‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 80 sur 107 · Devenu en français l'Antéchrist · texte numérisé non relu

Devenu en français l'Antéchrist

2.11 faudrait que ce fût Néron, si l'auteur avait voulu ùtre fidèle à la fiction d'après laquelle c'est Paul qui parle.

Dieu. » Les mois soulignés sont tout ce qu'on trouve à ce sujet ^

Cette angéiûlogie s'est développée dans les Épîtres contestées. Ainsi, Eph., i. 20 : « Et il l'a fait asseoir à sa droite au haut du ciel, au-dessus de tout archange, de toute puissance, de toute vertu, de toute domination 2. » Et, Co/., I, jG: c< Soit les trônes, soit les dominations, soit les archanges, soit les puissances. » Les trônes sont évidemment des dignitaires célestes qui siègent sur des trônes. On retrouve encore aujourd'hui ces expressions dans ce qu'on appelle la Préface de la messe ^.

On est arrivé depuis à déterminer neuf classes ou chœurs d'anges, en ajoutant aux dénominations qu'on a déjà vues les Chéruhins et les Séraphins, empruntés à Isaïe (xxxvii, 16 ; vi, 2), et les Principautés, pri?icipatiis ; on a traduit ainsi àp/a-, quand ce mot est devenu lihre par l'invention de celui d'archanges, dont il était, je crois, l'équivalent. Les simples anges forment la moindre des neuf classes. Cette Hiérarchie,

1. Le texte est oOte xyyc/o'. oûte àpyat. Je pense que ce dernier mot doit être entendu des chefs des anges, désignés ailleurs par le terme d'àpxâyyîXot ou archanges (I Thess. iv, 15 et Jud. 9). — Le verset contient une incise de plus, o-jte &yvâ(j.£ii;, ni les Vertus ; mais, comme, d'une part, cette incise rompt la symétrie de la phrase, où tous les termes vont deux àdeux; et comme, d'autre part, elle n'est pas dans tous les manuscrits à la môme place, il est à croire qu'elle n'est qu'une glose mise d'abord en marge, par laquelle on cherchait à expliquer le mot àpyaî.

2. nâavi; «PZ'^Î' "''•*' iîoucîîa; y.»i Suv(x[X£a)ç xai ■/.•jfj'.ôtriTo;. Si on traduit •/.•jpio; par Seigneur, il semble qu'on devait traduire y.yjiiôxy); par Seigneurie ; mais le dominatio de la Vulgate a prévalu.

à. Et ideo cum angelis et archangelis, cum tfvonis et dominatio?iihus, cumque omni militia cœlestis exercitus, etc.

comme on l'appelle , est expliquée dans une Lettre du pape Grégoire, dit Grégoire le Grand ^.

La seconde Épître, dite de Pierre (ii, 4) et celle qui porte le nom de Jude (verset 9), contiennent seules ce qu'on appelle le dogme delà chute des anges, dont la source paraît être un livre juif d'une époque récente, qui n'est pas devenu livre saint, celui d'Hénoch^? Cette fable est toute différente de celle qu'on a vue dans X Apocalypse, car, là, c'est seulement à la fin du monde que le Dragon et ses anges sont précipités du ciel par Michel (xui, 7).

L'hostilité au judaïsme est bien plus marquée dans ces Épîtres contestées que dans les Lettres authentiques de Paul : il y a maintenant rupture complète entre les deux religions. J'ai déjà cité le passage mémorable de la Première à ceux de Thessalonique (II, 15). Il faut citer encore Eph., ii, 15, où il est dit que le Christ a aboli la Loi des commandements, une parole que Paul n'aurait jamais osé prononcer, et devant laquelle il recule comme devant un blasphème [Rome. III, 31), quoique en effet il eût échappé à la Loi. Ce qu'il ne disait qu'en termes couverts [Gai, iv, 40), on le dit maintenant tout haut : on condamne en les nommant par leur nom, les fêtes, les cérémonies, et même le sabbat (Co/., n, 16). Paul permettait qu'à l'égard du boire et du manger, on observât certaines prescriptions des Juifs, pour ne pas faire de scandale

1. VoirBossuetdaiisl'exordede son célèbre sermon sur l'Unité do l'Église, où il prend tout cela au sérieux. 3. Voir à ce sujet mon tome III, page 370.

