‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 26 sur 43 · Traduction de M. de Routré · texte numérisé non relu

Traduction de M. de Routré

n'est pas la nature divine qui peut entrer directement en commerce avec l'homme; de sorte qu'il se sert de la croyance aux démon s pour satisfaire à la fois au besoin que l'imagination a du merveilleux, et aux réclamations de la raison, qui s'est fait une plus haute idée de l'essence divine. Tout cela est dit en passant, en quelques mots placés dans la bouche inspirée de la prêtresse Diotime. Et tout cela n'est, à vrai dire, qu'une poésie, aboutissant à ce trait, que l'Amour est un grand démon. Mais cette croyance, ainsi autorisée et consacrée par ce maître des choses divines, devait être désormais, et pour des siècles, une partie considérable de la foi religieuse de l'humanité.

Mais il est remarquable que, parmi ces démons, on ne voit pas dans Platon de génie du mal. L'idée orientale de deux principes des choses, l'un auteur du bien, l'autre du mal, se montre à peine dans un coin de ces conversations où il épanche tout ce qui traverse son esprit. Elle n'a jamais prévalu dans la Grèce antique1. On croyait à des dieux exécuteurs des justices suprêmes, et ces justices étaient quelquefois terribles; mais ces dieux pourtant ne voulaient pas le mal pour le mal. Le Grec, plein de résolution et de lumière, ne faisait pas au mal l'honneur de le croire un esprit; il n'y voyait qu'une résistance aveugle et une impuissance. C'est dans l'Orient esclave et inerte que s'est développée la croyance à un dieu du mal, le Satan juif et chrétien.

1. L'auteur du livre Sur Isis et Osiris avance le contraire; mais par les passages mêmes qu'il cite de Platon et de Xénocrate, on voit bien qu'il leur prête des pensées qui n'étaient pas les leurs, et qui sont celles de son temps.

Quant à ces hommes de feu, qui figurent dans les enfers fantastiques de Platon, quoiqu'ils rappellent les diables du moyen âge, ce ne sont pas des puissances spirituelles; ce ne sont que des geôliers et des bourreaux. La morale de Platon est nécessairement religieuse, ou plutôt elle est une religion. J'ai déjà cité un passage où il invite l'homme à se faire semblable à la divinité par la vertu ; ce passage n'est pas isolé. L'imitation de la divinité, autant qu'elle est possible à l'homme, est une idée qui lui est familière. D'ailleurs la divinité est en quelque sorte dans nous-mêmes. Démocrite et Euripide l'avaient dit déjà. « L'àme, dit Platon, est, après les dieux, ce qu'il y en a en nous de plus divin, comme elle est ce que nous avons déplus en propre... Si je dis donc qu'après les dieux nos maîtres , et ceux qui viennent à la suite des dieux, c'est elle que nous devons particulièrement honorer , je dirai bien. » Et il ajoute qu'on n'honore pas l'àme en lui prodiguant les louanges ni les complaisances coupables , ni l'argent; mais que celui qui croit l'honorer ainsi traite au contraire cet être divin qui est en lui de la manière la plus déshonorante et la plus outrageuse. C'est de là certainement qu'est née cette formule de la morale par laquelle nous nous reconnaissons des devoirs envers nous-mêmes, De même, s'il nous commande de respecter la vieillesse de nos parents, c'est en consacrant leur personne dans nos pensées comme la représentation des dieux. « Les dieux, dit-il, sont touchés des honneurs qu'on rend à leurs images: eh bien, quelles images pouvons-nous avoir d'eux chez nous qui leur

soient, plus précieuses qu'un père ou un grand-père fléchissant sous la vieillesse, ou des mères ayant les mêmes droits? Ce sont des figures dont la vertu est merveilleuse , et tout autre que celle des images inanimées. Ces figures vivantes, quand nous les honorons, prient avec nous; et quand nous les outrageons, au contraire ; les autres n'en font rien. Celui donc qui traite comme il le doit son père, son grand-père, et tous ceux dont il est sorti, a en eux les meilleures de toutes les ima pour attirer la bénédiction des dieux. »

C'est encore d'après des idées religieuses, je l'ai dit, •qu'il a condamné le suicide, comme l'avait fait aussi le philosophe pythagorique Philolaos.

Il obéit de même à une sorte de zèle dévot quand il commence contre le théâtre une guerre que ses disciples ont poursuivie, et après eux les chrétiens. En effet, c'est sur le théâtre que les Comiques bafouaient et dénonçaient les philosophes. Et quant à la tragédie, tel grand maître, qui vivait toujours, et qui avait paru dans son temps le complice de la philosophie, étant resté nécessairement en arrière de ses enseignements nouveaux, tandis qu'elle-même, d'ailleurs, était devenue plus exigeante, le théâtre sembla être désormais le foyer de l'esprit païen, et parut élever, pour ainsi dire, chaire contre chaire1.

Platon exige de l'homme qu'il marche humble et réglé sous la loi divine. Je dis humble ; le mot que je traduis

l.On sait que Platon ne condamne pis seulement le théâtre, mais la poésie, mais Homère même. Et déjà Heraclite en avait fait autant avant lui.

ainsi est bien le même que le Nouveau Testament emploie.

Il condamne sévèrement la volupté; il croit qu'elle n'est pas mauvaise seulement par les maux qu'elle peut traîner à sa suite, mais qu'elle est mauvaise en soi, parce qu'elle nous fait mal jouir. Il prêche une pureté de mœurs qui devait paraître, il le sent bien, chose étrange et impossible. Il conseille hautement à tous la chasteté; il prescrit tout au moins le respect de la pudeur publique; et, reformant résolument la loi réelle dans ses Lois, il condamne le mari qui entretient ouvertement une concubine, même quand cette concubine est une esclave.

11 désavoue jusqu'à la richesse. Lui-même cependant n'était pas pauvre; et il a mis en scène avec complaisance dans un de ses Dialogues un vieillard riche et aimable qui développe les avantages d'une grande existence, principe de dignité comme de bien-être. Mais ailleurs, et s'étant heurté sans doute à quelque opulence grossière et brutale, il écrivait : « Être à la fois éminemment bon et éminemment riche est impossible. » C'est déjà presque le mot de l'Évangile, qu'il est à peu près impossible au riche d'entrer dans le royaume de Dieu.

