MARS — 28 AVRIL
Le soir du vendredi (14 de nisan, 18 mars) se passa tristement. « Dans la soirée, dit saint Matthieu, un homme riche d'Arimathie nommé Joseph, qui était, lui aussi, disciple de Jésus, vint trouver Pilate1, » « avec hardiesse, » ajoute saint Marc ', et lui demanda le corps de Jésus. Pilate parut étonné que Jésus fût déjà mort; mais, sur le rapport du centurion, il commanda qu'on donnât à Joseph le corps du supplicié.
De son côté , dit saint Jean , Nicodème vint aussi apportant une composition de myrrhe et d'aloès, environ cent livres ". Tous deux, Joseph et Nicodème, avaient senti, comme il arrive souvent , leur amour se réveiller en pré-
1 Matth. xxvii, 57.
2 Marc, xvi, 1 : Audacler.
3 Joan. xix, 39.
sence de la mort et des humiliations de Jésus, et ils brûlaient maintenant de réparer , par une confession tardive mais courageuse , les timidités de leur vie. « Ils prirent donc le corps, l'enveloppèrent dans un linceul blanc, et le déposèrent dans un sépulcre neui que Joseph s'était fait creuser dans le roc. Après quoi, ayant roulé une grande pierre à l'entrée, ils s'en allèrent. Or Marie Madeleine et l'autre Marie étaient là assises près du sépulcre 1 . »
Elles étaient seules. Tout le monde s'était peu à peu retiré. Les autres saintes femmes, après avoir observé avec soin où l'on déposait les restes précieux de leur Maître, avaient été en ville acheter des aromates et des parfums pour compléter, après le sabbat, l'embaumement provisoire. La nuit venait; il n'y avait pas une heure à perdre : car, au soleil couché et pendant toute la journée du lendemain, on ne pouvait plus rien acheter ni même demeurer près du tombeau. Elles étaient donc parties en toute hâte, voulant être en mesure de revenir, pour ce pieux devoir, dès le dimanche matin. Quant à Madeleine, fidèle à son caractère, elle était demeurée près des reliques chéries de son Maître, comme elle était autrefois assise à ses pieds : muette, absorbée maintenant dans sa douleur, ne trouvant pas encore dans les intuitions de son amour le pressentiment de ce qui allait arriver ».
La journée qui suivit l'ensevelissement de Jésus (samedi, 15 de nisan) ne vit personne au tombeau. La loi ne le permettait pas. Saint Luc marque expressément que « pendant le jour du sabbat toutes les saintes femmes demeurèrent en repos, selon le commandement » ». Mais on
1 Matth. xxvn, 61.
9 Marc, xv, 47.
3 Luc. xxm . 50.
juge de leur impatience et du douloureux sacrifice que la loi avait imposé à leur piété, en les voyant le dimanche matin, « dès la première lueur du jour1, » « quand les ténèbres régnaient encore *, » arriver de tous côtés au sépulcre. Ce doux Maître, que les méchants ont tué, elles ont hâte de le revoir une dernière fois , de rouvrir sa tombe, de toucher ses membres glacés, de les embaumer de leurs parfums, et encore plus de leurs baisers et de leurs larmes.
Cependant il s'était passé, pendant cette journée du samedi où elles avaient vécu enfermées dans leur douleur, un fait fort grave qu'elles ignoraient. Les pharisiens et les princes des prêtres étaient assemblés, inquiets de l'annonce que Jésus avait faite de sa résurrection future. Chose triste à dire! ils y croyaient plus que les disciples. La haine a aussi ses intuitions, et plus profondes quelquefois que celles de l'amour. « Ils vinrent donc trouver Pilate et lui dirent : Seigneur, nous nous sommes rappelé que cet imposteur, lorsqu'il vivait encore, a dit : Après trois jours, je ressusciterai. Commandez donc qu'on garde le sépulcre jusqu'au troisième jour, de peur que ses disciples ne viennent dérober le corps et ne disent au peuple : Il est ressuscité. Et la dernière erreur serait pire que la première 3. »
Pilate, qui s'était vu, avec un suprême déplaisir, amené à prendre en toute cette affaire un rôle dont il se repentait, et qui, en tous cas, ne voulait plus y être mêlé, leur répondit assez sèchement : « Vous avez des soldats; allez, et gardez-le comme vous l'entendrez. » Bon gré, mal gré,
1 Marc, xvi, 11.
2 Joan. xx , 1.
3 Matth. xxvn, 63-64.
JÉSDS-CURIST 557
il fallut se passer de soldats romains. Les Juifs allèrent donc, fermèrent soigneusement le sépulcre, en scellèrent la pierre, et y mirent les huissiers du temple 1.