[Rom.^ XIV, il) ; maintenant on les rejette [Col., ihid. et I Thn., yi, 3). Mais ce qui est surtout à remarquer, c'est que, clans ces Épîtres, Paul est censé parler à des hommes qui adoraient encore les idoles au moment où il est venu leur prêcher le Christ (I Thcss., i, 9 et Eph., II, 12), tandis qu'(3n réalité les disciples de Paul étaient des judaïsants, qui, avant sa prédication, avaient déjà quitté les idoles. Le monument le plus éloigné du judaïsme est TÉpître dite aux Hébreux; mais je reviendrai tout à l'heure à cet écrit, qui doit être étudié à part.

Les Épîtres contestées s'accordent avec le livre des Actes pour nous présenter les églises comme constituées et organisées tout autrement qu'elle ne pouvaient l'être au temps de Paul. Il y est question des preshytres ou Anciens, qui les gouvernent, et même d'un presbytérion ou collège des presbytres, et aussi des épiscopes ou surveillants. Les épiscopes se sont peut-être confondus d'abord avec \qs, pj^esbytres ; mais Vépiscope, au singuher, se montre bientôt comme le chef d'une église ^ La première à Timothée (comme aussi le livre àQ?> Actes), parle également des Yeuves (au chapitre v) dans un sens où ce mot ne paraît pas ailleurs. Elles forment une corporation, où on n'entre qu'à des conditions déterminées, et où on acquiert certains droits au prix de certaines obHgations. Les

1. Voir pour les épiscopes, au pluriel, Phil, i, 1 ; au singulier, III Tim., n, 1-2, Tit. i, 7 ; Pierre, ii, 25. Par des altérations diverses, presbijtre nous a donné le mot de prêtre ; épiscope, celui d'évôque. Ces mots ne sont pas connus de Paul.

Épîtres à Timolhée se rapprochent encore du livre des Actes^ en ce que là seulement il est parlé du rite de Vimposition des mains.

L'Épître dite de Jacques nous fait connaître deux autres rites, qui sont devenus depuis ce qu'on a appelé des sacrements. Voici comment elle s'exprime (v, 14) : « Quelqu'un est-il malade parmi vous? Qu'il appelle les jyres/^y/re^ de l'Église, et qu'ils prient sur lui; qu'ils l'oignent d'huile an nom du Seigneur. Et la prière inspirée de la foi sauvera le malade, et le Seigneur le guérira, et les péchés qu'il a pu commettre lui seront remis ^ Confessez vos fautes mutuellement et priez les uns pom* les autres, afin que vous soyez guéris; car il y a une grande force dans l'action de la prière du juste. » — On voit qu'il ne s'agit là absolument que d'un procédé pour obtenir la guérisondes malades. On lit de même dans le pUis ancien évangile, à propos des Douze, envoyés par Jésus pour prêcher sa parole de côté et d'autre : « Et ils chassaient beaucoup de démons, et ils oignaient d'huile beaucoup de malades, et ils les guérissaient. » [Marc, vi, 14!) C'est dans les Épîtres non authentiques que paraît pour la première fois une expression qui doit être remarquée parce qu'elle exprime une idée nouvelle, celle de l'Église au singulier et dans un sens général, qui comprend l'ensemble de toutes les églises.

1. C'est-à-dire encore, il sera guéri ; la giiérison d'un malade était regardée comme le signe par lequel Dieu manifestait que ses péchés lui étaient remis, Marc, II, 5-11. Comparer JI Sam. XII, 13.

Ainsi dans Eph.^ i, 22, en parlant du Christ : « Dieu ]'a donné pour chef suprême à l'Église. >' (Voir aussi ]ii, 20 et 21 , V, 22-32 et Col. i, 18, 24.) Cette idée et cette expression sont absolument étrangères à Paul; il ne connaît que l'église ou l'assemblée particulière (car c'est la même chose) de Corinthe, de Rome, etc. 11 en est encore ainsi dans les Actes. Quant aux évangiles, peu s'en faut que le mot môme d'église ne s'y trouve pas, en aucun sens, par la raison très simple que, du vivant de Jésus, il n'y avait pas encore d'église, même particulière. Cependant il se trouve <leux fois dans celui qui porte le nom de Matthieu, une fois avec l'acception particulière où l'emploie Paul (xviu, 1 7), une autre dans le mémorable passage où on fait dire à Jésus, s'adressant à Pierre ou Céphas : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon église » (xvi, 18). Cela pourrait s'entendre, à la rigueur, de l'église de Jérusalem, l'église des Douze. Si on veut que cela se rapporte à TÉglise universelle, suivant Tinterprétation catholique, c^en serait assez pour prouver la date récente de l'évangile qui porte le nom de Matthieu. L'idée d'une Eghse universelle est d'ailleurs une idée philosophique, qui se trouve déjà, je l'ai dit ailleurs, dans Philon ; c'est la Cité de Dieu des stoïques ^ Mais, dans le Nouveau Testament, c'est ici, je le répète, que se montre clairement pour la première fois l'idée de l'Église, qui a inspiré plus tard le livre de Cyprien De unitate Eccle-

]. Voir mon tome III, page 449, et le livre de Marc-Aurèle, IV,

sicB^ et qui a fait du catholicisme l'héritier de l'empire romain.

