‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 71 sur 107 · Tlopveùaai : dans la Vulgate, fornicavi · texte numérisé non relu

Tlopveùaai : dans la Vulgate, fornicavi

à forniquer, et à manger les viandes sacrifiées aux idoles... Moi, je vais la jeter sur le lit de douleur... et ses enfants, je les frapperai de mort... Mais vous autres, mais tous ceux dans Thyatires qui ne tiennent pas celte doctrine, et qui ne connaissent pas les profondeurs de Satanas, comme ils disent, je ne jetterai pas sur vous de nouvelles afflictions (20-24). » A quoi se rapportent tous ces passages?

On lisait au livre des Nombres, xxv, 1 : « Alors le peuple se souilla à forniquer avec les filles de Moab, et elles les invitèrent aux sacrifices de leurs idoles, et le peuple mangea de leurs sacrifices et adora leurs idoles. » On lisait encore dans un autre verset (xxxi, 16): c( Ce sont ces femmes qui ont été cause pour les fils d'Israël, d'après la parole de Balaam, de trahir et de transgresser l'ordre du Seigneur. » C'est du moins ce que porte le grec des Septante ; car, pour les mots hébreux, les hébraisants doutent qu'il faille les traduire ainsi, et ils pourraient bien signifier simplement, lors de l histoire de Balaam, à l'époque de Balaam. Et, en effet, dans tout ce qui précède^ il n'y a pas un mot qui indique que Balaam fût pour quelque chose dans les entraînements des IsraChtes s'abandonnant aux filles de Moab.

En supposant pourtant que cela puisse s'appeler une doctrine de Balaam, qu'y avait-il de pareil au temps de V Apocalypse? Nous le savons pour ce qui est des viandes sacrifiées aux idoles; nous avons assez vu dans Paul combien cette question préoccupait les esprits. Mais que faut-il entendre par forniquer? Si on

s'en rapporte à l'exemple des filles de Moab, il s'agirait probablement du mariage entre fidèles et infidèles, regardé par les zélés comme une souillure. Il serait possible aussi que, par extension, cela s'appliquât à quelque autre espèce de relâchement, je veux dire à quelque liberté condamnée comme un relâchement par les purs, par exemple, celle de se remarier pour les veuves. On sait que les montanistes l'ont proscrite absolument.

Mais qu'il s'agisse du mariage avec les infidèles ou du mariage des veuves, il est à remarquer que Paul autorisait l'un et l'autre (I Co7\ vu, 13 et 39). Il permettait aussi de manger les viandes sacrifiées aux idoles [ibid. x, 2o-27). C'est donc la doctrine de Paul qui est condamnée ici. Et, quand on s'en est aperçu, on reconnaît que plusieurs traits encore s'appliquent à lui dans ce qui précède. C'est Paul qui se disait apôtre et qui se disait Juif, et à qui le judaïsme intolérant de l'auteur refuse également l'un et l'autre titre. C'est ^ Paul qui s'est vanté d'avoir sondé « les profondeurs de Dieu » (1 Cor. n, 10), expression que V Apocalypse parodie.

Je ne crois pas que cette interprétation critique puisse être contestée : il s'agit bien des idées de Paul. Mais cela n'autorise pas à conclure que celui qui parle ainsi soit contemporain de Paul et qu'il s'adresse directement à sa personne. 11 suffit que la doctrine qu'il combat et les hommes qui soutiennent celte doctrine s'appuient sur les Lettres de Paul pour que Paul soit à ses yeux un ennemi. Il

n'est pas moins maltraité, sous le nom de Simon, mais de la manière la plus transparente, dans les Uomélies attribuées à Clément de Rome, livre que certainement personne ne s'avisera de placer au temps de Paul. L'auteur de Y Apocalypse lutte avec passion contre des adversaires dont toute la force est d'avoir Paul pour eux : il est donc nécessairement anti-paulien, et il jette sur Paul toutes les injures que peut suggérer Vodium theologiciim.

