CHAPITRE. IV
AVENIR DE LA VÉRITÉ. — RAYONS D'eSPÉRANCE.
Un GhrisUanisme individuel et libre, avec d'innombrables variétés intérieures, comme fut celui des trois premiers siècles de TËglise, nous semble l'avenir reliffieux de l'Europe.
M. Renan.
Quoi qu'il en soit, la vérité est la vérité : l'homme est fait pour elle , et Dieu veut leur union. Nous avons cette
conviction inébranlable^ que Dieu n'a pas fait Thomme pour Tenvelopper de ténèbres et puis le coucher dans le sépulcre. Regardez : qu'y a-t-il là-haut, sur votre tête? N'est-ce pas le soleil? Eh] quoi I Dieu aurait fait un soleil pour le monde matériel et point de soleil pour le monde moral 1
Oui, il y a un soleil moral. Vous ne voyez que le brouil* lard, — mais vous ne verriez pas même le brouillard , si par derrière il n'y avait im océan de lumière ; les quelques rayons tamisés à travers la brume nous font croire h rimmense foyer. Ces lueurs crépusculaires, qu'est*c6 donc?
Est-ce le soir? Est-ce l'aurore ?
C'est l'aurore, n'en doutez pas... Ecoutez : n'entendez-vous pas un sourd déchirement qui se fait dans les entrailles du monde? C'est un grand travail d'enfantement. Ces douleurs, auxquelles vous assistez , qu'elles soient bénies I elles seront fécondes I
C'est à présent le temps de l'écroulement des vieilles choses : les vieux régimes s'en vont, la vieille Chine s'en va, le vieil Islam s'en va, le vieux Catholicisme s'en va.
Nous n'ignorons pas qu'il a redoré ses cadres vermoulus , replâtré ses cathédrales, recrépi ses forteresses, — mais qu'importe ! 11 n'a plus même Tespoir de se réfugier à Gaëte. Que voulez-vous? Avec son prestige d'emprunt, avec ses richesses colossales, avec ses pompeux décors, avec son passé plongeant ses racines dans plus de dix siècles — le Catholicisme manque de sève au-dedaos.
Dans la crise vSuprême par où il est passé depuis 93, s'il avait pu se défendre, il se serait défendu. Ni les
occasions, ni le génie, ni le pouvoir, ni la passion ne lui ont manqué. Mais ses défenseurs ont été ses plus compromettants adversaires.
Nous les avons vus, ces athlètes illustres, tomber avec quelques pans de la muraille croulante ou passer à Tennemi. — Si Rome avait pu être sauvée, les bras de ses héros n'y auraient-ils pas âuffi?
.... Si Pergama dextrft Defendi possent, étiam hâc defensa fuissent.
Mais Lamennais n'a-t-il pas été contraint, par son inexorable logique, à briser le cercle de fer qu'il avait scellé autour de la place et qui s'est trouvé vicieux ? — Et que sont devenus les grands bastions de défense si savamment élevés par les généraux en chef de Maîstre, de Bonald — ajouterai-je Chateaubriand? et parlerai-je de M. Veuillot?
Chateaubriand n'a pas bâti de bastion; c'est notre charmant Raphaël qui est venu peindre ses fresques admirables sur les murs chancelants de l'Eglise ; mais ce ne sont pas des coups de pinceau qui consolident un édifice : c'est du bon ciment et des pierres de taille qu'il fallait.
J'ai parlé de M. Veuillot, cette espèce de relique vivante du moyen âge, qui me fait l'effet d'un grand inquisiteur sfe promenant en robe rouge sur la place de la Concorde , et s'asseyant , triste et découragé , lui , M. Veuillot, en face de l'obélisque : deux débris ; car M. Veuillot n'est déjà plus qu'un débris de lui-même; et ses colères^, teintes de sang, chaudes de la braise des bûchers, ses colères qui nous auraient effrayés il y a
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trois siècles, qui nous amusaient beaucoup il y a quelques années, ne peuvent plus même nous amuser.
Ces hommes-là ont été bientôt morts, parce qu'ils étaient les représentants des morts.
