Je reviendrai sur ce qu'il faut entendre par ce nom
Un trait bien remarquable de V Apocalypse Q^i que dans la description de la Jérusalem nouvelle que Jean voit descendre du ciel sur la terre pour être la résidence des élus, il est dit qu'il n'y a pas de Temple : « De Temple, je n'y en vois pas, car c'est le Seigneur, le Dieu tout-puissant, qui est le Temple (xxi, 22). » Ce verset suffit à prouver que le livre n'a pu être écrit, ni quand le Temple de Jérusalem subsistait encore, ni même à une époque voisine de celle où il fut détruit. Je ne crois pas que le Dieu des Juifs eût pris alors si facilement son parti de se passer de son Temple. Quant à ce qu'on a dit que le Temple môme de Jérusalem est représenté comme étant encore debout en plusieurs endroits du livre, c'est simplement une erreur. Le Temple, par exemple, dont il est parlé au verset xi, 1, est celui qu'on a déjà vu au verset vn, lo, un Temple purement idéal, construit dans le ciel pour la mise en scène de la vision. Celui-là contient «l'arche du pacte » (xi, 19), qui, depuis des siècles, n'existait plus dans le Temple véritable.
11 n'y a donc pas à douter que V Apocalypse ne soit très postérieure au temps de Néron. Si on s'est avisé de notre temps de la rapporter à cette date ancienne, on y a été conduit par une découverte, d'ailleurs très ingénieuse et très heureuse, qui a été faite aussi de notre temps. Tout le monde connaît a la Bête » (-s Oïjpicv), qui parait d'abord au verset xi, 7 et qui reparaît ensuite à plusieurs fois : elle représente l'empire romain. Or, à la fin du chapitre xiii, voici ce qui est dit de la Bête : « C'est ici qu'est la sagesse. Que celui qui a du sens
calcule le chiffre de la Bête ; c'est un chiffre d'homme, et son chiffre est 666 ^ »
On a compris de 1res honne heure que, pour résoudre cette énigme, il fallait recourir à la valeur numérale, (suivant la numération des anciens) des lettres composant un certain nom; mais onne trouvait pas ce nom, parce qu'on ne cherchait qu'en grec. C'est dans notre siècle qu'on a reconnu tout à coup qu'en écrivant en hébreu le nom de Néron César, et en additionnant les lettres hébraïques qui le composent (noun, resch, ouaou, nonn; koph, samech, resch), on obtient précisément le nombre 666 2.
Cette rencontre frappe si vivement, qu'el'e se passerait de confirmation; mais elle a trouvé une confirmation inespérée. Un texte d'Irénée (v, 30), conservé par Jean de Damas, nous apprend que quelques-uns lisaient 616 an lieu de 666. Ceux-là étaient sans doute des Latins, qui prononçaient Néro au lieu de Néron (Nspwv), et qui par conséquent écrivaient le nom en hébreu avec un noun de moins, ce qui dimmuait de 50 tout juste le total de l'addition.
On ne peut trop remercier la critique qui nous a donné la clef de ce chiffre ; mais de ce que l'empire romain, représenté par la Bête, est personnifié en Néron, il ne s'ensuit pas du tout que ce soit au temps de Néron lui-même qu'on ait eu cette imagination.
1. C'est par hasard que ce nombre donne dans notre numération trois clùffi-es pareils; ce chiffre, en grec est x?ç'.
2. Edouard Reuss, Histoire de la théologie chrétienne au siècle apostolique, 1852, t. I, p. 324 (p. 440 de la i' éd.).
Au contraire, ce n'est ordinairement qu'à une assez grande distance qu'un personnage historique prend de telles proportions dans les esprits et qu'il devient un idéal et comme un type. Il n'y a donc là qu'une raison de plus de croire que V Apocalypse est venue longtemps après Néron.
