IV. èi
elle le rendra avec tout l'efTet qu'il peut produire.
Jésus étant ainsi connu, non pas certes comme on aurait besoin qu'il le fût, mais enfin autant qu'il peut l'être, comment le jugera-t-on? Il est clair qu'en posant cette question, je ne m'adresse pas à la foi religieuse. La foi ne juge pas Jésus, elle l'adore. « Au nom de Jésus, tout fléchit dans le ciel, sur la terre et aux enfers » [PhiL, ii, 10).
Mais tel est le prestige dont la foi a entouré ce nom, que, parmi les esprits mômes qui s'étaient affranchis, il s'en est retrouvé qui ont continué de rendre à Jésus une espèce de culte. Rousseau a donné l'exemple par sa phrase célèbre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu. » Prise à la lettre, cette parole n'est nullement philosophique ; car la vie d'un dieu, la mort d'un dieu sont des mots qui ne présentent à l'esprit aucune idée inteUigible. Il faut donc les prendre pour des expressions purement oratoires, signifiant seulement qu'il n'y a pas de plus belle vie que celle de Jésus, proposition sur laquelle la discussion pourra s'établir.
L'écrivain de génie qui nous a donné il y a vingt ans la Vie de Jésus cède évidemment au même entraînement que Rousseau quand il appelle Jésus un demi-dieu, un fds de Dieu, un homme de proportions colossales, quand il le place <( au plus haut sommet de la grandeur humaine », etc. ^ Tout cela exprime
1. Vie de Jésus, édit. de 18G7, p. 475, 243, 4G4, 4G5, etc. — Il a même dit ailleurs comme Rousseau : « Tu fus un dieu », Saint Paul, p. 328.
plutôt rémotion du peintre devant l'image qu'il a tracée, que le jugement de riiistorien. En langage exact, les demi-dieux, les (ils de Dieu, les colosses n'existent pas ; il n'y a pas même de plus haut sommet de la grandeur humaine. Rien n'est plus divers, rien n'est plus mêlé que les supériorités des hommes qui tiennent une place dans l'histoire;, il est très difficile de fixer les rangs, et cela est plus difficile pour Jésus que pour personne, parce qu'il n'y a personne qui nous soit moins bien connu.
Ce n'est pas évidemment dans l'ordre de la pensée que Jésus a pu être au-dessus des autres hommes. Jésus n'est pas un penseur; il n'a pas apporté la lumière dansjes ténèbres, malgré les paroles du quatrième évangéliste, qui, lui, prenait sa lumière dans Platon. Il n'est ni un philosophe, ni un savant, ni un politique, ni un capitaine, ni un poète ; il n'a pu rendre à l'humanité aucun des grands services que lui rendent ces diverses puissances de l'esprit. Il a d'ailleurs toutes les idées fausses qu'on avait autour de lui. Il attend la fin prochaine de ce qui existe et la restauration d'Israël et des douze tribus. Il croit aux démons ; il s'imagine qu'ils sont dans le corps des malades et qu'il les en chasse. Si l'état d'esprit de l'écrivain qui nous a conté l'histoire des deux mille cochons [Marc, v. 2) représentait fidèlement celui de Jésus, il n'y aurait rien de plus misérablement grossier ; on peut espérer qu'il n'est jamais descendu si bas.
Malgré ses libertés d'inspiré; sa foi esl encore bien
étroite. On l'a vu, le Aéritable Jésus appelle les gentils des chiens ; il ne s'intéresse pas aux Samaritains ; il ne pense à sauver que « les brebis perdues de la maison d'Israël ». Une prévoyait en aucune manière la large prédication de Paul.
Mais, dans les limites de ses idées et de ses croyances, Jésus a été puissant par le cœur, par la passion, par la bonté. Il a aimé son pays et sa religion au point de n'en pouvoir supporter l'iiumilialion elles misères, et c'est ce qui lui n fait croire, d'une foi si énergique et si contagieuse, à un lendemain réparateur ; c'est ce qui lui a fait prêcher la « bonne nouvelle » de la résurrection de son peuple. Il ouvrait aux siens le royaume de Dieu, abandonnant « ceux du dehors » (iv, II) aux cachots ténébreux et au feu qui brûle toujours. Il résumait la loi tout entière en deux commandements : aimer son Dieu et aimer ses frères. Et, parmi eux, il aimait particulièrement ceux qui soulTrent davantage, les petits, les pauvres; il affirmait que, dans le royaume de Dieu, les derniers seront les premiers (x, 31); il n'y aura plus là de supérieurs (x, 43). Il glorifiait la veuve pauvre qui, en donnant ses deux petites pièces de cuivre, a donné plus que tous les autres (xu, 43). Il veut que les riches se dépouillent pour les pauvres de tout leur bien, et, s'ils ne le font pas, il les exclut à peu près du royaume de Dieu (x, 26). Il est tendre surtout pour les simples, pour ceux qui sont comme des enfants (ix, 41 etx, 14). lU'est jusque pour les pécheurs, les profanes, ceux qui scandalisent les dévots (u, 17). Il ne permet la prière qu'avec le
pardon des offenses ; il faut pardonner pour obtenir d'être pardonné (xi, 25). Il protège la femme contrôla dureté de la répudiation, faite pour des esprits grossiers (x, 5). Enfin, et c'est là le trait dominant de sa physionomie, c'est aux malades qu'il va tout d'abord ; c'est pour eux en quelque sorte qu'il existe ; dans la maladie, il voit l'action de Satanas, du grand ennemi de son dieu et de son peuple, et la victoire sur la maladie, c'est la victoire sur Satanas, c'est le signe que dieu est là, prêt à guérir aussi et à sauver son peuple, « à qui ses péchés sont remis ». (u, 5, etc.) Le soulagement qu'il apporte à ces malades, c'est la garantie des promesses de Dieu et de la « bonne nouvelle » ; toute sa foi, toutes ses espérances trouvent là leur justification, en même temps que sa charité jouit de son bienfait. Aussi l'évangile définit sa mission par ces deux choses : « Il allait prêchant dans les synagogues et chassant les démons. » (i, 39.) Et le livre des Actes dit à peu près de même : « Il a passé faisant du bien et apportant la guérison à tous ceux qui étaient sous la puissance du diable » (x, 38) i.