Enfin il défend la vengeance, et établit avec une grande force, contrairement à d'anciens maîtres de sagesse, le grand principe qui est à lui seul une morale entière : qu'il n'est jamais permis de rendre le mal pour le mal. Il ajoute qu'il y aura toujours bien peu d'hommes à qui on puisse faire accepter ce paradoxe ;

et cela est demeuré en effet tout aussi difficile pour le Christianisme que pour Platon.

Mais Platon n'a pas seulement fondé une religion intérieure, il a tâché de la constituer extérieurement. Avec le dogme chrétien, il a préparé aussi le sacerdoce chrétien. Il a quelque chose de l'esprit du prêtre, surtout dans ce livre des Lois, qui est comme le testament qu'il a laissé à ses disciples. Platon en vieillissant était devenu plus dévot. Le grand homme libéral s'était fait conservateur (comme nous dirions en langage moderne) par l'effet de son âge, ou de ses ressentiments, ou de ses craintes. De là le caractère particulièrement édifiant et dogmatique du livre des Lois. C'est le seul où il ne fasse pas figurer le personnage de Socrate, et il n'y a pas non plus conservé son esprit. Les Lois de Platon n'en sont pas moins un grand monument, dont l'influence a dû être considérable; je ne doute pas qu'il ne soit demeuré le catéchisme des hommes religieux en Grèce jusqu'aux temps chrétiens. D'ailleurs, on peut reconnaître déjà, même dans ses autres livres, les traits de son génie qui se sont exagérés dans celui-ci : les caprices de l'imagination, le despotisme d'une pensée supérieure, le dédain, toujours dangereux, du commun des hommes ; toutes ces choses le désignaient au métier de fondateur et de chef d'une Église, et c'est en effet ce qu'il a été.

Le véritable caractère de sa République, souvent mal comprise, c'est d'être l'organisation de ce que nous nommons Pouvoir spirituel. Socrate a un secret pour mettre enfin la justice et le bonheur sur la terre; ce

n'est pas petite chose ni chose facile, c'est chose possible pourtant. Il le fait longtemps attendre, enfin le voici : < // faut que les philosophes gouvernent, ou que les gouvernants philosophent. C'est là ce qui depuis longtemps m'embarrasse à dire, car je vois bien qu'il n'y a pas de plus grand paradoxe; il n'est pas facile de reconnaître que c'est là la condition de tout bonheur public ou particulier. j> Ainsi, c'est le dernier mot de Platon. On l'a bien mesquinement interprété, quand on n'y a vu que le cri de l'ambition d'un penseur qui voulait conduire un prince; il a une tout autre portée; il contient le principe des deux puissances et inaugure l'avènement de la puissance spirituelle : les philosophes sont ceux qui sont occupés des choses d'en haut, et ce langage est celui que l'Église a tenu aux rois et en vertu duquel elle a régné.

Si on en doutait, qu'on se reporte au livre VII de sa République : c'est là que Platon prépare et instruit les philosophes de sa cité idéale ; on verra bien qu'ils constituent un véritable clergé. Ce sont des hommes choisis, parfaitement sains de corps et d'esprit, se recommandant même, s'il se peut, par la beauté. On les préparera par toutes sortes d'exercices qui remplissent une partie de leur vie; puis, quand ils auront atteint cinquante ans, on les conduira au terme : « On les forcera à diriger l'œil de l'àme vers cette essence qui éclaire toutes choses, et de considérer le bien en soi pour s'en servir comme d'un modèle, sur lequel ils régleront et la république, et les particuliers, et eux-mêmes. i> Ainsi, de la contemplation ils redescendront au gouvernement

des hommes. Arrivés au terme de cette existence, ils passeront dans les Iles des Bienheureux, et, si la Pythie le trouve bon, on leur fera des fêtes et des sacrifices. En langage moderne, ce sont des saints', et on est frappé de leur ressemblance avec ces évoques, ces Pères de l'Église, dont le Christianisme faisait les suprêmes magistrats des peuples, et qu'il finissait par canoniser. Il accomplissait en cela la promesse de Platon. Celui-ci admet aussi des femmes philosophes à cette dignité : ce sont les saintes abbesses du moyen âge. C'est pourtant dans ce même livre que le philosophe était représenté s'abritant sous son mur contre la tempête des passions humaines; mais tel est l'esprit dévot; il ne s'isole du monde que pour mieux s'en emparer, et c'est au fond à quoi il aspire.

Platon dit encore ailleurs , en propres termes , qu'un philosophe (il dit cela comme nous dirions, un saint) devient, une espèce de dieu après sa mort, et il ajoute même qu'il a déjà du divin en cette vie.

Il y a dans Platon, au sujet des femmes et des enfants des gardiens, ainsi qu'il appelle ceux à qui il • confie la conduite de sa République, certaines étrangetés fameuses, dont on fait honte encore tous les jours à la philosophie. Et cependant le sage abbé Fleury, le second et l'ami de Bossuet, a eu le mérite de voir et de dire que ce n'est pas là du libertinage, et que le philosophe ne s'est proposé rien que de sérieux et même de sévère. On sait , d'ailleurs, qu'il n'a pas inventé ces rêveries, et qu'elles ne sont que l'exagération, et pour ainsi dire, l'idéal de ce qu'on nous raconte des institu-

tiens de Sparte. Mais il est certain qu'on ne peut essayer, dans un intérêt philosophique ou religieux, de mettre une caste au-dessus de l'humanité, et par conséquent en dehors d'elle, sans faire une violence quelconque à la nature. L'Église l'a fait comme Platon, (juoique d'une autre manière. Comme sa loi est venue bien des siècles après celle du philosophe, et que, de plus, elle a été la loi réelle d'un vaste corps et non le caprice d'un génie qui se promène en pleine liberté dans la fantaisie, elle a naturellement été plus pure, plus respectueuse pour la dignité humaine, et elle s'est défiée davantage de ce qui pouvait révolter. Tandis que les (jardiens de Platon s'accouplent ouvertement à des femmes sans leur demeurer unis, et en ont jpêle-mèle jJes enfants qu'ils n'avouent ni ne connaissent, l'Église a interdit à ses prêtres l'amour et la famille. Cependant, ce qu'elle a voulu est-il vraiment bon et légitime? Et de plus, a-t-elle toujours fait ce qu'elle a voulu? Les choses qui se passaient en pleine lumière et avec une solennité bizarre dans l'utopie de la République, ne se sont-elles pas passées plus d'une fois au fond de l'Église, clandestinement et dans l'ombre? Elle s'y résignait, pourvu qu'elle obtînt ce grand résultat politique, quesesgardiens, non plus que ceux de Platon, ne connussent pas les intérêts ni les liens des pères de famille ; et que, quoi qu'ils pussent être comme hommes, il n'eussent, comme ministres, ni femmes ni enfants.

