, en un mot, ou, pour mieux dire, le plus surhumain, à la fois humain et divin, et cependant vivant, c'est ce dont ils étaient absolument incapables. Ils le disent homme : où donc auraient-ils trouvé l'idée de cette sainteté parfaite, de cette vie immaculée, de cette absence complète de fautes qui n'est pas de l'homme? Ils le croient Dieu; comment le font-ils si faible? Ne savent-ils pas peindre une mort constante? « Oui, dit Pascal , car le même saint Luc fait celle de saint Etienne plus forte que celle de Jésuss-Christ i . » Et cet ineffable discours sur la montagne, et celui de la Gène, et les prophéties de la ruine de Jérusalem et du monde, et ces vives intuitions de la crise du temps, si tout cela ne venait pas de Jésus Christ, qui donc aurait pu le créer? « Admettons, dit Parker, que Platon et Newton n'aient jamais existé. Qui donc alors a opéré leurs merveilles et pensé leurs pensées? Pour inventer un Newton, il faudrait être un Newton. Quel
1 Piscal, Pensées, il, 3ii5.
est l'homme qui pourrait avoir fabriqué un Jésus? Il n'y a qu'un Jésus qui en fût capable 1. »
Il est donc impossible qu'un seul homme ait conçu, ait inventé de toutes pièces un caractère comme celui de Jésus, qui dépasse si complètement toutes les données de l'esprit humain. Combien la difficulté augmente lorsqu'on voit qu'au lieu d'avoir été créé par un seul , il l'a été nécessairement par plusieurs 1 Et ne dites pas que chaque évangéliste nous présente un Christ qui n'est pas le même. Car cela est faux d'abord ; la preuve en est faite ". De plus, dans cette hypothèse, au lieu d'un miracle, vous en auriez quatre. Le Jésus de chaque évangéiiste, en effet, est admirable, inimitable, absolument supérieur à l'écrivain qui le peignait. En outre, il est complet. Ne prenez que le Jésus de saint Matthieu ; détruisez les trois autres évangélistes, vous perdrez des trésors sans doute. Mais le Jésus de saint Matthieu suffira à prosterner le monde dans l'adoration. Réunissez-les maintenant. Fonciez ces écrivains d'un genre, d'un style, d'une langue, d'un point de vue si différents, c'est toujours le même Christ dont la claire et sublime figure ne se confond jamais avec aucune autre. En quatre pages distinctes Jésus-Christ apparaît le même, divinement beau dans chacune, et, en l'une et en l'autre, si élevé au-dessus de ses humbles peintres, que, bien loin de pouvoir le créer, ils n'étaient pas même capables de le copier. C'est l'aveu qui échappe à M. Renan, dans un de ces moments où la vérité s'impose même à ceux qui la nient, comme le soleil qui pénètre à travers les paupières mal fermées des aveugles volontaires : « Bien loin que
1 Théodore Parker, Discours sur des matières relatives à la Religion, 1849.
* Voir plus haut, 1" partie, chap. iv, p. 132.
Jésus ait été créé par ses disciples, dit-il, Jésus apparaît en tout comme supérieur à ses disciples. Ceux-ci, saint Paul et saint Jean exceptés, étaient des hommes sans invention ni génie... En somme, le caractère de Jésus, loin d'avoir été embelli par ses biographes , a été diminué par eux '. »
S'ils ont été incapables de V embellir, s'ils l'ont même diminué, s'il « dépasse absolument l'esprit de ses disciples», comme dit Parker, « s'il dépasse même, comme dit Channing, l'intelligence humaine, » ils ne l'ont donc pas créé. Il existe indépendamment d'eux, avant eux, plus grand qu'eux. Il est donc pleinement réel et pleinement historique. C'est le dernier mot de la critique moderne.
Que dire maintenant, pour achever tout ce sujet, d'une hypothèse qui a eu un moment de vogue en Allemagne, jamais en France, en dépit des efforts qui ont été tentés dans ce but? car si le génie français a des faiblesses, il a la gloire d'une clarté qui ne lui permet pas de se faire à de tels brouillards. Je parle de l'hypothèse mythique de Strauss. Ni un écrivain, ni plusieurs, s'entendant ou ne s'entendant pas, n'auraient pu créer un caractère qui dépasse si complètement et si absolument les données de l'esprit humain ; et on veut qu'il soit sorti de l'incubation lente, profonde, inconsciente du peuple 1 Le plus beau livre qui ait jamais éclairé, consolé, enchanté l'humanité, aurait été créé par tout le monde, c'est-à-dire par personne! Cette figure que nul pinceau, fût— il tenu par la main magistrale d'un Raphaël, d'un fra Angelico, d'un Léonard de Vinci, d'un Van-Eyck, n'a pu embellir, qui reste plus belle que la beauté, se serait faite toute seule 1 Elle serait sortie, par embellissements successifs, du cœur et des entrailles des premières communautés chrétiennes I Mais 1 Renan, Vie de Jésus, xxvm, 430.