Aucun des évangélistes ne nous a raconté le fait même de la résurrection. Ils ont vu le ressuscité; ils ne disent pas comment il est ressuscité. Ils ne l'ont probablement jamais su. .Celui qui remonte le plus haut dans les incidents de cette nuit célèbre dit, sans en préciser l'heure, qu'il se fit un grand tremblement de terre, qu'un ange descendit du ciel, renversa la pierre qui couvrait le sépulcre et s'assit dessus. Son visage brillait comme un éclair, et son vêtement était blanc comme la neige. Les gardes, frappés d'épouvante, devinrent comme morts. Eperdus, hors d'eux-mêmes, ils courent à Jérusalem raconter ce qu'ils ont vu '. Saint Matthieu ajoute qu'il y eut un conseil des princes des prêtres et des anciens du peuple, et que là il fut décidé que l'on achèterait le silence des gardes. « Ils leur donnèrent, en effet, une grande somme d'argent avec cet ordre : Dites que les disciples sont venus de nuit et l'ont enlevé pendant que vous dormiez. Et si le gouverneur vient à le savoir, nous l'apaiserons et nous vous mettrons à couvert. Les soldats, ayant reçu l'argent, firent ce qu'on leur avait dit, et cette imposture qu'ils répandirent dure encore parmi les Juifs 3. » Voilà ce qu'écrit saint Matthieu, ce qu'il écrit à Jérusalem , vers l'an 42, c'est-à-dire huit ou neuf ans après, au moment où les témoins de ce fait vivaient encore et auraient pu lui donner un démenti public.
Cependant on était au dimanche. La première lueur du
1 Matth. xxvii, 65-66.
* Ibid., xxviii, 2, 3, 4.
* lbid., 11-15.
558 jÉsus-cmusT
jour commençait à poindre. Les saintes femmes , ayant pris leurs aromates et leurs vases de parfums, se dirigeaient vers le tombeau. Mais déjà Madeleine y était arrivée. Elle y avait apparu « quand les ténèbres couvraient encore la terre 1 », tandis que les saintes femmes n'y vinrent que « le soleil levé * ». Nous l'y avions laissée la dernière le vendredi soir; et il n'avait rien moins fallu que les prescriptions légales les plus absolues pour l'en arracher. Nous l'y retrouvons la première le dimanche matin , avant même le lever du soleil. Elle s'y est glissée dans les ténèbres. Pourquoi y était-elle venue? N'était-ce que ce besoin de la douleur qui fait que, quand on a perdu un être chéri , on n'est bien que près de sa tombe? Ou bien attendait-elle quelque chose ? Avait-elle trouvé dans son cœur, pendant cette longue journée du samedi , un pressentiment consolateur? Saint Matthieu semble l'indiquer. Elle n'apportait point de parfums.- a Elle venait, dit-il, voir le sépulcre ' . » Elle arrive, et à travers les ténèbres qui commencent à se dissiper, elle aperçoit que la pierre est ôtée. Elle n'en regarde pas davantage. L'idée d'une profanation se présente à son esprit et la fait frémir. Elle court à la maison où demeurent Simon-Pierre et le disciple que Jésus aimait. Elle entre bouleversée. « On a enlevé le Seigneur du sépulcre, dit-elle, et nous ne savons où on l'a mis *. »
L'émotion de saint Pierre et de saint Jean est au comble. On la sent à travers le récit des évangélistes. « Pierre se lève aussitôt et se rend au sépulcre.. Et tous deux, Pierre
1 Joan. xx, 1.
2 Marc, xv, 2.
3 Matth. xxvni, 1.
* Joan. xx. 2.
et l'autre disciple, couraient; et celui-ci courut plus vite que Pierre *. »
Ils arrivent, Jean le premier. « Et, s'étant penché, il vit les linges posés à terre; cependant il n'entre pas. Pierre, qui le suivait, arrive, et il entre aussitôt, et il voit les linges posés à terre, et le suaire qui couvrait la tête, non posé avec les linges, mais plié en un lieu à part. » Pierre ne savait que penser. Ces linceuls posés à terre, et ce suaire plié et roulé avec soin , ce n'était pas l'indice d'un enlèvement furtif. Tout semblait indiquer que ce tombeau avait été témoin d'un doux et calme réveil. Mais Pierre était étonné et ne concluait pas.
« Alors entra l'autre disciple, celui qui était arrivé Je premier. Il vit, et il crut : car les autres apôtres ne savaient pas encore qu'il fallait, d'après l'Ecriture, que le Christ ressuscitât d'entre les morts 2. »
Il vit, et il crut. Il crut quand saint Pierre ne savait que penser. Il crut quand Madeleine ne croyait pas encore. Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu! Jésus a plus de tendresse pour Madeleine; il a de plus grands dons pour saint Jean. La première baise ses pieds; le second repose sur sa poitrine. Il va apparaître à l'une; il n'a pas besoin d'apparaître à l'autre. Le cœur pur a des intuitions plus pénétrantes que le cœur repentant.
Cependant les deux disciples se retirent, l'un étonné, l'autre croyant. Madeleine reste et pleure. Elle ne peut pas se détacher de ce tombeau vide et tant aimé. Il faut qu'elle retrouve ces reliques si chères. Que va-t-il se passer? Ecoutons saint Jean. II n'y a que lui pour peindres des scènes pareilles.
1 Joan. xx, 4.
* Matth. xxvm, 8, 9.