Mais en constituant cette Église philosophique, Platon ne pouvait oublier qu'il y avait déjà autour de lui une religion et un sacerdoce, et il ne lui en coûtait pas de

leur faire leur part. Il accorde beaucoup à toutes les autorités sacrées, et surtout à l'oracle de Delphes, la plus haute de toutes, à laquelle seule il défère le droit de faire des lois sur la religion : « Car ces choses, nous ne tes savons pas nous-mêmes, et, en fondant une cité nous ne pouvons mieux faire, si nous sommes sages, que de nous en /.apporter à l'oracle national. Or, ce dieu est un véritable oracle national pour tous les hommes, siégeant, comme il fait, au centre et à l'ombilic de la terre. »

Dans ces passages, Platon demande aux dieux et à leurs mantéons ou sièges prophétiques , des décisions en matière religieuse ; il ne leur demande pas le secret de l'avenir. Croyait-il à la divination ? Il en parle à peine, et c'est assez pour montrer qu'il n'y croyait guère. Il y a pourtant des traces, dans ses Dialogues, d'une illusion qui était alors universelle. Il nous fait voir Socrate qui s'attribue des pressentiments inexplicables et merveilleux. Il semble accorder que Pâme a des lumières extraordinaires dans le rêve, comme dans le délire delà maladie ou de la possession {ent lias iasmos). Le livre hippocratique des Rêves présente les mêmes idées. Cependant, si Platon accorde quelque chose au miracle, c'est moins, ce me semble, par une véritable foi que par complaisance d'imagination, ou même par circonspection et prudence. La divination étant une chose établie, il croit devoir la respecter. C'est ainsi encore qu'à propos d'une autre croyance voisine de celle-là, la croyance aux enchantements et aux maléfices, il dira : « qu'il est difficile de savoir là-dessus la

vérité, et plus difficile encore de la faire entendre aux autres. »

Le livre des Lois est un code et un rituel tout ensemble ; mais le caractère sacerdotal s'y montre surtout par ce qu'il a de plus fâcheux comme de plus inévitable, l'intolérance; et il y est marqué d'une façon triste mont ineffaçable. Platon y promulgue une loidusacri lége, qui n'a rien laissé à faire après lui. Il en a porte une autre contre toutes les espèces d'impiété ; il condamne ceux qui pensent mal des dieux, c'est-à-dire ceux qui ne pensent pas ce qu'il veut qu'on pense ; et la peine qu'il prononce, en cas de récidive, est la mort. Il n'en faut pas davantage pour montrer combien on se trompe quand on croit que l'intolérance est un fait juif. Et Platon, qui parle ainsi , est le même qui a écrit l' Euthyphron, le Criton, Y Apologie, le Phédon, ces quatre actes du drame de la mort de Socrate, tué pour avoir mal pensé des dieux !

Il a aussi l'intolérance morale qui arrête tous les mouvements de l'intelligence, de peur qu'ils ne la portent au mal. Ce grand poëte et ce grand artiste condamne l'art et la poésie ; il glorifie l'immobilité du génie égyptien, qui n'a pas changé depuis dix mille ans ; il imagine un art qui ne serait que la décoration d'un tombeau à jamais fermé, bon seulement à envelopper des momies.

Le droit pénal de Platon repose malheureusement sur l'idée religieuse de l'expiation, c'est-à-dire sur une erreur dont les conséquences sont très-graves. La source de cette erreur est un principe qui semble

d'abord l'évidence même : Il est juste, dit-on , que le mal soit puni. On se trompe, cela n'est juste qu'autant que cela est utile. Toute punition qui ne servirait à rien ne serait que dureté. Le châtiment n'a pas sa raison seulement dans le mal qui est fait, mais aussi dans celui qui pourrait être fait encore, et qu'on tâche de détourner par l'exemple. Et c'est ce que Platon avait montré lui-même ailleurs mieux que personne. Autrement , voyez où on se trouve entraîné, il est juste que je sois puni, mais tout ce qui est juste est un bien ; donc c'est un bien pour moi d'être puni, et c'est un mal de ne pas l'être. Voilà ce que dit Platon : et il ne l'entend pas seulement de la façon dont le sens commun peut l'entendre et l'avouer; comme quandon dit, par exemple, que c'est un malheur pour un enfant de n'avoir jamais été repris, parce que cela a développé en lui les mauvais penchants. Il l'entend dans ce sens paradoxal, qu'il faut toujours désirer le châtiment, et toujours craindre d'y échapper ; qu'il faut le rechercher et le poursuivre s'il ne vient pas , qu'il faut le procurer à ceux qu'on aime, et n'y soustraire que ceux à qui on veut du mal ; qu'au besoin il faut se l'infliger soi-même, car le châtiment c'est la guérison, c'est le salut.