on me permettra de poser ici une seule question : Ces communautés, qui les a faites? Comment sont-elles devenues chrétiennes? N'est-ce pas le Christ connu, aimé, adoré comme Dieu et comme homme , qui a fait le peuple chrétien? Alors comment est-ce donc le peuple qui a fait le Christ? Vous ne voulez pas de la date historique des Evangiles. Soit! mais vous ne pouvez pas nier la date des Actes des Apôtres, ni l'authenticité des épîtres de saint Paul. Or cesdeux monuments sont pleins de Jésus-Christ. Jésus-Christ apparaît là le centre, le lien, le ciment et l'architecte de toutes les premières communautés chrétiennes. Comment donc serait-ce elles qui auraient créé le Christ, puisqu'elles en sont nées? Si ce sont elles qui , par des coups de pinceau successifs et inconscients, ont fait cette sublime physionomie qui a enchanté ie monde, par quoi donc ont-elles été enchantées elles-mêmes?
Au reste on ne discute plus cette question-là. Elle est morte. Elle a succombé, non pas sous les efforts de [a raison, car l'illogisme et la déraison ont tant de charme pour certains esprits! deux faits l'ont tuée : la découverte de la version syriaque des Evangiles par le docteur Curreton, et la découverte du Codex Sinaiticus par M. Tischendorf. Pour une telle incubation, il faut du lemps ; or il n'y en a pas. Voilà ce qu'ont prouvé ces deux trouvailles archéologiques. Cela a relégué le livre de Strauss au vieux papier.
Mais laissons là les Évangiles, où vit, où vivra à jamais, sans vains ornements, sans phrases, dans le style ie plus
simple, l'éblouissante beauté du Fils de l'homme, beauté qui suffira à le défendre de tous les doutes, à y ramener un jour ou un autre toutes les âmes. Après tout, nous n'avons pas que ce moyen de nous former un jugement sur le caractère de Jésus-Christ. Nous pouvons encore le mesurer à son ombre, comme dit Parker, ou plutôt à la lumière qu'il a projetée sur le monde. Nous pouvons l'apprécier d'après les grands effets de sa parole , d'après les résultats de sa vie et de sa mort. Qu'était le monde avant lui? Qu'est-il devenu après? Essayons de trouver la mesure du changement qu'il lui a fait subir, de la beauté intellectuelle, morale et religieuse qu'il lui a communiquée ; nous aurons trouvé du même coup une nouvelle mesure , bien juste aussi, de la grandeur de Jésus-Christ.
Chose étonnante! Jésus-Christ a fait le monde à son image et à sa ressemblance; c'est par là qu'il l'a régénéré et transformé. Ces beaux traits de son esprit et de son cœur , cette élévation de pensées , cette tendresse et cette pureté de sentiment, cette largeur d'embrassements qu'on contemple dans les Évangiles , on en retrouve un reflet sur le monde moderne, et c'est ce qui fait sa distinction d'avec le monde ancien et sa supériorité. Le monde ancien était plongé dans l'idolâtrie, dans l'ignorance de Dieu, dans une superstition si invétérée et si profonde , qu'avec tout son génie Platon se sentait impuissant à la dissiper et appelait à grand cris une intervention d'en haut. Et maintenant ce Dieu, que Jésus nommait son Père, est le nôtre. Ce culte pur, spirituel, cette adoration en esprit et en vérité, cette belle religion, fondée sur la pureté du cœur, sur la paternité et la fraternité humaine, est la religion de tous, même des plus humbles. Comme Jésus, nous nous savons, nous nous sentons fils de Dieu. Dieu n'est pas hors
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de nous et loin; il est en nous, il habite nos cœurs, il divinise nos vies. L'existence la plus terne, la plus oubliée des hommes, a son échappée sur un coin du ciel. Et qui dira à quelle hauteur se sont élevées, dans certains hommes, les vertus qui brillaient au cœur de Jésus : son humilité, son obéissance, son zèle pour la gloire de Dieu, son amour des âmes? Nulle part sans doute on n'a égalé le divin modèle. Nulle part non plus on ne s'est découragé de ne pouvoir le reproduire. Et comme la nature multiplie les efforts, varie les nuances et les couleurs, engendre des milliers d'espèces de roses pour en réaliser le type, chacune des vertus du Christ a créé depuis dix-huit siècles des milliers d'hommes qui ont fait les plus sublimes efforts pour essayer de reproduire quelque chose de son inimitable beauté. Le monde a été embaumé de ces essais ; et il lui a dû, outre ce caractère général d'élévation religieuse, une fécondité surnaturelle dont le monde antique n'eut pas même le pressentiment.