« Les deux disciples donc s'en retourneront chez eux Mais Marie se tenait debout près du sépulcre, et elle pleurait à l'entrée. Tout en pleurant, elle se baissa pour regarder dans le sépulcre. Et elle voit deux anges vêtus de blanc, assis l'un à la tête, l'autre aux pieds, là où avait été placé le corps. Lesquels lui dirent : Femme , pourquoi pleurez- vous? Elle leur dit : Parce qu'ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l'ont mis. y « Ayant dit cela, elle se retourna par derrière, et elle vit Jésus debout; mais elle ne savait pas que c'était Jésus. Jésus lui dit : Femme, pourquoi pleurez- vous ? Qui cherchez-vous? Et elle, pensant que c'était le jardinier, lui dit : Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où • vous l'avez mis, afin que je l'aille prendre.
« Jésus lui dit : Marie. Marie, s'étant retournée, lui «lit: Maître.
« Jésus lui dit : Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père , vers mon Dieu et votre Dieu.
« Marie Madeleine vint donc aux disciples, et leur dit : J'ai vu le Seigneur, et il m'a dit telles choses *. »
Divinité de l'Evangile! où vous voit-on mieux qu'en cette page! Chaque mot est comme un éclair d'en haut, tout imprégné de lumière céleste. Ainsi, au lendemain de la mort, à ce moment où, si nous étions libres, nous nous hâterions d'apparaître à ceux que nous avons le plus aimés, afin de sécher leurs larmes, et peut-être aussi à ceux qui nous ont calomniés , trahis , fait mourir de chagrin , pour les confondre, à qui apparaît Jésus? Ni à Pilate, ni à
1 Joan. xx, 11-18.
Hérode, ni aux princes des prêtres. Rien d'humain ne doit voiler une si sublime résurrection. Il n'apparaît pas non plus à P>rre, ni à Jean, ni à aucun de ceux qu'il a choisis pour être ses apôtres. « Il apparaît d'abord à Marie Madeleine i . » Elle qui a tant péché , mais qui a tant aimé , ô délicatesse du plus beau de tous les cœurs ! c'est elle qui le verra la première.
Et quels détails , touchants ou sublimes , dans cette apparition! Madeleine ne reconnaît pas d'abord Jésus, quoiqu'elle ne pense qu'à lui; elle ne songe pas même à le nommer; elle en est si remplie, qu'elle ne s'imagine pas que le jardinier ne comprenne pas de qui elle parle.
Il faut que Jésus prenne la parole pour se faire reconnaître. Il ne lui dit qu'un mot; mais quel motl « Marie! » Ah I il est doux ce nom, quand il est prononcé, dans l'ntimité, par une voix qui nous est chère! Le cœur de Madeleine se fend de tendresse en l'entendant. « Maître, » dit-elle; elle se jette à ses pieds pour les baiser.
C'est alors' que Jésus l'arrête par un mot mystérieux : « Ne me touche pas , car je ne suis pas encore monté à mon Père. » Deux fois Madeleine avait touché les pieds du Sauveur, et les avait couverts de ses baisers, et deux fois Jésus le lui avait permis et l'en avait louée. Et maintenant qu'il est ressuscité, il s'oppose à ses chastes empressements ? D'où vient cette austérité imprévue ? Tout à l'heure, quand il apparaîtra aux saintes femmes et qu'elles voudront baiser ses pieds , il les laissera faire. Il présentera lui-même ses mains à ses apôtres et leur dira : Touchez-les. Il permettra à saint Thomas de mettre la main sur sa poitrine, dans la plaie sacrée de son côté.
* Marc, xvi, 9.
Madeleine seule sera exclue de ce bonheur. Quel est ce mystère? 11 y a donc un moment où le cœur a besoin de ces chastes tendresses, et un moment où il est sûr de luimême et peut s'en passer! Un moment où Jésus donne ses pieds et ses mains à baiser, et un moment où il les retire 1 Il y a un moment où il est expédient dô ne plus baiser, même les pieds transfigurés du Sauveur, où de telles joies deviendraient un obstacle et nuiraient à la perfection de l'amour! Et il y a un moment, oserai-je le dire? où elles enivreraient le cœur d'un bonheur trop fort. 0 Madeleine, ne me touche pas. Nous ne sommes plus à cette première heure où tu avais besoin de baiser mes pieds pour sentir que tu m'aimais, et nous ne sommes pas encore à l'heure des embrassements éternels. Laisse ces joies sensibles à ceux qui doutent : à Thomas , qui ne croit pas encore ; aux saintes femmes , qui ont besoin d'approfondir leurs cœurs. Pour toi , qui crois parce que tu aimes, monte plus haut. Vis de détachement, de désirs; agrandis ton âme dans l'attente. Le jour n'est pas loin où je serai remonté à mon Père, où tu y seras montée toi-même, et où je répondrai à tes ardeurs par un amour que ton cœur transfiguré peut déjà comprendre, mais qu'aujourd'hui il ne pourrait pas supporter. (/
Cependant, tandis que Marie Madeleine arrivait ainsi , rayonnante de bonheur , auprès des apôtres , et que ceuxci, l'ayant entendue, refusaient d'ajouter foi à ses paroles1, un groupe de femmes fidèles montaient silencieusement une des rampes qui conduisaient au tombeau. Celles-ci apportaient des vases remplis de parfums, et elles se demandaient avec inquiétude qui leur ôterait la pierre qui