Ces adversaires, il les nomme : ce sont les nicolaïtes. Ceux qui ne voulaient voir que la personne de Paul dans cette polémique ont prétendu que ce nom n'était qu'un chiffre. Ils ont trouvé que le nom hébreu Balaam (plus exactement, Bilham) peut se traduire par vainqueur du peuple!, de sorte que Nicolaos serait la même chose que Balaam, c'est-à-dire une désignation purement symbolique, et qu'il s'agirait toujours de Paul. Il est beaucoup plus simple de croire qu'il y a eu réellement des nicolaïtes, qui avaient pour chef un Nicolas. Cela ne nous obligera pas d'admettre que ce Nicolas soit celui qui figure dans la liste des Sept au chap. VI du livre des Actes 2.

1. Rien n'est plus contestable, et Gesenius donne une tout autre interprétation de ce mot.

2. J'ajoute que, si Balaam n'était qu'un symbole, on aurait eu peine à reconnaître ce symbole sous le nom grec Nicolaos, tandis que, si Nicolaos est un nom réel, on pouvait alors être tenté de retrouver ce nom comme prophétisé dans le Balaam de la Bible au moyen d'une étymologie même douteuse.

La prétendue « doctrine de Balaam » n'est pas condamnée seulement dans VApocah/pse, mais aussi dans deux épîtres portant les noms de Pierre et de Jude (II Pierre, ii, 15 et Jud. II).

l'apocalypse. 341

Quant à la propliétesse lasabel ou lésabel, je ne , puis éclaircir ce qui la regarde mieux qu'on ne l'a fait avant moi. Il semble qu'elle annonce en quelque sorte, quoique inspirée d'un esprit contraire, ces prophétesses du montanisme, Maximille et Priscille, qui plus tard ont fait tant de bruit.

Je dois confesser la même impuissance au sujet de la curieuse énigme qui se présente au verset 11 du chapitre xni, à la suite de la description de'la Bête : « Et je vis une autre Bote s'élevant de la terre ^, et elle avait deux cornes comme celles de l'Agneau, et elle parlait comme le Dragon. Et elle exerce toute la puissance de la première Bête devant elle, et elle fait que la terre et ceux qui l'iiabitent adorent la première Bête, dont la plaie de mort a été guérie. Et elle fait de grands signes, au point de faire descendre le feu du ciel sur la terre à la vue des hommes. Et elle séduit les habitants de la terre par les signes qu'il lui a été donné de faire devant la Bête; disant d'élever une image à la Bête qui a reçu la blessure de l'épée et qui a vécu. Et il lui a été permis de donner le souffle à l'image de la Bête, afin que l'image de la Bête parle, et qu'elle fasse que ceux qui n'auront pas adoré l'image de la Bête soient mis à mort. Et tous, les petits et les grands, les riches et les pauvres, les libres et les esclaves, elle leur fait imprimer une marque sur la main droite et sur le front; de sorte que nul ne puisse acheter ni vendre s'il n'a la marque et le nom

1. Il a été dit que la première Bête s'élevait de la mer, c'est-à-dire venait d'au delà de la mer (par rapport à l'Asie Mineure).

(le la Bête, ou le nombre de son nom. » — Et plus loin (xix, 20) : « Et la Bête fut vaincue, et avec elle le faux prophète qui avait fait devant elle les signes par lesquels il avait séduit ceux qui avaient pris la marque de la Bêle et ceux qui adoraient son image; tous deux furent jetés vivants dans le lac de feu dont la flamme est nourrie par le soufre. »

Le premier verset donne tout de suite l'idée qu'il s'agit là d'un chrétien, qui pour l'auteur est un faux chrétien, qui prêche la soumission à l'empereur et fait rendre des hommages à sa statue ; qui séduit d'ailleurs les fidèles par sa « prophétie », c'est-à-dire ses discours d'inspiré, et ses miracles; mais comment supposer qu'un chrétien de ce temps-là ait pu exercer toute la puissance de la Bête devant elle et commander en son nom ? Même un évêque de Borne n'aurait pu avoir alors cette importance, et l'histoire de l'Église ne nous fournit rien qui réponde à un tel portrait. Si au contraire on pense à quelque ministre, à quelque affranchi de l'empereur, un Épaphrodite par exemple, comment ce personnage aurait-il des cornes pareilles à celles de l'Agneau? comment ferait-il des miracles? comment l'appellerait-on un faux prophète?