Voilà le principe de la pénitence chrétienne. Et on peut dire que l'esprit de ce sacrement de l'Église est tout entier dans ce passage du Gorgias : « Cette rhétorique qui consiste à se faire absoudre de ses méfaits soi et les siens n'est bonne à rien , mon cher Polos. Croyons au contraire qu'il faut s'accuser tout le premier, et après soi, ses parents ou ses amis,

PLATON. àU

si quelqu'un vient à mal faire ; sans rien dissimuler, mais au contraire en produisant la faute au grand jour pour qu'elle soit punie et que la punition guérisse le coupable. Il faut se forcer, et forcer les autres à ne pas reculer, à se présenter tranquillement et résolument, comme on se présente au médecin pour qu'il coupe ou qu'il brûle, n'ayant en vue que le bon et le bien, et ne tenant pas compte de la douleur ; s'offrant aux coups si la faute mérite des coups, aux fers si ce sont les fers, à l'amende si c'est l'amende, à l'exil si c'est l'exil, et si c'est la mort à la mort ; on sera tout le premier son propre accusateur ou celui des siens, et on emploiera sa rhétorique à faire en sorte que les méfaits étant reconnus, le coupable soit délivré de ce qui est le plus grand des maux, je veux dire son péché même. » Mais ici on doit distinguer. On respecte nécessairement le principe chez celui qui se l'applique, puisqu'il est inspiré par un sentiment moral exalté jusqu'au sacrifice de la nature. Et pourtant on regrette que ce sacrifice soit si peu raisonnable et si stérile , et que la force que l'àme y dépense ne s'emploie pas plutôt à bien faire qu'à se punir d'avoir mal fait. Mais le grand péril de cette doctrine est de l'appliquer aux autres comme une loi et comme la règle de la justice. Ce n'est plus alors un petit nombre d'àmes qui en souffrent, mais l'humanité. On fait souffrir les hommes pour leur bien, on les guérit à force de rigueurs et de peines, et quand on n'en est pas venu à bout, on les tue comme incurables. C'est la justice du moyen âge et des temps où l'Église a régné. Platon est d'ailleurs si convaincu,

qu'il invite encore le coupable à se frapper lui-même. Voici comme il parle à l'homme qui a laissé entrer en lui des pensées impies : « Quand ton esprit est assiégé de pareilles idées, recours aux pèlerinages, va en suppliant aux temples des dieux préservateurs ; adonne-toi au commerce de ceux qu'on appelle gens de bien ; écoute-les quand ils disent, et tâche de dire toi-même avec eux, que tout homme doit s'attacher au bon et au juste ; fuis sans retour la société des méchants ; et peut-être que ces pratiques te soulageront de ion mal. Sinon, persuade-toi que la mort vaut mieux, et sors de la vie. » Encore ces principes arrêteraient du moins tout châtiment à la mort; mais d'autres idées religieuses exigent davantage. On regarde le crime comme ayant offensé les dieux , et on met la justice humaine au service de leur colère. On proportionne la punition à l'idée qu'on se fait de l'indignation divine. Il y a tel crime pour lequel on suppose qu'elle prépare au delà même de la vie d'épouvantables supplices. Et alors, suivant Platon, la loi humaine devra prendre pour règle cette vengeance divine; et il faudra qu'elle s'applique à trouver des tortures qui ne le cèdent en rien, s'il est possible, à celles des enfers.

En voilà assez ; on trouvera même peut-être que c'est trop, et que j'ai bien longuement cité ce que tout le monde peut lire. Mais que pouvais-je faire de mieux que de citer? Il ne me suffisait pas de dire : Le Christianisme est dans Platon, allez-y voir. J'avais besoin de dire : Le voilà, et de le montrer coulant de ses lèvres.

PLATON. 2i5

Si on disait que les subtilités et les curiosités qui abondent dans ses Dialogues ne sont pas selon l'Évangile, on ne pourrait dire pourtant qu'elles ne soient pas chrétiennes , puisqu'elles se retrouvent dans les Pères. Quant à ces sensualités d'esprit, si on peut parler ainsi, qui nous étonnent dans la morale platonique, elles ont pénétré jusque dans le mysticisme chrétien. Il est vrai que tout cela s'étale chez Platon avec une étrange intempérance ; et, par exemple, il n'y a pas un de ses livres où on ne souffre de retrouver, tout près de choses grandesou charmantes, une sophistique irritante, qu'un esprit droit, à la française (notre xvne siècle aurait dit, un esprit chrétien), ne peut supporter. Mais le côté par où Platon s'éloigne le plus du sentiment chrétien est le caractère superbe et aristocratique de sa sagesse. C'est le tort de son époque; c'est aussi particulièrement le sien. J'ai déjà dit que la sagesse, à cette date, n'était guère comprise que d'une élite, comme le soleil à son lever éclaire d'abord ie haut des montagnes. J'ai rappelé aussi comment les vices et les fautes de la démocratie d'Athènes inspiraient à des hommes distingués et mécontents un certain penchant, soit pour un prétendu gouvernement des honnêtes gens, soit même pour le pouvoir d'un seul. Mais la démocratie n'a pas eu, parmi les philosophes, d'adversaire plus dédaigneux et plus chagrin que Platon. Il était de ces maîtres des esprits, tellement pleins de leur grandeur, qu'ils regardent tout ce qui est au-dessous d'eux avec une sereine indifférence, et qu'ils n'ont peut-être pas le cœur aussi large que leur génie. Ils ne s'intéressent pas assez à la foule

de leurs frères obscurs, et ne ressentent pas comme il faudrait tout ce qui touchel'humanité. Platon sans doole n'était pas le seul de son temps qui méprisât la multitude; qui, par exemple, regardât comme misérables et abjects les métiers où l'on travaille de ses mains. Mais il a exprimé ces sentiments plus fortement que personne, parce qu'avec l'orgueil de la richesse et de la naissance, il avait au plus haut degré celui de la science et de l'esprit. Essentiellement dominateur, il veut avant tout que sa pensée règne ; son idéal est la monarchie du sage, ou une espèce de théocratie philosophique. Le scandale même de ses doctrines sur l'amour tient encore à cet orgueil. En général, il est clair que les amours dépravés des Grecs avaient pour principe le mépris de la femme, c'est-à-dire du faible. Les habitudes de la guerre et du gymnase les favorisaient; de plus, les fils des races aristocratiques, en se liant entre eux par cette passion, prétendaient se fortifier contre les tyrans ou chefs des races inférieures qui menaçaient leur ca-te. La philosophie ajouta à ces dispositions le dédain des penseurs pour tout ce qui ne pense pas autant qu'eux, un nouvel esprit de caste, qui avait quelque chose d'ecclésiastique ou de monastique. Quoique Platon ait reconnu dans sa République que des femmes pouvaient atteindre aux plus grandes hauteurs philosophiques il en avait trouvé sans doute qui le comprenaient et l'admiraient), cette complaisance n'était pas le mouvement naturel et habituel de son esprit. Il professe en effet que l'amour des femmes est un amour inférieur, bon pour les hommes vulgaires, qui ne sont touchés que du

corps. L'autre passion est au contraire la marque des âmes d'élite; elle est faite pour les vrais philosophes, qui ne se soucient pas du mariage, ni d'avoir des enfants, et ne s'y résignent que contraints par la loi. Ainsi cette grande honte de la Grèce a sa source dans ce qui est en effet le principe du mal en toutes choses : un manque de justice, une insulte au faible; on ne fait violence à la nature que faute de respect pour l'humanité.

