Traduit par Eugène Burnouf
o4 LE CHRISTIANISME ET SES OUIGINES.
grande distance, en tout sens, des paraboles des évangiles. La forme d'abord est exorbitante, comme elle est dans toute la littérature de l'Inde : cbacune des deux paraboles tient de six à huit pages in-quarto des plus pleines; rien n'y est dit qu'avec un procédé d'amplification perpétuelle. Le fond est de la subtilité la plus raffinée; ce n'est pas un discours pour les simples, mais pour des moines nourris dans leur retraite de laborieuses méditations. Il faut une grande patience pour les lire. Et avec tout cela on ne les lit pas sans se dire que la causerie familière des évangiles doit tenir par un lien qui nous échappe à ces vastes épanchements du Bouddha. Il faut croire que quelque chose de laparabole bouddhique s'était infiltré insensiblement jusqu'en Judée.
Du reste, la parabole à la façon de l'évangile est encore une de ces choses qui, en Judée même, n'appartiennent pas seulement à Jésus. Elle entrait dans l'enseignement des docteurs, et on la retrouve dans le Talmud. Il y a dans le Traité des Berakhoth une variante de la parabole des ouvriers de la onzième heure [Matthieu, xx, 1); c'est à propos d'un docteur qui était mort jeune, mais plein de mérites : « A quoi ressemble le cas de R. Boun barR. Hyia (R. signifie Rabbi)? A un roi qui aurait engagé à son service beaucoup d'ouvriers, dont l'un était plus actif à son travail. Eu voyant cela, que fait le roi? Il l'emmène, et fait avec lui des promenades en long et en large.. Au soir, les ouvriers arrivent pour se faire payer, et il paye également au complet celui avec lequel il s'était
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promené. A celte vue, ses compagnons se plaignent en disant : «Nous nous sommes fatigués au travail toute » la journée, et celui qui ne s'est donné de la peine que » pendant deux heures reçoit autant de salaire que nous. » — C'est que, répondit le roi, celui-ci a accompli da- » vantage en deux heures que vous dans une journée » entière. » (Traduction Schwab, 1871 , page 48.) Cette parabole est beaucoup plus raisonnable et plus équitable que celle de l'évangile; mais il n'y a pas beaucoup d'agrément dans le récit, ni là ni ailleurs, et le peu de paraboles talmudiques que je connais sont exposées d'une manière sèche K
C'est encore un trait remarquable dans les discours de Jésus que le bonheur de ses réponses à ceux qui veulent l'embarrasser, et la façon dont il se dégage des difficultés par l'élévation tout ensemble et par la finesse de sa pensée. On lui demande en vertu de quelle autorité il fait ce qu'il fait; il dit : «Moi aussi, j'ai une question à vous faire. Répondez-moi, et je vous dirai ensuite par quelle autorité j'agis. Le baptême de Jean était-il du ciel ou des hommes? » Ils n'osent répondre, de peur de blesser Hérode, ou de mécontenter la foule, et ils disent : « Nous ne savons. » Et Jésus reprend : « Moi non plus, je n'ai pas à m'expliquer. » (xi, 28-33.) Et quand on le presse de dire s'il faut payer l'impôt à César, on sait comment il échappe à ce piège : « Rendez à César ce qui est à César, et à
1. Voir môme livre, pages 5G et 40, et les Pharisie7is de M. Cohen t. n, pages 281, iOi, 2G.J.
Dieu ce qui est à Dieu. » (xii, 17) ^ Qu'on voie encore ses réponses sur Satanas qui se combat lui-même (m, 26); sur la femme aux sept maris (xii, 19-25), etc. Il y a là quelque chose de semblable à ce que nous admirons dans plusieurs réponses de Jeanne d'Arc devant ses juges. Quand elle dit qu'elle a vu saint Michel, ils croient embarrasser sa pudeur en lui demandant s'il était nu ; elle dit simplement : « Vous figurez-vous donc que Dieu n'ait pas de quoi l'habiller ! >> On veut qu'elle dise si elle prétend être en état de grâce, et elle répond: «Si je n'y suis, Dieu m'y mette, et, si j'y suis. Dieu m'y tienne! » Cette souplesse de l'esprit et de la parole s'accorde à merveille avec l'exaltation de l'inspiré ^.