Mais il faut enfin aborder ce fameux chapitre xvii, dont j'ai tout d'abord signalé les obscurités au début même de cette étude, chapitre éminemment décevant, qui semble, par la précision de cerlains détails, nous promettre une clarlé parfaite, et qui au contraire nous laisse dans une confusion inextricable, laquelle ne fait qu'augmenter à mesure qu'on Tétudie davantage. Je vais le traduire d'ime manière suivie, en le faisant précéder de quelques versets du chapitre xiii, qui en sont inséparables :
Ch. xm, 1 : «Et je vis une Bête qui montait de la mer, qui avait sept têtes et dix cornes*... Et je vis une de ces têtes comme blessée à mort, et sa blessure de mort fut guérie.» — Ch.xvn, 1 : «Et il vintàmoiundes sept anges... et il me parla, disant : « Viens, je te » montrerai la condamnation de la grande prosti- » tuée... » — 3. Et je vis une femme assise sur une Bête écarlate... ayant sept têtes et dix cornes — Et l'ange me dit : « Pourquoi es-tu étonné? Moi, je vais te » dire le mystère delà femme et de la Bête qui la porte, » qui a les sept têtes et les dix cornes. La Bête que
1. La puissaftce romaine vient de la mer pour l'auteur du livre, lequel écrit en Asie Mineure. — Cette image avait déjà été présentée au verset xii, 1.
l'apocalypse. 319
)) tu as vue a été et n'est plus, et elle doit ressortir » (le « l'abîme » et s'en aller à sa perte... Et on s'é- )) tonnera en voyant la Béte qui a été et n'est plus^, et » qui reparaîtra... — 9. Les sept têtes sont sept mon- )) tagnes sur lesquelles la femme est assise. — 10. Ce » sont aussi sept rois : cinq sont tombés, un sixième » reste; un autre n'est par encore venu; mais, quand il )) viendra, il doit durer peu. — 11 . Et la Bête qui a été » et n'est plus, ce sera le huitième, et il '^sl des sept » et il s'en va à sa perte. — 12. Et les dix cornes que tu )) as vues sont dix rois, qui n'ont pas encore reçu la » royauté, mais reçoivent puissance comme rois pour » une heure avec la Bêle. — 13. Ils n'ont qu'une même » pensée, et partagent leur force et leur puissance » avec la Bête... — 16. Et les dix cornes que tu as » vues, et la Bête, haïront la prostituée, et la feront » désolée et nue, et dévoreront ses chairs et la brù- » leront dans le feu. »
Cinii Césars sont donc tombés, et le livre dit que le sixième règne. Ce sixième est Néron lui-même, si on compte les Césars à partir du grand César, comme on le faisait en effet; on le voit par Joseph et Suétone. Il semble donc ici que l'auteur se suppose sous le règne de Néron ; mais ce ne serait qu'une fiction pure, puisqu'il nous dit ce qui doit venir après Néron. Le septième sera Galba ; à la bonne heure ; mais qui sera donc le huitième? 11 est un des sept. On a donc supposé que ce huitième est encore Néron, et on se fonde sur ce que, pendant vingt ans, au témoignage des historiens, la foule attendit toujours la réapparition
de Néron, qu'on ne voulait pas croire mort, parce qu'il était mort dans l'ombre. On applique ici les versets où il est parlé de la blessure de mort qui s'est guérie, de la Bête qui a été, qui n'est plus et qui reparaîtra. Mais on ne fait pas attention que tout cela se contredit. Si c'est Néron qui a été blessé à mort, si c'est lui qui était et qui n'est plus, alors il ne peut plus être ce sixième du verset 10 dont on dit : « Cinq sont morts et un subsiste. »
Veut-on supposer que, contrairement à l'usage reçu, on ne compte les Césars qu'à partir d'Augu&te? Alors Néron sera bien parmi les cinq morts; mais alors aussi le sixième sera Galba, et le septième Othon, et comment admettre que ce septième soit caractérisé par ces mots : « Il durera peu, » quand le sixième n'avait pas duré lui-même? Nous aboutissons toujours à n'y rien comprendre. Et il faut reconnaître que le verset 10, traduit à la lettre, ne nous donne sur la date du livre aucune lumière.