1 Marc, xvi, 2.
en ferriid't l'entrée. Le soleil était déjà levé , et la première chose qui les frappa en arrivant, c'est que la pierre n'était plus sur l'ouverture du sépulcre , mais roulée à côté. Elles avancent la tête ; le tombeau est vide. Le saisissement les prend. Elles restent là debout, stupéfiées. « Or il arriva, dit saint Luc, que pendant qu'elles étaient là saisies de frayeur, deux hommes resplendissants de lumière se présentent à elles, qui, voyant qu'elles détournent leurs regards et abaissent vers la terre des yeux mornes et étonnés, leur disent : Pourquoi cherchez - vous parmi les morts celui qui est vivant? Il n'est point ici. Il est ressuscité comme il l'avait dit. Venez et voyez ! voilà le lieu où on l'avait mis. Retournez donc en toute hâte dire à ses disciples et à Pierre qu'il est ressuscité ; je vous assure qu'il vous précédera en Galilée; et c'est là que vous le verr z, comme il vous l'a dit 1 . »
A ce mot, un vague souvenir des paroles de Jésus se peint dans leur mémoire. Mais la crainte glace leur cœur. Elles s'enfuient en toute hâte, tellement saisies qu'elles ne peuvent se décider à parler de cela à personne. C'est alors, sur la route, que Jésus leur apparaît et vient leur intimer lui-même l'ordre qu'elles ont reçu et qu'elles n'exécutent pas. « Tout à coup, dit saint Matthieu, Jésus se présenta à elles, et leur dit : Je vous salue. Elles, aussitôt, se prosternent à ses pieds, et, les tenant embrassés, elles l'adorent. Alors Jésus leur dit : Ne craignez plus; allez,- et dites à mes frères qu'ils se rendent en Galilée. Là nous nous re verrons *. »
Ce fut là la seconde apparition de Jésus, plus familière que la première, mais moins intime. Les saintes femmes
1 Luc. xxiv, 1-7.
* Matth. xxviii, 9, 10.
se hâtent de se rendre auprès des apôtres , où elles réussissent encore moins que la Madeleine. Non seulement les apôtres refusent de les croire , mais tout cela n'est à leurs yeux que « rêveries de femmes < » .
C'est peu après, dans le même jour, vers midi, que Jésus apparut à Pierre. Déjà, en donnant leur message aux saintes femmes, les anges avaient dit: «Allez dire aux disciples et à Pierre, » mot d'une délicatesse infinie qui devait faire sentir à Pierre que, s'il avait renié son Maître, celui-ci ne l'avait pas oublié. Il lui apparaît maintenant, avant tous les apôtres , pour achever de transfigurer cette âme dans le repentir et dans l'amour. Malheureusement on n'a aucun détail sur cette troisième apparition. Saint Marc, disciple de saint Pierre, n'en dit pas même un mot : preuve que l'humble apôtre n'en parlait jamais. C'est saint Luc qui nous en a transmis le fait, et plus tard saint Paul l'atteste; mais l'un et l'autre en un mot rapide, comme si les sentiments bien connus du prince des apôtres leur faisaient une loi absolue de cette réserve. yj En revanche, saint Luc nous a raconté , avec un charme singulier, une autre apparition qui eut lieu peu après celle-là. Tout, dans ce récit, est si vrai, si vif, si bien pris au naturel, on y sent tellement le témoin oculaire, qu'on s'est demandé si saint Luc , qui nomme un des deux disciples et qui cache le nom de l'autre, n'était pas luimême le disciple qu'il ne nomme pas.
Sur le soir de ce même jour, deux disciples s'en allaient à un village nommé Emmaùs , lequel est à soixante stades de Jérusalem. Ils causaient entre eux des derniers événements et ils étaient pleins de tristesse. Dans la route , un
1 Lug. xxiv, 9.
JÉSDS-CHRIST 565
compagnon inconnu s'adjoint à eux. C'était Jésus luimême ; mais quelque chose empêchait que leurs yeux ne le reconnussent. Lui, leur demanda la cause de leur chagrin. « Es-tu donc si étranger dans Jérusalem, répond l'un d'eux , Cléophas , que tu ne saches pas ce qui vient de s'y passer? — Et quoi donc? dit- il. — N'as -tu pas entendu parler de Jésus de Nazareth, qui était un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et le peuple? Ne sais -tu pas comment les prêtres et les grands l'ont fait condamner et crucifier? Nous espérions qu'il était Celui qui devait délivrer Israël. Voici cependant trois jours que tout cela est fini. Il est vrai que quelques femmes, qui sont des nôtres, nous ont jetés dans d'étranges perplexités. Elles ont été avant le jour au tombeau. Elles n'y ont plus trouvé le corps ; mais elles affirment avoir vu des anges qui sont venus leur dire qu'il est vivant. Quelques-uns des nôtres sont allés ensuite au tombeau, et ils ont tout trouvé comme les femmes avaient dit. Mais lui, ils ne l'ont point ' vu. »
« 0 aveugles ! reprit l'étranger, cœurs lents à croire aux paroles des prophètes I Ne fallait-il pas que le Christ souffrît toutes ces choses avant d'entrer dans sa gloire? » Et déployant les Ecritures , à commencer par Moïse et les prophètes, il leur montra tout ce qui regardait le Christ.
