Le dernier trait est aussi dans Isàie, i,xi
qu'on désignait par l'expression « chasser les démons ». On attribuait alors au démon diverses maladies nerveuses, consistant en des troubles de la sensibilité, troubles sur lesquels l'imagination pouvait agir quelquefois. Il y avait des hommes qui, par certains dons de leur nature, par leurs discours, leurs gestes, leur aspect, exerçaient une influence marquée sur ces sortes de malades et les soulageaient ; on disait qu'ils chassaient les démons que ces malades avaient en eux^ Il semble que J ésus avait ce don à un haut degré, et c'était, avec ses prédications, ce qui frappait le plus en lui, de sorte que le plus ancien évangile semble exprimer sa mission tout entière par ces deux choses : « Il allait prêchant dans les synagogues... et chassant les démons. » (i, 39.)
On peut donc admettre que Jésus a fait des miracles en ce sens-là, de ces miracles possibles, et cela a pu conduire à lui en attribuer d'impossibles. Mais, même dans cet ordre d'idées, nous ne sommes pas tenus de croire à toutes les guérisons qu'on nous raconte ni à la façon dont on les raconte, quand ce qu'on nous dit est par trop invraisemblable, ou même purement absurde, comme le miracle des deux mille cochons (v, 2-20). Il n'y a pas eu de surnaturel dans la vie de Jésus ; il a pu y avoir quelquefois l'illusion du surnaturel.
Pour ce qui est des circonstances merveilleuses dont
I. On disait que ces malades avaient un démon, qu'ils étaient en puissance de démon, qu'ils étaient dérrionisés. On les a appelés en français des possédés; mais ce mot, quoique antique, n'est pas dans le Nouveau-Testament .
on a entouré la naissance même de Jésus, qu'il a été conçu de l'Esprit saint, que sa mère l'a enfanté étant vierge, qu'une étoile a conduit vers lui les mages, etc., nous n'avons à en tenir aucun compte. On ne lit d'ailleurs absolument rien de tout cela dans le plus ancien évangile ; ces imaginations sont venues plus tard.
De même que Jésus n'a pas fait de miracles, il n'a pas fait de prophéties ; car une prophétie est un miracle. Il n'a pu prédire la prise de Jérusalem ni la destruction du Temple. Tl n'a pas davantage prédit sa mort (j'entends parler d'une prédiction précise et circonstanciée) et encore moins sa résurrection. Les récits à ce sujet n'ont aucune valeur historique, non plus que celui de la résurrection elle-même.
Il y a d'autres prédictions dans les Évangiles, qui, à mon avis, si on les attribue à Jésus, ne seront pas moins merveilleuses que celles-là, mais qui ne le paraîtront pas autant à tout le monde. Ainsi Jésus annonce que ses disciples souffriront des persécutions (x, 30); qu'on les livrera aux chambres de justice et qu'on les fouelteradans les synagogues (xiu, 9), et qu'ils auront à comparaître devant les gouverneurs et les rois à cause de lui ; il annonce aussi que la bonne nouvelle sera prêchée à toutes les nations (xni, 10). Je crois que Jésus n'a pu prédire ni prévoir tout cela ; car il résulte également du silence des Évangiles et du récit du livre des Actes, que de son vivant ses disciples n'étaient qu'unepoignéed'hommes,quine comptaient pas et dont personne ne s'occupait, et de telles prévisions me paraîtraient tout à fait surnaturelles ; mais, je le répète,
tout le monde n'enjugeraitpeut-êlre pas ainsi. J'écarte donc pour le moment cet ordre de considérations, auquel je reviendrai plus tard.
Après avoir elîacé des récits évangéliques le surnaturel, on pourrait croire que rien n'empêche d'accepter le reste; mais, en y regardant de plus près, on s'aperçoit qu'on ne peut s'en rapporter à leur témoignage, même sur les faits qui n'ont rien de merveilleux. On sait que Jésus était de Nazareth en Galilée ^ ; il était fils de Marie ; il avait des frères et des sœurs; il était charpentier^; passé cela, je ne vois dans la vie de Jésus qu'un seul fait qui soit ahsolument incontestable, c'est qu'il a été mis en croix par Tordre du procurateur Pontius Pilatus ; mais, à l'exception de ce fait unique, je ne crois pas qu'on ait produit au sujet de Jésus une allégation qui ne soit sujette à des doutes très graves, même parmi celles qui portent sur les points les plus importants. Ainsi on admet universellement, sur la foi des récits évangéliques, les propositions suivantes :
Que Jésus prétendait être le Christ et qu'il s'est doimé pour tel ;
Qu'il a été supplicié à la suite d'une condamnation solennelle prononcée parle sanhédrin assemblé et dont le procurateur Pilatus s'est fait Texécuteur '\