Un mot suffit pour marquer une date. Ainsi dans la première à Timothée (vi, 13), on lit : « Jésus, qui a été martyr sous Pontius Pilatus ; » mot à mot, qui a rendu témoignage par sa belle confession ; on sait que martyr n'est autre chose en grec que témoin. Cette expression est sans doute d'un temps où l'Église avait assez vécu pour qu'on y comptât toute une classe de témoins ou martyrs, dont il semblait que Jésus avait été le premier ^

Mais ce qui marque le mieux l'époque avancée où ont été écrites ces Épîtres, c'est qu'on y voit les autorités ecclésiastiques en lutte, non plus seulement avec les Juifs [TU. I, 14, etc), mais avec des novateurs qui prêchent des doctrines contraires à la foi commune. Le mot grec dont nous avons fait celui d'hérésie s'y trouve deux fois, dans un sens qui parait déjà bien proche de celui qu'il a pris définitivement {Tit., ni, 10 et II Pierre, n, 1).

Au point de vue de la discipline, les Épîtres contestées ne diffèrent pas des authentiques. Elles ne sont pas moins sévères pour les femmes (II 7Vm., ii, 14) ; on remarque seulement la recommandation qui est faite aux vieilles de ne pas boire [Tit., ii, 3), recommandation qu'on adresse aussi d'ailleurs aux hommes (Eph., V, 14), et même à l'épiscope et aux diacres (1 J/m., m, 3, 8). On y accepte pleinement l'esclavage

1. L'expression lui est appliquée aussi dans V Apocalypse, i, 5.

{Eph., VI, o, elc), y compris les coups (I Pierre, ii, 20), et je ne le remarquerais pas (car il fallait bien accepter ce qu'on ne pouvait changer), si on n'avait pas eu la fantaisie de soutenir que le christianisme avait fait disparaître l'esclavage du monde, ce qui est absolument contraire à l'histoire. Il est vrai seulement que le christianisme, comme toutes les nouveautés et toutes les révohitions, pouvait offrir à tel ou tel des occasions favorables d'affranchissement. C'est ce qu'exprime la touchante Ëpître à Philémon, sans que nous sachions si elle est fiction ou réalité.

Tout le monde sait que Vépiscope, dans les Épîtres, est marié et a des enfants (I Ti?n, ui, 2), On était encore bien loin du célibat ecclésiastique.

On a beaucoup remarqué dans l'Épîlre dite de Jacques, u, 2, le passage où on se plaint que dans l'assemblée on donne une plus belle place au riche qu'au pauvre, et en général la manière dont les riches y sont maltraités, v, 1. Il est probable que, dans ce temps pas plus qu'en aucun temps, ces protestations n'ont prévalu.

Cette même Épitre, au point de vue théologique, est inspirée d'un espril tout contraire à celui des Lettres de Paul; aux yeux de Paul, la foi est tout, et cela est tout simple, puisqu'il ouvre des voies nouvelles ; il ne s'agit pas pour lui d'être un bon Juif qui fait de bonnes œuvres; il s'agit, en croyant au Christ, de s'affranchir du judaïsme, pour conquérir ainsi le monde à Dieu. Maintenant la conquête est faite ; l'Église s'est étendue, et dans l'Église tout le monde a la foi ; il reste à mon-

trer, par les œuvres, que la fui fait faire le bien (il, 14, etc.). Mais l'auteur prend plaisir à relever les textes mêmes de Paul et ses arguments, pour en montrer l'inexactitude et rimprudence (ii, 17-24).

