RÉSUMÉ ET CONCLUSION
Il peut vous sembler^ lecteur, que je vous al conduit bien loin. Oui, géographiquement parlant : non, au point de vue de l'idée. On dit que, de nos jours, il n'y a plus de distance : cela est vrai excellemment pour l'esprit. Groyez-vous qu'il ne s'établisse pas une solidarité de plus en plus profonde entre les peuples, et que les triomphes d'une idée vraie de l'autre côté de Thémisphère ne fassent pas pencher le Vieux Monde vers le Nouveau? — Mais s'il vous tarde de revenir, revenons et cette fois pour conclure.
Si l'histoire a quelques enseignements, la conscience quelque autorité, la raison quelques lumières; si le monde des &its et le monde des idées ne sont pas un mirage, une ironie; si sur cette terre, encore, hélas I tant immergée dans le doute et dans la nuit, nous pouvons trouver un roc et y poser ferme le pied,— voici ce qui pour nous est et demeure la plus inébranlable certitude.
Le Christianisme^ tel quil est dans V Evangile, a enfanté le monde moderne : les idées généreuses d'examen, d'individualité, de liberté, de tolérance, de frater-
ET L'ESPRIT MODERNE. i%
nité, d'égalité, de progrès , qui sont les grandes idées modernes, — sont siennes. Il les fit naître, il les avoue, il les propage : il consacre à cette sainte propagande les vertus de ses fidèles, le génie de ses écrivains, les ailes de ses vaisseaux. •
Le Christianisme, tel que Va dénaturé la tradition^ a enfanté le moyen âge : les idées de foi implicite, de soumission passive, d^abdication individuelle, d'afsservisseftient intellectuel, d'absolutisme politique, d'intolérance, d'extirpation de la libre pensée, d'inégalité de caste et d'immobilité, —ces idées-là sont siennes.
Toutes les forces d'inertie, d'obstination, de passion qui hii restent, il les emploie à réagir contre les idées modernes. Il me semble voir, accroupi sur le rocher immobile du Capitole, un sphinx colossal de granit, frémissant au passage du progrès. Tandis que celui-ci est emporté à toute vapeur sur son char enflammé, le sphinx n'est occupé qu'à lui lancer l'anathème qui se perd dans ta fumée et dans le bruit.
Le Christianisme, tel qrt'il est dans l'Evangile, est une religion spiritualiste quant au dogme, quant à l'Eglise, quant au culte, quant à la morale.
Le Christianisme, tel que l'a dénaturé la tradition, est matérialiste quant an dogme, quant à TEglise, quant au culte, quant à la morale.
Le Christianisme de l'Evangile s'harmonise parfaitement avec l'État moderne, qui est l'incarnation des idées modernes.
Le Christianisme de la tradition a protesté, proteste et protestera, jusqu'à extinction, contre tout régime politique fondé sur les idées modernes : de là, un conflit ir-
rémédiable, à outrance ; conflit sourd ou flagrant, mais éternel entre TEglise ancienne et l'État moderne.
La séparation du temporel et du spirituel, c'est-à-dire de r£glise et de l'Etat, serait sans doute un moyen, tout en respectant le jeu des deux pouvoirs, d'amoindrir le frottement. Mais le Catholicisme montre avec quelle opiniâtreté il tient à cette union dont il fait dépendre son existence même.
L'esprit évangélique se prête volontiers à la séparation des deux pouvoirs, et en déplore la confusion.
Quoi qu'il en soit, la séparation de l'Eglise et de l'Etat n^empêchera jamais celle-là de souffler son esprit, du fond de la sacristie : et cet esprit, s'il est hostile aux idées politiques de TEtat, troublera toujours l'Etat.
Ce qu^il faudrait, ce n'est pas seulement la séparation des pouvoirs, c'est l'harmonie des pouvoirs :
Etat moderne, Eglise moderne.
La philosophie ne saurait prétendre à remplacer la religion ; car, insuffisante pour répondre aux besoins de rindividu, elle ne pourrait suffire non plus pour répondre aux besoins de la société.
Mais le Christianisme, tel qu'il est en soi, non pas ce Christianisme livré entre les mains des hommes, et dont on pourrait dire, comme du Christ : « Ils en ont fait tout ce qu^ils ont voulu » , mais le Christianisme du Christ, ce Christianisme si grand dans sa simplicité, si beau, si jeune, si libéral, — le dirai-je? si aimable, — n'est-ce pas lui et lui seul qui répond aux besoins étemels de l'âme humaine? N'est-ce pas lui qui met la goutte d'huile dans le rouage social ? N'est-ce pas lui qui pousse Thumanité à travers toutes les émancipations, vers tous les déve-
loppements, et qui prévient les déviations du char par le frein sacré de la conscience?
