Le yiTwv, en latin la tunique
'1. Disons en passant que le sens du passage du psaume est celuici : « 11 se croient si sûrs de me détruire, qu'ils se partagent d'avance ma dépouiU-'. »
LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES. 2;i9
lui mellanl un manteau de pourpre, une couronne et un sceptre dérisoires, et lui faisant des saints et des génuflexions. On se demande où l'on a pu prendre cela, et Ton ne trouve rien d'analogue dans la Bible. Mais, dans un livre historique de Philon d'Alexandrie, on lit qu'au temps de Caligula le roi des Juifs, Ilérode Agrippa, ayant passé par Alexandrie pour aller de Rome dans son royaume, s'y trouva en butte à la foisan mauvais vouloir du préfet Flaccus, el à l'animositéde la populace alexandrine, toujours très hostile à tout ce qui était juif. La foule, sentant que les insuUesqu'elle pourrait faire au roi ne déplairaient pas au préfet, se mit à son aise, et voici ce qu'elle imagina : « Il y avait un fou nommé Carabas, non pas de ceux, dont la folie sauvage et furieuse se tourne contre euxmêmes et contre ceux qui les approchent ; il était d'humeur douce et tranquille. Ce fou, bravant le froid et le chaud, errait jour et nuit dans les rues, servant de jouet aux enfants et aux jeunes gens désœuvrés. On traîna ce misérable au gymnase ; là, on l'établit sur un lieu élevé, afin qu^il ïûi aperçu de tous. On lui entoura la tête de byblos en guise de diadème, et le corps d'une étoffe grossière en guise de manteau ; quelqu'un ayant vu par terre un brin de papyros du pays, le ramassa et le lui mit dans la main en place de sceptre. Après qu'on l'eût orné ainsi des insignes de la royauté et transformé en roi de théâtre, des jeunes gens portant des bâtons sur les épaules formèrent autour de sa personne comme une garde ;, puis d'autres vinrent comme pour le saluer, ou pour
se faire rendre justice, ou pour lui donner conseil sur les affaires publiques. La foule environnante l'acclama avec des cris extraordinaires, le saluant du titre de maris * » (Philon, contre Flaccus^ 6).
Cette scène s'est passée quelque temps après la mort de Jésus, mais bien avant l'époque des Évangiles. Elle s'explique mieux que celle des Évangdes, et l'on est tenté de croire que celle-ci n'en est qu'une réminiscence.
Enfin, on ne peut lire le récit de la Passion sans s'apercevoir que le narrateur, à force d'être insouciant de la réalité, n'a pas pris plus de peine qu'on n'en prend dans une pièce de théâtre pour s'assujettir aux conditions extérieures de la vie. Il n'y a pas ménagé assez de temps pour placer les événements qu'il raconte, et les commentateurs n'arrivent pas à s'en représenter d'une manière satisfaisante la succession.
La Passion n"a donc nullement l'exactitude d'une relation historique, mais c'est une œuvre d'imagination des plus touchantes. A défaut de la réalité, elle a au plus haut degré la vérité dramatique. Elle peint les choses d'une manière saisissante, non pas telles qu'elles ont été, mais telles que la foule se les représente. La tragédie s'ouvre admirablement par l'histoire de la femme qui verse le parfum sur Jésus et dont il
I. Maris équivaut à maître ou seigneur. C'est le même mot qui entre dans la formule maranatha, <iu'on a vue dans Paul. Cette traduction est à très peu près celle de M. Ferdinand Delaunay, dans son Philon d'Alexandrie^ 18G7, page '2\Z.
dit qu'elle l'embaume par avance pour la sépulture. Puis, que de circonstances émouvantes ! cette pâque mystérieuse, mangée dans on ne sait quel asile ; les grandes paroles : «C'estmon corps et c'est mon sang;» Tannonce lugubre de l'abandon qui va suivre, la fière protestation du premier des Douze ; la réponse terrible dans sa précision familière : «Avant que le coq ait chanté deux fois^ tu m'auras renié trois fois » ; la nuit à Gethsémani,et, pendant cette nuit d'agonie, le sommeil obstiné des disciples, que Jésus réveille en vain à trois reprises. C'est alors qu'a lieu l'arrestation et que le procès commence. Il est intéressant de suivre le travail de l'imagination sur chacun des personnages : le traître d'abord.