Il est vrai que quelques âmes d'élite avaient cru conci** lier Tesprit du Catholicisme avec l'esprit moderne, o Aka dessous de notre foi à l'autorité infaillible, dit M. de « Montalembert, gardons aussi la foi aux nobles instincts « de notre jeunesse, aux principes de la liberté. » Reste à savoir comment concilier ces nobles instincts qui veulent la liberté des peuples, avec l'affection filiale pour le Saint- Siège qui ne veut pas cette liberté. — Lacordaire a bien montré comment cette contradiction s'arrange. Avant la guerre d'Italie, en parlantdu domaine de l'Eglise, il disait : « L'état actuel est intolérable. » Après la guerre, il proteste que c( la piété filiale a pris chez lui le dessus. » Ces hommes-là ont attelé, au même char, deux chevaux : l'un à l'avant, l'autre à l'arrière ; et les deux chevaux tirent en sens inverse. — 11 y a deux hommes en eux : le libéral et le catholique, mais le catholique tuera le libéral ou le libéral tuera le catholique.
Dans SOS récentes perplexités, le Catholicisme a eu recours aux grands moyens : il a inventé des dogmes. On ne voit pas que le besoin de dogmes nouveaux se fît généralement sentir ; on ne voit pas ce que le monde y a gagné; et la Vierge immaculée ne semble pas avoir su beaucoup de gré à Pie IX de l'honneur qu'il lui a fait.
Mais, malgré le génie de ses défenseurs, malgré la proclamation de dogmes nouveaux, malgré son alliance obstinée avec le passé, le Catholicisme est impuissant à empêcher l'éclosion de l'avenir.
L'opiûiou l'abandonne de plus en plus. Les productions historiques les plus importantes annoncent que Tesprit* public revient aux chrétiens émancipés du Catholicisme. L'histoire est refaite. Les calomnies saintement amassées autour du nom réformé, sont jugées en cour d'appel. Aux Loriquet et aux Audin, succèdent les H. Martin, les Michelet, les Quinet, les Weiss, les Dargaud, etc. — Qu'on me permette d'emprunter les pages suivantes à un auteur protestant dont, au reste, on pourra apprécier les raisons et vérifier les citations :
a De beaux talents, d'ardentes convictions se consacrent à nou^ réhabiliter. A lire, dans leurs pages réparatrices, l'histoire de nos glorieux ancêtres, nous avons lieu d'être fiers. Jamais ni dans Rome ni dans la Grèce antique, ni dans l'histoire moderne, plus nobles, plus saintes, plus héroïques figures que celles de nos Condé, de nos Duplessis Mornay, de nos Coligny, de nos Lanoue, de nos d'Albret, et de tant d'antres plus humbles dans leurs rôles historiques, mais non moins grands par l'âme et par la foi ! Et ce sont des écrivains catholiques qui nous ont rendu le service érainent de nous restituer nos grands ancêtres, et de nous les faire admirer comme à nouveau sur le piédestal qu'ils leur ont dressé. « Aujourd'hui, dit « M. Laboulaye, MM. Michelet, Martin, R. Saint-Hilaire, « J. Simon exaltent les premiers martyrs protestants* « CroitK)n qu'il soit indifférent pour le Catholicisme de « remuer ces cendres mal éteintes, au risque de ranger « contre lui des hommes dont on ne peut méconnaître « ni l'honnêteté, ni le talent? Ne voit-on pas qu'on dé- « chaîne une tempête, dont on s'effraiera quand il sera a trop tard? » Les historiens contemporains ont compris
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que le berceau de la Réforme était le berceau de la liberté, et ils sont revenus avec amour et sympathie à ce berceau sanglant qui contenait le monde nouveau.