Mais ce n'est pas le seul trait de sa physionomie que Jésus-Christ ait empreinte sur la société moderne. Jésus, qui ne voyait que son Père dans le ciel , sur la terre ne voyait que les âmes. Pour lui, il n'y avait ni grands, ni petits, ni riches, ni pauvres, et, je dirai avec l'Apôtre, ni hommes, ni femmes, ni enfants. Vaines apparences, voiles diaphanes, à travers lesquels son œil si pur n'apercevait que cette chose auguste qu'on appelle une âme. Or ce caractère de haute spiritualité, c'est le second caractère du monde moderne. Vers la fin de l'histoire ancienne, les hommes ne considéraient que les vaines apparences , n'estimaient plus que les riches , les puissants , brisaient les faibles, les femmes, les enfants, foulaient aux pieds les pauvres. Tout à coup voici une merveille. Les âmes mon-
tcnt tout doucement au premier plan. Et par suite la femme se relève, malgré sa faiblesse; l'enfant se relève, même celui que sa constitution débile dévouait au ruisseau ; l'esclave se relève, en gardant ses chaînes qu'il déposera bientôt ; le pauvre se relève, en voyant ses haillons touchés avec respect par le riche. C'est une révolution inouïe, inespérée, irrésistible. Les grands, les forts, passent au second rang. Il y a des délicatesses infinies pour les petits, et une société nouvelle se fonde sur le respect de l'enfant, sur l'honneur de la femme, sur l'amour du pauvre, sur la dignité de tous dans une sainte égalité.
Et comme un des traits de la beauté du Fils de l'homme, c'est l'universalité de son amour ; comme on ne peut pas penser à lui sans le voir attaché à la croix, les bras étendus pour embrasser le monde, les barrières des nationalités tombent ; les patries , sans cesser d'être chères au cœur de l'homme , deviennent moins exclusives ; des fanaux s'allument le long des mers, sur les côtes, là où l'antiquité bénéficiait des naufrages; le mot hostis n'a plus de sens; l'humanité naît, c'est-à-dire la grande république des frères séparés encore par les intérêts et les langues , mais ayant du moins trois liens qui les unissent par-dessus les montagnes et les mers : le lien du sang, le lien de la foi et le lien de l'amour.
Et ce n'est là que le commencement. Voici le plus divin, le trait royal de la beauté de Jésus-Christ empreint sur la société moderne. Elle a quelque chose d'infini comme lui, d'incommensurable, de jamais satisfait, qui fait son honneur et sa beauté; car de là naît son progrès. Regardez le monde ancien , tout y est parfait en son genre. Chaque homme y réalise son idéal, y accomplit le bien et le beau, tel que sa nature le conçoit. Dans le monde moderne, au
contraire, le but n'est pas atteint. Tout va à une beauté, dirai-je chimérique, puisque personne n'y atteint, et que chaque âme gémit de ne pouvoir y arriver? Ecoutez, écoutez le monde ancien : dans l'art, dans la philosophie, dans la poésie, quel accent de satisfaction I il «a trouvé, il a réalisé le beau : il est heureux. Quelle différence avec ce long soupir, avec cet incessant gémissement du monde moderne : « Ah ! si je pouvais atteindre à la beauté absolue ! Si je pouvais trouver la vérité éternelle ! Si je pouvais faire vivre en moi le bien, le beau, le noble, le saint I »
Le vieux monde bâtissait ses temples , dressait ses statues, écrivait ses drames, ses glorieuses épopées d'une manière définitive; c'était complet. Le nouveau, ni dans son art, ni dans sa philosophie, ni dans sa poésie, n'a rien qu'il considère comme achevé. Il n'a le courage de rien finir : tant il porte un idéal qui dépasse toute réalité! Possession de la beauté satisfaite : voilà le Parthénon ; aspiration immense de l'amour non satisfait : voilà la cathédrale de Cologne; aussi n'est-elle pas finie I Et où la finir? Et comment la finir? Et où mettre la dernière pierre? La dernière pierre 1 mais il n'y en a pas; il ne peut pas y en avoir. Tant qu'on reste ici-bas, on ne peut dire de rien : C'est fini.