On ne peut laver Platon tout à fait de cette tache; car, indépendamment de ce qui demeure équivoque dans ces passions prétendues idéales d'où est venu le nom d'amour platonique, il y a un de ses livres, un ouvrage de jeunesse il est vrai, où la dépravation grecque est en propres termes, sinon autorisée, du moins consentie. Mais telle est la vertu purifiante de la pensée et celle de l'apostolat philosophique, que la morale de Platon est venue aboutir enfin, dans ses Lois, à une condamnation de ces amours aussi sévère que celle que le Christianisme a pu prononcer. Lui-même alors, désespérant de venir à bout d'une corruption si invétérée, aurait voulu appeler à son aide une de ces lois antiques et saintes auxquelles on ne demande pas compte de leurs prescriptions ; une loi des dieux, qui rendît ces voluptés abominables comme le sont celles de l'inceste. Trouvait-il cette loi divine chez les Égyptiens? je l'ignore; mais quand la Grèce connut les Juifs, elle la trouva chez eux, et l'austérité d'Israël satisfit au vœu de Platon.

Néanmoins il demeure vrai que Platon, pour tout ce -qui tient au respect de l'humanité dans les faibles, fem-

mes, esclaves, etc., semble rester au-dessous, non pas seulement des sentiments qu'on aura plus tard, mais de ceux mêmes que plusieurs avaient autour de lui ou avant lui. Je doute qu'on puisse rencontrer chez lui une de ces paroles tendres et compatissantes, comme j'en ai recueilli dans Euripide ou dans Xénophon. Il ne se détourne pas volontiers de l'idée de l'homme accompli, telle qu'elle est toujours présente à sa pensée et qu'il la réalisait presque en lui-même : ayant la beauté de la figure comme celle de l'esprit, sachant toutes les sciences, goûtant tous les arts, armé de toutes les forces (y compris la richesse) par lesquelles notre nature peut s'agrandir. Tout ce qui n'atteint pas à cette idée, tout ce qui ne peut pas poursuivre ces hautes perspectives, est sans intérêt pour lui; il passe au milieu des hommes comme un dieu, et il n'aperçoit guère parmi eux que ceux qui lui font cortège.

Platon par là n'est donc pas chrétien ; il ne l'est pas non plus par ce qui dépasse en lui le Christianisme, je veux dire la hardiesse même et l'indépendance de sa pensée, et le vol libre de son imagination. Il est ce qu'il a dit qu'est le poëte, ce qu'était le génie même de la Grèce, cliose légère, ailée, sacrée. C'est ce qui le fait divin, comme on l'appelle; mais c'est pourquoi aussi il ne saurait être enfermé dans le cadre étroit d'une religion, quand il l'aurait tracé lui-même. C'est une abeille qui construit merveilleusement sa ruche, mais qui eu sort à toute heure pour se promener dans l'air, je veux dire dans les régions sans limites de la spéculation et de la fantaisie. Il ne s'est jamais écarté plus librement qu'à

la fin de sa vie, dans ce même livre des Lois, ailleurs si rigoureusement dogmatique : « Imaginons-nous que chacun des êtres de notre espèce est un automate de fabrique divine, soit que les dieux Valent construit pour s'amuser ou pour une fin sérieuse, car c'est ee que nous ne savons pas ; nous savons seulement que ces affections que j'ai dites sont en nous comme des fils ou des cordes qui nous tirent en sens contraire les unes des autres, et nous font faire des actions dont la différence constitue le vice et la vertu. La réflexion nous dit qu'il ne faut obéir qu'à une de ces impulsions, et, en y restant fidèles, résister à toutes les autres. C'est le fil d'or, le fil sacré de la raison, qui, dans l'Éiat, s'appelle la Loi. Les autres sont de fer et ils sont raides ; celui-là est souple, parce qu'il est d'or. » Voyez encore cet autre endroit, où, après avoir donné des règles pour célébrer les fêtes des dieux, il s'arrête en citant ces vers d'Homère :

« Télémaque, il est des choses que tu trouveras par toi-même, d'autres qu'un esprit t'inspirera. Car apparemment ce n'est pas sans que les dieux soient avec toi que tu es venu au monde, et que tu l'es formé comme te voilà.

Il faut que nos nourrissons aient la même pensée, qu'ils admettent que nous en avons assez dit, et que la divinité, l'esprit céleste, leur inspirera le reste ; c'està-dire par quelle espèce de choeurs et de sacrifices et en quelle saison il faudra célébrer chaque fête et chaque dieu et se le rendre propice ; de manière qu'ils conduisent ainsi la vie jusqu'au bout, suivant la loi de leur

nature, comme ri étant guère que des machines merveilleuses, qui ri ont que bien peu d'existence véritable. — Tu nous rabaisses étrangement la nature humaine, étranger. — Ne t'en étonne pas, Mégille, et pardonnemoi : c'est quand je regarde et que je sens la divinité, que je parle comme j'ai fait tout à l'heure. Mettons que notre nature n'est pas si méprisable, si tu le veux ainsi, et prenons-la au sérieux. »

Comme nous voilà loin des religions constituées, et combien elles seraient incapables de supporter cette grande manière de douter ! Quand le Christianisme se demande pourquoi Dieu nous a créés, il ne répond pas qu'il n'en sait rien ; il dit nettement : « Pour le connaître, l'aimer et le servir, et par ce moyen obtenir la vie éternelle. » Et c'est ce que disaient déjà à peu près les Stoïques. Platon ignore pourquoi nous sommes, et cette ignorance est plus haute que la science des théologiens. L'homme ne peut aller jusqu'au bout de sa pensée sans s'élever au-dessus de toute religion ; disons hardiment, au-dessus même de toute morale. Certes, la morale est obligatoire et souveraine ; elle est un impératif, comme dit la formule de Kant ; mais elle l'est pour l'état dont elle est née, et auquel elle se rapporte, l'état de l'homme dans ses relations avec ses semblables et avec les conditions de la vie. Si on sort par la pensée de ces conditions et de l'humanité même, si on se replonge dans la nature, dans cet infini devant lequel Platon se confond, les lois, les principes, tout disparait, et il ne reste qu'un vaste inconnu où l'esprit s'abime.