Non-seulement l'esprit public rend justice à nos protestants du passé, mais aussi à nos protestants contemporains, et cela par un de ses organes les plus éclatants i l'Académie française. Ne sommes-nous pas accoutumés, depuis plusieurs années, à voir ce corps Imposant décerner ses plus beaux lauriers à quelqu'un de nos coreligionnaires ? Ce qui ne montre pas seulement le mérite de nos frères couronnés, mais encore l'esprit d'impartialité, je dirai presque de sympathie, du corps le plus éclairé de l'Etat pour les publications animées de notre esprit. Ainsi la belle Histoire des protestants disséminés, par M. Weiss ; Y Histoire de la chute du Paganisme, par M. Chàtel ; V Histoire des Cathares^ par M. Schmidt; celle de V Académie de Berlin, par M. Bartholmès; les b tudes littéraires sur les écrivains français de la ré formation, par M. Sayous, etc., ont reçu de l'Académie française, soit le prix Gobert, soit d'autres récompenses, qui montrent combien l'esprit public, à partir des régions les plus hautes, revient à nous pour nous honorer et nous rendre justice.
» Dépasserions-nous la vérité en disant que ce qu'il y a de plus sérieux, de plus solide, de plus indépendant dans l'élite des esprits contemporains en France, se détache en principe du Catholicisme, se rapproche de nos tendances, et nous envoie souvent des paroles d'entente et comme des poignées de main? Je ne parlerai pas des Alloury, des L. Plée, des Jourdan , des Guéroult, des T. Delord, desTexier, des Weiss, etc., etc., qui, dans la presse libérale , combattent comme nous et mieux que
nouscontre ruUramontanisme, notre adversaire commun. Nous ne voulons pourtant pas trop reconnaître celte al* liance, parce que la plupart de ces hommes-là sont intùs et in cute les adversaires de tout Christianisme positif, et^ à ce titre, les nôtres. Cependant ces hommes d'oppo* sition, ces impitoyables démolisseurs, en faisant brèche avec tant d'éclat dans les traditions catholiques^ débarrassent le terrain^ renversent les bastilles, et^ en fin de compte, travaillent pour nous. Ils font des ruines qui seront nos matériaux.
» Mais, nous l'avouons, ce qui nous réjouît le plus^ ce qui nous rend fiers et nous enhardit à de grands espoirs, c'est d'avoir avec nous, quant à l'esprit, une grande partie de cette pléiade lumineuse qui brille dans la Revue des Deux-Mondes. C^est de trouver chez plusieurs de ces grands écrivains, chez les plus goûtés peut-être, un esprit ouvertement sympathique au nôtre. Ils aiment en nous l'alliance d'une foi positive avec une pensée indépendante.
» M. Ch. de Rémusat, cette plume si pure et si nuancée, fti impartiale et si indépendante , cet esprit si fin, si pénétrant, qui transperce les idées les plus obscures de part en part, en épuise les complications, en surprend les délicatesses , n'a-t-tl pas plusieurs fois, dans la Revue des Deux-Mondes, appelé l'attention de son public d'élite sur nous et sur nos principes? Sa brochure sur la Liberté religieuse n*a-t-elle pas défendu notre cause, et èignalé toute une littérature protestante qui existait à' côté du inonde pensant, sans que celui-ci en appréciât la valeur ou même en soupçonnât l'existence? Ne nous a-t-il pas donné un gag« plus grand encore de sympathie par la
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publicalion des œuvres de Channing et par la biographie de ce grand prolestant américain, avec les idées duquel il est si visible qu^il se sent en affinité ?
» Quels noms encore emprunterai-je à cette noble phalange?