On arriva ainsi à Emmaûs, et l'étranger se préparant à continuer sa route, ils le pressèrent de rester avec eux. « Demeurez avec nous, lui dirent- ils, car il se fait tard, et déjà le jour baisse. » Il y consentit, et comme ils étaient à table, il prit du pain., le bénit, le rompit et le leur donna. Et aussitôt leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent; mais à ce moment même il s'évanouit de devant leurs yeux. Et ils se disaient l'un à l'autre : « Notre
cœur n'était-il pas tout brûlant lorsqu'il nous parlait dans le chemin, et qu'il nous expliquait les Écritures? Et, se levant à l'heure même, ils revinrent à Jérusalem1. » ^
Les disciples étaient précisément réunis à cette heure. La nuit était venue. Chacun se communiquait les impressions de la journée. On ne doutait plus que Jésus ne fût ressuscité. L'apparition à Pierre avait dissipé les dernières ombres. Les deux disciples entrent. On les accueille avec un cri : « Le Seigneur est vraiment ressuscité et il a apparu à Pierre1. » Eux, de leur côté, racontent ce qui leur est arrivé et comment ils ont reconnu le Seigneur à la fraction du pain. La joie se trouve portée à son comble. Les portes étaient fermées avec soin, car on redoutait les Juils. N'étaitil pas à craindre qu'après le rapport des soldats, ils n'eussent l'idée de faire arrêter les disciples? Tout à coup Jésus parut au milieu d'eux. Bien qu'on crût à sa résurrection, on ne s'attendait pas à le voir. L'étonnement , la frayeur, la joie, le doute, se disputaient les âmes. Ecoutons saint Luc, qui assistait probablement à cette scène. En quels termes vivants il l'a peinte I
« Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi avec les disciples d'Emmaùs, Jésus parut au milieu d'eux et leur dit: La paix soit avec vous. Ne craignez point; c'est moi. Mais eux, pleins de trouble et de frayeur, croyaient voir un esprit.
« Et il leur dit : Pourquoi vous troublez -vous? qu'estce que ces pensées qui vous saisissent au cœur? Voyez mes mains et mes pieds, et que c'est bien moi. Touchez et voyez. Un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez bien que j'en ai. Et, ayant dit cela, il leur montra ses
* Luc. xxiv, 13-32.
* Ibid., 34.
pieds et ses mains. Mais ils ne croyaient point encore. Ils étaient éperdus de joie et d'étonnement.
« Il leur dit alors : Avez-vous ici quelque chose à manger? On trouva un morceau de poisson frit et un rayon de miel. Il mangea devant eux. Puis prenant ce qui restait, il le leur donna, en disant : Voilà ce que je vous ai dit lorsque j'étais encore avec vous. Je vous ai dit qu'il fallait que tout ce qui est écrit de moi dans Moïse et les prophètes s'accomplît. Et il leur ouvrit l'esprit, pour qu'ils le comprissent. Ainsi, ajouta-t-il, il est écrit et il fallait que le Christ souffrît et qu'il ressuscitât d'entre les morts, le troisième jour, et que la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées en son nom à toutes les nations, en commençant par Jérusalem. Vous êtes témoins de ces choses1. »
La joie commença alors à dominer dans le cœur des disciples tous les autres sentiments. « Jésus leur dit de nouveau : «La paix soit avec vous. Comme mon Père m'a envoyé, je vous envoie. Puis il souffla sur eux en disant: Recevez le Saint-Esprit. Ceux à qui vous remettrez les péchés, ils seront remis; et ceux à qui vous les retiendrez, ils leurs seront retenus*. »
Voilà cette apparition de Jésus aux apôtres réunis, dont toutes les autres n'étaient que le prélude; après avoir préparé leurs esprits, excité leur attente par ses apparitions rapides, intimes, à la Madeleine, aux saintes femmes, aux disciples d'Emmaûs, à Pierre, il apparaît enfin aux apôtres réunis. Il vient passer la soirée avec eux. Il leur montre ses pieds et ses mains percés, il entr'ouvre sa tunique et leur laisse voir la plaie de son coeur. Il s'assied à table; il mange devant eux, avec eux ; il leur adresse les plus douces,
1 Luc. xxiv, 36-48.
* Joan. xx, 21-22.
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les plus tendres paroles ; il explique dans les Ecritures tout ce qui le regarde. Il chasse peu à peu le doute, l'étonnement, la frayeur de leurs âmes; il y substitue la joie, l'admiration, sinon la familiarité; il y crée la foi à sa résurrection. Ce n'est pas une apparition rapide, comme celles qui précèdent. C'est une longue et douce soirée, passée avec les apôtres, et moins solennelle peut-être, et plus longue et plus intime qu'on ne l'imagine quelquefois.