Voilà tout ce qu'on trouve dans le plus ancien évangile, par où on puisse se faire l'idée de ce qu'a été Jésus. Reste maintenant la question de savoir si nous pouvons avec sûreté, au moyen des autres évangiles, ajouter quelque chose à cette idée. C'est ce que je vais examiner successivement pour chacun d'eux.
Dans l'évangile qui porte le nom de Matthieu, Jésus parle plus que dans le plus ancien et d'une manière plus passionnée et plus brillante. Ce n'est pas tout d'abord une raison pour que cet évangile soit moins
1. Je reviendrai plus tard sur cette parole pour en discuter etl'autliencité et la portée.
2. Procès... de Jeanne d'Arc., publié par Jules Quicherat, t. P', 1841, pages 6S, 89, 178, etc. Nous avons un procès-verbal aullientique des paroles de Jeanne; nous ne sommes pas aussi heureux pour Jésus.
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vrai : on pourrait supposer au contraire que c'est le plus ancien écrivain qui, faute d'assez de sensibilité ou de génie, n'a pas su rendre Jésus tout entier. Mais, parmi ces discours de Matthieu^ les principaux sont le Discours sur la montagne et l'invective contre les pharisiens, et on a vu déjà qu'il y a des raisons sérieuses de douter que l'esprit qui règne dans ces morceaux soit suivant l'esprit de Jésus. Nous ne pouvons donc nous fier à cette éloquence et la croire plus vraie que la simplicité de Marc.
Le Jésus de Matthieu diffère encore de celui de Marc par sa familiarité avec son dieu, qu'il appelle « mon Père », expression que le plus ancien évangile ne connaît pas ^ : « Quiconque fera acte de foi en moi devant les hommes, je ferai acte de foi en lui devant mon Père, qui est au ciel. » (x, 32.) — « Tout ni' a étéi^emis entre les mains par mon Père, et nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » (xi, 27.) Cela se retrouve dans Luc^ et cela surtout est poussé dans le quatrième évangile jusqu'à une intimité mystique dont les effusions sont intarissables, et qui suffirait pour donner à cet évangile une physionomie à part. Mais n'est-il pas naturel de croire que le Jésus
1. Le Jésus de Marc reconnaît bien Dieu comme le père du Ciirist (viii, 38 ; XIII, 32;, mais il ne dit pas : « Mon Père. » Non seulement 0 mon Père », au sens théologique, n'est pas dans le plus ancien évangile, mais l'expression purement pieuse « ton Père », au singulier, à chacun de nous, n'y est pas non plus. Il ne connaît que l'expression collective « votre Père » , c'est-à-dire le père des Juifs.
le plus authentique est le plus juif, je veux dire celui qui observe le mieux la distance entre Dieu et l'homme, et qui ne prétend pas s'approprier le père de tous?
Dans 3Iatthieu Jésus, se trouvant au temple en face des grands prêtres et des anciens, ose leur tenir ce langage : '< En vérité, je vous le dis, les publicains ^t les femmes ptibUques passent avant vous pour entrer dans le royaume de Dieu. » (xxi, 32.) Cela dépasse de beaucoup ce qui lui échappe dans le plus ancien évangile en faveur des à;j.acTo)Ai( (ii, 12). Autre chose est de déclarer que ce sont les malades qui ont besoin de médecin, ou que ce ne sont pas les justes qu'il faut appeler à changer de vie ; autre chose de faire entrer les femmes publiques dans le royaume de Dieu avant les prêtres. Ce n'est là qu'une amère insulte adressée au judaïsme, dans un temps sans doute où le judaïsme était détesté.
Si on cherche dans l'évangile de Matthieu des traits qui ne se trouvent pas dans le plus ancien, et qui en même temps n'accusent pas d'anachronisme, je crois qu'ils se réduisent à peu de chose. Ce sera, par exeaiple, la prière appelée familièrement le Pater (vi, 9) ; ou ces poétiques images des oiseaux qui sont nourris sans moissons et sans greniers, et des lys qui ne filent pas, et qui pourtant sont mieux habillés que Salomon dans toute sa gloire (vi, 16, 30) ; ou encore ces appels touchants : «Venez à moi, vous qui êtes fatigués et accablés sous le fardeau, et je vous reposerai. » (xi, 25.) Ces traits, présents à toutes les mémoires, sont-ils vérita-
blement de Jésus ? Rien n'aulorise, ce me semble, ni à l'affirmer, ni aie nier ^.