Je ne devais pas quitter Platon sans le replacer à son

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élévation naturelle, je veux dire au-dessus de ses systèmes mêmes et <le ses dogmes. Il est de ceux qui inspirent les catéchismes, mais qui n'en font pas et n'en subissent pas. Il laisse tomber des oracles qui ne sont pour lui que des vues et des échappées ; ce sont ses disciples qui en font des lois *.

Ce qui constitue une Église, c'est le gouvernement des âmes : Socrate l'avait fondé sans le savoir, pour ainsi dire; Platon l'a constitué et l'a fait reconnaître avec éclat. Ce gouvernement s'exerce par la parole; non pas celle qu'on admirait dans les compositions des maîtres en beau langage, et qui était comme une œuvre d'art bien ciselée, mais sans vie. C'est, dit Platon, une parole vivante, qui ne traduit pas seulement une pensée, mais qui fait penser à son tour ceux qui l'ecoutent et féconde à perpétuité les âmes; c'est, en un mot, la prédication. Je m'étais servi de ce terme par analogie, pour faire valoir les enseignements du théâtre ; je l'emploie ici dans son sens propre. La prédication est sortie du ministère moral dont s'était chargé Socrate, et ses disciples l'ont développée jusqu'à ce qu'elle devînt ce qu'elle est chez les Chrétiens. La foule des philosophes a distribué par tout l'hellénisme la menue monnaie de la parole ; ils trouvaient dans les Dialogues de Platon comme un trésor magnifique où ils ont pu puiser indé-

1. M. Renan a dit quelque part, en parlant de la philosophie : «En tant que science, nous l'avons fort développée. Mais l'art exquis de jouer de la lyre sur les fibres les plus intimes de l'âme, de poser sans les ré -ou dre les problèmes de l'ordre transcendant; la philosophie, dis-je, entendue comme la musique sacrée des âmes pensantes, quel «hef-d'œuvre produira-t-elle jamais comparable aux dialogues qu'ont entendus les jaixlies de l'Académie et les bords del'llissus?

finimcnt, ainsi que les prêcheurs chrétiens dans les Pères. Il n'a pas été un apôtre comme Socrate, mais un docteur, et le plus puissant des docteurs, quoiqu'il propose plutôt qu'il n'enseigne.

J'ai indiqué çà et là, dans cette analyse de la doctrine platonique, ce qu'ellecontient d'équivoque etdc dangereux, mais il faut l'accuser plus fortement. Il faut dire, sans hésiter, que Platon a trahi quelquefois, faute de fermeté d'esprit et de cœur, les intérêts de la raison, et qu'il est responsable en grande partie du mal que des croyances étroites ont fait depuis à l'intelligence humaine.

Socrate, lui-même, cherchant sa voie entre la tradition et les novateurs, entre une foi morte et des révoltes aventureuses, avait peut-être déjà trop accordé à la première. Mais ses disciples, troublés par sa mort, effrayés par la démagogie menaçante, et peut-être aussi par les légitimes hardiesses de la démocratie, se sont rejetés malheureusement vers le passé. Platon crut que c'était assez s'il faisait accepter la philosophie, s'il la faisait régner môme, en désavouant les audaces qui l'avaient compromise, et en conciliant ses enseignements avec la foi consacrée. En politique il accepte tout ce qui est établi, y compris l'esclavage; en physique, il se défend de toute science contraire aux superstitions reçues; il tient les astres pour des dieux, il laisse la terre au centre du monde ; il fait une place dans sa théologie à la divination, aux démons, aux enfers, tout cela il est vrai, sous forme de poésie ; il n'est pas dupe, non plus que ses disciples; mais l'humanité se trouvera plus tard empri-

sonnée dans ses fictions. II consacre enfin dans ses lois l'intolérance religieuse et l'autorité des prêtres. En un mot il a eu l'orgueil de son génie, il n'a pas eu confiance dans l'esprit humain.

Résumons maintenant les livres de Platon, nous y trouverons la philosophie chrétienne tout entière, et déjà même, sur bien des points, la loi chrétienne. En morale, l'exaltation de l'àme et le mépris des sens ; le détachement de la terre et de l'existence même ; l'opposition des choses spirituelles et des choses sensibles ; la contemplation et la solitude ; la sainte folie de la sagesse ; l'imitation de la divinité. Puis la condamnation du suicide, celle du théâtre, celle des amours contre nature; la pureté, l'humilité, la défense de rendre le mal pour le mal. Malgré ce dernier trait, on n'y trouve pas assez la charité, je ne dis pas au sens théologique, où ce mot signifie l'amour de Dieu, mais au sens vulgaire, où il exprime un tendre respect de l'homme pour ses semblables, et en particulier pour les plus humbles et les moins heureux.

En théologie, un dieu suprême ou plutôt unique, entouré peut-être d'esprits célestes, ineffable, tout spirituel, en qui le bien et le beau ont leur essence ; une foi raisonnée à la Providence, l'aversion de l'impiété, le dédain des imaginations théologiques populaires, et en même temps l'appel à une révélation d'en haut; le dogme de l'immortalité de l'âme, et, à sa suite, les idées d'un jugement après la mort qui assigne aux âmes le ciel ou l'enfer, un enfer dont les peines sont éternelles; la doctrine d'une expiation originelle, et

celle des démons. On ne peut dire que Platon ait cru aux démons, et cependant c'est peut-être sur la foi de Platon que les hommes y ont cru et y croient encore. On trouve aussi, dans un de ses Dialogues, la tradition du Déluge considéré comme une punition divine infligée à une race pervertie.