JésiiSj si on en croit les évangiles, a prêché que Dieu
1. Le nom de celte ville n'est que dans le Nouveau-Testament ; il ne se trouve pas dans la Bible juive.
2. Marc, vi, -3. Le plus ancien évangile ne nomme que sa mère, apparemment parce que son père était mort au temps où il s'est fait connaître. Les autres évangiles nomment son père Joseph. Luc, iii, 23.
o. Sa7ihédrin n'est que le mot grec a'jvioficiv écrit en liébreu.
CRITIQUE DES RÉCITS SUR LA VIE DE JÉSUS. i:;
réprouvait désormais les Juifs et le judaïsme, que son peuple n'était plus son peuple et que l'héritage d'Israël était transporté aux Gentils. Jésus avait soulevé surtout contre lui les Pharisiens, qu'il décriait dans l'esprit des peuples.
Eh bien, il n'y a pas une de ces propositions, si ou les soumet cà un examen attentif, qui ne doive être teime, sinon pour fausse, au moins pour douteuse. C'est ce qu'on va voir en les étudiant successivement.
Je commence par indiquer, dans le plus ancien évangile, les passages qui sont dans le sens de la tradition reçue. Il y en a où Jésus se laisse donner le nom de Christ* ; d'autres où il se désigne ainsi lui-même-. Enfm on nous raconte que, traduit devant le conseil des Juifs, il déclare hautement et solennellement, en face du grand prêtre, qu'il est le Christ. Rien n'est plus formel que ces témoignages, mais sont-ils croyables ?
On voit tout d'abord qu'ils n'ont pas pour eux la vraisemblance : comme tout le monde entendait alors par un Christ un chef libérateur et restaurateur d'Israël, il semble bien qu'en dehors d'une insurrection, personne ne pouvait oser prendre un tel titre. Mais le texte même de l'évangile nous fournit assez de raisons de croire qu'il ne l'a pas pris en elïet. Quand il demande aux siens : « Et vous, que dites- vous de moi? » et que Pierre lui répond : « C'est toi qui es le Christ ; » l'évangile ajoute aussitôt : « Et il leur défendit sévèrement
1. Marc, VIII, 29, ou des appellations équivalentes : iir, 11, - S 7, - X, 47-48.
V'. Couime m, 10 et 28, vui, 31 et 38, - ix, 8, 11, 30 et 40, - >, -13, - XIV, X'I et 41.
IG Llî CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.
de s'expliquer là-dessus avec personne. » Il fait la même défense aux démons, c'est-à-dire aux malades, par la bouche de qui les démons étaient censés parler ^ Ces défenses sont inconciliables avec les versels dans lesquels Jésus parle en Christ, ou tout au moins avec ceux où il parle ainsi publiquement, comme n, 10; car, siJésus défendait de dire qu'il était le Christ, il eût été absurde qu'il trahît lui-même cet incognito en face des Juifs. Mais voici un passage fort remarquable. Après la prétendue aventure miraculeuse, de la )nétamorphose {ç;w\àWv\^ la transfiguration), comme Pierre, Jacques et Jean, qui en ont été les seuls témoins, descendent avec lui de la montagne, l'évangile dit qu'il leur enjoint de ne raconter à personne ce qu'ils ont vu, jusqu'à ce que le Fils de l homme sa soit relevé d'entre lesmorts (ix, 8).Tout esprit critique jugera que l'écrivain qui s'exprime ainsi a conscience que, du vivant de Jésus, personne n'avait entendu parler d'une pareille scène. On doit croire également, d'une manière plus générale, que, si Jésus dans l'évangile répète si souvent la défense de dire à personne qu'il est le Christ, c'est que l'auteur a conscience que, du vivant de Jésus, personne ne l'avait entendu dire, et qu'en réalité cela ne s'est dit qu'après sa mort ^.
Reste à m'expliquer sur le récit du chapitre xiv, dont je vais donner d'abord la traduction (56-65) :