Le Jésus du troisième évangile diffère plus sensiblement que celui de Matthieu du Jésus de Ma?'c. Il est plusexalté,plus étrange que nous ne l'avons vu encore. Il l'est particulièrement sur ce qui regarde la pauvreté. Il ne dit pas seulement : « Bonheur à vous, pauvres 1 » Il dit encore : « Malheur à vous, riches ! » (vi, 21, 24.) Sans doute il y avait déjà, dans le plus ancien évangile, une parole sévère sur la richesse, mais Jésus la prononçait avec regret et attendrissement [Marc, x, 21) ; ici il parle avec colère ; au lieu de plaindre, il maudit. Dans la parabole de Lazare, il condamne le riche, non pour élre dur, mais pour être riche; il glorifie le pauvre par cela seul qu'il est pauvre (xvi, 19).
Il se passionne pour l'aumône au point de trouver bonne et sainte celle qu'on fait avec le bien qu'on a volé (xvi, 8 et 9). Il veut qu'on ne reçoive à sa table que des mendiants, des boiteux, des estropiés, des
1. Il y en a qui certainement ne sont pas aussi originaux qu'on le suppose. Le principal verset du Pater (lequel est déjà dans Marc) vient du livre juif de Sirach (xxviii, 2), et dans ce livre aussi déjà celui qui prie s'adresse à Dieu en l'appelant du nom de Père (xxiii, 1). La formule même des « béatitudes » [Mattk., v, 1, etc.) vient des psaumes (ï, 1 ; n, 12, etc.), et c'est un psaume qui promet l'héritage aux doux et aux humbles (xxxviii, 11). « Cherchez et vous trouverez» {Matlli., vu, 1) vient de Jérêmie (xxix, 13), et le « Venez à moi », à'hdie (lv, 3). C'est encore à /soie (xl, 11) qu'appartient l'image du berger qui rapporte dans ses bras la brebis perdue [Matth., xviii, 12) ; ainsi que la grande promesse : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » (li, G.) Telle autre parole évangélique peut bien avoir eu aussi sa source antique, quoique cette source reste ignorée.
aveugles (xiv, 13). Ce n'est pas tout; le Jésus de Lvc n'est plus un Juif. Il ne fait pas les ablutions (xi, 38j ; exagération évidente d'une parole du plus ancien évangile, qui dit seulement que quelques-uns de ses disciples ne les observaient pas (vu, 2). Il ose railler ceux qu'il appelle « les hommes de la Loi », vî;x'./.:'!, expression qui n'appartient qu'à cet évangile (xi, 45), etc. Le Jésus de Marc ne repoussait pas les publicains et consentait à manger avec eux ; celui de Luc met le publicain au-dessus du pharisien ; c'est le premier qui Gsijusti/îe, et non pas l'autre (xviii, 14). Il va jusqu'à dire qu'entre un prêtre qui manque de charité et un Samaritain charitable, c'est le Samaritain qui est le prochain (x, 37), parole qui n'a pas été dite pour des oreille's juives, et dont le plus ancien évangile était encore loin, puisque dans celui-ci Jésus, pour aller de Galilée à Jérusalem, prend par delà le Jourdain (x, 1), évidemment afin de ne pas traverser le pays odieux de Samarie, tandis que, dans Luc, il le traverse Ubreraent et sans s'en soucier (xvn, \\).
Bien des paroles de Jésus dans cet évangile respirent un enthousiasme qui semble oublier la réalité. « Ne demandez plus quand viendra le royaume de Dieu, ni si c'est ici qu'd se fera voir, ou si c^est là : le royaume de Dieu est au dedans de vous. » (xvu, 21 .) Marthe travaille, tandis que Marie s'oublie à écouter la parole. C'est Marie qui a pris la bonne part ; « on n'a affaire que d'une seule chose, (x, 42.) Les miracles même ne sont rien : « Ne vous réjouissez pas de ce que les esprits vous obéissent ; réjouissez-vous plutôt de ce
que VOS noms sont écrits dans le ciel. » (x, 18.) — Il me semble que le Jésus du troisième évangile est celui qui a servi de modèle à la figure à la fois divine et troublante que Rembrandt nous a peinte dans son Repas d'Etmnaûs.