Il n'y a peut-être pas eu de traître, et l'on ne voit pas, ni pourquoi il trahit, ni à quoi il sert à ceux qui le payent; mais l'imagination en avait besoin, et sa figure demeure ineffaçable, avec son salut et son baiser. Vient ensuite Pierre et sa défaillance : à l'époque où a été composé l'Évangile, Pierre ne vivait plus sans doute, ni aucun des compagnons de Jésus ; on n'avait pas à se gêner avec eux ni à ménager leur personnage ; on a peint librement en eux la faiblesse humaine, telle qu'elle s'était produite probablement dans cette nuit de terreur, mais avec ces détails dramatiques et symétriques qui mettent tout en relief : les questions indifférentes, les réponses troublées et d'autant plus vives et plus sèches ; puis le coq chante, et Pierre se ressouvient, et il se met à pleurer. L'audience se réduit à une attitude du grand prêtre, mais
262 Lii CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
solennelle et imposante, à côté de laquelle se présentent tout de suite en contraste les insultes ignobles des assistants et des valets. Quant au procurateur, il est, je l'ai déjà dit, aussi loin que possible de l'histoire, mais c'est que les temps sont changés ; autour de l'évangéliste, on n'en veut plus aux Romains, mais aux Juifs; on se figure un magistrat facile, bon etifaiit, qui finit sans doute par mettre Jésus en croix, parce que ce dénouement est inévitable, mais qui n'a rien conire lui et qui lui rend témoignage, disant : « Quel mal a-t-il fait » ? 11 est original à sa manière, par son indiiïérence et par Tabnégation même de son rôle. Ce n'est pas précisément tel ou tel préfet : c'est un préfet, avec des traita vulgaires comme en a le Félix de Pobjeucte. Les trois premiers évangiles ne contiennent pas à son sujet une seule expression qui fasse supposer qu'ils le blâment; il n'est, pour ainsi dire, qu'une maobine. Reste enfin le personnage de Jésus, composé avec une simplicité vraiment admirable : à fietbséiTiani, il est triste jusqu'à la mort et en même temps résigné et fier. Devant le grand prêtre, il grandit tout à coup et le Christ éclate en lui. Devant Pilatus, il est peut-être encore plus grand par son silence. Sur la croix, il a une dernière parole, une parole d'angoisse, mais c'est un verset d'un psaume, que le narrateur, au milieu de son récit écrit en grec, <:onserve en hébreu, et qui devient ainsi plus imposant. Yoilà tout; rien n'est plus sobre, et cette so- -briété même est ce qui produit le plus d'effet.
Lorsqu'il est près de mourir, la terre se couvre de
ténèbres pendant, trois heures, et, au moment où il meurt, « avec un grand cri », le rideau du Temple se déchire du haut en bas. Il a fallu ce trait de merveilleux pour satisfaire l'imagination émue.
Le caractère dominant du récit de la Passion, et qui en a fait la puissance, c'est qu'il est essentiellement populaire. Ce caractère est en général celui de la littérature juive, et je me suis expliqué déjà là-dessus dans mon troisième tome K II est encore plus fortement marqué dans le Nouveau Testament que dans l'Ancien ;.mais la Passion, à ce point de vue, est incomparable. Toutes choses y sont prises comme les prennent les petits et les humbles ; nulle rhétorique, nulle philosophie, nul développement même ; chaque situation est rendue en deux mots, mais qui semblent sortir des entrailles de la foule. Point de déclamations, pas même d'appréciations ; chaque personnage paraît seulement pour faire son œuvre dans le drame. On n'entend qu'en passynt le cri de la foule : « Mets-le en croix ! Mets-le en croix ! » Et ce cri nous reste dans l'oreille, ainsi que les railleries qu'on jette d'en bas au supplicié.
Jésus est peint avec amour, mais il ne dit que quelques versets, et ses rares paroles sont d'autant plus saisissantes ; la narration ne s'attendrit pas sur lui ; la foule n'a pas le temps de s'attendrir et sent toujours plus qu'elle n'exprime.
Remarquons encore que cette façon de raconter