Une société qui aurait jeté dans ses fondements le Christianisme libre, individuel, le Christianisme pur et simple, serait à l'abri de tout conflit avec un clergé quelconque. Il n'y aurait plus, à proprement parler, de clergé. Il ne resterait plus que Tesprit chrétien et Tesprit moderne, dGu% souffles en un, se mêlant pour faire voguer à toutes voiles le vaisseau de Thumanité vers l'idéal qu'il poursuit, sans avoir à remorquer désormais le cadavre immense du passé.
Si le Christianisme — le Christianisme de Jésus-Christ — est la vérité, il est la vérité, pour TÉtat comme pour Tindividu; pour le monde entier comme pour un peuple. Toutes les difficultés tirées du caractère national, du fait accompli, des intérêts, des préjugés de tout ordre^ tout cela ce sont des cimes à gravir, des fossés à combler, des bastions à emporter, tout cela ne doit diminuer ni notre foi à la victoire, ni notre ardeur au combat. — Il faut donc combattre? Ëh! sans doute. Y eut-il jamais conquête sans combat? A quel plus beau travail voulezvous que Dieu occupe l'homme sur la terre? Et quelle conquête plus précieuse que celle de la vérité, pour nous d'abord, pour les nôtres ensuite , pour tous enfin ! La vérité, n'est-ce pas un butin qu'on est impatient de partager?
Qu'y a-t-il donc à faire ? — Nous n'userons pas d'ambages : Il y a à ne plus conserver de complicité , même apparente, avec un établissement religieux auquel on ne croit pas, et surtout si l'on est convaincu qu'il est de-» venu la grande pierre d'achoppement posée sur le che-
mm de rhumanité moderne. Il y a à être conséquent et à faire passer dans les faits ce qui est déjà dans l'idée. Il y a, en un mot, à être sincère pratiquement. Je comprends qu'on doive du respect à une forme religieuse ou Ton est né; mais ce re^;>ect, à quelque degré qu'il arrive, n'a jamais le drmt de porter atteinte à la Uberté individuelle. Je ne comprends pas que, si Ton croit cette forme un embarras permanent pour la civilisation, on cons^ite^ encore à faire partie intégrante de cet embarras. — Mais on ne peut pas, prétendez-vous^ libres penseurs, se méprendre sur vos sentiments, puisque dans vos discussions, dans vos écrits, vous ne cachez pas votre pensée, puisque vous la répandez peut-être dans le monde entier. — Sans doute, on connaît votre pensée, et voilà pourquoi Vm est étonné de votre position dans un milieu ojfficiei qui n'est pas fait pour vous. Tenez-le poiur certain, le public est infiniment plus frappé de ce que vous faites que de ce que vous dites. Dans ce siècle où Ton parle tant , c'est l'action surtout qui compte. L'héroïque Luther et ses courageux amis auraient eu beau employer leur éloquence à écrire contre l'Église romaine : c'est Tacle même de leur séparation qui a déterminé la Réforme et fondé rère moderne. Est-ce à dire que nous sollicitions les esprits indépendants auxi^els nous nous adressons, à' se déclarer publiquement luthériens ou réformés? Mais ce serait peut-être les pousser à l'hypocrisie par un autre côté. Car s'ils ne sont ni cath(riiques ni incrédules, ils ne sont ni calvinistes ni luthériens.
Cependant les formes protestantes, dans leurs diversités, peuvent abriter tsuit de convictions fortement individuelles et tant de sisoérités^ea même tempe qufdie&
peuvent si bien satisfaire au besoin d'édification positive, que je comprends et qpie j'honote le courage de quelques-uns de ces esprits distingués, de ces coeurs vaillants qui se sont déclarés pour l'une des formes libres^ du Protestantisme K
Mais nous ne voulons pousser personne à aucune des formes actuelles du Protestantisme; seulement, nousdrsons ceci : Hommes indépendants, quoi que vous écriviez; quoi que vous disiez, quelques ehefs-d- œuvre que vous publiiez, on regardera à ce que vous faites beaucoup plus qu'à ce que vous dites. Votre influence pèsera du côté de votre action, et cela est juste. Vous protestez contre l'état religieux actuel ; vous en souffrez, vous voudriez bien que la France en fût hors ; vous voudriez une Eglise chrétienne, car vous êtes chrétiens; et philosophique. Car vous êtes philosophes. Eh bien ! tant que vous resterez, pour la forme s'entend, dans les cadres de l'Eglise '
1 Nous pourrions citer des noms que Ton trouverait parmi les magistrats les plus éminents, les membres les plus distingués du barreau, les chefs les plus illustres de nos armées, parmi les professeurs les plus écoutés de la Sorbonne, parmi les pubiicistes les plus populaires et les littérateurs les plus aimés. Ce sont là d'honorables conquêtes. Une discrétion que l'on comprendra nous empêche de mettre des noms propres sous chaque catégorie. Nous pourrions en trouver, de ces noms, jusque dans les famiiles épiscopales, princières; et, chose piquante, jusque dans celle du Pape, qui, assure-t-on, a un de ses neveui faisant de la propagande' protestante en Italie ! Certes, on ne peut pas accuser Pie IX de népotisme, ni ce neveu de viser au chapeau. (Lien, 23 fév. 186 1.)