J'ai toujours considéré avec étonnement l'étrange conception des héros divinisés dans Homère. Ils sont aux champs Elysées, couronnés, récompensés, mais pas heureux, pleins de regrets. Et que regrettent-ils? La terre qu'ils ont quittée , cette vie , cette lumière qu'ils avaient ici-bas. Si grands qu'ils soient, ils estiment qu'ils ne sont plus que des ombres. La lumière, la beauté, la vie, pour eux, est en ce monde-ci. L'ombre est là-haut, où ils sont. Ecoutez-les, écoutez Achille. Est-ce qu'il désire un éclat
supérieur? Non, il regrette sa force, sa valeur d'autrefois. Et tous sont de même : ombres infortunées qui vivent retournées du côté de cette terre qu'ils ont quittée, et dont toute la consolation est de revenir errer parmi les vivants. Nous au contraire, dans ce monde nouveau de Jésus-Christ, à travers toutes les splendeurs de la création et de l'art, nous vivons irrassasiés, nous rêvons une beauté, plus haute que toutes les beautés , que nous désespérons d'atteindre ici-bas. Là-haut même, quand nous y serons, c'est à peine si nous parviendrons à nous satisfaire; nous irons de lumière en lumière, cherchant toujours quelque chose de plus beau, gardant notre soif, notre sublime aspiration, mais non pas notre douleur ; car la soif ne renaîtra sans cesse que pour être sans cesse rassasiée. Voilà l'esprit humain dans le monde moderne. Il a été directement retourné.
Ce grand phénomène de l'histoire, sur lequel je n'insiste pas davantage , suppose évidemment un événement extraordinaire qui lui correspond et qui opéra la transformation. Il doit y avoir eu un moment où l'ancien monde finît, où le nouveau commence; il faut qu'une action ait été exercée sur les âmes pour les pousser dans la direction nouvelle. Quel a été ce moment? Quel a été le premier pas de ce progrès sans fin? Qui a ouvert cette ère? Il n'y a qu'une réponse : Jésus-Christ. Il est absolument certain que l'ancien monde finit à la croix du Sauveur, ni plus tôt ni plus tard, et que le nouveau monde commence alors. La croix est le point d'arrêt de la chute, le point de départ du renouvellement, et si Jésus-Christ est Dieu, tout se comprend et s'explique. Mais si Jésutj-Christ n'est pas Dieu; s'il a substitué une idolâtrie à une idolâtrie; s'il a menti, et si, par ce mensonge ou par cette illusion, il a
régénéré le monde., alors je n'y comprends plus rien. Toutes mes notions de certitude, de vérité, de justice, de vertu, et, je le dirai, de cause et d'effet, se brouillent dans ma tête, et l'idée même de Dieu se couvre d'un voile. C'est ce que disait Napoléon : « Enfin, et c'est mon dernier argument, il n'y a pas de Dieu dans le ciel, si un homme a pu concevoir et exécuter avec un plein succès le dessein gigantesque de dérober pour lui le culte suprême, en usurpant le nom de Dieu. » Et j'ajoute, s'il a pu, en usurpant le nom de Dieu, et en plongeant le monde dans l'idolâtrie, le régénérer.
Oui, et c'est par là que je termine, si Jésus-Christ est Dieu, tout se suit, tout s'enchaîne : sa vie, sa doctrine, ses miracles et les prodigieux effets de son passage sur la terre et jusqu'à l'heure même et au lieu de son apparition. Quand le temps fut accompli, que la foi de l'enfance du monde fut affaiblie, et que sur toutes les lèvres se posa la question : Qui nous montrera le bien? lorsque le fardeau du péché en eut amené le dégoût au cœur de l'humanité, Dieu envoya son Fils sur la terre, au secours de l'homme qui succombait. Il vint, au milieu des temps et au centre du monde, plein de grâce et de vérité , affranchi de toute erreur et de tout péché , innocent et saint , pratiquant toutes les vertus, débordant surtout du plus tendre amour pour Dieu, de la plus divine pitié pour l'homme, et scellant la plus pure vie par une mort sublime. On le voit homme, mais, à travers l'idéale beauté de son humanité, trans-
pire la lumière de sa divinité; très douce d'abord, puis plus vive, puis s'échappant en éclairs, et bientôt éblouissante. Il apparaît tout imprégné de vie divine, et l'humanité , en s'unissant à lui , trouve dans son esprit, dans son cœur, dans sa force, dans sa vie tout entière, un agrandissement de la sienne. Quoi de plus simple, de mieux suivi, de plus digne de Dieu, de plus honorable pour l'homme!