Enfin Platon a conçu une cité fondée sur l'esprit et sur l'idée, en autres termes, une Église ; un clergé sans famille, chargé à la fois de la conduite des âmes et delà direction des grands intérêts. Il a cherché à ramener à l'unité cette religion grecque, en apparence si diverse et si libre ; et cette unité, il l'a trouvée dans l'autorité suprême d'une voix sacrée; il con lient rigoureusement, sous la loi du dogme, la liberté de l'art et tous les mouvements de l'esprit humain; il punit de mort la révolte de la pensée ; il veut une justice qui procède de ces deux idées, la conversion et la damnation; il établit dans la cité des tribunaux d'inquisition, et, dans le for intérieur, un tribunal de pénitence.

Tout cela, c'est le Christianisme, ou du moins tout cela le contient en grande partie. Augustin, celui des Pères qui semble le plus fait pour comprendre toute la vertu de ces doctrines, frappé de l'affinité des pensées de Platon avec les siennes propres, s'est représenté un des auditeurs du philosophe athénien qui, au moment même où il reçoit de lui cet enseignement sublime, se demande si jamais il pourra arriver que de pai eiiles idées se répandent parmi les peuples et deviennent la foi de tous, et se persuade qu'un tel miracle ne pourra être opéré que par un dieu. C'est ne pas assez se rendre

compte de ce qu'il y a de force dans la pensée et la volonté humaines aidées par le temps. C'est faire comme ferait un homme de maintenant qui, se reportant en esprit jusqu'au xve siècle ou au delà, etconsidérant combien on était loin alors de nos idées d'aujourd'hui, se dirait qu'il a fallu sans doute un dieu descendu du ciel et incarné ici-bas pour faire la Révolution française.

Maie il est à remarquer que parmi ces idées, que j'ai recueillies dans Platon, beaucoup sans doute étaient déjà plus anciennes, et il en est qui ne paraissent dater de lui que parce que nous ne pouvons pas lire ce qui avait été écrit avant lui. Nous n'avons ni les poèmes orphiques, ni aucun livre de l'école de Pythogore, ni les enseignements des métaphysiciens comme Heraclite, ou des moralistes comme Prodicos. Si les ouvrages de Platon lui-même s'étaient perdus, comme se sont perdus en effet tant de monuments philosophiques qui s'étaient produits entre Platon et les Romains, nous ne saurions, pour ainsi dire, rien de l'esprit chrétien avant l'ère chrétienne, et les critiques eux-mêmes seraient tentés de penser que l'un ne s'est montré qu'avec l'autre. On voit combien ils seraient trompés.

Mais non-seulement la prédication chrétienne a trouvé ces doctrines déjà en possession des esprits par les livres de Platon et de ses disciples; il faut ajouter que c'est là seulement qu'elle les a trouvées, et qu'elle n'aurait pu les prendre ailleurs. Car si on les cherche dans la Bible, la prétendue source de la morale chrétienne, on verra qu'elles n'y sont pas pour la plupart.

Je parle, bien entendu, de la Bible hébraïque, et je

2ô6 LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

ne comprends ici, sous ce nom de Bible, ni les livres du Nouveau Testament, ni ces livres juifs de date récente, qui, comme le Nouveau Testament, ont été écrits en grec et en pays grec, et que les Juifs n'ont pas reconnus comme sacrés.

Les livres hébreux ignorent absolument un point sans lequel il n'y a plus de Christianisme, la distinction de l'âme et du corps, et la morale spirituelle qui en résulte. Il ne faudrait pas qu'une philosophie hardie, qui se place résolument au-dessus de cette distinction, sût trop de gré à l'ancien judaïsme de l'avoir dédaignée ; il est plus juste de dire qu'il n'y avait pas atteint. Il n'avait pas analysé l'idée morale toute pure, et ne s'était pas non plus passionné pour elle. Il n'a connu ni les illusions de la philosophie platonique ni ses élévations légitimes. La Bible ne s'avise nulle part d'opposer l'esprit à la chair, le monde invisible au monde sensible, la conscience à la loi, la vie intérieure à celle du dehors.

La théologie des Chrétiens ne vient pas non plus de la Bible. Le monde entier, aujourd'hui monothéiste, rapporte aux Hébreux sa croyance. Je n'hésite pas à dire que cet hommage est légitime, sinon quanta l'idée, du moins quant au sentiment; et combien est grande la part du sentiment dans les religions! Il est certain que les Juifs sont le seul peuple des temps antiques qui n'ait adoré qu'un dieu , qu'ils se sont donnés à ce dieu de tout leur cœur, de tout leur être, de toute leur force ; qu'ils ont écrit et répandu la grande formule : « Écoute, Israël; Iehova, notre dieu, est unique, » dont celle de l'islamisme n'est que l'écho. Mais tout en servant un seul

dieu, qui était leur dieu, ils n'en croyaient pas moins qu'il y avait pour les autres peuples d'autres dieux que le leur; ils étaient donc, philosophiquement parlant, polythéistes». Leur dieu est, du reste, aussi païen que pas un dieu de l'antiquité. Il n'est pas encore celui qu'appelle la raison et la conscience universelle ; il habite à Jérusalem, et ne peut être visité ailleurs ; on lui sacrifie des bœufs et des moutons ; on n'aurait pas même compris alors ces paroles du catéchisme : Dieu est un esprit. On est bien loin des pensées mystiques. Les légendes sacrées sont encore puériles et grossières; ce n'est pas la Bible qui pouvait préparer les esprits à tenir les fables païennes pour suspectes; les fables hébraïques sont moins riches, mais n'en blessent pas moins trop souvent la raison, la justice et l'humanité. Quant à l'immortalité de l'âme, on ne pouvait la concevoir, puisqu'on n'avait pas même l'idée de l'àme; on n'imaginait ni jugement des morts, ni paradis, ni enfer; on n'avait point de mythologie funèbre. Les philosophes négatifs de notre temps verront là un nouveau témoignage de ce qu'a dit Montaigne, que l'ignorance naïve et la science parfaite se rejoignent quelquefois dans la vérité. La bonne foi avec laquelle le génie hébreu prenait simplement la mort pour la mort, comme fait la sagesse de nos sages, doit valoir mieux à leur sens que les