Si on pouvait admettre l'authenticité de ces Épîtres, on serait parfaitement renseigné sur les derniers temps de la vie de Paul. La plupart sont censées écrites pendant sa captivité à Rome [Eph. iv, 1, etc.), et la seconde à Timothée nous donne à ce sujettes détails les plus précis. L'apôtre y nomme ceux qui l'ont abandonné dans son malheur, et ceux qui lui sont restés fidèles. Il redemande une valise, des livres et des parchemins qu'il a laissés chez un hôte. Il nous dit que, dans une première comparution devant le tribunal de César, il a réussi à se faire absoudre ; qu'il a pu alors reprendre sa prédication et annoncer l'évangile à tous les peuples : maintenant il est sous le coup d'une nouvelle poursuite, et il s'attend cette fois à la mort (chapitre iv). Mais l'Épître est trop manifestement apocryphe. Sans parler de l'imposition des mains, ni des mots de diable et d'évangéliste, qui ne sont pas dans Paul, la Lettre est pleine, comme celles qui l'entourent, de plaintes sur les nouveautés de doctrines, les subtilités, les fables qui envahissent l'esprit des Fidèles, et engendrent des disputes, signes fâcheux des derniers temps; il y est dit que les gens se font « des tas de maîtres » , dont ils ont besoin pour soulager la démangeaison de leurs oreilles (iv, 3); on représente ces maîtres se glissant dans les maisons, où ils surprennent pour les traîner à leur suite des femmelettes pleines de péchés (m, 6); on

y nomme deux de ces docteurs qui enseignaient que la résurrection avait déjà eu lieu (ii, 17-18), c'est-à-dire sans doute que la foi au Christ avait été spirituellement une résurrection, et qu'il n'y en avait pas d'autre à attendre; on est étonné d'entendre Paul féliciter Timothée d'avoir appris dès son enfance « les saintes lettres » , et déclarer que toute écriture inspirée de Dieu est profitable (ni, 16), comme si Paul pouvait avoir eu besoin d'enseigner cela aux siens. L'écrit est donc de date très récente, et, quand on rapproche un document de ce genre de la manière brusque et incompréhensible dont s'arrête le livre des Actes, on arrive à supposer naturellement, comme on l'a fait et comme je l'ai indiqué dans le chapitre de Paul, que celui-ci n"a pas été condamné ni martyrisé à Rome ; qu'il y est mort probablement de maladie, avant peut-être qu'il fût jugé, et a fini ainsi obscurément. Puis, plus tard, et à une grande distance des faits, on a voulu que lui et Pierre aient été martyrs ; on a imaginé une seconde captivité, aboutissant à sa mort ; on a voulu de plus qu'avant de mourir il eût achevé de prêcher l'évangile, et on a aussi fabriqué des Épîtres pour remplir le temps de cette seconde captivité. Et, comme tout cela était contredit sans doute par la fin des Actes^ il a fallu supprimer cette fin et laisser le livre tronqué.

L'Épître dite aux Hébreux est une œuvre à part. Tandis que toutes les autres ne sont que des imitations des Lettres de Paul, celle-ci n'a pas même la forme d'une lettre, sauf dans une dernière page. C'est un traité de théologie, qui n'est adressé à personne,

et ne s'adresse certainement pas à des Hébreux, à qui Paul, cela va sans dire, n'aurait pas écrit en grec. Dans l'antiquité même, plusieurs ont pensé qu'elle n'était pas de Paul. Les uns la regardaient comme une traduction d'un livre de Paul écrit en hébreu^. Terlullien la cile sous le nom de Barnabe [de Pudic.,20).

L'auteur de cette Épître prend une altitude toute nouvelle à l'égard du judaïsme : non seulement il en est entièrement alTranchi, mais il n'en est plus gêné et ne prend pas la peine de le combattre; il s'en empare plutôt en maître, pour l'employer au service de sa foi. Il développe abondamment, aux chapitres 8 et 9, cette doctrine que la vieille religion n'a été que le type, l'ombre, la. paraboie de la nouvelle^. Cette doctrine paraît avoir été suggérée par un passage authentique de Paul (I Cor., x, 1-11), où on ne trouve pourtant qu'une allégorie isolée, et non pas encore une méthode générale. Quant au verset Col., n, 17, je le suppose postérieur à TÉpître aux Hébreux, qu'il résume. Cette thèse du christianisme figuré par le judaïsme a fait une grande fortune et a duré autant que la théologie elle-même. Bossuet et Pascal s'y complaisent ^ et elle est le sujet d'un Uvre de Duguet, célèbre dans la littérature édifiante, mais qui n'est qu'une longue série de faux raisonnements : Règles

1. Clément d'Alexandrie, dans un ouvrage perdu cité par Eusèbe, Hist. ecclés,, VI, 14.

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