B M.Édouard La Boulaye^cet esprit éminemment sérieux, consciencieux^ calme, imperturbable dans ses jugements, et d'autant plus fort qu'il est plus doux et plus mesuré, n'at-il pas rendu plus d'une fois un hommage sincère à notre idée protestante ? a En religion comme en politique, dit* a il, l'absence d'une autorité religieuse nous effraie... « Mais... ne craignons pas de suivre le mouvement qui « emporte l'Angleterre, l'Allemagne et les Etats-Unis. Fait « pour surprendre et même pour effrayer, bientôt peut- « être il éclatera parmi nous. » Est-il possible de ne pas reconnaître dans cet homme si digne un chrétien non catholique, mais un chrétien pieux et sincère, quand on a lu son volume sur la liberté religieuse? Quel controversisle protestant a écrit une réfutation aussi irréfutable de l'immaculée conception ? Lequel de nous a mieux compris et plus sympathiquement apprécié notre principe individualiste? Par le seul fait qu'il est dédié au protestant Bunsen, son livre ne montre-t-il pas quel est l'esprit de l'auteur? Ecoutez-le, relevant avec impartialité la supériorité morale du Protestantisme, en comparant les Etats protestants avec les Etats catholiques. «Cette unité a prétendue, dit-il. dans sa préface, dont se glorifient a l'Espagne et l'Italie, c'est la mort. En Angleterre et aux a Etats-Unis, chacun peut discuter la vérité, attaquer a l'Evangile : c'est là cependant qu'est ia foi vivante; elle « y a plus de soldats que d*ennemis. A Rome, on est ca-
« tholique ou athée; à Londres, il y a sans doute des « hommes qui ont rompu avec l'Evangile, mais en trouce verait-on un seul qui blasphémât le Christ? » Ecoutez encore les remarquables paroles de cet écrivain aussi religieux que peu catholique : « Il reste une voie trop « peu frayée, c'est d'étudier à nouveau l^Evangile et d'y a chercher si l^on ne peut pas revenir à la foi par la raia son. C'est le ce qu'ont essayé Channinget Bunsen. C'est « à cette œuvre qu'en Allemagne et en France, un petit « nombre d'esprits sincères se consacre avec un dévoue- « ment qu^n ne saurait trop louer. Leur façon d'envisa- « ger le Christianisme est nouvelle et répond aux besoins « du siècle. Ils ne dédaignent ni la philosophie, ni l'his- « toire, ni la critique. Ils cherchent la vérité religieuse « comme ou cherche la vérité scientifique, en dehors de « tous les systèmes et de tous les préjugés... Voici le « Christ de l'histoire, le Christ de TEvangile et non pas des « théologiens. Voici Celui qui se nomme la voie, la vérité a et la vie. Depuis dix-huit siècles, le monde vit de son « exemple, de sa parole. Cet exemple a-t-il perdu de sa « vertu, sa parole est-elle usée ? Dans les inquiétudes de « notre âme, dans ces douleurs qui ne veulent pas de « consolation, trouvons -nous dans l'Evangile et dans « l'Evangile seul le calme après lequel nous soupirons, « le seul baume qui adoucisse les plaies saignantes? Alors « l^Evangile est vrai, et la sainteté du Christ prouve sa « divinité. Que peut opposer la raison à cette vérité mo- « raie qui éclaire notre intelligence et apaise notre cœur ? « Séparer le Christ de sa doctrine ? De quel droit ? C'est « la vie même du Christ qui est son enseignement. « Seicc gneur, s'écriait Pierre, à qui irions-nous? Vous avez la
Use LE CURiSTlAMSME
c parole de la vieéteroelle ! » Depuis dix-huit siècles, le cri • de Tapôtre est le cri de rhumanité. o(Prf/ûce, xiv, xv).