Tout ce bien qu'il a fait, il l'a fait à la condition de souffrir et de mourir. Ici, il faut suppléer à l'évangile. Dans l'évangile, on n'aperçoit pas, jusqu'à la veille de son supplice, qu'il ait rencontré des obstacles sérieux, ni soutenu des luttes pénibles. On a craint sans doute de réveiller le souvenir des griefs que les puissants
1. 11 ne faut pas traduire d'une manière absolue : a II a passé faisant le bien ; » eùepyexwv se rattache è twixevo; et se rapporte également Ji TtâvTa; Toù;. Voyez iv, 9, où il est employé de même.
avaient pu avoir contre lui. Mais nous devons croire que, de bonne heure, d a été menacé, et que les amertumes de ce qu'on appelle la Passion ont commencé pour lui bien avant la scène du Jardin des Oliviers. Sa vie a été un combat, sans bruit pourtant, je l'ai dit déjà, et sans violence, où il gardait l'altitude bumble et patiente qui le plus souvent a été celle du Juif opprimé. Il n'en a pas moins été le martyr de son patriotisme et de son amour des misérables, et il a laissé le souvenir d'une existence toute d'élan et de dévouement, terminée par une mort afîreuse sur la croix ; souvenir assez louchant et assez profond pour qu'après sa mort quelques-uns aient dit : « Celui-là n'a-t-il pas été le Christ?» et qu'une fois cela dit, on l'ait cru sans peine. Voilà Jésus tel que nous arrivons à le ressaisii', et on ne peut que l'aimer et le vénérer^.
Avant de le quitter, il y a une dernière remarque à faire : c'est qu'au moment où Jésus est mort, il n'existait encore rien de ce que nous appelons le christianisme. Jésus n'était pas encore un Christ, et il n'avait d'ailleurs introduit ni un dogme, ni une pratique nouvelle. Il n'avait aucune idée, ni de la trinité, ni de l'incarnation, ni d'autres mystères; aucune de l'ÉgHse, ni d'un prêtre, ni d\m évoque ;
I. Voltaire en a donné l'exemple. Dictionnaire philosophique, article Religion. — On voit assez que, lorsqu'il s'agit de conclure sur Jésus, je suis de l'avis de Voltaire et du xviii" siècle, et que, parmi les penseurs de notre temps, je me range du côté de ceux qui ont repris la tradition de ce siècle et y sont restés fidèles.
CltlTIQUE DES RÉCITS SUR LA VIE DE JÉSUS. 71
aucune des sacrements, ni d'une cérémonie chrétienne quelconque, pas même du baptême. Il avait reçu, à ce qu'il semble, le baptême ou l'ablution de Jean, qui était tout autre chose; mais le baptême chrétien, l'acte premier et essentiel de la religion nouvelle, il l'ignorait absolument ; il n'a jamais ni baptisé ni fait baptiser personne. Il est vrai qu'il y a un verset, à la fin de l'évangile qui porte le nom de Matthieu, où il dit : « Allez et baptisez ; » mais cette parole (qui ne se retrouve nulle part ailleurs), l'évangile même qui la lui donne ne la lui fait prononcer qu'après sa mort. Pendant la vie même de Jésus, il n'est jamais parlé, dans les trois premiers évangiles, de qui que ce soit qui ail été baptisé par lui ou par un des siens. Le quatrième évangile seulement, qui est toujours à part des autres, l'a supposé, et encore reconnaît-il clairement qu'il contredit, en le supposant, la tradition établie, puisqu'il se reprend en disant : « Jésus luimême ne baptisait pas; c'étaient ses disciples *. »
Non seulement les Évangiles ne disent pas que Jésus ait pratiqué le baptême, mais encore ils disent très positivement le contraire, puisque voici les paroles qu'ils mettent dans la bouche de Jean quand ils lui font prédire Jésus : « Moi, je vous ai baptisés dans
1. A moins qu'on ne croie que le verset iv, 2, n'est pas du mémo écrivain que m, 22 ; iv, 1 ; et qu'on ne le regarde comme une correction qui aura passé dans le texte.