.le ne puis m'empècher de songer, lorsque je lis ce passage, à un p;ersonnage de cette époque qui paraît avoir été considérable, quoiqu'il nous soit bien mal ^,onnu : c'est Apollonios de Tyane. Il n'était pas chrétien, mais sa doctrine était presque chrétienne ; il prêchait le détachement, la chasteté; il repoussait les sacrifices sanglants; il semble même, d'après Philos-

traie, qu'il fût favorable au judaïsme, en ce sens du moins qu'il condamnait la guerre faite aux Juifs et la destruction de leur cité. Sa réputation, constatée par Lucien et Apulée, était surtout de faire des prodiges, ce que le Nouveau Testament appelle des signes. Il était d'ailleurs le fidèle adorateur des dieux et l'ami des prêtres. Il a été particulièrement admiré et populaire en Asie. Enfin il paraît avoir approché les empereurs, leur avoir donné des conseils, et avoir appuyé leur pouvoir de toute son influence, surtout lorsque Vespasien succéda à Néron, la « blessure de mort)) de l'empire étant guérie. Il est vrai que Phiiostrate le représente comme condamnant Domilien et menacé par lui ; mais ces menaces n'aboutissent à rien dans son récit, dont le dénouement est de la fable pure, et il se peut bien qu'on ait imaginé après coup cette opposition, pour faire honneur à un personnage qui était devenu une idole. Mais de tout cela on ne peut rien conclure, et il faut se résigner à ignorer*. Tout ce qu'on peut dire est que ce qui nous est raconté d'Apollonios aide à comprendre qu'il ait pu y avoir à cette époque w\\77iagicien, peut-être un homme appartenant à une hérésie chrétienne, qui s'efforçait de rapprocher les chrétiens des gentils et de l'empereur.

Celui qui raconte la vision qui fait le sujet de l'Apo-

1. Je ne puis mieux faire que de renvoyer, sur ApoUonios de Tyane, à Texcellente traduction de M. Cliassang et à ses éclaircissements {Apollonius de Tyane, 1862).Voir surtout les pages 141, 179, 209, 212, 215, 24i, 2Î5, 293, 3G1.

34i LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

calypse dit qu'il s'appelle Jean, i, 1, 4, 9 (etxxii, 8); il se déclare le serviteur de Jésus ; il écrit « aux Sept églises de l'Asie •», « à ses frères et ses compagnons dans la persécution, comme dans le règne et l'attente du Christ Jésus. » Il était dans Tîle de Patmos, « pour 'la parole du Seigneur », quand il eut sa vision ; mais il ne nous dit pas où il était avant d'avoir été relégué dans cette île. On peut supposer que c'est à Éphèse, parce que l'église d'Éphèse est la première à qui il écrit. Il a suffi du nom de Jean, pour qu'on ait imaginé d'attribuer le livre à Jean l'apôtre, celui qui dans Paul figure avec Jacques et Céphas comme un des « piliers » [Gai, II, 9). Il a donc fallu le faire vivre jusqu'à une extrême vieillesse, et supposer, sans aucune raison, qu'il était venu finir sa vie en Asie.

h' Apocalypse a aussi été attribuée à Cérinthe, personnage d'ailleurs très mal connu ; mais ce qu'Eusèbe impute à Cérinthe [Hist. ecclés. ni, 28), de s'être fait du règne des mille ans une idée pareille à celle que nous nous faisons aujourd'hui du paradis de Mahomet, ne se m.ontre pas dans V Apocalypse. Enfin Papias, d'après Eusèbe, III, 39, distinguait de Jean l'apôtre un Jean « l'Ancien » (5 zcsjSJTepoç), qui est probablement l'auteur de ce livre. Une grande partie de l'Église grecque ne reconnaissait pas ï Apocalypse pour livre sacré, et c'est dans ce sens que se prononça le concile de Laodicée, tenu en 368.

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