Revue des Deux-Mondes, du l,r septembre 1865, page
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pelé? des révélateurs. C'est la philosophie qui, en ratifiant la croyance à l'immortalité de i'ame, lui a donné autorité. Mais en acceptant de la religion des Mystères ces belles promesses, Platon acceptait malheureusement aussi ce qui en est la conséquence, l'idée d'un privilège des saints et d'un choix qui ne tombe que sur quelques âmes. Il répète un vers orphique qui disait, presque dans les termes de l'Évangile : a II y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. » Et il ajoute que ces élus ne peuvent être que ceux qui auront bien philosophé en cette vie.
Platon n'a pas même voulu rejeter entièrement les imaginations dont se composait la foi populaire. Il les' a recueillies comme des symboles; il en a composé une espèce de parabole édifiante par laquelle il couronnait sa morale. Il annonce un jugement des morts, qui plus tard est devenu le jugement dernier des chrétiens. La ressemblance frappe jusque dans certains détails. Chaque homme est amené devant le tribunal par un démon ou génie qui lui a été attaché pendant sa vie, et qui est une espèce d'ange gardien. Les juges, après avoir prononcé, ordonnent aux justes de passer à droite et de monter au ciel, et aux méchants d'aller à gauche et de descendre aux lieux bas. « Alors des hommes d'un aspect sauvage, qui paraissaient tout en feu, s'étant présentés et ayant entendu l'ordre, leur attachèrent les mains, les pieds et la tête, les jetèrent sur le sol, leur enlevèrent la peau, et les traînèrent à côté du chemin en les cardant sur les épines, ajoutant qu'ils allaient les précipiter dans le Tartare. »
Plus haut, on remarque cette phrase : « Sur ceux qui ne faisaient que de naître, et qui ri ont vécu que quelques moments, il disait des choses qui ne valent pas d'être rappelées. » Il dit encore ailleurs qu'une fois tombés dans le Tartare, les grands coupables n'en sortiront plus. Enfin il acceptait d'Empédocle et des Orphiques la doctrine qui faisait de cette vie l'expiation d'un péché antérieur à la vie même.
Platon demandait ainsi à la poésie de suppléer au silence de la raison. Car il savait bien que la raison se tait sur les secrets d'une autre vie, et ce grand esprit n'était pas à la merci de son imagination. Il ne croyait qu'à moitié ce qu'il a fait croire au monde. Il est tel endroit où il ne nous promet l'immortalité que dans la mesure où la nature humaine le comporte, c'est-à-dire, apparemment, un prolongement indéfini de l'existence. Ailleurs, il laisse dans le doute, comme il parait que faisait en effet Socrate lui-même, si l'homme survit ou non à la mort. Et ce doute, il le présente d'une façon bien imposante. Voici les paroles qu'il met dans la bouche de Socrate, disant adieu à ses juges qui viennent de le condamner : « Il est temps de nous en aller, moi pour mourir et vous pour vivre. Mais laquelle de ces perspectives est la meilleure, personne ne peut le dire, si ce n'est la divinité. » Cela est, ce me semble, d'un plus grand effet sur l'imagination qu'une promesse plus explicite et plus hardie.
Platon faisait dire encore à Socrate : « Je raisonne ainsi, mon ami, et vois avec quel avantage. Si ce que je dis là se trouve être vrai, j'ai donc bien fait de le croire.
Si, au contraire, je n'ai rien à attendre après ma mort, j'y gagnerai encore, pendant ce temps qui me reste avant de mourir, de ne pas ennuyer ceux qui m'entourent de mes plaintes. » Et plus loin : a Je me risque volontiers sur cette croyance, car c'est un beau risque à courir. » Tout le monde a reconnu V argument du pari, si célèbre dans les Pensées de Pascal. Ce raisonnement souffre des objections même chez Platon, même présenté avec cette réserve pleine de grâce; mais combien il est plus persuasif que chez le pieux malade qui prétend nous forcer d'être jansénistes, sous le prétexte que nous ne sommes pas sûrs que le paradis et l'enfer du jansénisme ne soient pas des réalités ! Platon doutait donc; néanmoins on a laissé tomber ses doutes et on a relevé avec empressement ses espérances, qui sont devenues une foi.