n M. SaiDl-René Taillandier, professeur à la Faculté des lettres de Montpellier, savant germcnwmi^ pont vivant jeté sur le Rhin pour Eure passer en France les idées allemandes, est aussi l'un de ces écrivains émin^its de la Revue des Deux-Mondes^ qui n'ont pas caché leur sympathie à notre endroiL II ûiut voir (Préface de son Histoire ei philosophie religieuse) avec quelle verve et quelle vertueuse indignation il prend parti pour notre cause :
t A l'occasion de quelques études insérées dans ce rei cueil, écrit-il, on m'a reproché ma sympathie pour des « écrivains protestants. J'accepte ce reproche comme un i titre d'honneur. Ces haines de catholique à protestant c et de protestant à catholique sont les reliques mons- « trueuses d*un âge harhare. Quand j'entends des catho- <c liques maudire des protestants, j'ai grand peine, je ft l'avoue, à ne pas voir en eux des païens. Si la passion i ne les aveuglait pas et qu'ils pussent analyser leurs c sentiments, quel dédain de Jésus-Christ dans le mépris t qu^ils affichent pour les C(»nmunions évangéliques ! c Voilà des hommes qui, de la tradition chrétienne arc rangée, modifiée par cinquante générations, ont rejeté ft certains dogmes et en ont conservé d'autres. Ce qu'ils ont t conservén^asansdoutequ'unemédiocrevaleur,paisque c vous les accusez toujours conune des impies. Qu'est-ce c donc ? Peu de chose, en effet : Jésus-Christ, fils de fl Dieu ! Tout homme qui accuse le Protestantisme comme ft une impiété méconnaît et accuse Jésus-Christ... Ac- « cueillons-les plutôt comme des auxiliaires qui , ayant «c pour le combat d'autres ressources que les nôtres, peu-
a vent rendre à la cause commune des services qui nous « seraient interdits. Quand on voit la foi chrétienne... « repousser par la science de si formidables assauts, on a comprend ce cri d'un écrivain allemand.: a Rendes « grâce à notre Eglise; elle est le sel du Christianisme^ « et Tempêche de se corrompre. »
a M. Montégut, ce critique toujours ingénieux, parfoi profond, n'est-il pas aussi un de ces bienveillants publicistes qui nous veulent du bien et nous saluent, avec un sourire cordial, toutes les foisqu^ils nous rencontrent? Dans ses Libres opinions ne se déclare-t-il pas contre l'autorité, pour individualisme? Et n'est-il pas ua peu nôtre par ce côté? Ne relève-t-il pas avec satisfaction la haute supériorité morale de la race Anglo-Saxonne, supé* riorité qu^il rattache à la religion protestante qui déve* loppeet fortifie Tindividu? Ne regrette-t-il pas que la France, pour son malheur, ait laissé passer plusieurs fois l'occasion de se prononcer pour la Réforme? —Jugeant la France actuelle incapable de liberté, il se demande avec tristesse le remède pour la guérir de cette infirmité morale : a Je me retournerai volontiers vers le « passé, dit-il, et je dirai qu'il sera éternellement rec grettable que les choses n'aient pas suivi un autre « cours il y a trois siècles I — Regrets inutiles, et désoro mais parfaitement stériles. » — Mais à mesure que l'expérience et la réflexion l'enseignent, M. Montégufc semble se reprendre à l'espérance. Je ne puis résister au plaisir de transcrire encore une citation du même auteur {Reuue des Deux-Mondes, 1 déc. 1859) : <r Noble Eglise, « s'écriet-il en s'adressant à nous, qui au milieu de l'uaniverselle décadence, comptez encore tant d'àmes
« loyales et vaillantes, courage ! D*une manière ou d'une « autre, un grand avenir vous est réservé/ — Parlons a par paraboles et de manière à ne pas être compris des « profanes... Bien souvent en lisant les écrits du Protes- « tantisme moderne, il est venu à mon souvenir une (( scène du Nouveau Testament, pleine de prophéties cr obscures ou de divins pressentiments. La scène se passe «après la résurrection de Jésus... Un jour il s'arrêta pena sif devant Pierre et lui dit : Pierre, m*aimes-tu? Sei- « gneur, répondit Pierre, vous savez bien que je vous « aime ! Mais le Sauveur, préoccupé d^une pensée prott phétique, arrêta sur lui ce regarà limpide qui avait si c( souvent déconcerté les scribes et les pharisiens. Ayons « Faudace d'interpréter le langage de ce regard. Il disait : cr Pierre, je te connais; tu as été bien souvent Fobjet de « mes soucis. Pierre, tu as eu le dévouement sans bornes, a mais aussi la lâche défaillance, la nature charnelle de a Thomme du peuple. Tu n'es mené que par l'instinct... a il t'arrivera de persécuter l'innocent et de verser le sang c( du juste. Toi qui es sorti de la pauvreté, tu renieras « tes frères et tu pactiseras volontiers avec les heureux a et les riches. Le Pharisaïsme t'envahira... tu diras « comme les persécuteurs de la synagogue : les œuvres « sont tout, car elles sont visibles : et qu'est-ce que la foi a sans les œuvres?... Mais un autre viendra qui ceindra c le glaive et qui te poussera là où tu ne voudras pas aller : « l'apôtre de la parole vivante et de la justification par « la foi. n
« Tous nos lecteurs sont du secret et voient transparaître la pensée de M. Montégut qui signifie, si elle signifie quelque chose, qu'après le règne de l'Eglise de Pierre,
bâtie sur le mérite des œuvres , le sceptre passera à TEglise qui a posé ses fondements sur le dogme de la justification par la foi.