Il y a quelque chose dans ce Jésus qui agit particulièrement sur les femmes et qui les enivre. Rien de plus curieux sous ce rapport que la transformation qu'a subie, en passant du plus ancien évaiigile au troisième, l'histoire de la femme au vase de parfums. Dans Marc^ celte histoire est sobre et sévère comme tout le reste. C'est au moment même où il va être livré que, Jésus étant à table à Béthanie, « une femme entre avec un vase d'albâtre plein d'un parfum pVécieux, le brise et le lui répand sur la tête » (xiv, 3) ; pas un mot de plus sur cette femme. Plusieurs se récrient sur une telle profusion : « H eût mieux valu vendre ce parfum, et donner l'argent aux pauvres. » Mais Jésus dit : « Laissez-la ; pourquoi lui faites-vous de la peine ? C'est une bonne œuvre que ce qu'elle vient de faire pour moi ; car vous avez toujours des pauvres avec vous, et, quand vous voulez, vous pouvez leur faire du bien ; mais, moi, vous ne m'avez pas toujours. Ce qu'elle pouvait, elle l'a fait : nlle a par avance embaumé mon corps pour la sépulture. Je vous le dis eu vérité : partout où sera annoncée « la bonne nouvelle » dans le monde entier, on parlera aussi de ce que cette femme a fait el on lui rendra témoignage. » (xiv, 9.) — Que faut-il penser de cette scène ? Est-elle réelle ? Je n'en sais rien, sauf pour
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le dernier verset, Jésus n'ayant pu évidemment parler ainsi. Le reste n'est pas impossible, pas même le trait que j'ai souligné ; car, si Jésus n'a pas prédit sa mort en prophète, il a pu néanmoins la pressentir. Je ne me charge pas de faire dans ce récit la part exacte du vrai et de l'imagination. Mais on n'en méconnaîtra pas la grandeur et la poésie funèbre; c'est une belle préface à la Passion ^
Tout est bien changé dans le troisième évangile. II s'agit d'un repas quelconque, bien loin de la mort de Jésus ; seulement, le repas ayant lieu chez un pharisien, la femme, au contraire, est une profane, une ci[j.xç.-MKi;. Je crois que ceux-là sont dans le vrai qui entendent proprement par là une femme qui n'observe pas la Loi et qui vit comme les païens. Cependant la conduite des femmes est chose qui tient tant au respect de l'opinion, qu'il est probable que les Juives qui s'émancipaient religieusement n'avaient pas non plus des mœurs bien pures, et qu'ainsi on a pu passer aisément du sens propre du mot ic[j.x^-b)\i: à celui que nous lui donnons en le traduisant par pécheresse. Cette femme se présente donc avec son parfum, et, sans que rien nous prépare à ces transports, elle fond en larmes et arrose de ses larmes les pieds de Jésus, elle les essuie de ses cheveux, elle les
1. Pourquoi la femme brise-t-ellc le vase? L'explication la plus vraisemblable comme la phis simple est celle qui suppose que, pour mieux conserver inaltérables ces parfums précieux, on les mettrait dans des vases fermés de telle manière qu'on ne pouvait les ouvrir qu'en les brisant.
couvre de ses baisers et les parfume. Le pharisien se dit : « Si cet homme était prophète, il saurait que la femme qui le louche est une femme de vie profane. » Et Jésus répond par tout un discours sur ce thème, que moins cette femme a mérité, plus elle est touchée et reconnaissante ; qu'elle a fait pour lui ce que le pharisien n'a pas fait ;* et il termine par les paroles fameuses : «Il lui est pardonné d'avoir beaucoup péché, parce qu'elle a aimé beaucoup. » (xn, 47.) Il est impossible de n'être pas frappé du contraste de ces deux scènes ; là, un acte d'adoration religieuse fait avec simplicité ; ici, des élans de passion et de véritables caresses. On jugera sans doute que la première, réelle ou non, est la plus vraie. Il a fallu, je le crois, bien des années, remplies d'agitation et de troubles au dedans et au dehors, pour amener les sentiments qu'excitait Jésus à cet état aigu et maladif ^
Les femmes tiennent plus de place dans cet évangile que dans tout autre (voirx, 39; xi, 27; xxni, 27). Néanmoins, dans tous ces passages, ce sont toujours
1. La femme qui verse le parfum n'a pas de nom dans les anciens évangiles ; on a voulu qu'elle en eîit un, et on lui a donné sans aucune raison (je ne sais à quelle époque) celui de Marie de Magdala, en latin Maria Magdalena, d'où on a fait en français Mario-Madeleine. Elle est nommée dans Marc (xv, 40), comme une des femmes qui avaient suivi Jésus de la Galilée à Jérusalem et qui lui ofl'raient leurs services. Elle est des trois qui furent, à ce qu'on raconte, les premiers témoins de sa résurrection : d'après Luc (\'Ui, 2), c'était une de ces malades que Jésus « avait guéries des esprits mauvais ». Il avait chassé d'elle >< sept démons ». Le personnage d'une Marie- Madeleine femme de plaisir est purement imaginaire. — Dans révangile de Jea7i, la femme au parfum est ;\Iarie, la sœur de Marthe et d(! Lazare.