Dans le célèbre dialogue du Phèdon, où il a prétendu mettre dans tout leur jour les titres ou les prétentions de l'âme à l'immortalité, et que Caton relut, à ce qu'on dit, avant de mourir, Platon parle ainsi par la bouche d'un de ses personnages : « Je crois que sur de telles matières arriver à l'évidence en cette vie est impossible ou très-difficile... Il faut pourtant tâcher de savoir ce qui en est, et, si on ne peut y parvenir, on prendra parmi les opinions humaines la meilleure et celle qui résiste le mieux, et on s'y établira comme sur un radeau pour traverser la vie, à moins qu'on ne puisse trouver à s'embarquer sur un vaisseau plus solide et sur une parole divine, qui nous conduise en toute sûreté au terme du voyage. » De telles paroles, après
l'avénement du Christianisme, prirent une signification toute nouvelle; les Chrétiens qui les lisaient ont dû croire et ont dû dire que Platon avait eu la conscience de l'insuffisance de la raison et le pressentiment d'une manifestation du Verbe d'en haut, par laquelle seulement l'homme égaré a pu enfin trouver sa route. Qu'y avaitil là en réalité? D'abord une vive figure pour accuser les ombres qui voileront toujours les choses d'au delà aux esprits mêmes qui croient y atteindre. Ensuite une complaisance secrète, non pour les révélations de l'avenir, mais pour celles du passé, que l'Egypte prétendait posséder et transmettre.
J'ai montré déjà dans Isocrate l'attrait que la religion de l'Egypte commençait dès ce temps-là à exercer sur les âmes. Mais Isocrate ne connaissait l'Egypte que par ouï-dire ; Platon l'avait vue, et c'était Platon. Aussi, quoiqu'il n'en parle que rarement et en passant, en parle-t-il avec une grande force. Il a encore devant les yeux ces figures, peintes ou gravées depuis dix mille ans : « Et quand je dis dix mille ans, ce n'est pas par manière de parler, mais tout de bon ». » Il se souvient d'avoir entendu ces chants sacrés, si vieux qu'on les attribuait à Isis elle-même, et qui n'ont jamais changé. Il y a un mot qu'il met dans la bouche d'un vieux prêtre de Sais parlant à Solon; et c'est lui sans doute qui se l'est dit à lui-même, en contemplant les pyramides ou les temples : « Vous ne serez jamais que des enfants,
1. On sait que les Grecs employaient le nombre de dix mille (en un seul mot, myria) dans le sens indéterminé où nous employons celui Je mille : (il m'a fait mille amitiés).