» Et M. Prévost-Paradol, qui tout d'un coup s'est élevé au premier rang parmi les publicistes contemporains^ ne pouvons-nous pas avec orgueil le compter au nombre de DOS meilleurs amis? N'est-il pas comme assis dans nos rangs? Ne nous a-t*il pas donné les gages les plus certains qu'il était bien notre frère? Si nous avons quelqu'un de nos orateurs, quelqu'une de nos publications importantes , quelqu'une de nos fêtes historiques à signaler au grand public, ou quelque grief à faire valoir, sa plume fine et puissante n'est -elle pas toujours taillée pour nous servir? N'est-elle pas là toujours prête, cordiale, bienveillante? N'a-t-elle pas écrit, pour nous défendre, a La liberté religieme » ? Ne nous a-t-il pas rendu l'éminent service de faire connaître notre Samuel Vincent à la France, en éditant les a Vues sur le Protestantisme o^ et en faisant pour Vincent ce que M. Ch. de Rémusat avait fait pour Ghanning? Dans la belle préface dont M. P.-Paradol fait précéder sa publication, ses conclusions bien nettes et sans paraboles sont que l'avenir appartient au Protestantisme, non pas seulement par la nature de ses idées, mais encore par sa position géographique et son activité conquérante.
» Cette activité conquérante est prodigieuse, et c'est sur elle que le Protestantisme a le droit de fonder les plus vastes, les plus certaines espérances, a Si l'on me- « sure, dit M. Michel Chevalier, les progrès respectifs a accomplis depuis 1814 par les chrétiens non catho- « liques et qu'on les compare à l'avancement de puissance
« que les catholiques ont obtenu, on est stupéfait de la « disproportion. L'Angleterre a conquis Tlnde. £n Amé- « rique elle a répandu la civilisation au nord du continent, « dans le désert du haut Canada. Elle s'est emparée, par f le labeur de ses enSants, de toutes les positions d'une n île, la Nouvelle-Hollande, qui est aussi vaste qu'un f continent, et elle a jeté des rejetons dans les plus « imp(^tants des Archipels dont le grand Océan est parasemé. Les Etats-Unis se sont agrandis prodigieusefl ment... ils sont assis maintenant sur les deux Océans. « San-Francisco fait le pendant de New-York... Ils ont « fait leur preuve de supériorité sur les nations catholi- « ques du nouveau-monde et ils les ont soumises à une « espèce de souveraineté qui n'est plus même contestée.. • « Évidemment la balance des forces entre la civilisation fi catholique et la civilisation non catholique a été boulefi versée depuis 1789. »
« Après H. Michel Chevalier, écoutons M. John Lemoine :
« L'écrit de Celui qui marchait sur les eaux, dit Témiic nent écrivain {Débats^ mai 1852), poursuite travers « les mers l'œuvre d'expansion et de propagation qui ne « doit finir qu'avec l'accomplissement des temps. Pendant a que les Anglais marchent à l'assaut de la vieille Asie, a voici de l'autre côté du monde que les Américains se « mettent aussi en marche pour y arriver par l'Océan « pacifique. Le gouvernement des Etats-Unis envoie une c escadre au Japon avec ce principe que.., a c'est le droit « des nations civilisées et chrétiennes de forcer les bara bares à se soumettre à la loi générale des nations» ... ils n se défendent lrès*expressément de toute intention de
c prosélytisme religieux; mais ils ont beau faire^ ils sont a missionnaires malgré eux : ce n'est pas la société office cielle qui fait du prosélytisme ; l'armée des missions « est composée de volontaires et se recrute en général a panni les indépendants. Les gouvernements d' Anglece terre et des Etats-Unis ont beau assurer les Chinois et « les Japonais qu'ils ne veulent pas les convertir : cela n'arrêtera pas plus la propagande religieuse que la ro- « tation de la terre. »
« La Revue des Devx-Mondes a publié récemment (en 59) une série d'articles qui confirment ce qui précède et constatent de nouveaux progrès accomplis.
