‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 76 sur 107 · Tome I, p. 5 de l'édition de Mangey · texte numérisé non relu

Tome I, p. 5 de l'édition de Mangey

trois éléments qui la composent sont formés; il ne reste plus qu'à constituer la doctrine de leur réunion et de leurs rapports.

Bien avant le verset XIV, 16, on trouve déjà beaucoup plus haut l'annonce de l'Esprit dans un autre, où il ne manque que le mot de Paradetos : « Celui qui croit en moi, des fleuves, comme a dit l'Écriture, couleront de son ventre, des fleuves d'eau vive ^. » Il entendait parler de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui ; car il n'y avait pas encore l'Esprit, parce que Jésus n'était pas encore glorifié (par sa résurrection) (vu, 39). Rien ne montre plus clairement que ce passage , que les phénomènes qu'on qualifiait de manifestation de l'Esprit ne se sont produits qu'après la mort de Jésus et n'ont pas été connus de lui.

On lit encore (xiv, 26) : « Voilà ce que je vous ai dit, tandis que je demeurais avec vous ; mais le Paradetos, l'Esprit saint que le Père enverra en mon nom, celui-là vous enseignera toutes choses, en même temps qu'il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. » — Et plus loin : « Quand viendra le Paradetos, que je vous enverrai de chez mon Père, l'Esprit de la vérité, qui vient du Père, celui-là témoignera pour moi (xv, 26). » — « Mais, moi, je vous dis la vérité, il vous est bon que je m'en aille; car, si, moi, je ne m'en vais, le Paradetos ne viendra pas à vous ; mais, si je m'en vai?, je vous l'enverrai (xvi, 7). » — Enfin c'est seulement après sa mort, quand Jésus

1. On ne trouve pas dans l'Écriture de texte qui réponde exactement à cette phrase. Voir Joël, m, 18.

ressuscité apparaît à ses disciples, qu'il leur dit, oi soufflantsur eux: « Recevez un Esprit saint (xx, 22). »

On sait que, dans le récit de la Passion, les anciens évangiles, s'abandonnant naïvement à l'impression des choses, représentent Jésus frémissant à l'approche de la mort : « Et il dit : u Abba, père, tu peux tout; » éloigne de moi ce breuvage-là : cependant, non ma » volonté, mais la tienne {Marc, xiv, 36). » Ce second mouvement est d'autant plus beau que le premier était plus touchant. Le quatrième évangile a craint qu'il n'y eût encore là trop d'émotion pour un personnage divin ; il corrige : «Voici que mon âme est troublée; » faut-il donc dire : « Père, sauve-moi de cette heure? » Mais c'est pour cela que je suis arrivé jusqu'à cette heure. Père, glorifie ton nom. » Ici, Jésus a eu seulement la pensée qu'il pouvait demander grâce, mais il n'est pas allé jusque-là.

Ce besoin de grandir Jésus jusqu'au surhumain a introduit dans la narration elle-même un trait singulier. Quand Jésus est arrêté, il marche au-devant de ceux qui l'arrêtent, et leur dit : « Qui cherchez-vous? » Ils répondirent: « Jésus de Nazareth. » Jésus leur dit: « C'est moi... » Et comme il eut dit : « C'est moi, » ils reculèrent et tombèrent par terre (xviii, 6). » Jamais il n'y eut de miracle plus à contresens; car que peut-il y avoir de sérieux dans le supplice d'un personnage qui d'un seul mot jette par terre les gens qui veulent l'arrêter? Il y a déjà quelque chose de semblable dans l'évangile qui porte le nom de Matthieu ; mais du moins, dans celui-là, Jésus se borne à des paroles : il

ne tiendrait qu'à lui, s'il voulait, d'appeler pour sa défense douze légions d'anges (xxvi, 53). Le plus ancien évangile s'est gardé de ces puérilités.

J'ai annoncé plus haut que je tenterais d'expliquer la plus grande singularité peut-être du quatrième évangile, l'absence, dans son récit de la Cène, des paroles fameuses : « C'est mon corps, c'est mon sang. » Je suppose qu'elle se rattache à une préoccupation de doctrine.

