Comparez Rom. xiir
LE QUATRIÈME ÉVANGILE. 3o9
monde voie que c'est loi qui m'as envoyé, et que tu les as aimés, comme moi, tu m'as aimé (xvn, 23). » Ainsi cet évangile, qui se donne comme inspiré du disciple que Jésus aimait, est en efîet l'évangile de l'amour. Et, dans son élan, il donne un démenti, non seulement à la Loi, mais même aux anciens évangiles et à Paul, en disant que cette parole : «Aimez-vous les uns les autres », est im commandement nouveau (xiii, 34), tandis que Paul et les évangiles, qui se font en cela quelque illusion, disent également qu'aimer son prochain, c'est le fond même de la Loi [Rom. xni, 9; Marc, xn, 31, etc.).
On lit déjà dans les anciens évangiles ce qu'on appelle la parabole du bon pasteur [Matlh. xviii, 12; Luc, XV, 4) ; on l'applique généralement à Jésus, et c'est lui qu'on nomme de ce nom ; mais, dans Matthieu et Luc, le pasteur n'est pas Jésus, c'est Dieu. C'est seulement dans le quatrième évangile qu'il dit de lui-même : « C'est moi qui suis le bon pasteur fx, 1 1 et 14), celui qui donne sa vie pour ses brebis. » Et il développe cette image avec une effusion qui vient aboutir à cette parole : « J'ai encore d'autres brebis, qui ne sont pas de cette bergerie; il faut aussi que je m'en fasse suivre, et elles entendront ma voix, et il n'y aura plus qu'un troupeau, qu'un pasteur (x, 16). » Cela est aussi large que Paul, et beaucoup plus que les anciens évangiles. Et je ne crois pas que Paul luimême ait atteint à la grandeur de la réponse à la femme Samaritaine (iv, 20;. Elle vient de dire à Jésus : « Nos pères, c'est sur cette montagne (celle de Garizim'j
qu'ils ont adoré, et, vous, vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer, » Et Jésus répond : « Femme, crois-moi, le temps arrive que ce n'est plus sur celte montagne ni à Jérusalem que vous adorerez le Père... Le temps arrive, et nous y voilà, où les vrais adorateurs adoreront le Père selon l'Esprit et la vérité. » Selon l'Esprit, c'est-à-dire non plus suivant la lettre et la loi écrite, mais d'après l'inspiration et le sentiment qui vient de Dieu. 11 est clair que Paul ne pouvait avoir l'idée de parler ainsi quand Jérusalem et le Temple étaient debout, et, pour ce qui est de Jésus, il était plus loin encore de ces idées. Cela est grec bien plutôt que Juif ; cela a été pensé à Éphèse.
La comparaison du bon pasteur m'amène à parler ici d'une autre image, celle de l'agneau, égaleme^it étrangère à Paul et aux évangiles : « Yoici l'agneau de Dieu, celui qui enlève le péché du monde (i^ 29). » On pourrait croire qu'elle est empruntée à V Apocalypse ; mais l'agneau de VApocah/psen'a rien de la mansuétude que respire le quatrième évangile : il est dit dans V Apocalypse qu'au dernierjour les hommes épouvantés se réfugient dans les cavernes, et disent aux montagnes : « Dérobez-nous à la face de Dieu et à la colère de Vacjneau (vi, 16). » Mais ce qui est plus décisif encore, c'est que le mot grec qui a été traduit par aynus ou agneau n'est pas le même dans V Apocalypse et dans l'évangile. C'est àov'!;v dans Y Apocalypse, et dans l'évangile à;j.v;;^ Or x\vti: est précisément le mot
1. C'est aussi àavô; dans la première épître attribuée à Pierre (1, 19).
dont les Septante se sont servis dans le verset célèbre d'isa'ie : « Et comme l'agneau muet devant celui qui le tond, ainsi il n'ouvre pas la bouche» (viii, 7). C'est dans le portrait de l'homme de douleurs par lequel le prophète figurait Israël, et où depuis on a vu le Christ; celui dont il est dit au verset 12 qu'il a porté les péchés des autres. Je ne doute donc pas que l'agneau du quatrième évangile ne soit celui à' haïe, et non pas le redoutable agneau aux sept cornes du visionnaire de Palmos, On sait d'ailleurs que le verset de Jean est entré dans la liturgie, et qu'on le répètejusqu'à trois fois à la messe sous la forme que voici, à la suite de la consécration : « Agneau de Dieu, qui ôtes les péchés du monde, aie pitié de nous. Agneau de Dieu, qui ôtes les péchés du monde, aie pitié de nous. Agneau de Dieu, qui ôtes les péchés du monde, donne-nous la paix. » La formule est un peu différente dans la messe des morts.
Le quatrième évangile rappelle Paul par cet autre côté encore, qu'il y est beaucoup parlé de l'Esprit saint ou simplement de l'Esprit, dont les anciens évangiles parlent à peine. Jean oppose, comme Paul, l'Esprit à la chair, antithèse qui n'est pas dans les évangiles *. « Ce qui vient de la chair est chair, ce qui vient de l'Esprit est Esprit... L'Esprit jette où il veut son inspiration (ni, 6-8). » — « C'est l'Esprit qui donne la vie ; la chair ne sert de rien (vi, 63). » — « Dieu est Esprit (iv^ 24). » — « C'est parce que tu m'as vu, Thomas, que tu as cru : heureux ceux qui n'ont pas vu et qui
1. Si ce n'est dans un verset unique {Marc, xiv, 38), où elle n'a pas le même caractère et ne donne pas la même impression.
ont cru (xx, 29). » — « Celui que Dieu a envoyé dit les paroles mêmes de Dieu ; car ce n'est pas avec mesure que Dieu lui dispense l'Esprit (m, 34). » — Mais une nouveauté remarquable du quatrième évangile, c'est que l'Esprit, qui jusque-là n'était qu'une manifestation de Dieu, y devient pour la première fois comme une personne. Jésus dit à ses disciples que, lorqu'ils ne l'auront plus, son Père leur enverra l'Esprit pour le remplacer : « Il vous donnera un autre Paracletos (xiv, 16). » Le mot Paracletos se trouve déjà dans Philon; il signifie aide ; Pliilon dit que Dieu a fait le monde sans aucun autre aide que lui-même '. II parle ainsi, parce qu'il ne distingue pas de Dieu son Logos, comme il l'appelle. Si on le distingue, si on personnifie le Logos, celui-ci (c'est-à-dire le Christ du quatrième évangile) sera déjà un aide, un Paracletos; nous pourrions traduire : un intermédiaire ou médiateur. Le mot est en effet appliqué à Jésus lui-même dans la première Épître qui porte le nom de Jean (u, 1). Et, dès lors, on comprend très bien qu'il dise dans révangile : «Je prierai le Père, et il vous donnera lin autre Paracletos, pour demeurer avec vous à jamais : l'Esprit de la vérité, que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit pas et qu'il ne le connaît pas; mais, vous, vous le connaissez, parce qu'il. va demeurer avec vous et qu'il sera en vous. » Ainsi l'Esprit est personnifié à son tour comme le Yerbe^ el on peut dire que la Trinité est faite, ou du moins les