a Le seul rêve du Yankee est d'agrandir son empire... « A l'intérieur, des terres fertiles attendront encore le « travailleur qui doit les défricher : c'est aux frontières « qu'est le mouvement. Là est la ligne qu'il faut reculer « sans cesse. .. Qui n'a eu dans nos camjiagnes l'occasion « d'étudier les bizarres allures de la chèvre attachée « dans un pré? Négligeant l'herbe qui entoure son piquet, « elle ira invariablement chercher sa nourriture à l'extré- « mité de la corde que raidissent tous ses efforts... L'on « voit de longues files de chariots se dirigeant vers les «silencieux déserts de l'Ouest... Ce n'est plus le tra- « vailleur qui reviendra dans sa patrie : c'est le colon t intrépide dont le seul but est de se fixer sur la terre « qu'il défrichera : agrandissement territorial, coloni- « sation, industrie, l'heureux Yankee a su tout réunir a dans le nouveau pays qu'il s'est assimilé, et son rôle a sera beau dans le magnifique avenir réservé à cet « Océan si peu fréquenté, il y a trente ans. San-Francisco, « et Sidney couvriront le Pacifique de flottes marchandes
« décuples, et devieudront les deux centres maritimes de a ces deux moitiés du monde. Dans quelque temps, la a Nouvelle-Zélande ne le cédera sans doute en rien à « l'Angleterre. Des villes, aujourd'hui inconnues, vont devenir les rivales de Londres et de New-Yorck. — K Les rares colonies françaises ou espagnoles semblent « végéter et dépérir : la race latine n'a nullement cette « force d'expansion et de colonisation qui est à un si haut « degré dans le sang de la race anglo-saxonne. Querestefc t-ll de l'Amérique espagnole ? Rien I II y a vingt-cinq ff ans que furent découvertes les mines inépuisables de « Copiapo. Qu'on supprime ces mines : il ne reste rien. a Qu'on supprime les placers de San-Francisco : il reste a une population industrielle, des villes, etc.
« Or, ce prodigieux développement, qui grandit comme un polype aux mille bras, se fait au profit du Protestantisme. Ecoutons là-dessus M. Renan : « Les nations coloa nisatrices sont presque toutes protestantes. Le Protesci tantisme, par sa tendance individualiste, par la simpli- « cité de ses moyens, son peu de besoin de communier « avec le reste de la chrétienté, semble par excellence la a religion du colon. Avec sa Bible, l'Anglais trouve, au a fond de l'Océanie, l'aliment religieux que le catholique (( ne peut recevoir, sans tout un établissement d'évéques tt et de prêtres. — On estime que si tous les catholiques c( qui émigrent aux Etats-Unis étaient restés fidèles à leur culte, ils formeraient une population dé 7,500,000. Or, « les Etats-Unis ne renferment que 2 millions de catho- « liques, malgré l'annexion du Texas et de la Californie, n (M. hemn.jéveîiirdes religions.]» Par quelles mains, par « quels peuples, remarque M. P.-Paradol, se font tous les
« jours les progrès si constants et si heureux de la civili- « sation? Sur dix hommes qui, la hache et le fusil à la « main, s*avançant dans les solitudes inexplorées, y éta- « blissent leurs demeures et bientôt une cité, y fondent « une famille et bientôt un Etat, un seul à peine appara tient à l'Eglise romaine, et, le plus souvent, s'il n'en a sort pas lui-même, il n'y maintient pas ses enfants. »— Presque toute l'Océanie semble appelée à devenir pro- « testante : il y a là une sourde conquête dont les résul- « tats sont incalculables. » (M. Renan.)