Quant à la formule : « Au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint, » je renvoie à ce que je dirai plus tard du développement de l'idée de TEsprit saint. Ou peut croire que c'est à la suite de ce développement qu'elle a été ajoutée Ik après coup.
/'mz/;'mais, lui, il vous baptisera dans l'Esprit saint.;) Jésus n'est chrétien que par une seule chose, qui est une certaine manière de sentir. Non pas que cette manière de sentir soit toujours absolument nouvelle, et on se fait encore là-dessus quelque illusion. J'ai déjà montré que telle parole, où l'on croit d'abord reconnaître l'accent personnel de Jésus, est simplement prise de l'Écriture.
Néanmoins l'évangile a dans son ensemble une autre physionomie que la Bible juive : à quoi tient-elle? D'abord et avant tout à ce que l'évangile s'est produit dans un autre milieu. L'évangile respire un détachement sombre et farouche de la vie présente : « Si ton bras est pour toi une cause d'achoppement, coupe-le; mieux vaut pour toi entrer estropié dans la Yie que d'aller avec tes deux bras au feu qui ne meurt jamais. » {Marc, ix, 42.) — « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra, et celui qui l'aura perdue pour moi et pour la bonne nouvelle, la sauvera. » (vni, 3o.) — « Il faut vendre tout son bien et le distribuer aux pauvres ; le riche n'entre pas au royaume des cieux. » (x, 21, etc.) — « 11 faut quitter sa maison, ses frères, ses sœurs, son père, sa mère, ses enfants, ses champs-, pour « la bonne nouvelle. » (x, 49.) — Cela n'est pas de la Bible juive, et elle ne connaît pas davantage ce sentiment toujours présent dans Tévangile de l'action ennemie des esprits malfaisants. Ce sont là les signes de temps mauvais et désespérés, des temps qui ont enfanté cette étrange communauté des Essées, qui avait, dit Pline, son principe de vie dans le dégoût
OÙ les autres étaient de la vie, tmn fccunda illis aliorum vilse pœnitentia est. [Natur. hist., IV, 15.) L'évangile aussi est plein de tendresse pour les humbles, les simples, pour ceux qui sont les derniers et qui seront ailleurs les premiers. C'est sans doute encore parce que l'évangile est né parmi des populations particulièrement simples et humbles.
En un mot, cet accent original qui nous frappe dans l'évangile tient en grande partie à ce qu'il ne nous reste aucun autre écrit composé dans le même temps et au même pays. Mais il tient aussi vraisemblablement dans une certaine mesure à l'âme même de Jésus, dont l'évangile porte l'empreinte. Et cette âme, une fois fixée dans un livre devenu sacré, est passée par là dans ceux qui ont vécu de ce livre. C'est la part de Jésus dans le christianisme, part notable et qui ne lui sera point ôtée, quelque difficile qu'il soit de faire exactement le triage et de la distinguer toujours de ce qui est venu d'ailleurs.
Jésus donc est purement un Juif, et il n'a pas fait un acte ni dit une parole qui ne soit juive. Mais c'est un Juif plus ardent et plus exalté ; né dans un pays qui nourrissait des esprits indépendants et indociles; obéissant plus volontiers à l'inspiration qu'à l'autorité ; homme de la nature plutôt que des écoles ; fait pour compromettre le sanhédrin de Jérusalem et pour se perdre lui-même, mais fait aussi pour troubler les âmes. Et c'est ainsi que la prophétie d'après laquelle on croyait que le Messie devait naître dans Bethléem de Juda fut démentie, et que, contrairement à l'attente
universelle [Jean, vu, 52), c'est de Galilée qu'il sortit un Christ.
Nous ne pouvons dire avec certitude la date de la mort de Jésus. D'après le troisième évangile, il avait paru la 14" année du gouvernement de Tibère, l'an 28 de notre ère, et le récit des trois premiers évangiles semble indiquer qu'il n'a pas vécu dès lors plus d'un an. Le quatrième évangile, au contraire, le fait rester en scène au moins trois ans. Pontius Pilatus a été procurateur de l'an 25 à l'an 35.
Ce qu'on appelle notre ère, ou l'ère chrétienne, part, comme on sait, de la date supposée de la naissance de Jésus. On l'a placée 31 ans après la bataille d'Actium ; mais, en réalité, elle ne peut être déterminée. Suivant le troisième évangile, il avait, quand il parut, environ trente ans. Cette explication satisfait plus l'imagination que la supposition qu'il approchait de cinquante ans, comme le quatrième évangile le donne à entendre (vni, 57).