Cependant un des onze manquait; c'était Thomas, celui qui avait dit un jour : « Allons et mourons avec lui. » On pense qu'accablé de tristesse, découragé, doutant de tout, après s'être vu frustré dans ses plus chères espérances, il s'était éloigné de Jérusalem. Quand il y revint et qu'il apprit ce qui s'était passé, il éprouva un chagrin amer, qui, en lui, tourna au doute: « Si je ne vois dans ses mains l'empreinte des clous et si je ne mets mon doigt là où ils étaient, et ma main dans la plaie de son côté, je ne croirai pas1. »
Huit jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels il resta doutant et contestant, au milieu des apôtres qui croyaient. Certes le témoignage des dix qui avaient vu le Sauveur, témoignage soutenu par celui de la Madeleine , des saintes femmes, des disciples d'Emmaûs, de Pierre, aurait dû lui suffire et le rendait inexcusable dans son incrédulité. Mais Jésus est bon à ceux qui doutent, surtout quand leur coeur souffre et que leur âme désire. « Huit jours donc après, dit saint Jean, l'historien des tendresses de Jésus, comme les apôtres étaient réunis dans le même lieu, Thomas avec eux, Jésus vint de nouveau, les porte fermées; et, debout au milieu d'eux, il leur dit : Que la
1 Joan. xx, 25.
paix soit avec vous. Puis, s'adressant de suite à Thomas : Mets là ton doigt, et vois mes mains; approche aussi ta main, et mets-la dans la blessure de mon côté. Et, je t'en prie, ne continue pas à douter. Alors Thomas s'écria : Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu! — Tu as cru, Thomas, reprit Jésus, parce que tu as vu. Bienheureux ceux qui n'auront pas vu , et qui auront cru < . »
Ah! on peut contester la vérité des apparitions; on n'en contestera pas la beauté. Ce Jésus ressuscité peut n'être qu'un fantôme; mais c'est le plus divin fantôme qui se soit jamais montré aux hommes. Cette apparence a le cœur le plus vrai, c'est-à-dire le plus délicat et le plus tendre qu'on ait jamais vu. Quelles familiarités à la fois douces et graves ! quelles charmantes surprises ! mais quelle adorable délicatesse dans ses préférences! Comme il aime! comme il oublie! comme il pardonne! et quels mots sur ses lèvres! Je vous donne ma paix! Pourquoi êtesvous tristes? Je fen prie, Thomas, ne doute plus! Gomment ne se prosternerait- on pas aux pieds d'un tel maître? Et si ses pieds et ses mains ne sont, en effet, qu'une apparence, comment ne chercherait -on pas encore à les baiser de ses lèvres, à les mouiller de ses larmes? Mais quoi! ce serait une ombre, Celui qui a fait pâlir toutes les réalités, auprès duquel tous les cœurs, même les plus purs comme les plus tendres t ne sont eux-mêmes que de pâles ombres!
Cependant les fêtes de Pâques s'achevaient. Les caravanes de pèlerins se préparaient à repartir. Les apôtres résolurent de se joindre à celle qui retournait en Galilée. Jérusalem, teinte du sang de leur Maître, leur était devenue odieuse. D'ailleurs le Sauveur leur avait donné
» Joan. xx, 26-29.
rendez -vous en Galilée. Ils partirent pleins do joie. Ils allaient le revoir, non plus dans ces apparitions rapides qui ne suffisent pas aux cœurs qui aiment, mais dans une présence continue, comme autrefois. Peut-être allait-il commencer enfin son royaume et rétablir la gloire d'Israël. Une immense attente remplissait leurs cœurs. Elle ne fut pas trompée. Ils retrouvèrent, en effet, le Maître adoré. Ils virent commencer son règne. La haute pensée de Jésus, si mal comprise par eux jusque-là, ce royaume universel et éternel des âmes , prit sous leurs yeux , en Galilée , sa constitution définitive et son invincible élan.
Revenus sur les bords du lac de Galilée, à Capharnaùm, à Bethzaïda, Pierre et André, Jacques et Jean y reprirent leur ancien métier de pêcheurs. Ils ne prêchaient pas encore, ils attendaient. Or, un jour qu'ils se trouvaient réunis, et avec eux Nathanaël, qui était de Cana, et Thomas et deux autres, Pierre leur dit : Je vais à la pêche. Tous lui répondirent : Nous y allons avec vous. Ils montèrent donc sur la barque et péchèrent toute la nuit; mais ils ne prirent rien. Ils revenaient au matin, lorsqu'ils aperçurent sur la rive un personnage inconnu qui leur cria : « Enfants, rapportez -vous de bonnes provisions? — Rien, » dirent-ils. L'inconnu reprit : « Jetez vos filets du côté droit de la barque, et vous trouverez. » Ils le firent, et voilà qu'ils ne pouvaient plus les retirer à cause de la multitude de poissons1. »
C'était la répétition de cette pêche miraculeuse par laquelle, en cet endroit-là même, au début de son ministère, Jésus s'était révélé à eux. Ce souvenir saisit saint Jean. a C'est le Seigneur, » crie -t- il. A ce mot, l'impatience
1 Joan. xxi, 2-6,
s'empare de saint Pierre : il ajuste ses vêtements, et, ne prenant pas le temps d'attendre que la barque gagne le rivage, il se jette à l'eau pour aller plus vite. On retrouve ici nos deux apôtres dans la belle physionomie que nous leur connaissons déjà. Jean contemple et devine; Pierre agit et s'élance. L'amour de l'un est plus profond et plus pur, l'amour de l'autre plus spontané et plus vif. Tous deux vont avoir leur récompense.