Supposons cependant que Jésus-Christ ne soit pas Dieu; que le héros de ce drame ne soit qu'une dupe innocente ou un imposteur habile; qu'y gagnez- vous? Etes-vous pour cela délivré du mystère? Au contraire, au lieu d'un, vous en avez dix , vous en avez mille ; un chaos d'obscurités inexplicables, de contradictions d'où vous ne sortirez pas.
Oui, si Jésus-Christ n'est pas Dieu, si ce n'est qu'un homme, qu'un juif crucifié, il est inexplicable que l'on ait cru en lui , cru en lui pendant sa vie, cru en lui après sa mort; que l'on ait cru qu'il était le Fils de Dieu, son Fils unique né d'une Vierge, ressuscité des morts , monté au ciel, en présence de cinq cents disciples. Cela est inexplicable. Quoi! vous êtes homme, fils d'homme, et vous vous dites Dieu, et vous vous obligez à agir en Dieu! Mais y avez- vous pensé? vous ne soutiendrez pas ce rôle un quart d'heure! vous serez percé à jour avant la fin de votre premier discours! Et cependant on a cru qu'il était Dieu; et ses ennemis qui le surveillaient, qui l'épiaient, n'ont pas trouvé un seul point vulnérable, un seul de ces moments où l'homme se retrouve et se trahit. C'est inexplicable.
Et ce qui l'est bien davantage , c'est qu'on y ait cru avec l'intensité de foi, avec l'ardeur, l'élévation, la pureté, la
générosité héroïque qu'on y a mises. Et ce ne sont pas quelques hommes; c'est le monde entier qui a cru, et j'allais dire, qui a cru jusqu'à la passion, jusqu'à la folie, jusqu'au sacrifice de tout et même de la vie.
Comptez, si vous le pouvez, les millions de martyrs qui, depuis dix-huit siècles, sous tous les cieux, dans toutes les civilisations, ont couru à la mort comme à une fête , enflammés par leur invincible foi à la divinité de Jésus- Christ; les solitaires qui ont tout quitté pour lui, et dont îa vie fut un prodige d'abnégation, de patience, de sacrifice; les vierges qui, renonçant aux plus nobles joies de la terre, le prirent pour époux, et lui consacrèrent leurs pures et virginales pensées; tant de saintes épouses, de mères dévouées, d'innocentes jeunes filles qui lui durent la beauté de leur âme; et ceux, innombrables aussi, qui, les yeux pleins de larmes, ont reçu la douleur dans un cœur soumis et consolé ; et ceux-là encore qui ont généreusement recommencé leur vie pour lui et ont gravi d'un pied ferme les âpres sommets de la pénitence.
Car ce qui est tout à fait inexplicable , si Jésus-Christ n'est pas Dieu, ce n'est pas seulement qu'on ait cru en lui, qu'on y ait cru jusqu'à la passion, jusqu'au martyre, c'est qu'on se soit régénéré dans cette croyance. Ce qui est tout à fait inexplicable, c'est que ce mensonge ou ce rêve, comme vous voudrez, ait renversé le paganisme, tué la religion des sens, purifié l'air empesté du monde ancien. C'est qu'il ait produit les plus grands caractères et les plus hautes vertus : sainte Agnès et sainte Cécile, saint Augustin et saint Thomas, Charlemagne et saint Louis. C'est qu'il ait enfanté l'Europe chrétienne; qu'il ait Créé l'Eglise. C'est qu'après dix-huit siècles révolus ii calme encore les passions, il inspire les héroïsmes , il sèche les larmes , il gué-
risse les plus inconsolables douleurs, il transfigure les morts les plus désolées. Ce qui est inexplicable, c'est qu'il fasse tout cela, et qu'il le fasse seul. Ah ! s'écriait autrefois un grand orateur, si je voulais me donner de la vérité une idée digne d'elle, j'irais m'agenouiller au pied de la croix; je me dirais qu'elle n'est qu'un rêve, une erreur, un mensonge conscient ou inconscient, et voyant ce qu'elle a séché de larmes, consolé de douleurs, adouci d'infortunes, inspiré de vertus, créé de dévouements, je me dirais : 0 mon Dieu, si l'erreur fait de telles choses, que fera donc 4a vérité quand son règne sera venu!