1. « Le monothéisme hébreu à l'origine consiste, non pas dans ï'idéo qu'il n'existe point d'aulredieu que Jehovah.mais dans la conviction qu'Israël n'a, ne peut avoir, ne doit avoir que Jehovah pour dieu, et qu'il est criminel à un israélite d'en adorer un autre. A parler rigoureusement, c'est une monolàtrie plus encore qu'un monothéisme. » M, Albert Réville, Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1867.

imaginations superstitieuses de l'Egypte. Ils devraient même la mettre au-dessus des espérances philosophiques que Cicéron trouvait si belles, et qui ne sont à leurs yeux que des illusions; si ce n'est que les Juifs ont plutôt ignoré que rejeté ces espérances, et qu'ils ont même fini par s'abandonner, à l'exception des Sadducéens, à un rêve beaucoup moins métaphysique, celui de la résurrection des corps. La résurrection des corps est devenue pourtant un dogme chrétien ; mais rien n'est moins dans la pensée de Platon, qui estime le sage si heureux, dans une autre vie, d'être débarrassé de son corps à (ont jamais. Ce qui est certain, c'est que la Bible n'est pas plus chrétienne, au sujet de la mort, que dans le reste. Elle ne connaît pas non plus les démons. Enfin le Christianisme n'a pas trouvé chez les Juifs, et n'a pu leur prendre, ni son clergé, constitué à part de la famille et de l'État pour conduire suivant l'idée divine les affaires humaines; ni sa discipline et son gouvernement sévère de la pensée, puisque la pensée indépendante ou philosophique ne s'était pas même produite dans Israël ; ni sa direction des consciences et le travail intérieur par lequel il leur fait faire leur salut, puisque le judaïsme n'exigeait que ce que Paul a appelé les œuvres, c'est-à-dire l'obéissance à la loi dans les actes du dehors. Le judaïsme peut se féliciter sans doute d'avoir échappé à l'esprit clérical et à l'esprit monastique, qui se sont confondus avec l'esprit chrétien de si bonne heure et pour si longtemps. Cependant tout n'est pas mauvais dans ce double esprit; et ce qui nous en déplaît n'est, après tout, que la corruption d'une

grande vérité, qni est que la force doit être subordonnée a l'intelligence, et la politique à la morale. Il est vrai que nous ne voulons plus aujourd'hui d'une cité de Dieu qui soit à part de la cité humaine et au-dessus d'elle, et nous faisons bien de n'en plus vouloir ; mais à cettecondition, que la cité humaine soit elle-même une cité de Dieu, c'est-à-dire qu'elle soit organisée suivant la raison et la justice. Or, c'est la philosophie et non la Bible qui nous a fait concevoir cet idéal. La théocratie hébraïque n'est pas la même chose, il s'en faut bien; elle est quelquefois même tout le contraire, puisqu'elle consacre, en la recevant comme loi de Dieu, une loi des hommes qui, par sa date seule, estnécessairement imparfaite etgrossière, et quipourtant ne peut plus changer. La cité biblique obéit à la lettre, qui est fixée. La platonique, et, à son origine, la chrétienne, obéissent à l'esprit, qui a devant lui l'infini.

Qu'on ne prenne pas ces réflexions pour un jugement sur le judaïsme ; il serait aussi injuste qu'incomplet. Je dirai plus tard ce que les Juifs et la Bible ont donné au monde ; je le dirai amplement, et avec tout ce qui leur est dû de reconnaissance et de respect par tout esprit équitable et qui aime l'humanité. J'expliquerai la passion ardente et sainte dont les fils d'Israël étaient enflammés, et qu'ils ont communiquée au reste des hommes ; l'énergie extraordinaire de leurs affections, soit qu'il s'agisse de se dévouer à ce qu'ils aiment ou de résister au mal et de le haïr. Je dirai îa majesté de ce Dieu des Juifs, qui, étant le seul auquel s'adressât leur culte, était si près d'être conçu comme

seul existant, et de se confondre avec le dieu un ei universel de la religion philosophique ; invisible d'ailleurs et sans image, et qui, en tout autre lieu que Jérusalem, était sans temples et sans sacrifices. Enfin et surtout, je relèverai ce caractère étrange d'une race qui, tout attachée qu'elle fût à sa terre sainte, n'était pas cependant adhérente au sol, et portait partout avec elle sa patrie ; de sorte que ce peuple, alors sans philosophie, a été cependant en un sens le peuple d'une idée. Pour le moment, j'avais seulement à montrer qu'il y a telles choses qui sont presque tout le Christianisme, et qui ne viennent pas des Juifs, mais de Platon. Pascal a jeté quelque pan cette ligne dans ses papiers: « Platon, pour disposer au Christianisme. » Il entend, je crois, que la lecture de Platon est bonne pour disposer l'esprit à la foi chrétienne. Mais s'il voulait dire que c'est Platon en effet qui a disposé le monde à être chrétien, ce n'est pas à beaucoup près assez dire : Platon n'a pas seulement préparé le Christianisme ; il l'a fait. Non pas tout entier, sans doute ; il y fallait encore quatre cents ans, pendant lesquels la Grèce, l'Asie et la Judée ont concouru pour l'achever. La Grèce poussa plus avant et plus vivement de jour en jour la critique qui devait détruire la religion populaire. En morale, elle développa, principalement parsesStoïques, le sentiment de nos devoirs envers nos semblables, et de la communauté humaine. L'Asie et la Judée ajoutèrent à la sagesse grecque l'enthousisame de l'imaginaton, l'élan qui remue les hommes et qui transforme les choses, la fraternité surtout, qui est la vertu des pei-

séeufés ; et le Christianisme fut complet. Mais je devrai d'abord conduirejusqu'au bout le travail de la philosophie grecque, depuis Aristote jusqu'à Sénèque, pendant une période de l'histoire où la vie philosophique a eu une intensité incomparable ; car, dans le déclin des anciennes croyances, qu'aucune autre ne remplaçait encore, les écoles sorties de Socrate furent seules chargées de la conduite du monde moral; et pendant ces siècles, chez tous les peuples de culture grecque, la philosophie a été véritablement une religion.

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