On descend sur la grève, et on se met à table. Des poissons cuits sur des charbons et du pain sont le repas des pêcheurs. Tous savaient qui était cet inconnu; mais aucun n'osait l'interroger, ni lui dire : Qui es-tu? Jésus prend alors la parole. Tout est prêt pour le grand enseignement qu'il prépare, pour la solennelle investiture du chef de son Eglise. Déjà plusieurs fois il a parlé à Pierre de la charge suprême qu'il lui réservait; mais toujours il l'a fait au futur. Maintenant l'heure est venue. Il va parler au présent.
« Après qu'ils eurent mangé , dit saint Jean , Jésus dit à Pierre : Simon , fils de Jean , m'aimes-tu plus que ceuxci? »
Pierre dut tressaillir à ce mot qui éveillait en lui de si tristes souvenirs. Sa réponse est admirable de délicatesse. Il ne relève pas, comme il l'eût fait autrefois, la comparaison avec ses frères. Il n'ose pas même répéter le mot dont Jésus s'est servi (àyoocav), qui signifie l'amour complet, profond , éternel. Il y substitue, chose intraduisible dans la langue latine et dans la langue française, un mot qui exprime simplement l'affection ( cptXetv ) . On sent que la pensée de sa chute le retient.
« Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime. »
Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. »
572 JÉSDS-CHRÎST
Un peu après, Jésus reprend la parole. Il regarde de nouveau Pierre : « Simon fils de Jean, m'aimes-tu? » Jésus n'ajoute pas cette fois : « M'aimes-tu plus que ceux-ci? » L'humble réponse de Pierre montre assez dans quels sentiments il est. De son côté, Pierre continue à substituer le terme d'affection au terme d'amour dont se sert Jésus : « Oui , Seigneur, vous savez que je vous aime. »
Jésus lui dit : « Pais mes agneaux. »
Une troisième fois, Jésus posa la même question à Pierre. Il y avait eu trois chutes, trois reniements; il fallait qu'ils fussent expiés par Iroîs actes d'amour. Mais cette fois Jésus abandonne l'expression plus forte d'amour pour y substituer, à son tour, le terme d'affection. Sous cette forme, la question est plus poignante : « Simon, fils de Jean, m'aimes-tu? » (Est-il vrai que tu me sois au moins attaché?)
Pierre n'y peut tenir. Il fait un suprême effort pour arriver à une affirmation de son amour qui convainque Jésus. « Oh! Seigneur, vous savez toutes choses; vous savez bien que je vous aime. »
Jésus lui dit : « Pais mes brebis. »
Les agneaux et les brebis, tes petits avec leurs mères, c'est-à-dire tout le troupeau, dit Bossuet, et chacun des membres du troupeau comme le premier et l'immédiat Pasteur.
Mais après l'avoir mis en tête de son royaume, U faut que Jésus apprenne à Pierre à quelle condition il sera le pasteur des agneaux et des brebis. Qu'il n'aille pas s'imaginer des grandeurs terrestres, et qu'il n'oublie pas qu'il est le vicaire d'un Dieu crucifié. « En vérité, en vérité, continua Jésus, quand tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais. Mais quand tu seras devenu vieux, tu étendras tes mains, et un autre te ceindra,
et te mènera où tu ne voudras pas. » — « En parlant ainsi, remarque saint Jean, Jésus faisait entendre de quelle mort Pierre devait glorifier Dieu l. »
Jésus se leva ensuite et dit à Pierre : « Viens avec moi. » Et ils s'éloignèrent. Tout à coup Pierre entend qu'on les suit. Il retourne la tête. C'était le disciple que Jésus aimait, celui qui , pendant la Cène , avait reposé sur la poitrine de Jésus. Le voyant s'en aller, et tremblant qu'il ne revînt pas, il ne pouvait se décider à rester, et il le suivait, quoique non appelé. Pierre s'adresse à Jésus : « Et celuici, Seigneur, que deviendra-t-il? » 11 y avait à la fois un peu d'indiscrétion et beaucoup d'affection dans cette question. Jésus n'y répond qu'à moitié et obscurément : « Si je veux que celui-ci demeure jusqu'à ce que je revienne, que t'importe? Ne peux-tu pas me suivre sans lui? Là-dessus, le bruit se répandit que ce disciple ne mourrait pas. »
La parole de Jésus n'avait pas cette portée. Mais, au moment où Jean écrivait son Evangile , ce bruit était répandu dans toute l'Eglise, et tout semblait le confirmer. Pierre était mort, et tous les apôtres. Jean restait seul, âgé de plus de cent ans. Mourrait -il? Il ne le savait peutêtre pas lui-même. Mais comme il ne voulait pas qu'on attribuât à la parole mystérieuse de Jésus un sens qu'elle n'avait pas , il ajoute modestement comme un homme qui ne sait rien : « Le bruit se répandit donc que ce disciple ne mourrait pas. Cependant Jésus n'a pas dit: Il ne mourra pas; mais seulement : Si je veux qu'il reste jusqu'à ce que je revienne, que t'importe *? »
Au fond, Jésus avait voulu simplement prendre Pierre à part, même à l'exclusion de Jean, et par là le montrer aux
1 Joan. xxi, 15-19.
* Ibid,, 22-23.
apôtres dans l'exercice de la charge qu'il venait de lui confier, communiquant seul avec lui, et recevant directement ses ordres.