il n'y a pas de vieillards parmi les Grecs. » Il admirait cette caste sacerdotale sur laquelle il a pris modèle dans sa République, dont les membres employaient leur vie entière à l'accomplissement de leurs saints devoirs. Ces hiéroglyphes, que l'Egypte elle-même lui expliquait, et que nos maîtres, je le crois, comprennent mieux que lui sans qu'elle les leur explique, le faisaient rêver aux origines de l'écriture et aux temps lointains où un dieu apporta à l'humanité ce bienfait, qui, comme tout ce qu'elle acquiert, lui a peut-être coûté quelque chose. Partout nous le voyons comme subjugué par ses souvenirs et ne pouvant se défendre de l'empire de cette antiquité vivante. Il dit encore ailleurs : « Les anciens, qui valaient mieux que nous, et qui vivaient plus près des dieux. »
La religion de la nature, ce fond premier des religions, à peu près effacé en Grèce sous les fantaisies mythologiques, il le retrouvait dans les formules immuables de l'Egypte, et il pouvait y rattacher sa métaphysique savante. Quand il dit : « Nous nous méprenons en parlant de l'éternelle essence; nous disons quelle a été, qu'elle est, qu'elle sera; elle est, c'estle seul mot qui convienne : » ces paroles semblent un commentaire de l'inscription fameuse du temple de Neith : « Je suis tout ce qui a été, qui est et qui sera, et aucun mortel n'a encore soulevé mon voile. » Et combien il ressemble au dieu du Tintée, auteur mystérieux et ineffable de l'univers, celui qui parle ainsi dans les textes hiéroglyphiques ï « Je suis Atoun, qui a fait le ciel, qui a créé tous les êtres, qui est apparu dans l'abîme céleste... Je suis le
grand dieu qui s'engendre lui-même... je suis l'abîme, père des dieux... je suis la loi de l'existence et des êtres. » C'étaient là comme des oracles, dont Platon s'est fait l'interprète,
L'Egypte était riche en visions sur les secrets des régions souterraines. Sa religion était la religion de la mort. L'intérêt de la vie présente, qui est si courte, semblait peu de chose à ce peuple en comparaison de la longue existence qu'il attendait par delà. Le mon, devenu momie, était toujours présent; on construirait le tombeau et oh le décorait comme la véritable demeure; enfin on ne croyait pas moins, pour ainsi parler, à la résurrection qu'à la vie même. Les imaginations étaient donc pleines des choses du monde invisible. Dans ce Livre des morts, que les tombeaux de l'Egypte nous ont rendu et que les égyptologues nous déchiffrent, on voit les enfers avec leurs terreurs, leurs supplices et leurs bourreaux. Un chapitre de ce livre contient les aventures du mort, traversant les épreuves des enfers, puis sauvé, reparaissant au jour, prenant tout formes qu'il désire, admis enfin dans le domaine de la sagesse. En voici quelques fragments : « Sauve-moi de ces gardiens sagaces, à qui le seigneur des esprits a confié la surveillance de ses ennemis, qu'il leur a livrés pour les immoler; à la garde desquels personne ne peut échapper. Que je ne tombe pas sous leurs glaives ! que je n'entre pas dans leur boucherie ! que je ne tombe pas sur leurs billots ! que je ne me pose pas sur leurs réseaux ! qu'ils ne me soit rien fait de ce que détestent les dieux ! Car je suis le justifié. » Et il est sauvé en effet:
les dieux sont venus à son aide et ont aplani s;i voie. « [sis a effacé ses souillures; Nephthys a retranché ses péchés. » Il est triomphant, il rentre dans son pays; il est au comble de ses désirs *.
Si Platon n'avait pas lu ces textes, il avait vu certainement les représentations figurées qui les traduisaient partout aux yeux. Seulement Platon n'était pas dupe de ces images, et sans doute il ne prenait pas à la lettre les discours qu'il fait tenir à son Er de Pamphylie. Mais plus tard les Barbares ont répété ces fables d'un tout autre ton que l'Athénien ne les avait dites, et ils ont fait de sa poésie quelque chose de misérablement sérieux.
Une autre idée a tenu par la suite dans l'esprit des hommes, grâce à Platon, une place hors de proportion avec celle qu'elle tenait dans l'esprit de Platon luimême. C'est l'idée d'êtres surnaturels, appelés démons, intermédiaires entre les dieux et la race humaine. Il v a déjà quelque chose de cette tradition dans Hésiode ; mais Platon l'a reçue de l'école pythagorique ou- orphique telle que nous l'avons rencontrée dans les vers d'Empédocle. Apulée nousdit,en alléguantl'autorité d'Aristote, que les Pythagoristes ne comprenaient pas qu'un homme put n'avoir jamais vu de démons. C'est à ces démons qu'on rapportait les phénomènes mystérieux de la magie et de l'inspiration prophétique. II était naturel de leur rapporter aussi la divination ; car, dit Platon, ce