Des témoignages divers et, avant tout, certains versets des Épîtres qui portent le nom de Jean (I, IV, 2; II, 7), nous montrent des esprits qui se refusaient à croire à l'incarnation réelle du Christ ou Logos, trouvant sans doute indigne d'un dieu d'être enfermé ainsi dans notre boue. Un passage de Clément d'Alexandrie (VI, 15, p. 804 de Potter) fait assez voir qu'il était lui-même dans ces idées et ne regardait l'incarnation que comme un symbole. Comment l'entendait-il? c'est ce qu'on ne voit pas très bien; mais ceux dont parlent les Épîtres paraissent avoir simplement supprimé l'humanité de Jésus. Ils croyaient que le Christ n'avait eu que l'apparence d'un corps et n'avait pu mourir aussi qu'en apparence : on les appelait «7J/j«re?zae?w, oov,T{zy.i. C'est ce qui est expliqué dans les Épîtres attribuées à Ignace [Trall., 10 et Srmjrn., 2). Plusieurs critiques ont pensé que l'auteur du quatrième évangile tient à les combattre. Ils interprètent ainsi le verset célèbre : « Et le Verbe a été fait chair, » et surtout ce passage, à la fin du récit de la mort de Jésus : « Et un des soldats lui perça le

flanc de sa lance, et aussitôt il en sortit du sang et de l'eau. Celui qui l'a vu en a témoigné, et véritable est son témoignage; et celui-là sait qu'il dit vrai, de sorte que, vous, vous devez le croire (xxi, 34j. » Plusieurs critiques ont pensé que, par ces paroles, l'évangélisle a voulu établir que Jésus a eu un corps véritable et qu'il est mort véritablement.

Cela étant donné, je serais disposé à penser que l'évangéliste a craint, s'il mettait dans la bouche de Jésus ces mots : « C'est là mon corps, c'est là Fnon sang, » de donner ainsi de la force à l'opinion qu'il avait à cœur de combattre. Car ces paroles ne pouvaient-elles pas être interprétées en ce sens, que Jésus déclarait ainsi qu'il n'avait pas eu en effet d'autre corps ni d'autre sang que ce corps et ce sang figurés par le pain et le vin, une figure pouvant aisément être substituée à ce qui n'avait été qu'une apparence. Ce n'est qu'une conjecture, que je présente; mais, si celte conjecture paraissait plausible, il serait piquant que le quatrième évangile eût écarté, comme trop purement symboliques, les mêmes paroles que l'orthodoxie catholique prend au contraire aujaurd'hui si matériellement, comme le témoignage positif d'une réelle transsubstantiation.

En résumé le quatrième évangile a été justement appelé «l'évangile de l'inspiration », par opposition aux trois autres, plus matériels en quelque sorte *. II n'a pas été moins considérable que les autres dans

1 . Clément d'Alexandrie, dans un livre perdu cité par Eusébe, Hist. ecclés. VI, 14.

i'histoire de l'Église, mais il l'a été autrement. C'est le livre des théologiens et des mystiques. Il semble que les premiers évangiles répandent autour d'eux ces fleurs des champs dont ils nous parlent, qui poussent partout, pour la joie de tous ; celles du quatrième sont des fleurs de serre d'espèce rare, réservées à quelquesuns seulement, qui en sont éblouis ou enivrés. Les images dont je me sers ne me font pas oublier que le quatrième évangile est souvent pénible et d'un goût médiocre; mais, tel qu'il est, il a conduit certaines âmes dans des voies qui n'avaient rien de vulgaire, et où la foule ne les suivait pas ^

1. Je n'ai pas parlé de Thistoire de la femme adultère, au comraencement du chap. viii ; on sait que ce récit est une interpolation, qui manque dans les bons manuscrits. On voit par Eusèbe {Hist. ecelés., à la fin du livre III) qu'il se trouvait dans un évangile apocryphe aujourd'hui perdu, l'Évangile selon les Hébreux.

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