On croit que dans cet intime entretien il lui recommanda, entre autres choses, de réunir tous les disciples sur une montagne peu éloignée qu'il lui indiqua, où il avait l'intention de se montrer à tous les siens et de fonder définitivement leur foi par une dernière et solennelle apparition. Les apôtres et les disciples s'y rendirent en effet, et, conduits par Pierre, s'y trouvèrent réunis au nombre de cinq cents, Jésus se montra à eux. « Tous le virent, dit saint Matthieu; mais, ajoute-t-il avec ce désintéressement qui marque les Evangiles du sceau de la vérité, quelques-uns hésitèrent encore 1. » Les onze apôtres se groupèrent autour de lui. Et Jésus leur dit ■
« Toute puissance m'a été donnée au ciel et sur la terre.
« Allez donc, enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit, leur enseignant à observer tout ce que je vous ai enseigné.
« Et voila que je suis avec vous tous les jours, jusqu'à la consommation des siècles8. »
Paroles solennelles qui achevaient la fondation du royaume de Dieu sur la terre, qui le faisaient universel comme l'humanité, un, saint et indestructible comme Dieu. Saint Paul vit plusieurs de ceux qui avaient assisté à cette scène extraordinaire. Après vingt- cinq ans, leur impression était aussi forte et aussi vive que le premier jour. « Voici la grande nouvelle, écrivait-il, voici l'Evangile que je vous ai prêché, que vous avez reçu, dans le-
1 Malth. xxvm, 16-17.
* Ibid., 18-20.
quel vous vous maintenez , par lequel vous serez sauvés :
« C'est que le Christ est mort pour nos péchés et a été enseveli, et que le troisième jour il est ressuscité;
« Qu'il s'est montré à Pierre et puis aux onze apôtres .
« Et puis à plus de cinq cents frères, dont un grand nombre vivent encore 1 . »
Telles sont les principales apparitions dont les saints livres ont gardé le souvenir; mais ils laissent entendre qu'il y en eut bien d'autres. Jésus se montrait souvent à ses disciples. Il s'asseyait à leur table. Il leur reprochait quelquefois leur aveuglement. Il relevait leurs questions indiscrètes, leurs rêves de grandeur humaine. Il leur parlait du royaume de Dieu, du Saint-Esprit, qui leur serait envoyé, et qu'ils recevraient à Jérusalem. « Sera-ce alors, lui demandèrent-ils, que vous rétablirez le royaume d'Israël ' ? » Ils s'obstinaient à ne pas comprendre. Quarante jours s'écoulèrent dans cette vie délicieuse, à la fois joyeuse et triste. On voyait souvent Jésus, jamais assez. On le sentait toujours. Il était là, invisible et visible, présent et caché, toujours attendu, toujours fugitif, d'autant plus aimé.
On arrive ainsi à la fête de la Pentecôte. Les Galiléens avaient coutume, à cette époque, de se rendre à Jérusa lem. Un peu avant, Jésus y ramena ses disciples. C'est là qu'il avait résolu de les quitter : à Jérusalem, où devait commencer leur mission ; à Béthanie , où il avait vécu si longtemps, où il avait été si aimé, d'où il voulait monter aux cieux, afin que la manifestation de sa gloire en ce lieu fût l'éternelle récompense de ceux qui lui avaient été iù fidèles, a II les emmena, dit saint Luc, hors de la ville
« I Cor. xv, 1-8.
9 Act. apost. 1-4.
jusqu'à Béthanie. Et là, levant les yeux au ciel, il les bénit, et, en les bénissant, il se retira d'eux, et ils le virent s'élever dans le ciel, et une nuée le déroba à leurs yeux 1 . »
« Et comme ils suivaient cette nuée du regard, voici que deux hommes vêtus de blanc leur apparurent et leur dirent : « Hommes de Galilée , pourquoi demeurez-vous là debout, les yeux au ciel? Ce même Jésus qui, en vous quittant, vient de s'élever dans les cieux, reviendra un jour de la même manière que vous l'y avez vu monter *. »
« Les apôtres se prosternèrent, et, après l'avoir adoré, ils rentrèrent à Jérusalem, pleins d'une grande joie3. »
Puis, après avoir reçu l'Esprit -Saint, ils partirent de là, prêchant partout, et, comme le Seigneur agissait en eux, et confirmait leurs paroles par beaucoup de signes*, ils convertirent le monde; et, malgré d'effroyables attaques, malgré la persistante corruption du cœur humain, ils fondèrent ici -bas la vraie et éternelle religion de l'humanité , celle qui a pour architecte et pour ciment : l'amour de Dieu pour l'homme et l'amour de l'homme pour Dieu.
* Luc. xxiv, 50.
* Marc, xvi, 10-11.
3 Luc. xxiv, 52.
* Marc, xvi , 20.