les femmes elles-mêmes qui sont touchées. Quant à l'idée que Jésus à son tour ait été touché par elles. elle n'est indiquée nulle part absolument dans les évangiles. L'imagination est libre de rêver à ce sujet ce qui lui plaira; mais elle ne trouvera pas dans les textes un seul mot pour y attacher ses rêves.
Je dirai donc que partout où la figure de Jésus, dans le plus ancien évangile, dilïère d'une manière sensible de ce qu'elle est dans les deux suivants, tout porte à croire que c'est dans le premier qu'elle est le plus vraie.
Quant au quatrième évangile, il est tellement à part, qu'il n'y a pas évidemment à en tenir compte pour se représenter ce qu'était Jésus. Il n'y prononce que des discours absolument inintelligibles à la foule, pleins de mystères, de symbolisme et de métaphysique ; c'est presque un Alexandrin et non plus un Juif. Je laisse laces subtilités pour m'arrêler à un passage qui est au contraire un des plus beaux qu'il y ait dans les évangiles, mais dont l'élévation même empêche qu'on ne l'accepte comme authentique. C'est la réponse de Jésus à la femme samaritaine qui vient de lui dire (iv, 20) : « Nos pères ont adoré sur celte montagne (de Sichem), tandis que, vous autres, vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer. » Et Jésus lui dit : (( Femme, crois-moi ; le temps va venir que vous n'adorerez plus le Père sur cette montagne non plus qu'à Jérusalem... Le temps va venir, et c'est tout à l'heure, où les vrais adorateurs adoreront le Père selon l'Esprit et la vérité. » Ce langage est grand,
mais il n'a pu être celui de Jésus. Il est trop en con- Iradiction avec celui qu'il devait tenir. C'est non seulement quand le Temple n'existait plus, mais encore parmi des hommes qui ne se souciaient plus du temple et qui vivaient sous des influences purement helléniques, qu'on a pu imaginer un tel discours. Je conclus que, pour se représenter ce qu'a été véritahlement Jésus, il faut revenir au plus ancien évangile, et nous garder de ce qui en altère l'impression, même pour la rendre plus vive ou plus grande.
Maintenant que j'ai achevé ce travail critique, je ne me fais pas illusion sur le résultat auquel il peut aboutir. Il y manquera toujours la vie ; c'est dans un autre livre que le mien qu'il faut la chercher. Il faut la demander à ceux qui ont vu la terre où vivait Jésus, qui se sont promenés dans les campagnes de la Galilée, sur les bords du lac de Tibériade, qui ont foulé le sol et gravi les hauteurs de Jérusalem, qui ont vécu au milieu des hommes qui peuplent aujourd'hui ces contrées et dans lesquels ils retrouvaient ceux d'autrefois, qui ont le secret enfin soit de la langue que Jésus parlait, soit de celle dans laquelle il lisait la Bible, et qui peuvent jusqu'à un certain point se figurer qu'ils l'entendent sortir de sa bouche. Ceux-là le feront revivre, s'ils ont l'imagination, le don incomparable. qui ressuscite le passé. Là où l'imagination, pour se représenter Jésus, ne travaillera que sur les données du plus ancien évangile et sur les meilleures de ces données, en écartant les fictions ou les anachronismes dont la critique l'avertit de se défier, elle saisira le vrai et