Comment donc entendre tout ce chapitre xvii? J'ai dit, au commencement même de cette étude, que je ne me chargeais pas de l'expliquer. Une explication ne mérite ce nom qu'autant que les éléments qui y entrent se tiennent et s'accordent, et qu'il ne s'y trouve rien d'arbitraire. Je ne saurais satisfaire à ces conditions. On ne peut s'empêcher cependant, en présence d'une énigme, de faire ses conjectures, et j'ai les miennes; je les livre telles quelles à mes lecteurs.
J'imagine que tout ce tableau a été composé de pièces et de morceaux, avec des idées disparates, qui
n'ont pas été conçues en même temps. Que par exemple les sept têtes ne signifiaient d'abord (pie ce qui est indiqué au verset 9, les sept collines sur lesquelles Rome est assise. Quand y a-l-on ajouté l'idée des sept rois (verset 10)? Je croirais que c'est sous Vespasien, et que c'est lui qui était la septième tête. Il est vrai que, pour cela, il fallait ne pas tenir compte de Galba, Othon et Vitelliiis ; mais je considère que ceux qui ont imaginé la Bête à sept têtes sont des Juifs, et que les Juifs, déjà assiégés par Vespasien quand Néron vivait encore, étaient uniquement occupés de lui; qu'ils n'ont pas eu le temps, pour ainsi dire, de s'apercevoir du passage de ces trois Césars, dont aucun n'avait été reconnu dans Jérusalem, et que Vespasien régnait quand succombèrent la ville et le Temple : il était donc bien pour eux le successeur de Néron.
Tout va donc bien jusque-là ; mais le temps marche: à Vespasien succède Titus, et à Titus Domitien. La persécution de Domitien rend plus présente et plus vive que jamais aux âmes chrétiennes l'horreur de la Bête; seulement ce serait maintenant la Bête aux neuf têtes. Mais il n'y a pas moyen de renoncer au chiffre sept, non seulement parce qu'il est comme consacré dans la langue des symboles, mais aussi parce qu'on ne reconnaîtrait plus Rome, si le chiffre des têtes n'était pas celui des sept collines. On a réussi à conserver ce chiffre au moyen de deux artifices. D'abord on a supprimé César et commencé à Auguste : Vespasien alors, en ne tenant pas compte des trois Césars éphémères, n"est plus que le sixième empereur, et Titus est le IV 21
septième, ce septième qui en effet dure peu. Mais où placer Domitien, qui est le huitième, sans sortir du chifîre sept? On a eu là une idée très ingénieuse : c'est que le huitième n'est qu'un des sept ; c'est Néron qui revient, Néron ressuscité en quelque sorte. L'idée a dû être comprise aisément de tout le monde, à en juger par l'hémistiche de Juvénal, qui appelle Domitien un Néron chauve ^ mais de personne plus aisément que des chrétiens, puisque Domitien avait le premier renouvelé contre eux les cruautés de Néron. Maintenant pourquoi l'auteur a-t-il supposé que Vespasien était le présent, en mettant Titus et Domitien au futur? Peut-être parce qu'en reprenant l'image delà Bête aux sept tètes, il se souvenait en quel temps cette image s'était produite pour la première fois, c'est-à-dire sous le règne de Vespasien, à la suite sans doute de la destruction de Jérusalem. L'auteur a d'ailleurs survécu à Domitien, puisqu'il nous dit que celui-là aussi va à sa perle.
Quant aux dix cornes, ce nomhre paraît avoir été mis au hasard, simplement parce qu'il y avait une Bête à dix cornes dans Daniel (vu, 20), où ce chiffre a un sens ^. Il n'est guère douteux qu'il ne faille