D^autres, du moins,~et nous pourrions citer des noms de la plus haute valeur, — ont su enlever leurs enfants à l'influence de précoces préjugés et à la tyrannie spirituelle de l'Eglise. Ils les ont soustraits au baptême catholique et les ont donnés à baptiser à une communion protestante.
romaine, votre influence et votre nom compteront pour elle et contre la vérité, qui est ailleurs, là où vous n'êtes pas : là où vous devriez être! — Avez-vous le droit de faire partie officiellement et matériellement d'une société religieuse aoà voire âme rCest pas » ? Si vous voulez être hors de ce réseau fatal, ayez le courage d'en sortir : ce n'est qu'une maille à rompre. Quoi! cette maille tiendrait captif le lion?
Dites-nous, professeurs, écrivains, publicistes, philosophes^ vous qui êtes les véritables puissances de ce siècle, puisque c'est vous qui faites l'opinion, et que plus que jamais l'opinion est reine; dites, est-ce que noire génération n'aurait pas assez d'énergie morale pour bâtir quelque chose de durable ? Nous contenterions-nous de pousser de sublimes soupirs et d'exprimer de très-philosophiques desiderata? Ne croyez -vous pas, franchement, vous qui descendez au fond des questions, que, même après que la révolution de 89 a changé notre état politique, tant que nous n'aurons pas touché à notre état religieux, tout sera à recommencer ? Ne croyez-vous pas que notre 89 religieux est encore à faire? * Ne croyez-vous pas que, tant que le prêtre pétrira l'âme de nos enfants, l'avenir ne surgira pas de son berceau? J'ai dit que Luther fonda une ère nouvelle. Ne pensez-vous pas qu'il y a une ère plus nouvelle encore à fonder? N'est-il pas vrai qu'on s'occupe aujourd'hui plus que jamais des questions religieuses ? N'est-il pas vrai «qu'on est de feu pour ces questions?...
1 Je parle d'un 89 : j'abhorrerais un 93. Je parle d*une révolution paisible ou plutôt d'une transformation libre, spontanée, indtviduelle, s'accomplissant au sein du monde catholique^ pans perturbation ni iPiolence, dans le sens évangélique.
» Il y a, dites-vous, dans les révolutions et les guerres une a douleur vive qui contraint l'homme à rentrer en lui- « même, et il ne peut regarder dans son âme sans y trouver « Dieu. » — « C'est une erreur de croire qu'à l'égard cr de la religion, ce premier besoin du cœur humain, on a en restera à l'hostilité de Voltaire,.... et qu'on comptera « longtemps encore sur cette Vaine abstraction qu'on a nomme religion naturelle! » (M. Laboulaye, Lib. relig., p. 250.) — a II faut, dites-vous, il faut aux âmes ébranlées <( par tant de secousses une nourriture plus forte (que le « spiritualisme de Rousseau) ; les cœurs demandent une c< religion, la religion de THomme-Dieu, la religion de c( Celui qui a souffert, qui a été mis en croix et qui est « ressuscité le troisième jour? » (M. Taillandier, HUt. et PhiL, ?réf. vni.)
Eh bien ! concluez donc, nobles esprits I f ai entendu beaucoup parler de l'Eglise de l'avenir : pourquoi l'avenir n'est-il pas arrivé depuis qu'on en parle? Mais quoi! vous-mêmes, ô hommes du jour auxquels nous osons nous adresser, parce que nous prenons au sérieux votre mission, n'ôtes-vous pas, vous, les hommes de l'avenir? Et ne voudriez-vous pas nous le donner? — c L'Allemagne, dit M. Renan, après beaucoup de tâtonnements, atteint, au a xixe siècle, à une hauteur religieuse inconnue jusque-là; o elle réalise à cette époque la plus belle religion qui ait a nulle part été professée, et qui s'appelle toujours le « Christianisme, le Christianisme libre qui ne s'aperçoit c( que de notre temps. » — Si c'est là votre forme préférée, dites-le, professez-la. — Si vous portez dans votre front une aussi grande pensée , donnez-la-nous ; soyez nos révélateurs. Vous ne pouvez, en toute sincérité,
30i LE CHRISTIANISME
rester attachés, même pour la forme,^ à une société religieuse que vous avez intérieurement reniée. La forme, ici^ emporte le fond. Elle vous enchaîne, et à votre chaîne sont rivées des millions d'âmes. Hommes éclairés et religieux, âmes indépendantes, grands critiques, penseurs profonds, le siècle attend de vous, vos nombreux et secrets disciples attendent de vous (pielque chose de grand. Donnez-leur ce quelque chose. Donnezleur au moins un exemple. C'est vous qui parlez philosophie et religion à Félite des esprits. C'est vous qui en êtes les prêtres. Vous avez cure d'âmes. Savez-vous ce que peut, pour l'avenir religieux du monde, une détermination religieuse de votre volonté ? Savez-vous ce qu'elle peut pour votre propre avenir? Pour votre nom? pour votre gloire? pour votre étemelle paix?