Mais, osé-je bien encore prononcer ce nom de vérité? La vérité, qu'est-ce? La vérité, où est-elle? Où est-elle en histoire? Si vous ne croyez pas à Jésus-Christ, à qui croirezvous? A César, à Alexandre, à Socrate? « Mais les faits de Socrate, dont personne ne doute, sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. » Où est-elle en religion? Le christianisme n'est qu'un mensonge, soit. A plus forte raison le paganisme, le mahométisme, le bouddhisme. Il ne reste rien, dans les archives religieuses de l'humanité, que des erreurs succédant à des erreurs, et la plus divine des soifs de l'humanité a été un piège. Reste la religion naturelle, me direz-vous; mais y a-t-il, dans la religion naturelle, un seul dogme, un seul précepte qui repose sur des bases plus profondes, plus solides que la divinité de Jésus-Christ? 11 faut adorer Dieu, dites-vous, il faut le prier. Et pourquoi ? Parce que le sens intime le veut, parce que l'humanité l'enseigne. Mais depuis dix-huit siècles, l'humanité dit aussi qu'il faut adorer Jésus-Christ, et le sens intime dit qu'elle a raison de le faire. Encore une fois, où donc est la vérité? Où est-elle en philosophie, en morale, en jurisprudence, en économie politique? Vous croyez à la propriété, à la
transmission légitime du fruit de votre travail, et vous avez raison d'y croire. Mais ce fait de la propriété, base du monde social, ne repose pas sur des preuves plus vraies, plus nombreuses, plus certaines, plus inébranlables que la divinité de Jésus-Christ. Si Jésus-Christ n'est pas prouvé, rien ne l'est, et la main qui le renverse de son piédestal, bon gré, mal gré, arrache aussi Dieu du sien. Car enfin , du haut de son trône , Dieu a vu le triomphe du mensonge et du mal ; il a vu un simple mortel s'arroger la divinité; il; a vu le monde ébloui, fasciné, tomber aux pieds de ce faux dieu, et i\ l'a permis ! Il a permis que le monde, au lieu de se corrompre dans cette idolâtrie, dans cette adoration du mensonge , s'y régénérât. Il a permis que les fleurs les plus pures germassent sur ce fumier ; et il n'est pas intervenu 1 II a vu l'humanité dans l'impossibilité de distinguer la vérité de l'erreur, puisque si la vérité est quelque part, elle est stérile, tandis que le christianisme qui est erreur, mensonge, adoration d'une idole, est fécond, bienfaisant, a une irradiation sublime de bonté et de beauté. Il a vu cela, et il n'a pas tendu la main à l'humanité qui est sa fille !
0 mon Dieu, mon Dieu, dans quels abîmes on tombe, dans quel inextricable chaos roule l'esprit humain , lorsqu'il refuse la lumière que vous lui avez préparée! et • quelles angoisses il se prépare , s'il aime la vérité, s'il sent qu'il ne peut pas vivre sans elle! Errant dans les ténèbres, se heurtant à mille problèmes insolubles , il ne tarde pas à connaître la plus douloureuse des tentations , celle qui consiste à fermer les yeux et à ne plus même essayer de voir. Sur l'oreiller où il dort si mal , où s'agite son âme qui souffre, veille l'esprit des ténèbres, et aux heures des insomnies, une voix se fait entendre : <c Laisse toutes ces
questions, abandonne toutes tes recherches; ferme les yeux; tâche d'oublier et de dormir. » 0 Jésus, ayez pitié de ces âmes souffrantes, de ces pauvres et nobles chercheurs de la vérité. Us n'ont pas fui la lumière; il n?ont pas désiré les ténèbres; et, les eussent-ils cherchées, il est d'un cœur comme le vôtre, ô Jésus, de les vaincre à force d'amour. Que de vos pieds et de vos mains percés , de votre cœur ouvert, parte un rayon de lumière, si faible soit-il! Qu'ils voient, ô Jésus, et ils seront sauvés. Car vous êtes vousmême la preuve la plus frappante de la vérité de la Religion que vous avez établie; et, pour illuminer l'intelligence la plus obscure comme pour guérir le cœur le plus malade, il sufSit de lui montrer Jésus-Christ.