Nous comptons donc sur vous. Comme les rois d'Homère vous êtes, les pasteurs ies peuples : IIoi^sv&ç xwv Xao)v.
Nous espérons en vous pour nous donner une forme religieuse qui réconcilie et unisse la liberté avec le Christianisme, tous deux jeunes, tous deux immortels, tous deux dignes l'un de l'autre.
Quel hymen que celui-là I Où est le prêtre qui va le bénir?
Nous comptons sur vous, disais-je? — Mais bfeii plutôt nous comptons sur Celui qui fait passer sur nos têtes un vent mystérieux, plein de prophéties et d'espérances, auquel s'ouvrent, toutes grandes, les voiles du vaisseau qui porte Inhumanité. Ecoutez! Cesouffledeliberté, ce souffle de fraternité, ce souffle de progrès, ce souffle de paix etd'amour, descend des plaines sereines desdeux,
passe à travers les nuages enilainraés qui s'entrechaqutot, et sa grande voix domine et apaise les tonnerres des peuples^ qui s'ébranlent et les écroulements du passé qur s'affaisse. Et comme la neige devant les haleines du printemps, les vieilles^ tyrannies, les vieilles inquisitions, les vieilles infaillibilités, fondent devant lui. Ce soiliffle prin^ tanier remplit et vivifie la poitrine rajeunie des peuples. Vous verrez que ce sera là « le vent doux et subtil »^ dont parle Moïse et où enfin Dieu se trouva.
Ohî q«*à la faveur de ce vent venu du ciel. Fange des modernes libertés déploie ses ailes, et que, prenant son essor de l'endroit où fiit la Bastille^ il aille à travers 1&. monde renversant toutes les bastilles, ouvrant toutes les fi*ontières, affranchissant toutes les nations! Après la France Fltalie, après 1- Italie TAutriche, après TAutriche la Russie; F Asie après FEurope : la Turquie et FInde et la Chine ; etqu'il n'oublie pas, en passant aux Etats-Unis, de recueillir les soupirs de millions d'esclaves et de toucher de sa main libératrice leurs fers qui pèsent et qui b!*uient sur la conscience de Fhumanité ! *
Qu'il promène son vol autour du monde ; queFombre de ses ailes passe sur tous; qu'il accomplisse sa mission sainte : Fange de la liberté, c'est le précurseur du Christ!
Que voùle^-vpus? Nous espérons : tandis que d'autres né respirent que l'odeur cadavéreuse du passé qui se décompose, nous respirons, nous, une odeur de vie : Ittissez-nous nos hardis espoirs.
Nous croyons que toutes les ruines qui se font, sont
* 11 y pense !
laites par la main de Dieu préparant sa voie royale à la vérité qui va passer. Nous croyons que les moyens prodi* gieux de communication entre les peuples, sont inventés par Dieu pour que la vérité arrive plus vite, et que les peuples communient plutôt au banquet de l'universelle fraternité I
Quant à nous, nous avons éprouvé une sainte impatience de voir descendre sur la terre ces temps bénis, a Allez au devant du Seigneur ! Aplanissez son sentier ! » G*est là un ordre que notre cœur nous a fait entendre, et nous sommes allé. Heureux et fier sommes-nous d'être admis à travailler, ne serait-ce que comme l'ouvrier le plus modeste, sur cette route où doit passer le Seigneur!
Et voilà; nous avons apporté à cette œuvre solennelle. . . ce que nous avions : notre bonne volonté. Et nous avons entrepris d'écarter quelques obstacles, d'ouvrir d'un pas de plus le chemin. Et nous offrons à notre Maître qui va venir notre faible ouvrage, car nous savons qu'il ne dédaigne pas même un verre d'eau.
L'avouerons-nous? Un saint tressaillement de joie et de reconnaissance nous a saisi, à la pensée que notre labeur, béni de Dieu^ pouvait quelque chose pour Dieu même.
Et nous savourons, au fond de notre âme, une intime satisfaction morale, qui nous est déjà la plus douce des récompenses. Et il nous à semblé voir passer sur notre œuvre comme le sourire de Dieu !